LA SAINTE-TRINITÉ DE SORIE
SECONDE
Celte lettre roule sur divers sujets , entre autres , sur le peu de cas qu'on doit faire des préséances dans les maisons religieuses.
13 sept. 1582. — Jésus soit avec voire révérence, ma chère Qlle, et \ ous conserve.
J'ai reçu vos leltres qui m'ont fait grand plaisir. J'aurais bien souhaité que ce que je vous ai marqué au sujet de la cuisine et du réfectoire , eût pu se faire ; mais , comme vous êtes plus à portée de voir ce qui convient, vous en ferez ce que vous jugerez à propos. Je suis bien aise d'apprendre que la fille de Roch de Houerte soit un bon sujet. Quant à la profession de la sœur dont vous me parlez , je trouve fort à propos qu'on la diffère jusqu'au temps que vous dites. Comme elle est encore extrêmement jeune, il n'y a pas d'inconvénient. Et ne vous étonnez point de lui voir quelques pelites fantaisies ; cela est de son âge , et ce sont ordinairement celles-là qui avec le temps deviennent les plus mortifiées. Dites, je vous prie, à la sœur Éléonore de la Miséricorde que ce qu'elle me demande est le moins que je voulusse faire pour son service. Plût à Dieu qu'il me fût possible d'aller à sa profession , j'irais de grand cœur , et cela me ferait plus de plaisir que bien des choses qui m'occupent ici.
Pour ce qui est de la fondation , je ne puis me résoudre à y donner les mains , à moins qu'elle ne se fasse avec quelque revenu. C'est, je crois, le parti que nous devons prendre, vu le peu de charité qui règne présentement. Il y aurait de L'indiscrétion à établir une maison si éloignée des autres, sans pourvoir aux besoins de la vie. Cela est différent de ces côtés-ci : si une maison tombe dans la nécessité , les autres l'assistent. Je suis cependant bien aise de ces bons commencements, de ce qu'on parle de celte affaire, et de ce que cela nous donne lieu de connaître des personnes charitables. Si Dieu s'y intéresse, il saura bien tout lier les cœurs , et nous fera trouver dos secours qui nous manquent pour le présent.
Je resterai peu à Avila, parée que je ne puis me dispenser d'aller à Salamanque, où vous pourrez m'adresser vos lettres. J'aimerais mieux
cependant que l'affaire de Madrid pût réussir, connue j'en ai quelque espérance , parce que je me trouverais plus près de vous. Recommandez—la à Notre-Seigneur.
A l'égard de votre religieuse, si elle voulait venir à Palence, cela me ferait plaisir, parce qu'on en a besoin dans cette maison. J'en écris à la mère Agnès de Jésus . afin que vous arrangiez cela ensemble.
Par rapport à ces pères, j'approuve fort, ma chère fille, que vous leur rendiez tous les services qui dépendront de vous. Ce n'est pas chose indifférente; la vie est sujette à mille vicissitudes, et peut-être un jour seront-ils à portée de se revancher des bonnes façons que nous aurons eues pour eux. Dites , je vous prie , de ma part tout ce que vous jugerez à propos à madame Béatrix. J'aurais bien voulu lui écrire; mais nous sommes sur notre départ , et je suis si accablée d'affaires , que la tète m'en tourne. Dieu veuille tirer sa gloire de tout cet embarras. Ainsi soit-il.
Au reste , si je suis d'avis qu'on diffère la profession de la petite novice, ne pensez pas que ce soit dans la vue de donner à sa compagne l'ancienneté sur elle, à cause de la différence de leurs âges. Ce sont-là de ces petites vanités mondaines que je ne puis souffrir, et auxquelles je serais fâchée, ma chère fille, que vous vous arrêtassiez. Mais je considère seulement qu'elle est fort jeune, et qu'il est bon de la rendre plus mortifiée qu'elle n'est. Si je savais qu'on dût prendre la chose autrement , je ne voudrais pas qu'on diffçrât d'un moment à lui faire faire ses vœux , dans l'opinion où je suis que c'est dans nos actions que doit paraître l'humilité , dont nous faisons profession. Vous êtes la première à qui je parle de ceci ; car à l'égard de la sœur Éléonore de la Miséricorde, je la crois trop humble pour faire la moindre attention à de pareilles minuties. J'approuve donc le retardement par les raisons que je v iens de vous dire. Je ne puis m'étendre davantage , parce que nous allons partir pour Médine. Ma santé est comme à l'ordinaire. Mes compagnes se recommandent à vos prières. Nous avons reçu depuis peu une lettre de la mère Anne, qui nous mande ce qui se passe là-bas. Mes compliments à toutes nos sœurs. Dieu les rende saintes, et vous aussi. Je suis de tout mon cœur, ma révérende mère,
Votre servante. Thérèse de Jésus.
De Valladolid , ce 15 septembre.
Nous voici arrivées à Médine , et je suis si occupée , que je n'ai que le temps de vous dire que nous avons fait bon voyage. Surtout en remettant la profession de la sœur Isabelle , conduisez- vous avec tant de précaution qu'on ne soupçonne pas que la préséance y ait la moindre part , puisqu'on effet ce n'est pas le motif qui nous détermine.
REMARQUES
La more Catherine île Christ fut , après sainte Thérèse . la première prieure du couvent de la Trinité de Sorie, d'où elle passa dans la même qualité aux couvents de
Pampclune et do Bareelonne , après la mort de la Sainte. Ce fut une excellente religieuse.
A DOM Dll'i.l I DE Gl'SMAN ET CÉrÉDE SON NEVEU. Elle le console sur la mort de sa femme.
Année incertaine. — La grâce de lEsprit-saint soit avec vous , monsieur et cher neveu , et vous donne la consolation dont vous avez besoin , pour vous faire supporter avec constance ce que nous regardons aujourd'hui comme une très-grande perte. Dieu, qui l'a ainsi permis, et qui nous aime plus que nous ne nous aimons nous-mêmes, amènera le temps où nous connaîtrons que c'était au contraire la plus grande grâce qu'il pouvait faire à ma cousine et à tous ceux qui lui étaient attachés , puisqu'il ne l'a retirée de cette vie que pour la faire passer à une meilleure.
Ne vous affligez point , mon cher neveu , sur ce qu*il vous semble que vous ayez encore longtemps à demeurer sur la terre. Ce qui finit sitôt est toujours court. Considérez plutôt que ce temps qui vous reste à passer sans cette chère compagne n'est qu'un moment, et mettez tout entre les mains de Dieu , qui disposera toutes choses pour votre plus grand avantage. Ce qui doit le plus nous consoler, c'est que ma cousine a fait une fin qui ne nous permet pas de douter qu'elle ne vive actuellement pour ne plus mourir. Croyez que si vous la perdez pour cette vie , elle vous sera d'un bien plus grand secours dans l'autre , où elle priera Dieu pour vous et pour vos enfants. Puisse-t-il exaucer les ferventes prières que nous lui adressons à cette occasion , et vous donner la grâce de vous conformer en tout à sa sainte volonté , avec les lumières nécessaires pour bien comprendre combien peu durent les plaisirs et les peines de ce monde! Je suis avec toute la tendresse possible , monsieur et cher neveu ,
Votre indigne servante, Thérèse de Jésus.
REMARQUES
Ce neveu de la Sainte était fils de Marie de Cépède, sa sœur, et de dom Martin de i .11-111:111 et Barrientos. 11 avait épousé madame Jérôme de Tapia , sa tante à la mode de Bretagne, et cousine-germaine de la Sainte, laquelle était fille de dom François Alvarez de Cépède, frère de dom Alonse Sanchez de Cépède, père de la Sainte.
On ne voit rien qui annonce la date de celte lettre.
Elle console un mari de la. mort de sa femme. Année incertaine. — La grâce du Saint-Esprit soit avec vous, monsieur, et vous donne la force de l'esprit et du corps dont vous avez besoin , pour soutenir un aussi grand coup que celui que vous venez d'essuyer. Je suis si touchée de votre état, que si je ne savais pas que
ce coup part d'une main miséricordieuse et infiniment juste , je n'entreprendrais assurément pas de vous consoler. Mais je connais l'amour sincère que Dieu nous porte; je sais d'ailleurs que vous êtes persuadé de la misère, et du peu de stabilité de cette malheureuse vie. C'est ce qui me fait espérer que Dieu vous éclairera de plus en plus , et que vous concevrez la grâce singulière qu'il fait à ceux qui ont le bonheur de le connaître lorsqu'il les retire de ce monde. 11 ne vous est même pas permis de douter, suivant les lumières de la foi, que cette sainte âme ne soit actuellement dans un lieu de repos, où elle reçoit la récompense des longs travaux qu'elle a éprouvés dans cette vie, et qu'elle a supportés avec tant de patience.
