AFFAIRE DE BENONGES (Ain
Nous soussignés, Ravet Gaston, docteur en médecine résidant à Lhuis (Ain), et Louis-Pierre-François, docteur en médecine résidant a Belley (Ain), sur la réquisition de M. le Procureur de la République à Belley, en date du I" septembre 1895, serment préalablement prêté, certilions nous êtres rendus le l" septembre 1895 à Renonces au hameau d'Onglaz, à l'effet de visiter un cadavre trouvé en ce lieu la veille, et de rechercher quelle est la date de la mort et avons constaté ce qui suit.
En quittant le chemin de desserte nous arrivons sous un gros noyer situé dans une clairière près d'un champ de trèfle, à deux mètres de ce noyer nous observons une flaque de sang peu considérable ; il existe aussi à cette place des excréments frais et un petit chiff'on d'étofib pareil aux pièces qui raccommodent le pantalon que nous avons examiné plus tard.
A 10 mètres plus bas que le noyer existe une deuxième flaque de sang beaucoup plus large et plus importante que la première. La, nous observons sur la terre des aliments à peine digérés où l'on reconnaît des baies de cornouilles, pulpe rouge et graines oblongues avec des débris de poire. Entre la flaque de sang située à 2 mètres du noyer et celle située à 10 mètres, il n'existe ni trace appréciable ni taches de sang. Mais à partir de la flaque de sang située a 10 mètres du noyer i\ existe une trace très visible d'herbes foulées, de cailloux et feuilles ensanglantés et de matières alimentaires.
Cette trace existe jusqu'à la place où a été trouvé le cadavre, c'està-dire à environ 60 mètres du noyer. Le terrain présente une déclivité très marquée du noyer à la place où est le cadavre. A 2 mètres plus bas que la deuxième flaque nous trouvons un testicule bien dépouillé, des débris du scrotum, plus un lambeau de tissu, offrant à l'une de ses extrémités des poils du pubis. Ce lambeau n'est autre que l'enveloppe cutanée de la verge et une partie du scrotum.
Ensuivant la trace toujours appréciable nous arrivons en vue du cadavre, cependant à 4 mètres avant le cadavre nous trouvons une chemise ensanglantée dont les manches sont retournées. Nous n'observons sur cette chemise aucune déchirure, ni trace d'instrument tranchant.
Enfin nous arrivons près du cadavre. Il est entre deux genévriers dans le décubitus dorsal légèrement incliné à droite. Le corps est nu, sauf des pantalons étirés, déchirés qui ne tiennent qu'aux malléoles,
laissant à découvert les cuisses et les mollets, les pieds sont chaussés de vieilles chaussures, ils sont écartés l'un de l'autre d'environ 70 centimètres. Le membre inférieur gauche est allongé, la cuisse droite est en flexion forcée, le genou en l'air butant contre le tronc, le bras gauche fléchi à angle droit sur la poitrine, la paume de la main étendue sur une branche de genévrier non saisie par les doigts, le bras droit relevé verticalement, la joue droite appuyée contre le bras. Nous estimons que c'est un jeune homme âgé d'environ seize ans, les yeux sont ouverts, le globe de l'œil indemne, la mort paraît récente, les tissus sont encore frais, la putréfaction non encore commencée.
Ce qui frappe tout d'abord, ce sont les anses intestinales qui sortent par une vaste plaie, de l'extrémité inférieure du sternum au pubis, et se répandent sur le côté droit de l'abdomen et sur la cuisse fléchie.
C'est une éventration complète. Les parties sexuelles ont été enlevées avec un instrument tranchant, les bords de la plaie sont assez nets, sans hachures.
Dans une partie de cette plaie sur une surface d'environ 14 centimètres de longueur sur environ 5 centimètres de largeur, la peau seule est enlevée, les muscles abdominaux sont à nu, plaie faite vraisemblablement pour enlever les parties sexuelles. Dans l'autre partie de la plaie la paroi abdominale est nettement coupée. C'est par celte plaie que font issue les anses intestinales.
A l'épigaslre existe une autre plaie qui pénétre dans l'estomac et dans laquelle on voit aussi des débris de poires. C'est vraisemblablement par cette plaie que sont sorties les matières alimentaires. Cette plaie esta bords nets, parait produite par un instrument tranchant bien affilé et lancé avec violence, elle a environ 7 centimètres de long sur 4 de large. Au thorax nous observons une autre plaie d'environ 6 centimètres de long sur 3 centimètres de large, ayant sectionné les fausses côtes près du sternum en pénétrant dans le poumon un peu au-dessus de l'appendice xyphoïde, à droite. Un peu plus haut à la hauteur du mamelon, près du sternum à droite, existe une petite plaie linéaire d'environ 2 centimètres de long sur 8 millimètres de large, non pénétrante.
