L'UN DE SES DIRECTEURS
Elle lui apprend la manière de fuire roraison.
1581. — Monseigneur et mon père,
Je regarde comme une des plus grandes grâces que le Seigneur m'ait faites celle de m'avoir donné le goût de l'obéissance. Je trouve un contentement et une consolation inexprimables dans la pratique de cette *ertu, qui est celle qu'il nous a le plus recommandée. Ainsi, monseigneur, quoique je sois fort exacte à prier le Seigneur pour vous, il esl certain que le commandement que vous m'en fîtes l'autre jour m'y a rendue encore plus ardente. Je me suis depuis acquittée de ce devoir, sans m'arrèter à mon peu de mérite , et uniquement parce que vous laviez ordonné. C'est ce qui me donne lieu d'espérer que vous obtiendrez de sa bonté divine ce que j'ai cru lui devoir demander pour vous, et que mon zèle vous sera d'autant plus agréable qu'il est le fruit de ma soumission.
J'ai donc exposé aux yeux de Dieu les' grâces que je sais qu'il vous a faites en vous donnant l'humilité, la charité, et ce zèle infatigable, tant pour le salut des âmes que pour sa gloire ; et, connaissant vos bonnes intentions . je lui ai demandé pour vous l'accroissement de toutes ces
vertus, afin que vous lussiez aussi parfait que l'exige la dignilc ou il lui a plu de vous élever; mais on m'a fait connaître que le principal vous manquait, c'est-à-dire , le fondement de toutes ces vertus ; et vous savez qu'où manque le fondement l'édifice est bientôt renversé. Or ce principal qui vous manque, c'est l'oraison avec la lampe allumée, qui est la lumière de la foi ; c'est la persévérance dans l'oraison avec la force nécessaire pour rompre et briser tout ce qui s'oppose à l'union de l'âme, qui n'est autre chose que l'onction du Saint-Esprit, par le défaut de laquelle l'âme n'éprouve que sécheresse et dissipation.
Il faut souffrir patiemment cette foule de pensées , d'imaginations importunes, et de mouvements naturels et impétueux, dont les uns viennent de l'âme à cause de sa sécheresse et de sa dissipation , les autres du corps par le défaut d'assujétissement de l'esprit. Nous ne nous apercevons pas de toutes ces imperfections ; mais quand Dieu nous ouvre les yeux de l'âme, comme il a coutume de faire dans l'oraison, c'est alors qu'elles se présentent à nous telles qu'elles sont.
Voici l'ordre qu'on m'a montré que vous deviez tenir dans le commencement de votre oraison. Après que vous aurez fait le signe de la croix, vous vous accuserez de tous les péchés que vous aurez commis depuis votre dernière confession. Vous vous dégagerez de toutes les choses d'ici-bas, comme si vous deviez mourir à l'heure même. Vous exciterez en vous un regret sincère de toutes vos fautes , et pour pénitence vous réciterez le Miserere. Ensuite vous direz à Dieu : Je viens à votre école, Seigneur, pour apprendre, et non pas pour enseigner. J'oserai m'entretenir avec votre souveraine majesté , quoique je ne sois que cendre et poussière et un misérable ver de terre. Daignez, Seigneur, manifester en moi votre puissance, quoique je ne sois qu'une misérable fourmi. Cela dit, vous vous offrirez à Dieu eu perpétuel sacriGce d'holocauste, et vous mettrez devant vos yeux, soit de l'âme, soit du corps, l'image de Jésus crucifié, que vous considérerez attentivement et en détail, avec tout le recueillement et l'amour dont vous serez capable.
Vous considérerez d'abord la nature divine du Verbe éternel du Père unie avec la nature humaine, qui par elle-même n'était rien, si Dieu ne lui eût donné l'être. Vous réfléchirez sur cet amour ineffable et cette humilité profonde d'un Dieu qui s'est anéanti en se faisant homme pour faire de l'homme un Dieu. Enfin vous ferez attention à cette magnificence et cette libéralité avec laquelle Dieu a usé de son pouvoir pour se communiquer aux hommes , et les rendre participants de sa gloire , de sa puissance et de sa grandeur.