Je n'ai pas laissé cependant de bien prier pour elle , et nos sœurs en ont fait autant à ma recommandation. Nous avons aussi supplié la divine Miséricorde, de vous donner la consolation et la santé, qui vous sont nécessaires pour vous mettre en état de lutter de nouveau contre les tribulations de cette vie. Bienheureux ceux qui en sont délivrés pour jamais. La circonstance ne me permet pas de vous en dire davantage ; je ferai beaucoup mieux de redoubler nies vœux au Seigneur pour qu'il se charge de vous consoler lui-même. Dans une affliction aussi excessive , vous ne devez rien attendre des créatures , et surtout d'une misérable pécheresse telle que je suis. Que le Tout- Puissant soit donc votre refuge, et qu'il vous tienne désormais compagnie, de manière que vous ne trouviez point à redire celle que vous avez perdue. C'est ce que je souhaite ardemment, monsieur,
Votre indigne et très-soumise servante, Thérèse de Jésus.
C'est aujourd'hui la veille de la Transfiguration de Notre-Seigneur.
REMARQUES
On ne saii ni à qui celle lettre était adressée, ni dans quel temps elle a été écrite.
A LA RÉVÉRENDE MERE T-RIEURE ET AUX RELIGIEUSES D'UN MONASTÈRE NOUVELLEMENT ÉTABLI (1).
La Sainte les reprend avec un zèle cl une sagesse admirables ; leur donne d'excellentes instructions touchant l'esprit d'obéissance et d'humilité; leur représente que la gloire de Dieu ne consiste pas dans le grand nombre des monastère*, muis dans la perfection des religieuses, et que le dégagement de l'attache aux créatures est proprement l'esprit des carmélites.
30 mai 1582. — L'Esprit-saint soit toujours avec vos révérences, mes chères filles.
Je trouve fort étranges les plaintes que vous faites du père provincial, après avoir négligé de lui écrire depuis le temps que vous lui avez mandé votre établissement. Vous n'en avez pas mieux usé à mon égard, puisque je n'ai eu connaissance de ce qui s'est passé chez vous, que par la mère prieure de Séville, qui me manda avoir ouï dire que vous ache-
(1) Celait le monastère de Grenade.
*00 LETTHE LXV.
liez une maison de douze mille ducats (1) : je fis part de celte nouvelle au père provincial qui était ici le jour de la Sainte-Croix, et qui ne savait rien de vos affaires.
Il n'est pas étonnant qu'on ait fait des règlements un peu sév ères pour un couvent où règne une grande prospérité : mais j'avoue que l'artifice dont vous avez usé pour ne pas obéir m'a sensiblement touchée par le scandale qu'il causera à tout l'ordre, et parce que les prieures pourront se donner à l'avenir de ces sortes de libertés , qu'elles croiront toujours pouvoir excuser. D'ailleurs, vos révérences étant aussi à charge qu'elles le sont aux messieurs chez qui vous logez, il faut convenir que ce n'a pas été une petite indiscrétion d'avoir amené avec vous tant de religieuses (2), outre la difficulté qu'il y aura à les renvoyer si loin, après qu'elles ont essuyé la fatigue d'un long voyage. Je ne sais si l'on pourrait trouver des cœurs assez durs pour ne pas gémir de cette conduite.
On aurait pu, ce me semble, avoir déjà renvoyé à (3) les religieuses qui en sont arrivées, et quelques autres encore avec elles ; car ce fut une étrange confusion de partir en si grand nombre, et l'on peut dire que jamais rien ne fut plus mal concerté. On devait prévoir que cela donnerait bien de la peine, et vous causerait à vous-mêmes beaucoup d'embarras, faute d'avoir une maison arrêtée. Il est visible qu'on eût mieux fait de les laisser où elles étaient, et j'admire la patience de vos hôtes ; mais on s'est aveuglé dès les commencements, et puisque votre révérence, ma mère, n'y trouve d'autre remède que celui qu'elle propose, je crois qu'il est d'autant plus nécessaire de s'en servir, que vous vous rendez extraordinairement difficile à recevoir des religieuses. Il est vrai qu'il faut y prendre garde, de peur de devenir trop à charge; mais cela n'est pas fort à craindre pour une si grande ville.
Je n'ai pu m'empêcher de rire de la crainte que vous voulez me donner, en disant que monseigneur l'archevêque supprimera votre établissement : il n'y a plus de droit, et s'il voulait le détruire, il y a quelque apparence qu'il mourrait avant que d'en venir à bout. Je ne sais pourquoi vous embarquez ce prélat dans votre affaire. Si néanmoins ce monastère doit établir dans l'ordre des principes d'indépendance, il vaut mieux l'anéantir d'abord; notre avantage ne consiste pas à avoir beaucoup de couvents, mais à avoir de saintes religieuses. Il n'est pas possible de dire précisément quand le père provincial (I) Voyez l'avertissement.
(i) La prieure eu avait amené huit : deux que sainte Thérèse lui avait envoyées il Avila , savoir la mère Marie de Christ, qui achevait son temps de prieure de Sàint- Josepli a Avila, cl la mère Antoinette du-Saint-Esprit, l'une des quatre premières rehgieuscs de la réforme ; une que la Sainte aussi lui avail envoyée de Tolède , savoir la mère Béatnx de Jésus, l'une de ses plus chères lilles; trois qu'elle prit dans son couvent de \eas sans y avoir été suffisamment autorisée, et deux que la mère Marie de Saint-Joseph lui avait envoyées de Séville liai- ordre de la Sainte. Voyez ,"'*': 9*J'i ~ /"""'•• '»« 5, <7m/> 23, cl les lettres 25 et 23 de la Suinte à In mère Mnne ile-Sumi- Joseph.
(5) Véas.
LETTRE LXV. M)l
pourra recevoir les lettres que vous lui adressez : je crains que ce ne soit de plus de six semaines; je suis même en peine par quelle voie l'on pourra alors les lui faire tenir sûrement. En partant d'ici il alla à Soric, et de-là faire ses visites en tant de monastères , qu'on ne sait où il est présentement, ni quand on recevra de ses nouvelles. Il arrivera à Villeneuve, si je ne me trompe, en même temps que nos pauvres sœurs; ce qui m'afflige sensiblement, à cause de la douleur et de la honte que je prévois qu'il en recevra. Comme la ville est fort petite, il sera impossible d'y cacher leur arrivée ; ainsi tout le monde connaîtra combien cette conduite est indiscrète, et c'est ce. qui peut faire un très-grand tort.
On pouvait éviter de les faire voir au père provincial; il n'y avait qu'à les envoyer à ... (1), jusqu'à ce qu'il fût informé de tout. Aussi bien n'eurent-elles pas d'obédiences pour aller dans le monastère d'où on les a tirées, et elles étaient par son ordre conventuelles de la maison de... (2). Je ne doute donc point qu'on n'eût trouvé quelque remède à ce mal : mais votre révérence, ma mère, en est la seule cause, pour n'avoir pas dit combien vous aviez amené de religieuses, ni si vous aviez reçu quelques sœurs converses; d'où l'on peut conclure que vous n'avez pas fait plus de cas du père provincial, que s'il n'était point votre supérieur.
Suivant ce qu'on m'a dit, il n'y a pas d'apparence qu'il puisse aller à Yéas avant l'hiver : Dieu veuille que le père vicaire provincial soit en état de s'y rendre. On vient de m'apporter de Séville des lettres de la mère prieure, qui me marque que la peste y est, quoiqu'on n'en demeure pas lout-à-fait d'accord, et que ce père en est frappé, aussi bien que le frère Barthélemi de Jésus. Je suis fort en peine de l'un et de l'autre ; recommandez-les à Notre-Seigneur, si vous ne l'avez pas fait encore; l'ordre perdrait beaucoup s'il les perdait. La mère prieure ajoute sur le dessus de la lettre que le. père vicaire est mieux, quoiqu'il ne soit pas tout-à-fait hors de péril. Nos sœurs de ce monastère sont fort abattues , et ce n'est pas sans sujet, car elles souffrent étrangement; ce sont de vraies martyres qui endurent bien d'autres travaux que vous, dont néanmoins elles ne se plaignent pas tant que vous faites. Lorsque l'on a de la santé et de quoi vivre , ce n'est pas un si grand malheur que d'être logées un peu étroitement : vous êtes d'ailleurs estimées et protégées des grands seigneurs ; quels sujets avez-vous donede vous plaindre? tout ne réussit pas selon nos désirs.
