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LONDRES

Dans la soirée du 12 mai 1870, j’ai pris à la gare du Nord le train de marée pour Boulogne. J’étais las, ennuyé, un peu .malade. Mon médecin m’avait ordonné quinze jours de vacances et j’avais conçu l’idée bizarre d’aller les passer à Londres : je dis bizarre, car ce n’est pas à Londres qu’on va généralement quand on désire combattre la fatigue et l’ennui, et ce remède ne serait conseillé par aucun docteur, à moins qu’il n’appartienne à la médecine homéopathique.

Le lendemain, par une aube grise et froide, je traversais, me croyant déjà de l’autre côté de la Manche, les larges rues de la ville où se pré-

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para jadis l’invasion de la Grande-Bretagne, et que la Grande-Bretagne a envahie au contraire. Deux heures après, je mettais le pied sur le sol anglais, à Folkestone. Le train attendait en gare, et je n’eus qu’à passer directement du bateau en wagon, sans avoir même aperçu la ville. Tout ce que j’ai retenu de la patrie de Harvej, c’est l’effet criard produit par des milliers de petites affiches multicolores, aux caractères nets et aux couleurs tranchées, tapissant tous les murs de l’embarcadère.

Deux heures encore et nous voici arrivés. La première apparition de Londres, vue des fenêtres du wagon et, pour ainsi dire, porte à porte, a quelque chose de vertigineux. Le chemin de fer pénètre jusqu’au centre de la ville, que le railway domine. On ne voit que des toits et des cheminées; mais c|ue de toits, bon Dieu, que de toits ! Le chemin de fer court, vole, s’enfonce à droite, revient à gauche, enjambe les rues par centaines, par milliers, avec la rapidité de la foudre, — et toujours, à perte de vue, le même océan de briques rouges et noires emplissant l’horizon de sa masse compacte. Enfin, une éclaircie se fait. Le train débouche sur un pont de fer, la Tamise apparaît, large, bourbeuse et couverte de bateaux ; le dôme de Saint-Paul, la tour de l’abbaje et l’énorme masse du Parlement

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se montrent comme dans un,éclair ; puis le train s’arrête : on est arrivé.

Au sortir de la gare, je hèle le premier cab qui passe et me fais conduire à riiôtel.

Je suis descendu à Leicester-Scjuare, en plein quartier français, et un gros garçon coiffé d’une casquette galonnée, qui a le pur accent du faubourg Saint-Antoine et la barbe farouche d’un réfugié, crie le Bappel sous mes fenêtres. Des enfants hauts comme ma botte, — ce qui est une pure métaphore, car je n’ai pas de bottes (le lecteur me pardonnera ce détail de ma vie privée, imité des confidences d’Alexandre Dumas et de Timothée Trimm) — me poursuivent dans la rue avec le Gaulois, le Diable à quatre et le Figaro. Le Petit journal a ses crieurs ici, comme partout. L’hôtel est tapissé, jusque dans ses endroits les plus intimes, d’affiches qui me recommandent Paris^ Journal comme l’organe par excellence de la fashion et du high life. Partout sur les murs, en lettres gigantesques, visibles de plusieurs kilomètres, je lis les noms de M. Fechter, de mademoiselle Nilsson, de mademoiselle Schneider et de M. Dupuis, enfin de M, Gustave Doré, cjui a organisé ici une grande exhibition de ses tableaux, doat les critiques français, ne font pas, on le sait, tout le cas séant.

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Du reste, l’affiche est la souveraine de Londres : elle en a pris possession comme d’une ville conquise. Dans chaque rue se promènent à la file des légions d’hommes-affiches, à l’air mélancolique et piteux, enfermés entre deux planches comme une tranche de jambon entre deux croûtes de pain dans un sandwiche. Çà et là stationne une voiture découverte, au centre de laquelle un monsieur debout, aussi majestueux que Jupiter Olympien, maintient dans la position perpendiculaire un placard colossal. On met même des affiches à terre, en les entourant de petits cailloux artistement disposés, et les journaux politiques déposent à leur porte des sommaires dont M. Millaud serait jaloux.

Mais, malgré ces quelques analogies et les emprunts de Londres à la civilisation parisienne, on est beaucoup plus frappé des contrastes qui font de la capitale de la France et de celle de l’Angleterre deux villes semblant appartenir à deux mondes différents. La rapidité du voyage ajoute encore à l’effet de l’antithèse. Elle éclate dès votre premier pas sur le pavé de Londres, dès votre entrée dans le cab qui vous mène à l’hôtel. Singulières voitures que ces cabs, et bien anglaises ! A la rigueur, deux personnes minces peuvent y tenir, mais il faut être seul pour s’y trouver à l’aise. On monte,

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on rabat sur ses genoux les deux battants d’une porte, qui vous enferment comme une sardine dans sa boîte. Si l’on a besoin d’entrer en communication avec le cocher, perché par derrière, de lui montrer la rue où l’on veut passer, de lui indiquer un changement de direction, il suffit d’un mouvement de la canne qu’on tient à la main. Le cocher verra la canne sans vous voir vous-même. Une fois en cab, vous êtes chez vous : les Anglais s’appliquent à créer Vat home ^ partout.

Ils le créent même dans les lieux de réunions publiqifes. De là les boxes de leurs cafés. Chaque table est le centre d’un petit appartement clos de murs, où l’Anglais s’établit comme dans sa maison. Il aime à se rassembler avec ses compatriotes, tout en restant isolé. Rien ne ressemble moins à nos établissements parisiens que ces salles closes, sombres, tristes, à l’apparence de prison. Les tavernes sont des cavernes. Il faut être bien, dévoré par la soif pour avoir le courage d’y entrer. Même les deux ou trois cafés qui s’intitulent français, dans le quartier de Leicester-Square, et qui sont des prodiges de gaieté relativement aux autres, m’ont donné le spleen chaque fois que j’y ai pénétré. D’un bout à l’autre de Londres, vous chercheriez en vain un café où l’on pùl prendre sa demi-tasse sur le

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trottoir, comme il y en a tout le long de nos boulevards, ou dont la devanture s’ouvrît pour laisser pénétrer un peu d’air dans l’intérieur.

D’ailleurs, tous les Anglais comme il faut, tous les g entleynen, ont leur club; c’est pourquoi ils s’inquiètent fort peu de ces lieux de réunions à l’usage des petites gens.

Une fois le point de départ connu, tout se suit et tout se tient. Les cuisines et les pièces de service sont séparées de la maison d’habitation, et l’on y descend par un escalier qui s’ouvre au ras du trottoir. Dans les maisons habitées par plusieurs locataires, les Anglaisplacent leur concierge au dernier étage, absolument comme ils mettent leurs cochers derrière leurs voitures. C’est un moyen original pour éviter la curiosité de ce fonctionnaire domestique et son immixtion dans la vie privée des locataires. Il est vrai que l’étranger doit grimper trois ou cjuatre étages pour recueillir les renseignem.ents dont il a besoin; mais l’étranger est un accessoire à Londres, qui n’est point une ville banale, une sorte de grand caravansérail à l’usage des touristes, comme le Paris de M. Haussmann. Londres est la propriété de ses habitants, qui y vivent à leur guise et ne sont point disposés à s’en laisser déposséder.