Au cou nous observons trois plaies; à gauche à la partie moyenne du cou, il y a deux petites plaies rondes peu profondes, d'environ 1 centimètre de large, distantes l'une de l'autre d'environ I centimètre. La troisième plaie du cou est très profonde et a été portée avec beaucoup de violence.
Elle est ovalaire, large d'environ 4 centimètres, longue de 3 centimètres, située entre le larynx et le muscle sterno-cléido-mastoïdien
dont elle intéresse une partie des fibres. L'artère carotide est sectionnée. Enfin à la partie inférieure et interne du bras droit, au-dessus du coude, existe une contusion jaune dure qui n"est autre qu'une sigillation cadavérique. Il y a aussi à droite du thorax à un travers de main de l'angle inférieur de l'omoplate une petite plaie superficielle, ronde, d'environ 1 centimètre de diamètre.
L'anus paraît intact. Nous n'avons observé ni égratignures,ni coup d'ongles, ni traces de lutte.
De ces faits nous concluons ce qui suit.
Ce jeune homme a été victime d'un assassinat consommé avec violence et à l'aide d'un instrument tranchant.
Il a dû recevoir une ou plusieurs blessures à 2 mètres du noyer, a vraisemblablement pu marcher jusqu'à la deuxième flaque où il a dû recevoir la blessure perforant l'estomac puisque ce n'est que là qu'on observe la trace de matières alimentaires et les traces laissées par le corps vraisemblablement traîné à partir de là. C'est également à partir de cette flaque de sang qu'on trouve le testicule, absolument énucléé,etle lambeau de scrotum auquel adhère encore une partie de la verge. Le deuxième testicule n'a pas été retrouvé.
Nous estimons que quatre des blessures que nous avons observées sont capables d'entraîner la mort presque immédiate.
Fait à Bénonces le 1" septembre 1893.
6» AFFAIRE DE TRUINAS (Drôme) RAPPORT
Je soussigné Roch Martin, médecin, domicilié à Bourdeaux (Drôme), déclare m'êlre rendu aujourd'hui, 23 septembre 1893, vers midi, sur réquisition de M. le juge de paix du canton, sur le territoire de Truinas, à l'effet de constater le décès de la nommée Aline Alaise.
Après avoir soulevé le drap dont on avait recouvert le corps gisant sur le talus de la route, au levant, et à une profondeur de quatre mètres environ, au milieu d'arbustes et de ronces, nous avons procédé à l'examen du cadavre et constaté que cette jeune fille, étendue la face contre terre, portait sur la région temporale droite et les paupières de l'œil correspondant une ecchymose résultant d'un coup sur cette région. La joue droite était tachée de sang.
Les bras ramenés sur le dos, et les jambes à demi pliées indi-
VACHER L ÉVENTUEUR 93
quaient une lutte violente entre l'assassin et sa victime. Le cornniencement de putréfaction du corps devait faire remonter la mort ii vingt-quatre heures au moins.
Devant la gravité du cas, nous avons cru prudent, de concert avec M. le juge de paix, de ne pas pousser plus loin notre examen, et de laisser le cadavre dans la même position en attendant l'arrivée du Parquet.
Bourdeaux, le 23 septembre 1895.
Je soussigné, docteur en médecine, demeurant à Die (Drôme, à la requête de M. Dambey Beaupré, en date du 2'^ septembre 1895, par laquelle M. le juge d'instruction de l'arrondissement de Die me prie de me transporter, après serment préalable, dans la commune de Truinas, canton de Bourdeaux, pour procéder à la visite et à l'autopsie du cadavre delà nommée Aline Alaise, me suis aussitôt rendu sur les lieux et ai procédé aux constatations suivantes :
Nous sommes arrivés sur le lieu du crime à une heure assez avancée et avons du nous servir de lanternes pour procéder aux premières constatations et à la première visite. Le cadavre d'Aline Alaise avait été découvert le matin même, dans un taillis épais d'acacias plantés sur le talus très en pente de la route et à 5 ou 6 mètres en contre-bas de cette dernière. Nous soulevons un drap dont on l'avait recouvert, sans le déplacer; et à ce moment un véritable essaim de mouches s'en échappe. Nous devons enlever encore des branches d'arbres dont l'assassin avait recouvert pour le dissimuler le corps de sa victime et il nous apparaît dans la situation suivante : La tête est en bas, la face contre le sol, les jambes fléchies sur les cuisses, la main gauche derrière le dos et la droite engagée sous le corps. La rigidité cadavérique persiste. Il est nuit noire. Nous ordonnons le transport du cadavre à la mairie située à une heure de là et où l'autopsie sera pratiquée demain matin.