La mère Béatrix écrit au père provincial qu'on attend le père vicaire pour renvoyer chez elles les religieuses de Véas et de Séville. On n'est pas en état à Séville de les recevoir, et il y a fort loin ; ainsi cela ne convient nullement. Lorsqu'il sera sur les lieux, il verra si la nécessité est aussi pressante qu'on le dit. Pour celles de ... (3), je trouve si à pro-
(1) Véas.
(i) Véas.
(ô) Véas.
pos tle les y renvoyer, que si je ne craignais de vous donner occasion d'offenser Pieu par votre désobéissance, je vous en enverrais sans balancer Tordre exprès, car j'ai tout pouvoir sur les carmélites déchaussées. Mais j'ai tort de douter de votre soumission. C'est donc en vertu de ce pouvoir que je vous commande de faire retourner à .... (1) le plus tôt que vous le pourrez, commodément néanmoins, toutes les religieuses qui en sont sorties , quand même vous seriez déjà dans une maison à vous , si ce n'est que vous eussiez aussi un revenu suffisant pour vous tirer de la nécessité où vous êtes; car dans une fondation naissante , il n'est pas avantageux de s'amuser à tant consulter, quoiqu'en d'autres occasions cette attention soit nécessaire.
J'ai recommandé durant quelques jours cette affaire à Notre-Seigneur : c'est pour cela que je n'ai pas voulu vous faire si tôt réponse, et j'ai reconnu qu'il était du service de sa divine Majesté d'en user ainsi, et que l'ordre que je vous donne de renvoyer ces religieuses lui serait d'autant plus agréable, que vous le ressentiriez davantage. Rien n'est plus éloigné du véritable esprit des carmélites déchaussées que l'attachement aux créatures. Quand même ce serait à sa prieure qu'on s'attacherait, cela ne laisserait pas d'être un obstacle à la perfection, et d'empêcher qu'on n'avançât dans la vertu. Dieu veut des épouses libres et dégagées de toutes les choses de la terre, et attachées à lui seul par un ardent amour. Je ne prétends pas aussi que celte maison ait les mêmes commencements que celle d'où vous êtes sortie , car je n'oublierai de mes jours une lettre qu'on m'écrivit de ce monastère, lorsque vous quittâtes la charge de prieure. Les attachements sont des sources de partis et d'autres désordres , dont on ne s'aperçoit pas à l'instant. N'ayez donc point maintenant, je vous prie, d'autres sentiments que les miens; dans la suite, lorsque vous serez mieux établies, et vos sœurs plus détachées, on pourra les faire revenir si on le juge à propos.
La vérité est que j'ignore qui sont celles (2) qui vous ont suivie ; vous vous êtes cachée avec soin du père provincial et de moi. Je n'ai point cru aussi que vous dussiez en amener un si grand nombre. Mais ie m'imagine bien que vous avez choisi et préféré celles qui sont le plus attachées à votre révérence. O esprit de la véritable et de la parfaite obéissance ! Comment se peut-il que parce qu'une personne nous tient la place de Dieu, nous ne fassions plus scrupule de nous y attacher si naturellement? Considérez sérieusement, ma mère , dans cet esprit d'obéissance, que vous élevez des âmes pour être les épouses d'un Dieu crucifié, et qu'elles doivent être crucifiées elles-mêmes, n'avoir plus de volonté, ne se plus attacher ni amuser à des bagatelles. Faites réflexion aussi que vous jetez les fondements de notre ordre dans un royaume nouvellement conquis ; et que vous êtes toutes obligées
(1) Véas.
(2) C'étaient les sœurs Béalrix de Saint-Michel, Lconore-Baplisle et Lucie de Saini- Joseph.
LETTRE XLV. i03
d'avancer dans la verlu, non comme des femmelettes lâches et timides, niais comme des hommes pleins de courage et de valeur.
A quoi vous arrêtez-vous , ma mère , de remarquer si le père provincial vous nomme supérieure, présidente, prieure, ou bien (1) par votre nom ? 11 est visible que si vous n'étiez pas à la tète de la communauté, on ne s'adresserait pas à vous plutôt qu'à une autre, puisqu'il y en a qui, comme votre révérence, ont été prieures. On a eu si peu de soin d'avertir ce révérend père de ce qui s'est passé chez vous, qu'il n'est pas étonnant qu'il ne sache rien de vos élections. Quel affront me faites-vous que les carmélites déchaussées soient tombées en si peu de temps dans celte pitoyable bassesse, et qu'elles n'aient pas seulement été choquées intérieurement, mais qu'elles aient aussi murmuré entre elles, et que la mère Marie de Jésus-Christ, comme les autres, en ait fait un point d'honneur! Il faut de deux choses l'une, ou que le chagrin vous ait tout-à-fait tourné l'esprit, ou que le démon fasse les derniers efforts pour semer flans notre ordre des principes diaboliques. Après cela on loue le mérite de votre révérence; on publie que vous êtes fort vaillante : comme si la soumission eût dû vous ôter le caractère d'héroïne ! Dieu fasse la grâce à mes filles (2) d'être humbles et obéissantes ; car si l'humilité et l'obéissance n'accompagnent pas *ce prétendu courage, il ne peut être lui-même que la source d'une infinité d'imperfections.
Je me souviens à l'heure qu'il est que vous m'avez mandé , il n'y a pas longtemps , qu'une des religieuses que tous avez amenées avec vous a dans la ville des parents qui vous ont rendu de bons offices à sa considération. Si cela est, je tous permets, ma mère, d'examiner en conscience s'il vous est plus avantageux de la garder que de la renvoyer; mais je ne vous donne pas la même liberté à l'égard des autres. Vous aurez, j'en suis persuadée, de grands travaux à essuyer dans ces commencements, qui ne peuvent être que très-rudes et très-difficiles. Ne tous en effrayez pas cependant; une entreprisé si importante ne se termine point sans beaucoup de peine et sans oppositions ; mais aussi la récompense sera proportionnée aux fatigues que tous aurez endurées. Dieu veuille que les imperfections qui s'y 'commettent ne vous attirent point des châtiments plutôt que des récompenses; je suis toujours dans cette crainte.
J'écris à la mère prieure de (3) de contribuer aux frais du voyage,
pour lequel on trouve bien peu de commodités ; je lui marque que si Avila était aussi proche, je me ferais un vrai plaisir de rappeler mes religieuses; cela se pourra faire dans la suite, si c'est la Tolonté de Dieu. C'est pourquoi, ma mère, tous pouvez les assurer que, lorsqu'on fondera d'autres monastères , on les renverra dans le leur propre , si
(I) 11 y a dans l'Espagnol, o Ara de Jésis, c'est-à-dire , ou bien Anne de Jésus. .2) .4 mes canna déchaussés, dans l 'édition espagnole. (5) Yéas.
elles ne sont point nécessaires dans celui où elles sonl présentement, et si vous avez reçu chez vous d'autres religieuses.
Il y a peu de temps que j'écrivis une fort grande lettre à votre révérence, aux autres mères, au père Jean de-la-Croix, et que je leur rendis compte de ce qui s'est passé dans ces quartiers; ainsi j'ai jugé à propos de n'écrire que celte seule lettre pour toutes. Dieu veuille, sur le pied où les choses sont aujourd'hui , qu'on ne s'en offense pas , comme on a été blessé de ce que le père provincial vous a appelée supérieure , au lieu de prieure. Lorsque ce père arriva ici avant nos élections faites, nous nommions supérieure ou présidente, et non pas prieure, la religieuse qui gouvernait. Des misères , un rien que tout cela.
Toutes les fois que je vous écris j'oublie de vous dire qu'on m'a avertie que, depuis même la tenue du chapitre général, les religieuses
de (1) continuent à sortir pour parer l'église : je ne comprends pas
sous quel prétexte cela s'est pu faire, le père provincial même n'ayant pas le pouvoir de le permettre, puisque le pape l'a défendu expressément sous peine d'excommunication, par un décret donné molu pro— prio ; outre que c'est un point capital de constitution. Cela nous fit ici quelque peine d'abord, mais nous en sommes très-aises à présent. On ne doit pas non plus sortir pour fermer la porte de la rue : les religieuses d'Avila le savent si bien; je m'étonne qu'elles ne vous l'aient pas appris. Que votre révérence, ma mère, s'y soumette, s'il lui plaît; et Dieu aura soin de vous donner quelqu'un pour parer l'église : or trouve des expédients pour tout.
Je ne puis penser sans douleur à l'embarras que vous causez à vos bienfaiteurs: je vous écrivis, il y a huit jours, que vous fissiez votre possible pour avoir bientôt une maison, quand mémo elle serait étroite, peu logeable et peu solidement bâtie. Quelque incommodité que vous puissiez y ressentir, vous ne serez pas au moins si resserrées. Mais quand même vous le seriez également, ne vaut-il pas bien mieux que vous souffriez, que de voir souffrir des personnes qui vous comblent de bienfaits? J'ai écrit à madame Anne (2) pour lui marquer la reconnaissance que j'ai de ses libéralités; Dieu ne manquera pas de l'en récompenser; c'est le principal.