Il n’est pas jusqu’aux fenêtres des maisons

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qui ne se rattachent au système général et ne portent le même caractère curieusement indigène. Ce sont les fenêtres dites à guillotine, dont la partie inférieure se soulève. Elles servent à introduire la lumière et, au besoin, un peu d’air, — pas à autre chose. En Erance, nos fenêtres sont faites de manière qu’on s’y puisse accouder. Un Parisien, après dîner, passera une demi-heure, les deux bras sur l’appui de sa fenêtre, à examiner les passants en fumant son cigare. Ici, cela n’est pas possible. Les fenêtres n’ont point d’appui. Pour passer la tête au dehors, il faudrait commencer par se mettre à genoux, et la guillotine serait capable de justifier son nom en vous retombant sur la nuque. C’est qu’un Anglais, quand il est chez lui, ne sent jamais le besoin de regarder dans la rue.

Quant à moi, qui ne suis pas Anglais, ces fenêtres sont une de mes tortures. Le spectacle de la rue m’a toujours attiré, et j’aime à y assister de chez moi, comme d’une stalle de balcon. A Londres, en particulier, le formidable tapage qui monte incessamment de la voie publique, le mouvement frénétique des cabs, des omnibus, des véhicules de tout genre excitent au plus haut point la curiosité du voyageur. Londres est une fournaise de 820 kilomètres carrés, toujours

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en ébullition, excepté le dimanche. Au point de vue de la foule et du bruit, Paris n’est, en comparaison, qu’une préfecture de première classe. La métaphore de la fournaise, qui n’a rien de bien original, se présente d’autant plus naturellement à l’esprit qu’elle esL gravée, pour ainsi dire, jusque dans la physionomie matérielle de la ville, sur ses maisons recouvertes d’une couche de suie et dans cet éternel brouillard qui fait songer à la fumée d’une chaudière immense. A voir les figures couperosées des respectables matrones anglaises, les joues apoplectiques des raylords, les habits rouges des matelots, des soldats, des commissionnaires et des décrotteurs, on se croirait, avec un peu d’imagination, au milieu d’une population de homards cuits à point, ce qui complète le rapprochement d’une façon piquante. ^

Je n’ai point l’intention d’abuser de mon séjour à Londres pour décrire la ville en détail. Vous dépeindre Saint-Paul, cette grande métropole que la capitale du protestantisme a voulu opposer au Saint-Pierre de la capitale catholique, cela manquerait un peu trop de nouveauté, et si j’allais vous apprendre que Chaucer, Addison et Goldsmith, Garrick et Shakespeare, Haëndel et Wilkie, sont enterrés à l’abbaye de Westminster, vous pourriez me répondre , comme Dandin à l’intimé : « Oh! passons au déluge! » Le seul caractère vraiment frappant de Londres, c’est l’énormité ; mais ce caractère est partout. Il suffit pour pénétrer l’esprit d’un sentiment d’admiration mêlée d’un certain effroi. L’étendue de Londres fatiguerait le vol de l’hi-

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rondelle. Les moindres sorties absorbent une demi-journée, comme elles demanderaient vingt minutes à Lyon ou à Marseille, et pour aller prendre le bateau de la Tamise, qui est à ma porte, il me faut exécuter un voyage au bout duquel je finis par tirer la jambe et traîner le pied.

A vrai dire, Londres ne finit pas : il absorbe tout ce qui le touche, s’étend d’un mouvement continu et rejoint en l’englobant chaque village, chaque maison de sa banlieue. Aucune enceinte nettement tracée ne marque les contours de cette grande ville, faite d’une agglomération incessante, et qui en renferme cincjuante dans son sein, juxtaposées et solidement soudées Tune à l’autre, sinon entièrement fondues. Quant à moi, j’en ai vainement cherché le bout à tous les points cardinaux. Certains omnibus ont des itinéraires de trois lieues, et le temps pendant lequel vous roulez en cab to“ut droit devant vous, dans la plupart de vos courses, a quelque chose d’invraisemblable et de fantastique. Dimanche, j’ai pris le bateau près de Charing-Cross, qui est le point central de la ville, et pendant cinq cjuarts d’heure j’ai descendu la Tamise jusqu’à GreenA\uch, au milieu de deux files ininterrompues et compactes de docks, de magasins, d’usines, de batiments noirs et gi-

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gantesques qui, passés ainsi en revue du pont d’un bateau, donnent une fière idée du commerce et de l’activité de Londres.

Rien n'est sacrifié à la grâce et à l’agrément dans cette ville de cj^clopes. Vous chercheriez en vain à vous promener sur les quais et sur les ponts pour jouir de la vue de la Tamise : les quais sont des ports encombrés de marchandises; les ponts, sauf un ou deux tout au plus, des monuments machinés avec une complication formidable. Parfois ils sont faits pour les chemins de fer, et non pour les piétons, car les chemins de fer parcourent Londres en tous sens. On monte, on descend, on tourne, on va, on revient, on franchit un tourniquet : bref, il est tel de ces ponts dont le passage équivaut presc[ue à celui du mont Cenis.

Je me suis trouvé par hasard, lundi dernier, Cjuelques minutes avant six heures du soir, devant la grande poste, dans la Cité. Un véritable torrent humain s’engouffrait dans la cour de cet établissement, toute bordée, non de boîtes, mais d’entonnoirs dont la bouche peut engloutir cinc{ cents lettres d’un coup. On les ouvre en rabattant de longues planches c[Ui laissent apparaître les profondeurs du sous-sol, où tombent les avalanches de dépêches expédiées. J’avais quelc{uefois vu l’assaut du bu-

reau de la Bourse, à Paris, vers la dernière heure; mais que c’est peu de chose en comparaison de cette foule coulant, coulant, coulant* sans cesse, armée de sacs et de corbeilles, qu’elle vide dans les trous béants comme des paniers d’ordures au coin d’une borne! Pendant huit minutes, le même mouvement se prolongea avec une activité silencieuse autour de chacun des compartiments où le public doit faire lui-même le premier triage de ses lettres suivant leur destination, car une armée d’employés n’y pourrait assurément suffire. Le flot montait de seconde en seconde ; à mesure qu’on approchait de six heures, il se changeait en houle : il se produisait des remous, des courants, des marées subites ; on se poussait, on se bousculait en silence, on se marchait sur les pieds et on se refoulait du coude, sans prendre le temps d’échanger une parole. De temps à autre, le doux et blond policeman qui surveillait cette scène, extirpait avec délicatesse le plus turbulent de la foule, quelque saute-ruisseau d’une maison de banque voisine, — et le déposait à la porte.