24 septembre, G heures du matin. Dans une des salles de la mairie de Truinas, assisté de MM. le procureur de la République, le juge d'instruction et un greffier, je dépouille le cadavre de ses vêtements et je mets à nu le corps d'une jeune fille de quinze à seize ans, forte et bien développée. La rigidité cadavérique a disparu; la peau du ventre est bleuâtre sur les cotés ; tous les orifices naturels et les blessures sont pleins d'asticots. La mort paraît remonter à environ quarantehuit heures.
]• A la première inspection on est frappé par la vue d'une plaie linéaire, transversale, située immédiatement au-dessous du menton,
intéressant toutes les parties molles delà région antérieure du cou jusqu'au corps de la vertèbre correspondante, sectionnant ainsi la peau, les muscles, le larynx, les vaisseaux, les nerfs et l'œsophage. Les bords en sont assez nets et la section assez franche; cependant à son extrémité gauche, la peau porte une boutonnière, trace du passage d'une lame de couteau qui indique que l'assassin s'y est pris à plusieurs fois pour scier littéralement le cou de sa victime.
2° Sur presque toute la longueur de la cuisse gauche et dirigée un peu obliquement en bas et en dedans, parallèlement au muscle coutuner, siège une vaste plaie linéaire intéressant toute l'épaisseur de la peau etune partie des muscles de la cuisse, sans toutefois aller jusqu'à l'artère fémorale.
3° Dans la région latéro-postérieure du flanc droit et au-dessous de la dernière côte, on remarque une plaie pénétrante de l'abdomen, linéaire, transversale, large de trois centimètres, paraissant produite par un coup de couteau et que nous retrouverons tout à l'heure.
4° Je ne relève sur le corps aucune trace de lutte ni de souillure autre que du sang.
5° L'examen de la vulve et de l'hymen, à cause de l'état de décomposition avancée dans lequel se trouvent ces organes, par suite de la présence des vers, est absolument négatif.
6° La nature de la cause de la mort n'étant pas douteuse, l'ouverture des cavités splanchniques n'offre que peu d'intérêt. Toutefois cette opération nous apprend que les organes internes sont sains et bien conformés.
L'estomac est vide.
La plaie du flanc droit pénètre dans l'abdomen juste au-dessous du foie sans le léser et va jusqu'à la paroi postérieure de l'estomac sans perforer cet organe,
7° Aline était vêtue, au niveau delà blessure du flanc, au moment où elle a été surprise, en allant de dedans en dehors : \° d'une chemise ; 2° d'un corset; 3° d'un cache-corset; 4" d'une taille en drap, et 5° de la taille de sa robe. Or, tous ces objets portent la trace d'un coup de couteau au niveau de la blessure du flanc excepté la taille de la robe, ce qui semble indiquer nettement que ce dernier vêtementavait été tiré par la jupe et relevé violemment, au point que, quoique bien ajustée et serrée au corps, la taille elle-même avait été déplacée. La chemise porte trois ouvertures : l'une au niveau de la plaie du flanc, comme les autres vêtements, les autres, dans le bas. Cette particularité s'explique en admettant que ce vêlement s'est trouvé replié sur lui-même au niveau de la blessure au moment où le couj) a été porté .
VACHER l'kVENTREUR 95
De toutes cesconsfalatioiis, je conclus :
1° Aline Alaise est morte de trois blessures profondes, accompagnées d'hémorragie abondante et dont chacune devait suffire ;i amener la mort.
A cause de la forme des blessures, ii cause de la boutonnière de la plaie du cou et surtout de la plaie pénétrante de l'abdomen, je pense que Tinstrument qui a servi ii produire les blessures est un instrument tranchant et pointu, tel qu'un couteau.
"2° L'examen direct de la victime ne permet pas de dire s'il y a eu viol ; mais l'étude de la disposition de ses vêtements permet de supposer qu'il y a eu du moins tentative de viol.
Die, le 26 septembre 1893.