Si vous souhaitez quelque chose du père provincial, comptez que vous ne lui avez pas écrit; car, je vous l'ai déjà dit, il se passera bien du temps avant que je puisse lui faire tenir vos lettres. Je m'en charge néanmoins ; il doit aller de Villeneuve à Damiel prendre possession de ce monastère ; de là à Malagon, à Tolède, à Salamanque et à Alve pour assister à plusieurs élections de prieures. On ne croit pas qu'il arrive à Tolède avant le mois d'août. J'ai bien du chagrin de ce qu'il fait un si long voyage dans un pays si chaud. Ne l'oubliez pas dans vos prières,
H) Véa*.
(2) De Pegnalosa, sœur do ilom Louis de Mrrraio.
et (Achoz par le moyen de vos amis de lui procurer un logement.
Vos religieuses auraient pu rester chez vous jusqu'à ce qu'on l'eût informé de tout , et il eût vu ce qui était le plus avantageux : on ne lui a donné nul av is de ce qui s'est passé , et personne ne lui a mandé pourquoi on ne les renvoie pas. Plaise à Dieu de nous faire part de ses lumières ; sans quoi on ne manque pas de s'égarer. Je le supplie , ma révérende mère, de vous éclairer et de vous conduire.
C'est aujourd'hui le 30 mai. Thérèse de Jésus.
J'écris à la mère prieure de (1) touchant le voyage de nos sœurs;
je souhaite qu'on le tienne secret ; ce n'est pas qu'il y eût grand danger si on venait à le savoir. Pour ce qui est de la lettre particulière que je vous écris , qu'il n'y ait, s'il vous plaît, que la» mère sous-prieure , ses deux compagnes et le père Jean de-la-Croix qui la voient. J'ai trop mal à la tète pour écrire davantage.
(1) Véas.
REMARQUES
Celle admirable lettre, que sainte Thérèse écrivit quatre mois et quatre jours avant son heureuse mort, est pleine de vérités très-vives et très-fortes, parce que son stvle, soit qu'elle soit indignée ou embrasée d'amour, est le plus éloquent et le plus spirituel que nous ayons dans l'Église.
Ce qui donna" occasion au déplaisir que la Sainte fait paraître ici, fut qu'étant sur le point de partir pour une fondation pressée , il s'en présenta une seconde qu'elle crut ne devoir ni refuser ni différer. Ainsi elle ordonna à une mère prieure qu'elle estimait extrêmement, et en qui elle avait une parfaite confiance, de faire au plus tôt ce second établissement, lui envoyant pour compagnes deux religieuses fort vertueuses.
Outre cela le père provincial avait écrit à cette mère prieure de prendre les religieuses dont elle croirait avoir besoin, sans lui en marquer le nombre ; cela fut cause qu'elle en prit plus qu'elle ne devait, ce qui donna lieu à la Sainte d'attribuer celte fausse conduite, non pas à l'erreur, mais à l'attachement et à l'amour naturel que des filles, presque toutes élevées de sa main, avaient pour sa personne. De plus, elles ne rendirent compte ni à la Sainte, ni au père provincial de ce qui s'était passé dans cette fondation ; et il y eut quelques religieuses qui trouvèrent à redire que dans la letire que le père provincial leur écrivit, il n'eût pas donné la qualité de prieure à celle qu'elles avaient élue.
Telles furent les fautes pour lesquelles sainte Thérèse, celte savante maîtresse dans la vie spirituelle, les instruisit , les reprit, les mortifia vivement ; et par là elle a laissé cette nouvelle maison si éclairée et si solidement établie dans ses saintes maximes, que lorsque, passant dans leur pays, je les allai voir en 1649, je leur trouvai tant d'esprit et de perfection, qu'elles auraient pu donner à d'autres les instructions qu'elles avaient reçues de leur sainte mère dans leur établissement.
Lorsque la Sainte écrit à la mère prieure que si elle ne craignait de l'exposer à offenser Dieu par sa désobéissance , elle lui enverrait un ordre exprès, c'était une sévère réprimande , et non point une marque qu'elle la crûl capable de désobéir : elle connaissait Irop bien la vertu de sa chère fille, son humilité profonde , sa soumission déjà mise à l'épreuve des plus pénibles commandements; et l'on n'en peut pas douter, puisqu'un moment après elle lui ordonne, sans nul adoucissement et sans façon, de renvoyer au plus tôt plusieurs des religieuses qu'elle avait amenées, et qui étaient précisément celles qu'elle aimait le plus, celles qui lui étaient les plus attachées. Elle connaissait certainement la force d'esprit et la grandeur d'àme de cette mère : mais la voyant attachée trop humainement à ses filles, quoique ce fut aussi avec une sainte intention, elle voulut retrancher ces branches inutiles de ce bel arbre, qui devait dans la suite s'élever au-dessus de tous ceux du Carmel.
Aux remarques qui précèdent et que nous avons extraites de l'illustre évéque d'Osme , dom Juan de Palafox , nous avons cru devoir joindre les notes suivantes, que nous trouvons dans la traduction des Lettres de Sainte-Thérèse par mademoiselle de Maupeou.
L'air mystérieux qui a régné dans toute la traduction de celte lettre a du se faire
sentir aux lecteurs : la mère à qui la Sainte écrivait n'y a peint de nom; le couveik où elle était prieure y est de même anonyme ; et le nom de celui d'où elle était venue, y est partout remplacé par des points ; quoique l'original espagnol que j'ai consulté, et d'après lequel j'ai mis ces noms à la marge, les ait tous distinctement ou en tête, ou dans le corps du discours. Pourquoi ce mystère? C'est sans doute par le même motif qui porta l'auteur de l'Histoire générale de la réforme du Carmel, grand admirateur de celle mère, et le père Ange Maurique de l'ordre de S. Bernard, son historien , à ensevelir celte circonstance de sa vie ; et pour la même raison qu'eurent autrefois quelques mères carmélites du faubourg S.-Jacques à Paris , de retrancher de la traduction faite par M. l'alibé Pelicot du premier tome des Lettres de sainte Thérèse, celle-ci qui en faisait partie (1). On croirait tout perdu si on laissait des ombres dans les tableaux des personnes vertueuses à qui l'on prend un intérêt particulier; et tel est le zèle de bien des filles pour la gloire de leurs saintes mères, que si le public y découvrait quelques taches , elles croiraient leur propre honneur blessé.
Pour nous, qui savons que les plus grands saints avaient très-certainement des défauts, et que très-certainement ils ont fait des fautes ; qui sommes persuadés que de les représenter comme parfaits, c'est, en altérant la vérité, rebuter les personnes à qui on les propose pour modèles; qui enfin avons souvent éprouvé que rien n'est plus propre à soutenir et à ranimer les âmes pusillanimes, lorsque le sentiment de leurs misères les décourage et les abat, que l'exemple des saints , qui malgré des misères semblables sont parvenus à une perfection éminente et au bonheur éternel : loin d'hésiter à dire que la mère qui avait mérité d'être reprise si vertement par sainte Thérèse, élail elle-même une sainte; loin de craindre de la nommer, nous ressentons d'avance une sorte de satisfaction à le faire; d'autant plus qu'en applaudissant à la correction qu'elle essuva, nous aurons tellement de quoi montrer, dans le précis que nous allons donner de sa vie, combien elle était respectable dès-lors, elj:ombien elle se rendit dans la suite encore plus respectable, qu'on aura lieu de nous savoir bon gré d'avoir eu pour cette mère un zèle moins timide.
C'est la vénérable mère Anne de Jésus, première fondatrice des carmélites réformées en France et dans la Flandre. Tous les historiens de l'ordre, et quantité d'autres écrivains espagnols, français , flamands , italiens, en ont fait de grands éloges : mais je m'arrêterai presque uniquement à ce qu'en apprend l'histoire de sa vie, composée en espagnol par dom Ange Maurique , vicaire général de l'ordre de S. Bernard en Espagne, traduite en français par M. Gaultier, conseiller d'état, et imprimée à Paris eu 1056.