Ceux qui n’ont pas vu les abords de la grande poste de Londres le lundi soir, au lendemain du repos forcé du dimanche, n’ont pas idée de l’effroyable quantité de lettres qui peut s’expédier en un jour sur un seul point de la création. Et

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quand on songe que toutes les boîtes voisines allaient venir se déverser dans la boîte centrale, et qu’après avoir envoyé le gros de leur correspondance, les commerçants delà Cité pouvaient continuer jusqu’à sept heures un quart, moyennant une taxe supplémentaire, on se demande quels sont les moyens de transport qui peuvent suffire à de pareilles expéditions.

11 y a encore deux choses à visiter à Londres, si l’on veut parvenir à se figurer les énormes proportions de cette ville monstre, qui atteint aujourd’hui, assurent les Anglais, quatre millions d’habitants : ce sont ses docks et ses parcs. ^

J’ai erré toute une après-midi, sans pouvoir en sortir, à travers les trois vastes docks qui se succèdent sur la rive gauche de la Tamise. Entré vers une heure, près de la Tour de Londres, par la porte des docks de Sainte-Catherine, qui ont environ dix hectares de développement, je sortais vers six heures, exténué, moulu, brisé, par la porte des docks des Indes, — qui occupent une superficie de i 19 hectares. Combien de villes y danseraient à l’aise! On y rencontre des salles de deux hectares et on y descend dans des caves longues de cinq milles. Chaque produit a son magasin spécial d’entrepôt ; ici c’est l’indigo, là le tabac, le thé, le

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bois, etc., etc. Ce qui se mange, sous forme de conserve, et ce qui se boit, sous toutes les formes, occupent une très -large place dans les docks de Londres, comme il est naturel : j’y ai vu, particulièrement, plus de pipes de rhum et de madère, et surtout plus de barils de cognac que je n’aurais cru possible d’en boire pendant une année dans le monde entier.

Les magasins s’avancent jusque dans l’eau, et les vaisseaux pénètrent quelquefois au milieu des magasins. En vous penchant à une fenêtre, vous vous éborgnez à une vergue, et en sortant par une porte, vous vous cognez contre une proue, qui semble s’avancer pour la battre en brèche. Partout, à l’horizon, s’étend un inextricable enlacement de mâts, d’agrès, de cordages et d’esparres, et de la rive aux navires court une multitude de rampes, d’escaliers, d’échelles, de cales de tout genre. Puis, quand vient l’heure de la marée, qui se fait sentir dans la Tamise comme dans un bras de mer, les barcjues naviguent dans les cours, métamorphosées en bassins.

Rien n’est curieux à voir comme la population des docks. Parmi ces ouvriers à la robuste carrure, on retrouverait des échantillons du monde entier. Toutes les épaves viennent échouer là. A la fin de la journée, on ne laisse

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pas sortir un homme sans l’avoir fouillé. Les environs des docks sont un dès points les plus fourmillants et tes plus tumultueux de Londres. Ils abondent en rues enchevêtrées, étroites, puantes, dont les maisons garnies sont habitées, du haut en bas par des porteurs d’eau, des couseurs de sacs, des portefaix, de pauvres diables exerçant les mille et une industries aquatiques auxquelles peut donner naissance un fleuve comme la Tamise. Tous les épiciers y vendent des provisions de mer; des défroques de matelots dansent aux devantures de tous les revendeurs; les marchands de ferraille vous offrent des sextants et des boussoles. Vous ne pouvez faire dix pas sans vous croiser avec un policeman du fleuve, car le fleuve a ses policemen spéciaux comme la terre ferme. Des multitudes de tavernes, placées sous le patronage de l’amiral Nelson ou du Joyeux matelot, offrent le gin et le stout aux passants, et par les portes entre-bàillées, on entend des voix mâles c|ui chantent : Poor Joe, ou bien : O Britannia, the pride of'the Océan!

Le charme de Londres, — et c’est à peu près le seul, hélas! — est dans ses grands parcs. Indépendamment de Victoria Park,c[ui s’étend au Nord-Est de la ville sur un développement prodigieux, Londres en a trois ou cjuatre, c{ui

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se tiennent, qui se continuent l’un l’autre, et forment dans le West-End la plus admirable ligne de promenades que puisse se vanter de posséder une ville quelconque. Les Anglais ne sont pas si bêtes que les vaudevillistes parisiens le prétendent : ils se gardent bien de toucher à ces parcs, sachant qu’ils sont les poumons où s’élabore l’air respirable de Londres. Ce sont pourtant des gens pratiques, qui n’aiment point le terrain perdu; mais ils trouvent sans doute que la santé et l’hjgiène sont des choses pratic[ues aussi.

Puisqu’on parle tant, à Paris, de nous faire des parcs à V anglaise^ il eût donc fallu ne pas commencer par les rogner et les amoindrir. Dix jardins comme notre Luxembourg, avant sa mutilation, tiendraient facilement dans Hyde- Park. Là les pelouses sont des prairies. Elles paraissent d’abord un peu jaunes et desséchées : c’est que les promeneurs en ont la jouissance et peuvent aller s’étendre sur l’herbe, au lieu d’errer à l’entour, comme en Lrance. Ilfaut s’enfoncer dans ces parcs pour en découvriras points de vue pittoresques et les aspects champêtres. Toutes les élégances de la civilisation s’y réunissent à tous les charmes de la nature, et tandis que les équipages défilent autour de la Serpentine, tandis que les gentlemen et les amazones

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caracolent à qui mieux mieux, on voit plus loin paître tranquillement des troupeaux de moutons dont la rencontre vous transporte à cent lieues de là.

Il en est absolument de même pour les environs de Londres. Les jardins de Kew et de Windsor n’en finissent pas. Je me suis promené dans les premiers pendant toute une demi-journée sans en pouvoir trouver le bout, et j’en suis revenu avec une courbature. Le Palais de Cristal, dont le parc, la grande nef, les deux ailes, les transepts et l’immense corridor qui le réunit à la station, embrassent plus de 8o hectares, avec son jardin d’hiver, ses collec tions d’histoire naturelle, ses myriades d’arbres et de plantes exotiques, ses trois cents jardinières suspendues à un coin des voûtes, sa bibliothèque, son salon de lecture, ses longues suites de salles industrielles et architecturales, ses musées de tout genre, ses galeries techniques, artistiques et historiques, ses entassements de tableaux et de statues perdus dans ce vaste espace comme des gouttes d’eau dans l’Océan, son théâtre et sa salle de concert où le plus formidable orchestre et des masses chorales composées de milliers d’exécutants, produisent à quelque distance l’effet du bourdonnement d’une mouche, est écrasant pour tout autre

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qu’un flegmatique et robuste Anglo-Saxon, et c’est déjà une fatigue de parvenir jusqu’au centre, au croisement de la nef principale et du grand transept, que tous les Guides prennent pour point de départ dans leur description.