Si cette considération produit en vous l'admiration qu'elle produit ordinairement, arrêtez-vous-y ; vous ne sauriez trop méditer sur l'élévation de celui qui s'abaisse et sur la bassesse de celui qui est élevé.
En voyant la tête de ce divin Sauveur couronnée d'épines, vous penserez à la faiblesse et à l'aveuglement de notre esprit. Vous lui demanderez qu'il lui plaise de nous ouvrir les yeux et d'éclairer notre esprit
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de la lumière de la foi, afin que nous puissions comprendre avec humilité ce que c'est qu'un Dieu, et ce que nous sommes ; et que cette humble connaissance nous porte à garder ses commandements , à suivre ses conseils , à faire en tout sa volonté.
A la vue de ses mains clouées, vous penserez à sa libéralité et à notre insuffisance, et vous comparerez ce qu'il nous donne avec ce que nous lui donnons. A la vue de ses pieds pareillement cloués, vous considérerez la promptitude avec laquelle il vous cherche, et la lenteur avec laquelle nous le cherchons. La plaie de son côté, par laquelle il nous laisse voir son cœur à découvert, vous fournira d'utiles réflexions sur l'amour extrême qu'il nous a marqué , lorsqu'il a voulu que cette sacrée plaie fût notre nid et notre asile , et qu'elle nous servît de porte pour entrer dans l'arche au temps du déluge des tentations et des tribulations. Vous le supplierez que, comme il a voulu que son côté fût ouvert pour preuve de l'amour qu'il nous portait, il donne ordre que le nôtre s'ouvre à son tour, que nous lui découvrions notre cœur, que nous lui déclarions nos misères, et que nous lui en demandions avec succès le remède.
Vous devez, monseigneur, vous présenter à l'oraison avec résignation et soumission , et vous laisser conduire sans résistance par le chemin où Dieu voudra vous faire marcher, vous confiant absolument en sa divine majesté ; vous écouterez avec attention les leçons qu'il vous donnera, soit qu'il se retire en vous fermant la porte et vous laissant dehors, soit qu'il vous montre son visage en vous prenant par la main et vous conduisant dans l'intérieur de son palais. 11 faut tout prendre de sa part avec une parfaite égalité d'esprit; et quand il vous fera quelques réprimandes, approuver avec humilité son jugement équitable.
Lorsqu'il daignera vous consoler, vous vous en reconnaîtrez indigne, et en même temps vous louerez sa bonté qui l'engage à se manifester aux hommes et à les rendre participants de sa puissance et de ses perfections. C'est lui faire une grande injure que de douter de son inclination libérale à nous favoriser. Il se plaît davantage à faire éclater sa magnificence que sa justice. Et comme ce serait un horrible blasphème de nier le pouvoir qu'il a de venger les injures qui lui sont faites, c'en est encore un beaucoup plus grand de douter de ce même pouvoir dans l'objet où il cherche le plus à le faire connaître, je veux dire dans la distribution de ses bienfaits. Ne vouloir point soumettre son entendement dans l'oraison, ce serait vouloir instruire et ne vouloir pas être instruit, tandis que c'est l'instruction que l'on doit principalement chercher ; ce serait aller directement contre la fin qu'on doit se proposer.
Il ne suffit pas de reconnaître que l'on est cendre et poussière, il faut encore en avoir les qualités, dont la première est de s'attachera la terre ; mais comme c'est le propre de la poussière de s'élever quand le vent souffle, de se soutenir en l'air tant qu'il dure, et de retomber à terre quand il cesse, de même l'âme dont elle est l'emblème doit de-
uienrer dans l'oraison bassement assise sur la connaissance de son néant; et quand le doux soufile du Saint-Esprit l'élève, la met dans le cœur de Dieu, et l'y soutient en lui découvrant sa bonté et lui manifestant son pouvoir, il faut qu'elle sache jouir d'une aussi précieuse faveur avec reconnaissance, puisqu'aiors Dieu l'introduit, pour ainsi dire, dans ses entrailles, en la serrant contre sa poitrine, comme fait un tendre époux à son épouse bien— aimée.