Elle naquit la même année que le célèbre père Jérôme Gralien , c'est-à-dire en 1545, le 25 de novembre, dans la ville de Médine-du-Champ, de parents fort nobles, mais pauvres ; et elle ht vœu de chasteté à l'âge de dix ans. Ses grâces croissant avec l'âge , et pressée vivement à 15 ans de se marier, elle imagina , pour dégoûter ceux qui la recherchaient, de se noircir le visage en l'e.xposanlsouvent â l'air et au soleil, après s'être lavée avec de l'eau claire : mais peu après, étant chez un de ses parents à Plaisance, elle lut si ébranlée par les attraits d'un jeune homme qu'ils lui proposaient, qu'elle fut sur le point d'enfreindre sa promesse. Liieu vint à son secours, et se servit d'un accident. Frappée de la mort d'une jeune demoiselle, son amie, elle arbore la piété, se cciupe les cheveux, fait vœu d'être religieuse dans l'ordre qu'elle estimera le plus parfait, et se met sous la direction du saint père Bodriguez, jésuite, qui la conduisit plusieurs années dans la pratique exacte de la mortification, de l'obéissance et de l'humilité.
Avertie par ce père de la ferveur des carmélites de S. -Joseph d'Avila , elle y prit l'habit le 1" d'août 1570, avec le nom d'Anne de Jésus ; cl trois mois après sainte Thérèse la mena â la fondation d'un couvent à Salamanqne , où elle la chargea , quoique novice, d'instruire les novices ses compagnes. Eue griève maladie qui lui survint ne lui permit de faire profession que le 22 octobre 1571 , âgée de 20 ans : mais elle la fil avec une circonstance remarquable. Son historien raconte que révoque et le peuple étant assemblés à l'église, auprès de la grille du chœur, pour assister à
(I) Celte traduction parut à Paris en ICfiO. Quand on l'eut parcourue, on y remarqua quantité d'omissions, dit, dans fAvis au lecteur, f imprimeur de l'édition qui s'en fit à llruxelles en 10G1, et on en écrivit < à Paris, pour savoir la source d'un procédé si < extraordinaire , et d'une imposture si signalée faite au public : on sut qu'en cela i ni le traducteur , ni l'imprimeur n'étaient en faute ; et que cela venait de certaines « moniales auxquelles le traducteur (alors absent) avait coniié ses écrits ; et qui avaient « été loule cette lettre avec les remarques. > L'cccuifUion tTmposlurc est outrée : c'était pure faiblesse.
LETTRE I.W. l07
la profession de la sœur Anne do Jésus, après qu'elle eût prononcé deux iois ses vœux, et avant que de les prononcer pour la troisième fois, selon l'usage de l'ordre, elle se tut. L'assemblée, étonnée de ce silence, la contemple ; on la voit absorbée et ravie; un moment optes il lui son du visage un feu éblouissant: et c'est de cet événement , dit l'auteur, qu'est venue la loi , depuis inviolable parmi les carmélites réformées, de prononcer leurs vœux dans le chapitre devant la prieure et les religieuses seules, pour ne plus exposer aux yeux du public les faveurs extraordinaires qu'elles recevaient de Dieu.
Après sa profession elle continua avec le plus grand succès l'emploi si important de maîtresse des novices : mais comme on la surprit souvent dans des extases, sainte Thérèse ordonna que pour la distraire on la lit portière , sans que pour cela les ravissements cessassent. La Sainte les examine et les approuve, l'exerçant pour cette raison même plus qu'auparavant dans l'obéissance et dans l'humilité ; et elle en conçut tant d'estime, qu'au commencement de l'année 1571 elle la choisit pour taire la fondation du couvent de Véas, et pour y être prieure , quoiqu'elle n'eût que vingt-neuf ans d'âge , ei deux ans et deux mois de profession. Selon l'auteur de l'Histoire générale de l'ordre (2 part., liv. 2,chap. 1 1), la mère Anne était dès lors prieure de Salamanque, en quoi nous croyons qu'il s'est trompé.
Aussi sage à gouverner qu'elle avait été religieuse à obéir , elle reçoit quatre novices , et les forme admirablement dans la vertu; Dieu lui révèle souvent l'état de leurs consciences ; sa communauté vit dans la simplicité de la plus parfaite soumission ; elle pratique elle-même les plus admirables actions de mortification et d'humilité; ajoutant à tous ces dons et à toutes ces vertus le :a.enl même de bien conduire les affaires. C'est ce dont sainte Thérèse donne d'une manière fort agréable un témoignage dans une de ses lettres précédentes au père Ambroise Marian. « Alin « que vous voyiez, lui dit elle, comme mes religieuses sont plus agissantes et plus pro- « pies pour faire des affaires que vos révérences, je vous envoie ce petit mot de lettre f de la mère Anue de Jésus, prieure de Véas. lié bien ! n'a- t-elle pas trouvé une « bonne maison pour nus pères de la Pegnouella? Que vous en semble-t-il? J'oserais « gager que vous n'en seriez pas si tôt venu à bout. Elle m'a fort contentée. >
l'eu après la sœur Catherine de Jésus, encore novice, et l'une des deux fondatrices du couvent de Véas, étant tombée de dessus l'entablement, se brisa tellement tout le corps, les jambes surtout, que les os brisés avaient percé la peau, et que les médecins et chirurgiens en désespérèrent. Arrive une fête; et la vénérable mère Anne, pressée d'un mouvement intérieur, étant allée voir sa malade, lui dit : Hé ! comment , ma fille ! ne roulez pas nous venir aider aujourd'hui à chanter au chœur ? Hélas ! si je le pouvais , répondit-elle, et que ces méchants os me le pet missent , je serais bien corneille d'être avec les autres. La mère ajouta : N'avex-vous pas la foi que Jésus-Christ peut remettre tous ces os chacun en sa place? Oui, répondit-elle, oui. Or sus , lui dit alors la mère, la prenant par la main avec une vive foi, au nom de Jésus-Christ je vous commande par obéissance, de vous habiller. La malade se lève sur son lit, s'habille, marche, mais en tremblant, comme saint Pierre sur les eaux, et en s'appuyant contre le mur. Ae nous appuyez pas, lui dit la mère; c'est aller en enfant. Elle se met donc à marcher sans soutien, sans douleur, très-aisément. Contestation alors entre la mère et la lille devant toutes les sœurs étonnées et ravies : la fille attribue le miracle aux mérites de la mère, et la mère à l'obéissance de la lille. Toutes deux avaient raison. Ce miracle a été vérilié dans les formes.
Anne de Jésus et toutes ses filles s'élant mises en 1.576 , par le conseil de sainte Thérèse, sous la direction du saint père Jean de -la-Croix , en recueillirent des fruits merveilleux : elles couraient auparavant dans les voies de. Dieu ; alors elles y volèrent. Cependant les trois aimées du priorat de la mère Anne à Véas expirent; on l'y élit de nouveau ; et pendant ce second triennal il s'opère comme par son ordre, et par la vertu de l'obéissance et de la foi, un autre insigne miracle en faveur d'une des sœurs. Peu après, la persécution contre la réforme étant devenue très-vive, elle vient à son secours avec tant de zèle et de sagesse, que le provincial des carmes mitigés lui écrivit comme ù celle qui, après Thérèse U'Ahumade, était la capitaine des prieures déchaussées (ce furent ses termes), et l'exhorta à les réunir à leur souche. Mais comme la souche était dans la règle primitive, et non dans la mitigalion, elle lui répondit avec une mode-lie pleine de fermeté, relevant autant dans sa réponse sa sainte mère, que le provincial avait paru la rabaisser dans sa lettre.
Sainte Thérèse , ayant appris tout ce qui s'était pas-é, se crut obligée de lui écrire eu ces termes : Ma fille et ma couronne, je ne saurais me lasser de remercier Dieu de la
faveur qu'il m'a faite d'amener V. H. à ma religion Vous en êtes la colonne Dieu
est dans votre àme, puisque vous agissez avec tant de grâce, etc. Et depuis ce temps-là S. TH. II. 20
iOS LJPFFRE l.W.
il lui était ordinaire de dire avec une aimable cl naïve humilité : Aune a les ancres, et moi le bruit. Elle fil plus : les di pûtes de I i réforme étant revenus de Home triomphants, eile détermina le chapitre provincial à les envoyer remercier la mère Aune au nom de toute la réforme. Voiià celle mère comblée de mérites devai.t Dieu, et de gloire devant les hommes.
In autre événement arrive où sainte Thérèse montra bien l'estime qu'elle faisait de sa prudence et de sa vertu, mais où malheureusement elle montra bien à son tour que ni vertu ni prudence n'est parfaite dans cette vie. Sainte Thérèse, sollicitée de faire une fondation à Grenade, et ne pouvant l'exécuter par elle-même, parce qu'elle allait en faire une à Burgos, la choisit pour cette œuvre. Ne parlons ni de la douleur d'Anne quand elle se \ il destinée à une si difficile entreprise sans la présence de sa sainte mère , ni du courage qu'elle opposa à une multitude d'obstacles , ni du glorieux succès qui enlin couronna ses travaux : pensons seulement aux fautes qu'elle lit dans celle occasion ; et, sans les exagérer, ne les exténuons pas ; l'intérêt de la vérité l'exige, ainsi que notre respect pour le jugement que sainte Thérèse en porta.