Même immensité dans les Musées et collections de tout genre qui forment l’une des plus inépuisables richesses de Londres. Si nous voulions entrer au British Muséum^ nous n’en sortirions plus : il y en a pour un mois à visiter tous ses salons, toutes ses galeries et ses bibliothèques. Le Musée de South-Kensington, formé dans le but louable de faire l’éducation esthétique du peuple anglais, qui laisse beaucoup à désirer, et surtout des travailleurs, s’accroît sans cesse de nouveaux appendices et de nouveaux pavillons, suivant les besoins. 11 en résulte que cette exposition universelle permanente se compose de bâtiments sans mérite architectural, sans symétrie même, reliés simplement par des corridors. En entrant dans la cour, on croirait pénétrer dans une usine dont le propriétaire n’a pas beaucoup d’amour-propre. Mais, en parcourant l’intérieur, on s’aperçoit bientôt combien cet édifice de piètre apparence est, dans le détail, approprié à sa destination, comme il est distribué avec art et comme tous ces hangars de briques, de fer ou de bois, carrés

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OU circulaires, hauts ou bas, isolés ou accolés, éclairés par le toit ou par la muraille, font valoir, sans en rien dissimuler, les innombrables trésors qu’ils renferment!

Puisque nous en sommes sur le chapitre des Musées, disons quelques mots de la Galerie Gustave Doré. Elle se compose simplement d'une vingtaine de tableaux, pour la plupart connus à Paris. M= Doré y a joint pourtant cinq ou six œuvres inédites, dont la principale est le Triomphe du christianisme. Ceux-là même qui regrettent le plus de lui voir quitter si souvent le crayon pour la brosse, y reconnaîtront du moins Gustave Doré dans les grandes intentions dont ce tableau porte la trace, dans quelques figures d’un très-beau jet et d’un dessin hardi et vigoureux. Notons aussi, pour le choix des sujets, une Titania^ et la Victoire des anges, d’après Milton : on voit qu’il fait sa cour aux Anglais en empruntant des thèmes à leurs poètes. Ce genre de peinture a d’ailleurs tout ce qu’il faut pour leur plaire. Le pinceau de M. Doré est vraiment anglais, particulièrement dans ses pa\’sages, et nos voisins sont ses plus grands et ses plus précieux admirateurs. Londres est sa seconde patrie : comme jadis Haëndel, il a été en quelque sorte adopté par l’Angleterre, c[ui ne lui marchande point son admiration, ne sé-

pare pas le peintre du dessinateur, lui fait illustrer son poète favori, Tennyson, et se presse à ses expositions permanentes.

La Galerie Doré est une sorte de petit sanctuaire : le buste de l’artiste trône au milieu, sa photographie brille à l’entrée; les visiteurs inscrivent leurs noms sur un registre s’ils tiennent à avoir, au prix de quatre ou cinq livres, une gravure de la Françoise de Bimini, « avec la signature de M. Doré. » Le catalogue n’est qu’un dithyrambe en l’honneur du brillant artiste. A la suite du titre de chacjue tableau, on reproduit l’opinion de la presse et les jugements des principaux critiques d’art, d’où il appert que M. Doré est une de ces merveilles que la nature produit à peine de siècle en siecle.Ily est question à toutes les pages de son génie ; M. Tom Taylor le compare à Milton, eila Saturday Review le traite de phénomène. Je conçois, après cela, que M. Doré trouve ses compatriotes un peu froids pour lui, et qu’il se mette, depuis quelque temps, à travailler avec prédilection pour l’Angleterre.

11 aime tellement sa chère ville de Londres que, lorsqu’il l’a quittée depuis quelques mois, il se sent pris d’une nostalgie invincible. Londres est sa campagne : il y court en villégiature dès que la belle saison revient, et la

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vue du dôme de Saint-Paul à Thorizon fait battre son cœur. Il l’a visitée vingt fois de fond en comble, dans ses plus infimes ruelles, dans ses bouges les plus abjects, dans ses repaires les plus clandestins, avec les écrivains, les journalistes, les chroniqueurs et les artistes indigènes; il en a exploré toutes les ténèbres et toutes les misères, en descendant de cercle en cercle cet enfer de la civilisation. Il a étudié le type anglais dans toutes ses faces, dans toutes ses variétés d’âge, de sexe, de condition, de fortune. Marins, mendiants ou gentlemen; marchandes d’oranges, buveuses de gin, ou blondes ladies passant au galop de leurs purs-sang dans la grande allée de Hyde-Park, il n’y a pas un pli de leur costume, pas un geste, pas un trait qu’il ne sache par cœur. Il est allé partout, dans les prisons, dans les refuges, aux marchés populaires, dans les foires aux haillons et aux vieux souliers, dans les tavernes, et aussi dans les environs de Londres, au Jardin zoologique, à Kensington, sur la bruyère de Hamstead, au Derby.

Il connaît à fond les lunchs sur l'herbe ou ' dans les équipages d’Epsom, les amusements, populaires de ce grand jour de fête nationale, les poules tumultueuses, l’enthousiasme sur le passage du vainqueur, l’inénarrable fouillis de

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la pelouse et rindicible cohue du retour. Tl a croqué au vol l’effroyable fourmillement des rues, du pont de Londres, des docks, tous ces tableaux où il suffit de copier la réalité pour atteindre à un effet presque fantastique ; ces contrastes accentués et violents qui vous saisissent à chaque pas dans la ville immense et qui se prêtent si bien aux ressources d’un crayon fait pour rendre toutes les choses excessives et vertigineuses, les féeries de ■ l’opulence archi -millionnaire, comme l’abjection de la pauvreté sordide et vicieuse : ici les merveilles et les éblouissements d’une civilisation raffinée; là, toutes les dégradations de la misère la plus poignante et la plus sauvage : l’aristocratie et la mob; Regents-Park et Whitechapel; le West-End, Belgravia-Square, et le cjuartier de Saint-Gill. Ceux qui ont pu jeter un coup d’œil sur ses cartons savent tout ce cjue le Béhémoth britannique lui a inspiré de merveilleuses esquisses. Le jour où il se décidera à les vider, les Ikirisiens pourront voir Londres sans quitter le coin de leur feu (t^.

(i) Depuis que ces lignes sont écrites, M. Gustave Doré a illustré deux volumes in-quarto sur Londres : un en anglais, par M. l^lanchard Jerrold; l’autre en français, par M. Louis Enault; mais il est encore loin d’avoir épuisé sa provision.

Il m’a pris l’idée assez lugubre d’aller visiter les cimetières de Londres. Outre son intérêt funèbre, cette excursion avait son intérêt d’actuabté, puisqu’on prétend nous donner a Méry-sur- Oise un champ de repos à la mode anglaise.