Ce serait sans doute une incivilité et une grossièreté impardonnable à la femme d'un roi (femme qu'il aurait choisie dans une basse condition ) de ne pas paraître à la cour un jour où ie roi aurait désiré qu'elle y parût, comme l'Écriture nous apprend que fit la reine Vasthi , et ce qui lui attira l'indignation de son mari. Notre-Seigneur regarde du même œil les âmes qui se retirent de lui, et il nous le déclare lui-même en disant, que ses plus grands plaisirs sont d'être avec les enfants des hommes. Il suit de ce passage que si toutes les âmes ^éloignaient de lui, elles le priveraient de ses plaisirs. Et cette conduite ne pourrait même ('•Ire excusée par un sentiment d'humilité ; car ce serait plutôt une indiscrétion, une incivilité, et une espèce de mépris de ne pas recevoir de la main de Dieu ce qu'il veut bien nous donner. Quelle idée aurait-on du jugement d'un homme qui, ayant besoin d'une chose pour le soutien de sa vie, la refuserait quand on la lui présenterait.
J'ai dit encore que vous devez être comme un ver de terre. Or, la la propriété du ver est d'avoir toujours le ventre contre terre ; d'être loujours humble et soumis , non seulement au Créateur, mais à toutes les créatures, et de ne jamais s'élever, quoiqu'on le foule aux pieds et que les oiseaux le piquent. De même on peut dire que celui qui prie est foulé aux pieds lorsque la chair se révolte contre l'esprit, et que par mille tromperies et mille inquiétudes elle lui représente qu'il pourrait s'occuper à toute autre chose avec plus de profit , comme par exemple à secourir le prochain dans ses nécessités, à étudier peur se mettre en état de prêcher, ou à régler les affaires dont il est chargé.
On peut répondre à cela que nous devons être plus touchés de nos propres besoins que de ceux des autres; que la charité bien ordonnée commence par soi-même; et qu'enfin le pasteur qui fait son devoir doit se tenir sur le lieu le plus élevé, pour de là découvrir son troupeau , et voir si les loups ne l'attaquent point. Or ce lieu élevé c'est celui de l'oraison.
Reprenons la comparaison du ver de terre; il a beau être piqué des oiseaux du ciel, il ne s'élève pas pour cela, il ne se dérange point de la soumission qu'il doit au Créateur, laquelle consiste à ne point quitter 1 ■ lieu qui lui a été assigné. De même l'homme doit demeurer ferme dans sou poste , qui est celui de l'oraison , quoique les oiseaux , qui sont l?s démons, le piquent, le fatiguent par des imaginations et des pensées importunes, et détournent son attention par mille inquiétudes, en le faisant errer tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Le malheur est que le
cœur suit la pensée: mais c'est toujours tirer beaucoup de fruit de l'oraison, que de souffrir avec patience toutes ces importunités; et c'est ce que j'appelle s'offrir en holocauste, c'est-à-dire, consumer totalement la victime dans le feu de la tentation, de manière qu'il n'en reste rien.
En effet, il ne faut pas croire que ce soit un temps perdu que de demeurer en oraison, sans en tirer aucune consolation sensible. C'est au contraire gagner beaucoup, parce que c'est travailler sans intérêt, et pour la seule gloire de Dieu. Car, quoiqu'il semble qu'on travaille alors inutilement, il en arrive à l'âme comme aux enfants qui travaillent dans le champ de leur père; ils ne sont pas payés à la journée comme les autres, mais ils reçoivent leur récompense tout à la fois à la fin de l'année.
Ceci a beaucoup de rapport à l'oraison de Notre-Seigneur dans le jardin des Oliviers. Il priait son Père de lui épargner l'amertume et la peine extrême qu'on éprouve quand il est question de vaincre la faiblesse de la nature humaine. Il ne demandait pas à être délivré des souffrances, mais de la répugnance que la nature lui donnait pour les souffrances. Il désirait pour la partie inférieure de l'homme, que la force de l'esprit communiquât à la chair, de manière que celle-ci se trouvât disposée , comme l'esprit, à tout souffrir; mais il ne reçut d'autre réponse, sinon qu'il fallait boire le calice, c'est-à-dire, surmonter le découragement et la faiblesse de la chair; pour nous faire entendre que, quoiqu'il fût vraiment Dieu, il ne laissait pas d'être aussi vraiment homme, puisqu'il était assujéti comme nous aux peines du péché.