Non contente d'amener les cinq religieuses de mérite que la Sainte lui avait envoyées pour la fondation à Grenade, deux d'Avila-, une de' Tolède, deux de Séville, nombre qui devait bien lui sullire pour commencer cet établissement, elle en veut aussi quelques-unes de son choix : et, soit qu'elle lût attendrie par les regrets de trois de ses plus chères tilles de Véas-, soit que son propre cœur l'excitât à ne s'en point séparer, soit qu'elle espérât encore plus d'attachement de leur part que de celle des autres, ou pour toutes ces raisons ensemble , sur une permission vague qu'elle interprète selon ses désirs, elle les prend toutes trois contre les i èples de la prudence et du devoir. Ainsi accompagnée, elle arrive à Grenade le 20 janvier 1582, et, faute de maison oit elles pussent se retirer, car les mesures avaient été mal prises, elle n'auvail su que devenir, si dont Louis de Mercade et madame ie Pegnalosa , sa sœur, /avaient eu la charité de les retirer dans la leur, cl de les y garder sept mois. Neuf religieuses dans une maison particulière ne devaient pas être au large : aussi elles le sentirent et en murmurèrent, quoique assez bien d'ailleurs. Elles auraient été moins serrées si elles n'avaient été que six.
La mère Anne n'était encore que leur supérieure par ordre de sainte Thérèse, et par commission du père Jérôme Gratien , provincial: elles s'assemblent, l'élisent prieure, et l'ont bien : mais manquant à un devoir essentiel, la mère Anne n'en donne avis ni à ce père ni à la Sainte, et ne leur marque rien non plus de ce qu'elles ont lait et de ce qu'elles veulent faire. L'oubli n'était pas pardonnable ; et s'il n'était pas l'effet d'un esprit approchant de celui d'indépendance , il en axait du moins la couleur. Sur ces entrefaites le [ère provincial a besoin d'écrire à la mère Anne, et n'étant pas prophète, il la traita simplement de supérieure : voilà une affaire de conséquence parmi les sœurs ; elles s'en scandalisent : n 'avaient-elles pas le droit d'élire une. prieure? et pourquoi donc le père proxincial ne donne-t-il à leur chère mère que le nom de supérieure? On se plaint ; on murmure; le respect envers le supérieur est blessé; et la mère Anne, ou un peu piquée de n'avoir pas été qualifiée de son titre, ou du moins flattée du grand zèle de ses filles pour ses intérêts, les laisse se plaindre et murmurer, si même elle ne se plaignit et ne murmura pas un peu elle-même, l'ouvail-elle ignorer la fermentation qni était parmi elles? n'étail-elle pas obligée en conscience de la réprimer? et ne l'eût-elle pas en effet réprimée aisément, si elle y eût employé ses instructions et son autorité? Fautes réelles assurément, fautes inexcusables ; mais «pie nous n'avons garde de regarder comme grièves , persuadés qu'il v eut beaucoup plus de faiblesse que de malice, et que le Saint-Esprit n'en fut que contrislé. „ .,,
La nouvelle en vient à sainte Thérèse : quelle surprise ! quelle douleur ! Une fille en qui elle avait reconnu tant de sagesse, donner dans l'imprudence d'amener une colonie si nombreuse sans savoir ou la loger! lue fille qu'elle avait vue d'une patience et d'une droiture à l'épreuve, se plaindre, et se plaindre d'être à l'étroit et d'avoir trop de monde, lorsqu'elle aurait du s'en humilier! Lue fille si dégagée de la nature et des sens, en avoir maintenant suivi les impressions, non sans préjudice de l'obéissance et du bon ordre! Une fille si humble et si soumise, faire aujourd fini tout de sa tète, ne donner avis à son supérieur et à sa supérieure ni de son élection, .ni de ses arrangements, ni de ses projets ! Une fille dont 1 aine avait jusqu'alors paru si grande, s'offenser de ce qu'on ne lui donne que le litre de supérieure, petitesse digue à peine des plus faibles cerveaux ! Une fille enfin , sainte jusqu'à avoir des extases et a faire des miracles, et ce qui en est une bien meilleure preuve, jusqu'à pratiquer les plus héroïques vertus, se livrer, ou du moins conniver par<* tolérance à des plaintes injustes,
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ri à des murmures contre son supérieur! Thérèse, donl l'esprit, écl;iiré de Dieu, était si pénétrant, vit tout d'un coup où pouvait aboutir une pareille conduite ; et touchée d'autant plus qu'elle avait plus d'estime et de tendresse pour la coupable, et que déjà elle avait sur le cœur une faute que celle mère avait faite en sortant de cliarge à Véas, elle va répandre son âme aux pieds du Sauveur, son refuge perpétuel , et le consulte plusieurs jours pour eu apprendre ce qu'elle doit faire, et comment elle doil corriger.
Sa lettre nous a fait voir qu'on ne pouvait mieux s'y prendre. Rien ne lui échappe : la faille que la mère Anne avait commise à Véas, elle la lui rappelle en peu de mots obscurs, mais énergiques; celles qu'elle et ses iillcs ont commises à Grenade, elle les leur met vivement sous les vaux, et leur en fait confusion ; ordre à elle de renvoyer à Véas les sœurs qu'une amitié Irnp naturelle en avait mal à propos retirées ; instructions à tomes sur leur conduite, marquées au coin de l'Esprit de Dieu.
Que nous souhaiterions pouvoir raconter ce que la mère Anne éprouva , ce qu'elle dit. ce qu'elle lit après qu'elle eut lu celle lettre! mais pour nous l'apprendre, il eût fallu que ses historiens nous eussent fait connaître sa faute; ei ils ont préféré de nous cacher sa contrition : comme si c'était à l'impeccabilité qu'on connaît la vraie sainteté, et mm à la manière dont on soutient les corrections, et donl on se relève de ses fautes. Disons néanmoins , sans crainte de nous tromper, qu'elle reçut celle réprimande comme une sainte devait la prendre ; et que, semblable à ces coursiers noblement fiers, qui s'endorment quelquefois jusqu'à faire de faux pas, jusqu'à tomber , mais qu'un coup de fouet ranime, et à qui le châtiment . connue leur chute, n'inspire du courroux que contre eux-mêmes, la mère Anne, loin de se décourager pour avoir failli , ou de s'irriter d'avoir été sévèrement reprise, ne lit qu'en marcher d'un pas plus ferme, et se punir d'avoir été imparfaite, en courant avec plus d'ardeur dans les voies de la perfection. La voilà qui renvoie à Véas les filles de son cœur : elle renvoie aussi les deux sœurs de Séville, car une des lettres suivantes fera voir qu'elle eu avait reçu la permission ; et se montre de plus en plus obéissante, fervente, très-sainte.
Aussi Thérèse parut-elle redoubler de confiance dans les lumières et dans les vertus d'Anne, comme on pourra le voir dans la suite: mais peu après elle lui donna une marque bien plus précieuse encore d'eslime et de tendresse. Le A d'octobre suivant celte sainle meurt à Alve ; et dans l'instant même de sa mort, ce qui a élu prouvé dans une information juridique, elle lui apparaît avec un visage souriant, toute éclatante de gloire, et la charge de donner des avis à une de ses communautés, pour qu'on y discontinuât des pratiques de dévotion bonnes en elles mêmes, mais singulières , et par là reprébensibles. Anne élail alors malade à l'extrémité d'une fièvre chaude, et les médecins l'avaient abandonnée : après celte vision , elle se trouve en parfaite santé.
Combien d'autres faveurs n'en obtint-elle pas et pour les autres et peur elle-même! Le marquis d'Ardales, de la maison de Gusman, malade à la mort, pour qui elle invoque sa sainle mère; le saint père Jean de-ia-Croix , qui était frappé de la peste, dont la ville de Grenade élail alors désolée ; elle-même ensuite, frappée du même mal, une relique de la Sainle, qu'on lui avait envoyée d'Alve, les guérit soudainement tous trois.
Cependant la réputation de sa sagesse et de sa sainteté s'étend de plus en plus. On l'élit de nouveau prieure de Véas ; mais on la retient à Grenade. On lui donne ardre, en 1585, d'aller fonder un monastère à Malaga; mais la ville el le parlement Je Grenade s'opposanl à son départ, elle fit la fondation par ses filles; jamais on ne lui aurait permis d'en sorlir, sans l'événement que nous allons raconter.