Depuis près de cjuinze ans, à la suite d’un acte du parlement qui ordonnait la fermeture des innombrables cimetières intra mur os, établis pour la plupart à l’ombre des églises, on a ouvert à 24 milles de Londres, à Woking, une nécropole où les corps sont transportés chaque jour par une Amie ferrée. Mais Imndres possède un très-grand nombre d’autres cimetières plus petits, entourant la AÙlle dans un rayon de 10 à 12 kilomètres, à partir du point central de Charing-Cross, par conséquent à proximité

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de son enceinte, qui s’étend indéfiniment et se confond, pour ainsi dire, avec les campagnes environnantes. La plupart même ne sont séparés de Londres par aucune solution de continuité, ainsi que j’ai pu m’en convaincre par une visite aux principaux d’entre eux. Brompto7i, Kensal-Greeii , etc. , sont des endroits d’aspect presque riant, qui servent en quelque sorte de parcs, le dimanche, aux habitants du voisinage. Comme London Necropolis, ces champs de repos ont été concédés à des compagnies particulières, qui se chargent de l’entreprise des funérailles et de l’entretien des tombes. Les innombrables familles qui ne veulent pas laisser déporter leurs morts au loin sont donc parfaitement libres, grâce à l’esprit d’initiative privée, si largement développé en Angleterre, et aux garanties qu’il trouve dans toutes les habitudes et les lois du pays, de s’adresser ailleurs.

Il suffit, du reste, d’avoir vu les cercueils, à peine suivis de trois ou quatre parents, emportés par les rues de Londres dans un fourgon fermé, sans que personne songe à se découvrir, et d’examiner ensuite nos corbillards marchant avec une lenteur solennelle, escortés d\in nombreux cortège, salués sur leur route par tous les passants, par l’ouvrier en blouse et par le

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banquier dans sa voiture, par l’incrédule, le matérialiste et l’athée aussi bien que par le catholique, pour sentir aussitôt l’injure qu’on fait à Paris en voulant l’assimiler à Londres sur ce point. Le service des pompes funèbres est presque nul à Londres ; la maison n’est point décorée de tentures; l’assistance, toujours extrêmement restreinte , va droit au cimetière. La fête des Morts n’existe pas; au lieu de devenir un objet de pèlerinage et un lieu de prières, la fosse à peine refermée n’est plus visitée que par le gardien. Les enterrements n’ont lieu qu’une fois par jour à Woking. Les cercueils, parfois enlevés la nuit, sans aucun cérémonial, de la maison mortuaire, sont conduits directement soit à l’église du cimetière, si l’on a choisi l’un de ceux qui s’ouvrent dans la banlieue, soit à l’embarcadère, — où ils attendent, souvent pendant plusieurs jours, qu’il j ait un nombre suffisant de clients pour former un train, — s’ils doivent être dirigés sur la grande nécropole. Dans les riches obsèques, quelques voitures de deuil les suivent, emmenant le maigre cortège. Si l’enterrement appartient aux dernières classes, les parents se rendent au lieu funèbre chacun de son côté ; il est absolument interdit de suivre un convoi à pied dans les rues de Londres. Arrivés à la gare, c[u’un simple mur

2o8 les vacances d’un journaliste.

sépare de celle des voyageurs et des marchandises, les morts sont déchargés sous une voûte obscure par une machine qui les hisse au premier étage, tandis que la famille monte, de son côté, par an escalier voisin; on se letrouve làhaut. Les hommes d’équipe superposent les bières dans des boxes fermées, qu’aucune décoration, qu'aucun signe ne distingue des wagons de bagage ordinaires.

A London Necropolis^ l’enterrement se fait en bloc et par fournées. Tous les morts du jour, rangés côte à côte dans la chapelle, s’acheminent ensuite de compagnie, en une sorte de promiscuité banale, et s’arrêtent chacun à la place fixée par son numéro. Un service commun, suivi d’une tournée rapide sur les fosses, expédie en quelques minutes la cérémonie religieuse ; et puis c’est fait.

En allant voir de mes propres yeux fonctionner V entreprise qui sert de modèle et d’argument aux partisans de Méry-sur-Oise, j’ai vu arriver successivement les fourgons sous la voûte du South Western Railioay, près du pont de Westminster, les uns suivis des parents de première classe en voiture, les autres rejoints ou attendus par les parents de troisième classe à pied. J’ai vu les bières empoignées et enlevées par un treuil, tandis que l’assistance était ré-

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partie dans les diverses salles d’a'ttente. Malgré mon titre de simple curieux, et bien que vêtu d’un costume de voyage où n’entrait aucun emblème de deuil, j’ai été admis sans difficulté dans le convoi mortuaire. Après une heure de marche environ, pendant laquelle il avait suivi la voie ordinaire, croisant d’autres trains, longeant des chantiers encombrés de travailleurs et de marchandises, passant devant les stations où les voyageurs attendaient, le cigare entre les dents et parfois quelque chanson joyeuse aux lèvres, le convoi, renversant sa vapeur, entra par un embranchement dans le premier cimetière.

Nous le parcourions depuis c[uelc|ue temps déjà sans que je m’en fusse aperçu, tant il est vide, tant les monuments en sont rares et mesquins! On s’arrêta devant une station, formée de quelques bâtiments qui renferment la maison du gardien et un café-restaurant. Les parents descendirent et je descendis avec eux. Il n’y avait que deux cercueils, bien que le chemin mortuaire eût chômé la veille et dût chômer le lendemain encore. On les transporta sur des charrettes plates, auxquelles s’attelèrent les croque-morts, pour les monter jusqu’à une chapelle assez semblable à une grange. Les parents, — deux d’un côté, trois de l’autre, — • sui-

lÆS VACANCES d’un JOURNALISTE.

valent par derrière. Pendant ce temps, la vapeur sifflait, et le train continuait sa course à travers la nécropole, pour aller décharger le reste de son funèbre fardeau dans le second cimetière.

Les chars furent rangés au milieu de la chapelle avec leurs cercueils. Un pasteur monta en chaire et lut en anglais une prière de cinq à six minutes, puis il descendit; les croque-morts rentrèrent, se rattelèrent aux chars deux par deux et les conduisirent à la fosse par des sentiers cjui me parurent interminables. La Nécropole est énorme comme tout ce qui tient à cette ville cjclopéenne. Elle est formée parla réunion de deux cimetières qui mesurent une superficie totale de mille acres, dont quatre cents sont enclos de murs, et son immensité la rend plus vide et plus lugubre encore. Rien de plus glacial et de plus navrant que de voir ces deux ou trois personnes suivant dans cette vaste solitude le corps de leur père ou de leur mari, et disparaissant peu à peu comme si elles se fussent enfoncées dans le désert.