Celui qui se dispose à l'oraison, doit encore être laborieux comme la fourmi. Il doit, comme elle, ne jamais se lasser de travailler tant que durent l'été et les beaux jours, et d'amasser des provisions pour l'hiver, et pour le temps des grandes eaux; afin de ne pas mourir de faim dans ces mauvais temps, comme les animaux sans prévoyance. La mort et le jugement sont pour l'homme le temps des grandes eaux.
Enfin, pour aller à l'oraison, il faut prendre la robe nuptiale, l'habit des grandes fêtes, des jours de repos et de délassement. En ces jourslà chacun se parc du mieux qu'il lui est possible; on n'épargne rien pour honorer la fête, et si l'on y réussit, l'on ne regrette point son argent. Il n'est pas possible dans le monde de devenir un grand homme de lettres, ou un courtisan distingué sans beaucoup de dépense et de travail. De même, pour devenir courtisan du ciel et pour acquérir la science des anges , il faut qu'il en coûte beaucoup de temps et de travaux.
Je n'en dirai pas davantage , monseigneur, et je demande pardon à votre grandeur de la hardiesse que j'ai eue de lui faire ces remontrances. Elles sont sans doute bien défectueuses et bien indiscrètes; mais elles sont l'effet du zèle et de rattachement que je dois avoir pour vous , comme étant une de vos brebis. Je me recommande à vos saintes prières ;
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je prie Dieu qu'il augmente en vous sa grâce ■ et je demeure avec la vénération la plus parfaite, et le plus profond respect, monseigneur,
De votre grandeur l'indigne et soumise servante , Thérèse de Jésus.
REMARQUES
Celle lettre est imprimée avec les œuvres de la Sainte, el c'est assurément une île-, plus belles que nous ayons d'elle. Il semble que la Providence nous l'ait conservée pour le grand prolitque tout le monde en peut retirer, el principalement les évoques. Elle renferme pour eux une grande leçon, qui esi que le zèle ne leur suffit pas, sans la pratique de l'oraison. Je crois devoir rapporter ici deux circonstances de la vie du prêtai à qui celte lettre est adressée, qui lui foni beaucoup d'honneur. La première, c'est qu'ayant passé du siège d'Osrae à celui de Compostclle, après qu'il eut gouverné celle église pendant quelque temps, il représenta au roi Philippe 11 que le roi ni lui n'étaient en sûreté de luire leur salni tant qu'il demeurerait en place, attendu que s s infirmités ne lui permettaient plus de la remplir, disait-il , connue il devait; à quoi le roi répondit , après avoir beaucoup insisté, qu'il n'accepterait sa démission qu'à condition qu'il lui nommerait deux sujets capables de lui succéder, ne voulant se réserver que la faculté de choisir entre ces deux sujets. La seconde , c'est que le roi lui ayant demandé quelle pension il voulait se réserver , il répondil que c'était assez de niille écus pour lui, deux domestiques et deux chapelains ; niais le roi lui assigna douze niille écus, et il alla finir ses jours à Talavère.
Il éiait né à Tudèle de Duero , et avait toujours mené une vie apostolique, à tel point qu'il visitait son diocèse à pied, comme nous l'apprenons de la Sainte dans son livre des Fondations. On peut juger quelle devait être la maîtresse qui avait un si grand prélat pour disciple.
Pour moi, je crois fermement que celle lettre est l'ouvrage de Dieu même, et que la Sainte ne lit que lui prêter sa plume. Aussi voyons-nous que la Sainte ne parle pas comme d'elle-même , mais se sert de ces expressions : Un m'a fait connaître ; on m'a montré. Au reste il est bon de faire une observation sur l'endroit où la Sainte dit que dans les distractions le cœur suit la pensée. Elle ne veut pas dire parla que la volonté y consente, mais seulement que les premiers mouvements du cœur le portent naturellement à suivre la pensée, si celui qui prie n'y résiste avec la grâce de Dieu, en ranimant son attention des qu'il s'aperçoit de la distraction.