Le roi, voulant s'assurer s'il fallait ajouter foi au bruit répandu dans toute l'Espagne, que le corps de sainte Thérèse était sain el entier, qu'il en sortait une odeur extrêmement suave, et qu'il en distillait une huile qui servait d'instrument à quauliié de miracles, envoya des hommes graves et qualifiés, qui , en présence de l'évéque et de seize autres personnes notables, firent ouvrir le cercueil le 1" janvier 1S8K, s'assurèrent par leurs yeux de l'ineorrnplion de ce saint corps , en éprouvèrent la suave odeur, el en virent couler l'huile miraculeuse. Une vérification si authentique de ces merveilles toucha tellement la cour, qu'il fut résolu d'élablir un couvent de carmélites à Madrid; en sorie qu'il ne fut plus question que de chercher une fondatrice propre pour celle capitale. C'est la mère Anne qu'on choisit.
L'ordre reçu, elle part avec six de ses sœurs, sans qu'on osât alors s'y opposer à Grenade; et après avoir séjourné neuf jours auprès de Madrid chez des religieuses déchaussées de Saint-François, où l'impératrice l'avait retenue et comblée de marques de considération et de boulé ; après avoir été favorisée en chemin de plusieurs faveurs miraculeuses, elle prend possession, le 17 septembre, du couvent qui lui élail destiné
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dans cette capitale; y signalant son entrée par la guérison soudaine d'un jeune Iiommev nui en tombant d'une échelle venait de se casser la jambe ; et peu après par celle du comte de Trivulce, désespéré des médecins.
Oublions les autres miracles qu'elle y lit en grand nombre ; les révélations qu'elle v eut ; les apparitions dont sainte Thérèse l'y favorisa ; les avis qu'elle en reçut tant pour l'ordre que pour elle-même ; les fondations qu'elle dirigea ; le don qu'elle avait de pénétrer dans les consciences ; les grands exemples de vertu qu'elle y donna ; la haute idée qu'on y avait de ses talents et de sa sainteté ; les magnifiques éloges qu'en tirent les plus saints hommes et les plus célèbres docteurs : et après avoir remarqué que c'est à ses soins qu'on est redevable de la première impression qni fnl faite à Madrid, en 1;>8S, des ouvrages de sa sainte mère, arrèlons-nous sur la conjoncture la plus critique de sa vie ; et pesons au poids du sanctuaire, tant la conduite qu'elle y tint envers les supérieurs de la réforme, que la dureté dont ils usèrent à son égard.
Le père Jérôme G.-alien, dont il a été question si souvent dans les lettres précédentes, et dont nous continuerons ailleurs l'histoire, homme zélé, mais d'un zèle toujours tempéré de sagesse, de douceur et de charité, ayant lira le temps de son prov iueialat, le père Nicolas de Jésus-Maria (1), religieux très-vertueux, mais d'une vertu excessivement austère, lui succéda, d'abord en qualitéde provincial, ensHile de vicaire-général indépendant du général de l'ordre; et c'est en cette dernière qualité qu'en 158S il tint un chapitre général à Madrid. Là, non seulement il établit, contre l'usage observé jusqu'alors, ut» conseil de six déflnitcnrs pour connaître avec lui de toutes les affaires , mais encore it y forma le projet de changer quelques points de constitution des carmélites, et surtout celui qui concernait la liberté des confessions , quoique sainte Thérèse eût elle-même dressé ces constitutions , et (pie le chapitre général de la réforme , célébré en 158-i dans la ville d'Alrala, les eût confirmées.
Il était naturel que ces nouveautés les effrayassent : aussi en furent-elles vivement alarmées. Que les religieux trouvassent bon que sept supérieurs sussent et jugeassent leurs affaires, ils étaient les maîtres: mais qu'il Fallût qu'elles portassent leurs petites plaintes, leurs difficultés, leurs scrupules, leurs peines à un tribunal si nombreux, elles ne pouvaient s'y résoudre. Encore plus d'inquiétude au sujet des constitutions : puisque c'était leur loi, loi qui leur venait de la réformatrice même, loi que la réforme entière avait solennellement autorisée avec le concours d'un commissaire du pape, de nouveaux supérieurs devaient-ils, pouvaient-ils de leur propre autorité y donner atteinte ? Telles étaient leurs réflexions, et assurément elles paraissent solides. Mais qu'était-ce de s'affliger sans agir? Elles comprirent donc qu'il leur fallait un chef poulies conduire , pour les soutenir ; et par un concert commun elles s'adressèrent à la mère Anne. Commission délicate : car enfin s'opposer à ses supérieurs, c'était mettre sa conscience en périt, et s'exposer à bien des traverses : mais aussi quels dangers à subir un joug nouveau , joug si rude et si peu juste en apparence ! quels dangers à laisser attaquer leurs usages et leurs statuts !
Afin de ne rien faire imprudemment, la mère Anne s'informe secret 'ment des personnes les plus sages, et des plus habiles théologiens , premièrement si dans une telle conjoncture elle peut s'adresser au pape pour en obtenir la confirmation des constitutions, telles (pie sainte Thérèse les avait dressées: en second lien, si pour affranchir les religieuses de la nécessité à laquelle on voulait les réduire d'avoir sept supérieurs,'il lui est permis de solliciter sa Sainteté pour qu'elle leur donne un seul visiteur subordonné au vicaire-général de la réformé : et tous répondent qu'elle en a le droit sans difficulté. A cette précaul ion elle en ajoute une autre. Prudemment , fineiiu ni elle propose par deux fois au père vicaire-général lui-même , s'il ne serait pas expédient d'agir auprès du pape pour qu'il confirmé leurs constitutions ; et deux fois il répond qu'il le trouve expédient . et qu'elle fera bien d'y travailler; car le révérend père ne comptait pas d'en être pris au mot; ou tout au moins il pensait qu'elle n'enverrait pis a Rome sans qu'il le lui eût prescrit ou permis de nouveau. Mais plus obéissante qu'il ne désirait, Anne, qui connaissait l'importance de la promptitude et du secret, dépèche à Home, en 1389, sans bruit et sans délai; écrit au pape, qui était alors Sixte V, et en obtient, le 5 de juin 1590, un bref tel qu'elle le souhaitait.
Si la surprise du père Nicolas fut grande à celte nouvelle, son indignation ne le fut pas moins. II déclare à ses six assistants qu'il abandonne à sa Sainteté tous les couvents des carmélites , afin qu'elle en confie le soin à qui elle trouvera bon : cinq approuvent cette brusque démarche ; mais le père Jcan-de-la-Croix, le premier d'entre
(l) Voyez la note sur la LXXXVII1' lettre.
LETTRE 1 XT.
Mt
wx, léinoiyiie l'improuvcr; et des lors le voilà coupable : le père Nicolas sale soupçonner d'avoir eu pari an bref ; et s'élant confirmé dans celle idée en apprenant que les carmélites avaient supplié le pape de leur donner ce saint homme pour être leur visiteur, il forme la résolution de les en punir elles et lui ; résolution qu'il exécuta dans le chapitre qu'il tint au mois de juin de l'année suivante 1591, où on le destitua île toutes charges, en le désignant pour aller gouverner deux couvents des cannes déchaussés dans le Mexique. Mais si le père Nicolas voulait le punir, Dieu voulait le récompenser. Jean-de-la-Crois, relire dans son cher désert du Petit-Rocher, pour se préparer, par la contemplation et par la pénitence, à son voyage en Amérique, tombe malade; on le transporte à Cbeda; et après avoir été inhumainement traité par le prieur, il y meurt le 14 décembre de la même année , chargé d'éminentes vertus qui lui ont mérité d'être révéré par l'Eglise comme un liés grand saint. Clément X le déclara bienheureux l'an I67S.
Le père Nicolas n'avait garde d'oublier la mère Anne, et n'attendait que le temps de lui faire éprouver sa sévérité. Ce temps ne larda pas à arriver; Sixte V était mort ; et son bref du 5 juin 1590 ayant élé modilié à la sollicitation de ce père et de son délinitoire, par le bref du 25 avril 1591 de Grégoire XIV, sou successeur, Anne de Jésus et les autres carmélites, incertaines du parti qu'elles devaient prendre, se déterminèrent à se désister du bref de Sixte V. Alors le père Nicolas , redevenu leur supérieur, et animé contre elles d'un terrible zèle, prononce avec son définîtoirc une sentence par laquelle il destitue de leurs charges les prieures , prive de voix la mère Anne, leur chef, la l'ait enfermer dans sa cellule ; et, ce qui fut la seule pénitence qui la mortifia, mais qui la mortiCa jusqu'à lin arracher un torrent de larmes, il la priva d'un très grand nombre de communions. 11 l'aurait même chassée de Madrid, si, sans qu'elle le sût, l'impératrice n'y avait mis obstacle. Aimée et respectée comme elle était des grands et des petits, à la cour el à la ville , elle eût pu jeter le père Nicolas dans de grands embarras : mais elle ne se donna de mouvement que. pour qu'on la laissai humiliée ; charmée de souffrir avec son époux crucifié ; inconsolable seulement de ne pouvoir s'unir à lui dans la communion aussi souvent que son cœur y aspirait. Telle lut sa situation pendant trois ans , c'est-à dire , jusqu'à la mort de ce père , laquelle arriva en 1594.