La cérémonie terminée, je parcourus Woking en tous sens. La mesquinerie et la rareté des monuments, qui m’avaient déjà frappé au premier coup d’œil, me frappèrent encore davantage pendant cette promenade, surtout par le con-

SIMPLE COUP D ŒIL SUR LONDRES

Iraste avec ce que j’avais vu les jours précédents à Kensal Green, à Higli-Gate, à Brompton.

Sauf un petit nombre de colonnes et d’obélisques, ce n’était que simples pierres plates, dressées comme des bornes, et portant une inscription en lettres noires. Cette première observation me mit en défiance et m’inspira des doutes que je devais bientôt éclaircir. Tandis que j’allais d’une tombe à l’autre, deux ou trois trains de voyageurs passèrent, dans des flots de fumée et au milieu d’un tapage assourdissant. La ligne du South Western longe et domine la nécropole, et les coups de sifflet du machiniste viennent servir d’accompagnement aux cérémonies mortuaires.

En entrant dans le café pour y attendre l’arrivée du train qui devait nous remporter à Londres, je fus assez surpris d’y trouver les deux familles attablées au comptoir, en compagnie des hommes des pompes funèbres. Elles buvaient des pintes de porter, en dévorant des sandAviches de grand appétit, et en échangeant des conversations et des rires peu lugubres avec les croque-morts, c|ui déployaient toute leur verve pour les mieux consoler. Mais c[uoi ! le chemin de fer nous avait déposés au cimetière à midi un cjuart; il ne devait nous reprendre qu’à deux heures et demie; il restait

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trois quarts d’heure d’attente, et il faut bien passer le temps. La douleur humaine a ses bornes!

Enfin nous remontâmes en waoron. Ce fut seulement alors que je reniarquai, au-dessus du mur du cimetière, une grande enseigne, tout à fait pareille à celle de certaines maisons de commerce, et qui m’avait échappé d’abord :

WOKING CEMETERY

LONDON NECROPOLIS Office : Lancaster place, 2, Strand.

La nécropole donnait aux voyageurs l’adresse de son représentant. En entrant à Londres, le soir, j’ouvris le Times, et j’y lus à la première page une annonce où elle se rappelait encore, en termes pressants, au souvenir du lecteur. On m’a dit qu’aux annonces se joignaient les affiches; je n'ai pu vérifier ce point, d’ailleurs parfaitement vraisemblable. Par là le cimetière de Woking est bien anglais : il répond au caractère pratique, positif, industriel de la race.

Pour l’Anglais, comme pour l’Américain — ai-je besoin de dire que je fais les exceptions séantes? — le mort est une non-valeur, un capital supprimé de la circulation. Le sans-façon de ces funérailles anglaises, où, comme on l’a

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dit, le corps n’est plus qu’un colis dont on a hâte de se débarrasser, et que la population entière voit passer sans même y prendre garde, l’attitude indifférente des familles, la précipitation du service religieux, l’absence de toute solennité, de toute émotion, de tout respect; le caractère sec et froid de ces obsècjues ’à la vapeur, ces cargaisons de morts numérotés, estampillés, étiquetés, chargés par des treuils, emportés à grande vitesse et à grand fracas, ce je ne sais quoi de mathématique et de brutal qu’entraîne après soi l’emploi des machines, faisant inva- X sion dans le domaine du recueillement et du deuil ; le mouvement de l’embarcadère, la hâte et le tumulte du départ, les employés qui vont et viennent, bref, ce mode d’enterrement traité comme une affaire de commerce et comme une expédition de coton, tout cela peut être conforme aux habitudes et au tempérament britanniques, mais un Français ne saurait le voir de près, comme je l’ai vu, sans tristesse et sans répugnance.

On ne saurait reprocher aux Anglais de ne point suffisamment honorer leurs grands hommes; ils les enterrent à côté de leurs rois, et leurs deux plus belles églises, qui sont, pour ainsi dire, les seuls monuments de Londres, ressemblent à ‘deux nécropoles peuplées des plus glorieux débris de l’Angleterre. Saint- Paul est tapissé de tombeaux; Westminster en est tapissé et pavé. Nous pourrions écrire l’histoire littéraire, artistique, politique et industrielle du pays, avec les murailles de ces deux édifices, car les ingénieurs y tiennent compagnie aux généraux et aux poètes, et l’on y trouve côte à côte des noms tels que ceux de SLephenson, Pitt, Shakespeare, Wilkie et Wellington.

SIMPI.E COUP d’œil sur LONDRES.

Wellington, d’ailleurs, finit par devenir à Londres une espèce de cauchemar pour le touriste. Le culte que l’Angleterre rend au vainqueur de Waterloo avoisine vraiment l’idolâtrie. Vous ne pouvez faire un pas sans le rencontrer en bronze ou en marbre, à pied ou à cheval, en grand costume ou nu comme la main. Wellington est tellenient passé à l’état de Dieu, que sa nudité même a le privilège de ne point choquer le cant britannique.

Quelquefois ses statues se touchent. A l’entrée de Hyde-Park, Wellington figure d’une part en Achille, avec l’épée et le bouclier; de l’autre, en général en chef, à cheval sur le haut d’un arc de triomphe, où sa silhouette produit l’effet d’un gigantesque bonhomme en pain d’épice. 11 a sa chambre funèbre dans la crypte de Saint-Paul, et l’on 3^ conserve, entouré de lampadaires, comme une relique, le char colossal sur lequel furent déposés ses restes.

Quant aux rues et aux places de Wellington; aux rues, aux places, aux ponts de Waterloo, nous n’aurons garde d’en entreprendre la longue énumération. On peut sourire de ce culte exorbitant rendu à une mémoire c[ui en devient presque ridicule, aux }^eux des sceptic[ues ou des indifférents; il s’explique néanmoins, nonseulement parce que Wellington* en définitive,

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sauva son pays et l’Europe, mais parce que le Duc de Fer, comme l’appellent ses compatriotes, fut, avec ses qualités plus solides que brillantes, son amour du devoir, son intelligence droite et sa volonté ferme, le type par excellence de l’Anglais, qui se reconnaît et se mire en lui comme dans son idéal.

Je viens de rencontrer encore un témoignage de cette idolâtrie jusque dans la galerie des figures de cire de madame Tussaud. Wellington, en effet, n’y figure pas seulement parmi les célébrités du siècle, entre le président Lincoln, le maréchal de Saint-Arnaud et Dumollard; il a sa chambre à lui tout seul, où il est représenté étendu sur son lit de mort et entouré des objets qui lui ont appartenu. Les Anglais ne s’en lassent pas.