Qu'il nous soit permis de réfléchir un moment sur des procédés si rigoureux. On nous dit, pour les juslilier, que le père Nicolas était un fort grand homme de bien ; et nous l'avouons très-volontiers ; c'était en effet un homme des plus vénérables. Mais les carmélites, qu'il traitait si durement, étaient aussi des lilles très-saintes ; et sans prétendre peser son mérite et le leur, la sainteté d'Anne en particulier avait des lémoignages, pour lesquels il aurait pu montrer du respect sans craindre de se dégrader. D'ailleurs, toutes les actions des saints ne sont pas saintes : quelquefois le tempérament y domine, lorsqu'ils se nattent de suivre l'Esprit de Dieu ; et il n'est pas sans exemple que l'humeur ait fait illusion au zèle : illusion d'autant plus à soupçonner dans le père Nicolas, qu'excessivement sévère de caractère, il faisait trembler même la vertu ; et que sainte Thérèse, qui se connaissait bien en gens, l'avait traité de farouche en lui écrivant à lui-même (I). Au fond, qu'avaient lait les carmélites pour mériter d'être sentenciées comme criminelles? Montrer de la répugnance à confier leurs petits secrets à sept supérieurs , n'ayant eu jusqu'alors à les communiquer qu'à un seul; tenir à ces constitutions qu'elles avaient reçues de sainte Thérèse, et qui étaient revêtues de la plus respectable autorité ; enfin s'adresser dans leurs peines au pape, le père commun, élaient-ce donc des crimes? Nous ne craignons pas de le dire : rinnocence des carmélites était entière, et la rigueur du père Nicolas vint d'un zèle peu réglé.
Ce père étant mort en 159i, le père Elie de Saint-Martin , homme aussi zélé, mais doux de caractère, lui succéda , et en usa avec autant de considération envers la mère Anne, que son prédécesseur l'avait traitée avec sévérité. Elle prie néanmoins l'impératrice de lui permettre de quitter Madrid , ce qu'elle obtient avec bien de la difficulté; et, en étanl partie pour al'er à Salamanque, elle passa par Alve, munie d'un ordre de tirer le corps de sainte Thérèse du coffre de fer où il reposait, pour le mettre dans une précieuse châsse que la duchesse d'Alve lui avait destinée. Nombre de personnes de mérite étant assemblées, on ouvre le coffre ; on en tire le saint corps, d'où non seulement il exhalait une très-agréable odeur, mais qui se trouva encore si entier et si maniable, qu'on osa le dresser tout droit : et, ce qui est encore plus admirable, la mère Anne , y ayant aperçu une rougeur sur l'épaule , y appliqua successivement deux mouchoirs , qui en furent aussitôt remplis de sang. L'un de ces mouchoirs fut porté 5 la cour et présenté au roi.
(1) Voyez la lettre CLX".
M3 lKTTRIi LXV
Collions sur 1rs mi lus qu'Aune pratiqua pendant liuit ans à Salamanque , sur les grâces singulières qu'elle y recul . sur les preuves extraordinaires de sagesse et de capacité qu'elle y donna, sur les dons de prophétie et Je miracles dont Dieu y continua de la favoriser, sur la haute idée que les plus grands hommes y avaient de ses lumières cl de sa sainteté : il est temps île l'accompagner dans notre France, et d'admirer les succès qu'elle y eut, et les vertus qu'elle v pratiqua.
Les livres de sainte Thérèse ayant élé traduits en français par un prieur des char- Ircux de Taris, on conçut dans le royaume une si grande vénération pour cette Sainte et pour son institut , que la maréchale de Joyeuse, mère du cardinal de ce nom et du père Ange, capucin, envoya en Espagne, dès l'an 158S. H. de Breligny, espagnol d'origine , pour tenter d'en amener quelques carmélites ; et que M. Jacques Galeman, docteur et curé d'Aurnale, s'y rendit aussi pour le même dessein. De son côté, une daine extrêmement vertueuse , fille de .Nicolas Aurillot, seigneur de Champlatreux , près de Luzarche , maître des comptes à Paris, et femme de M. Acarie , aussi maître des comptes, pressée intérieurement de travailler à fonder dans celle capitale une maison de carmélites , en confère avec dont Jean Bcaucousin , vicaire des chartreux, avec le docteur André du Val, et avec M. de Berule, depuis cardinal ; et par leur conseil elle s'adresse à la princesse de Longueville, qui s'y employa si efficacement, que le roi chargea H. Gaultier, avocat-général en son grand conseil, et M. de Berule, d'aller en Espagne demander de sa part quelques-unes de ces religieuses. Arrivés à Burgos au mois de février ltiOl , ils en partirent pour Valladolid , où le roi leur accorda une audience favorable. Il y avait plus de quinze ans qu'on négociait celte affaire, et toujours sans succès, parce que les supérieurs de la réforme ne voulaient point qu'elle s'étendit au-delà de l'Espagne : mais alors le roi interposant sa volonté, et le nonce du pape employant son crédit et son autorité, ils accordèrent six religieuses , dont la mère Anne de Jésus fut le cher. Depuis longtemps elle avait elle-même celte mission en vue, et s'y sentait un tel attrait, «pie quelque peu d'apparence qu'il y eut que les supérieurs consentissent à la céder, et quelque relus qu'ils en eussent fait bien des fois , elle regardait son départ pour la France comme certain.
Elle partit effectivement de Salamanque le 20 août de la même année avec deux autres religieuses, savoir lsahelle des Anges et Béalrix de la Conception; prit en passant par Avila les sœurs Anne de Saiut-Barthélcmi , et Léonore de Saint-Bernard ; et après y avoir reçu la bénédiction du père général, qui la nomma prieure, lui donnant pour sous-prieure la mère lsahelle des Anges, après avoir pris aussi à Burgos la sœur Isabelle de Saint-Paul, elle en partit avec elles pour se rendre en France, accompagnée de MM. Gaultier, de Berule et Breligny. de quelques pères de la réforme, et de quelques demoiselles qui étaient venues de France pour les voir, et pour leur être miles dans le voyage.
Cependant le sieur de S uiieuil, envoyé à Borne, avait obtenu, le 13 novembre IGOÔ, une huile du pape Clément VIII en faveur de l'établissement des carmélites en France; et madame Acarie, aidée des grandes libéralités de la princesse de Longueville, avait fait travailler avec tant de diligence à ht construction d'un couvent à Paris , au faubourg Saint-Jacques, que le père de Berule, qui avait pris la poste à Bayonne pour porter au roi la nouvelle de l'entrée de six carmélites espagnoles en France, le trouva très-avancé.
De Bayonne elles vont à Bordeaux, y séjournent huit jours, et de là à Saintes, où madame de Foi\, ahbesse d'une célèbre abbaye de l'ordre de saint Benoit, et madame la coadjutrice, sa nièce, leur firent le plus honorable accueil. La coadjutrice en particulier conçut lanl d'affection pour elles, cl fut si touchée de leur sainteté, que, devenue ahbesse , elle fonda à Saintes, eu ltil7, un couvent de carmélites , et mit dans sa propre abbaye une élroite réforme. A Poitiers elles séjournèrent trois jours dans l'abbaye de la Trinité, et arrivèrent enfin à Paris le la octobre 1604. Le lendemain , jour de l'octave de saint Denis, la princesse de Longueville les mena à l'abbaye loyale de ce nom, demander à ce saint apôtre de la France sa protection pour leur ordre; de là à celle de .Montmartre, où ce saint a souffert le martyre ; et le 17 elles entrèrent dans la clôture, qui leur avait élé préparée auprès du monastère qu'on leur destinait dois le faubourg Saint-Jacques , et qui n'était pas encore achevé. C'était au prieuré de Nolre-Da ne-de^-Champs , dépendant de l'abbaye de Marmoulier.
Alors les religieux de l'ordre qui les avaient accompagnées partirent pour retourner en Espagne, les laissant sous la conduite de MM. Jacques de Galeman , André du Val et Pierre de Berule, que le pape leur avait donnés puur supérieurs. Le jour de la Toussaint suivant M. Galeman donna l'habit à trois postulantes , et peu après à