11 est vrai que la chambre de Napoléon L’’ fait contre-partie à celle de Wellington. C’est de l’éclectisme, et madame Tussaud, Lrançaise d’origine, a su accorder les égards qu’elle doit à ses deux patries. On y trouve, par exemple, ’e berceau du roi de Rome, la voiture qui servit au couronnement de l’empereur à Milan, la calèche dans laquelle il se promenait à Sainte- Hélène, et cent autres relicjues impériales parfaitement authenticjuées et revêtues des certificats les plus indiscutables. Madame Tussaud,

SriVlPLE COUP d’œil sur LONDRES.

qui est à son aise, a dépensé plus de 1 5,ooo livres sterling, comme elle nous l’apprend dans son catalogue, pour acquérir ces objets. Je ne sais si elle n’en possède vraiment pas un plus grand nombre et de plus précieux que le Musée des souverains, et vous verrez que notre Louvre ira quelque jour compléter son approvisionnement dans la galerie des figures de cire de Londres.

Je n’avais garde d’oublier madame Tussaud. Comme l’ingénieur Brunei, qui perça le tunnel de la Tamise et qui est enterré à Westminster, c’est, je l’ai déjà dit, une gloire empruntée par l’Angleterre à la France. Elle descend en ligne droite du fameux Curtius, l’un des ornements du boulevard du Temple, l’une des célébrités du vieux Paris pittoresque. Madame Tussaud obtient à Londres plus de succès encore que jamais Curtius n’en eut à Paris. Le pied sur lequel elle a monté son établissement, le soin qu’elle prend de tenir à jour, de compléter et de varier sans cesse ses familles royales, ses orateurs, ses généraux et ses brigands, l’art véritable qui brille dans la confection de toutes ces figures, la richesse des costumes, la pratique habile et assidue de la réclame, car madame Tussaud fait presque autant d’annonces que Moscs and son, le grand commerçant de la Cité ; le ton qu’elle a su prendre pour parler aux

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Anglais dans ses prospectus, en les remerciant avec effusion du soutien qu’ils luiront toujours prêté depuis 36 ans qu’elle est fixée dans la métropole, et en ' protestant du désir de répondre à cette généreuse bienveillance par des efforts croissants, etc., etc., tout cela a classé la galerie des figures de cire parmi les établissements respectables de Londres. Un gentleman peut s’y montrer, et les jeunes miss y viennent apprendre l’histoire nationale en compagnie de leur mère, en suivant la série de tous les rois d’Angleterre depuis Guillaume le Conquérant jusqu’à sa très-gracieuse Majesté la reine Victoria, sans oublier le prince consort.

Il n’en coûte qu’un shilling d’entrée, ce qui n’est guère respectable. Mais le catalogue se vend six pences et l’insidieuse madame Tussaud a soin de changer à chaque instant l’ordre et le numérotage de ses figures, afin qu’il ne puisse pas servir deux fois. Même devant des têtes de cire, on finit par s’impatienter de ne rien comprendre à ce qu’on voit, et de risquer quelque confusion fâcheuse entre un grand homme et un grand coquin. C’est, d’ailleurs, un véritable traité d’histoire que ce catalogue, grâce à toutes les explications qu’il donne. Il pourrait servir pour la préparation au baccalauréat, et l’on ne rcgrelle pas ses six pences.

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Au bout de la grande salle commune, s'ouvre un étroit passage barré par un tourniquet, audessus duquel se lisent ces mots tentateurs : Chamher of korrors. Eût-on le courage de résister d'abord à cette attraction, qu’on serait vaincu après avoir lu les détails du catalogue, qui vous apprend que la Chambre des horreurs contient la réunion de tous les grands criminels anglais, auxquels on a joint Dumollard, Pieri, Orsini, le docteur Couty de la Pommerais, Marat dans son bain, les masques de Fouquier- Tinville, Hébert, Carrier, Robespierre, le modèle de la Bastille, le modèle de la guillotine et une foule d’autres objets du même agrément. La disposition et la décoration de cette partie du musée Tussaud, les draperies noires, les lampes funèbres, l’obscurité lugubre, seraient dignes de la mise en scène du plus terrifiant mélodrame : il n’j manque qu’un peu de musique à l’orchestre, mais on doit en faire quelquefois, carj’ai aperçu un orgue au milieu de la salle. Bref, vous donnez six pences encore, et pour le coup le prix est devenu tout à fait respectable.

Après les souverains, et avant les généraux, les personnages qui tiennent la plus large place dans cette galerie où l’imitation de la vie humaine est souvent poussée jusqu’à l’illusion la plus complète, ce sont les orateurs. Vous y ren-

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contrerez Cobden, Cobbett, Channing, Peej, Bright, lord Brougham, Daniel O’Connell, et que sais-je encore? A Westminster, à Saint-Paul, dans tous les monuments, dans les rues et sur les places publiques on voit à chaque pas l’effigie des grandes illustrations du Parlement, et le nombre des statues de Pitt ne le cède qu’au nombre des statues de Wellington. Tout démontre à Londres qu’on est dans la capitale du gouvernement parlementaire. Tout y rend témoignage à la puissance de la parole et de l’opinion. Tout y dénonce à l’étranger une république aristocratique, quel que soit le nom sous lequel elle se déguise, gouvernée par les délégués de la noblesse et de la bourgeoisie réunis en assemblée souveraine.

Par ses proportions, par sa richesse, par son style architectural, le premier monument de Londres est à coup sûr le Parlement. C’est un monde : on y peut errer plusieurs jours de pièce en pièce, de couloir en couloir. La Chambre des Lords, en particulier, étale aux yeux une richesse prescjue féerique, dont le visiteur est ébloui et pour ainsi dire aveuglé. A la suite de la motion de sir H. Bulwer, sur le gouvernement grec et l’affaire de Marathon, des rassemblements considérables, formés autour de la statue équestre de Richard Cœur de Lion, au

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pied de la Tour Victoria, devant la porte d’entrée des pairs et celle de la cour, discutaient avec animation les déclarations du ministère. Le lendemain, les rues étaient tapissées d’affiches. Le sommaire de chaque journal s’étalait jusque dans les ruisseaux. — Marathonian SLAUGHTER. Undev State secretary's Déclaration, Ces mots se lisaient partout en lettres gigantesques, et les petits marchands de feuilles publiques, qui traquent les passants avec le Globe et VEcho, et ne vous lâchent même pas sur l’impériale des omnibus, les glapissaient sur les tons les plus variés. Des Irlandais se promenaient gravement le long de Piccadillj^ et de Regent’Street, coiffés de chapeaux lumineux qui annonçaient pour le lendemain un grand meeting, et en flânant dans Fleet-Street, je vis, â la porte d’un Dining rooni, deux gamins de Londres tenant, au bout de longues perches, des pancartes de six pieds de long, dont je ne pus lire que le titre :

sir h. BULWER’S GREAT MOTION

Je m’informai, et j’appris que j’étais âla porte du Temple Discussion Forum, — un café-restaurant-meeting, — où l’on discute en règle les affaires public{ues, eu buvant l’ale et le gingerbeer. Chaque jour, le sujet de la discussion du

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soir est affiché aux vitres du café, avec la liste des orateurs inscrits. Une note invite particulièrement les étrangers à prendre part aux débats. Le président est nommé par l’assemblée. Bref, ce n’est ni plus ni moins qu’un Parlement dans une taverne. Voilà un trait de mœurs qui peint bien l’Angleterre.

Et pourtant là n’est pas encore ce que j’ai vu de plus curieux et de plus caractéristique à Londres, en fait de tavernes. J’en ai vu une, à deux pas de mon hôtel, où l’on parodie tous les soirs les formes de la justice anglaise, renommée entre toutes pour ses complications et sa lenteur prodigieuses, dont Dickens a tracé le comique et navrant tableau dans son roman de Bleak-House. On sait l’histoire de ce procureur anglais qui avait donné en dot à son fils une demi-douzaine d’affaires contentieuses, dont il était chargé depuis longtemps. Un. an après, celui-ci revient le voir, tout joyeux :

a — Eh bien! lui demande l’excellent procureur, comment vont les affaires?

» — A merveille, mon père. Je les ai terminées toutes à la satisfaction de mes clients.

— Terminées! Comment, terminées! Des affaires qui étaient dans la famille depuis soixante ans, de père en fils, et sur lesquelles je comptais pour faire vivre mon petit-fils après

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vous! Vous êtes fou! Allez, vous ne serez jamais un homme de loi. »

Le peuple anglais sait tous les défauts de la justice nationale, et il aime à en rire, bien qu’il la respecte au fond. Quelques tavernes donnent chaque soir, sous le titre de Juge and jury, une caricature très-ressemblante de la magistrature britannique. Le fond de la salle est occupé par une estrade, à laquelle s’installent le lord chancelier avec les deux juges et l’attorney général, tous en robes et en grandes perruques à manteaux. On amène l’accusé, — le plus souvent quelque vieille Irlandaise, surprise en flagrant délit de mendicité ou de vagabondage, — et les débats commencent dans toutes les formes. Chacun copie le son de voix, les gestes et les tics des magistrats. Tout se passe avec la gravité la plus bouffonne; les réquisitoires , les plaidoiries , l’interrogatoire de l’accusé, les réflexions du président, sont mêlés de jeux de mots intraduisibles et de coqs à l’âne qui doivent être fort drôles, à en juger par l’hilarité de l’assistance. Malheureusement je n’en ai pu comprendre une syllabe, et après une demi-heure d’efforts aussi stériles qu’acharnés pour m’associer aux jouissances de mes voisins, j’ai dû quitter la place fort décontenancé.

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Cette satire aristophanesque ne serait assurément pas tolérée en France. Mais en Angleterre, où le culte de la tradition s’allie à une liberté entière, c’est la chose la plus simple du monde. Parfois, au lieu d’une vieille Irlandaise, c’est un grand personnage politique qu’on fait comparaître en jugement. Mais que le peuple rencontre lord Derby ou lord Granville, au sortir de la séance où il vient d’être condamné, avec accompagnement de sifflets, aux peines les plus infamantes, et il s’empresse de le saluer jusqu’à terre.

Si j’en avais encore le temps et la place, j’aimerais à vous introduire aussi dans le sein de la fameuse Société des heafsteacks, dont la salle est construite, comme l’Escurial, sur le modèle du gril de saint Laurent, et qui a pris pour devise ces mots gravés sur tous les murs : Beef and Liberty! — Bœuf et Liberté! Toute l’Angleterre est là. Le bœuf passe en première ligne, au moins dans les statuts de la société. Chaque membre de l’association porte, en guise de signe de ralliement, un petit gril à la boutonnière, et l’on n’y mange absolument que des beafsteacks, mais ce sont les premiers beafsteacks du monde.

Malgré tant de belles choses et les efforts les plus consciencieux pour m’y intéresser, il

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faut bien avouer au lecteur que je ne' suis point venu à bout de conjurer le spleen qui se dégage des brouillards et de la fumée de Londres. Après quinze jours de persévérance, j’éprouve d’une façon tellement irrésistible la nostalgie du soleil et du boulevard que je renonce à une excursion projetée en Ecosse pour rentrer précipitamment à Paris. Ce matin, aün de m’achever, le ciel de Londres a voulu me donner la représentation d’une journée du mois de novembre. Un brouillard assez épais pour qu’il semblât littéralement possible de le couper au couteau, enveloppait toute la ville d’un crêpe de deuil. La pluie tombait à torrents, sans se presser, avec la tranquillité flegmatique d’une personne qui s’installe chez elle et qui n’a pas du tout envie de s’en aller. Par les rues on voyait circuler des ombres indécises dont les contours s’estompaient vaguement dans la brume. Il était onze heures du matin, et tous les magasins avaient allumé leurs becs de gaz. Tout à coup le ciel gris et terne prit une teinte embrasée, comme sous la réverbération d’un immense incendie. Un dôme de couleur orangée, obscur et lumineux à la fois, lugubre, sinistre, pareil à celui qui dut passer sur Sodome et Gomorrhe au moment de la pluie de feu, s’étendit sur Londres, produit par le

mélange des vapeurs et de la fumée. Des flocons de matières charbonneuses voltigeaient, alourdis et éteints comme par l’interposition d’une épaisse couche de ouate.

Décidément, j’avais mal choisi le but de mon excursion pour me guérir de ma fatigue et de mon ennui. Ce n’est pas à Londres qu’il faut venir pour prendre des idées riantes, ni pour s’alléger le cerveau.

Je n’ai pu y tenir davantage et suis précipitamment rentré à l’hôtel pour y faire mes paquets. Adieu donc, cité noire, sombre amas d’usines, de brasseries, d’entrepôts et de chemins de fer; énorme entassement de tuiles et de briques, forêt de pierres, ville de bruit et de brouillard, de boue et de fumée, paradis de la houille, empire du roastbeaf. Eldorado de la bière et du gin. Babel de l’ennui, capitale du spleen! Rues longues d’un mille, docks longs de trois lieues , cheminées hautes de cent mètres, Tamise bourbeuse, tapageuse et puante, interminable désert de quatre millions d’hommes, bœuf et liberté, adieu! Je garde dans mon imagination consternée le souvenir pénible de tes maisons encrassées de suie, de tes squares pelés, de tes parcs fatigants, de tes rues tristes, de ta foule pesante et morne, de ton fleuve méphitique, bordé de quais sombres et recou-

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vert de ponts démesurés, de ton atmosphère épaisse et de ton ciel de plomb, enfin l’impression d’énormité lugubre, d’entassement sans fin qui étouffe et serre le cœur du touriste encerclé dans ce Léviathan des villes comme Jonas dans le ventre de la baleine. Je suis bien aise de t’avoir vu, sans doute, mais pour le moment, je serai plus aise encore de ne plus te voir 1

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