EXAMEN DIRECT
Lors de son entrée à l'asile. Vacher se présente à nous dans l'étal suivant :
De constitution robuste, malgré un amaigrissement assez marqué. Nous observons une dépression au niveau de la suture lambdo'ide, une asymétrie faciale produite par la paralysie de la septième paire du côté droit. De ce côté nous notons un abaissement de la commissure labiale; la joue est flasque et cédant dans les expirations à la pression de l'air du dedans au dehors, s'enfle pour retomber ensuite ; par suite de la paralysie de l'orbiculaire des paupières, l'œil ne peut se fermer complètement. A l'angle de la mâchoire inférieure existe un orifice par lequel on conduit un stylet jusqu'au maxillaire inférieur, suivant un trajet perpendiculaire à cet os et d'une longueur de trois centimètres environ. Cette plaie est le siège d'une suppuration abondante. Au lobe de l'oreille est aussi un orifice, mais qui ne conduit dans aucun trajet. La bouche ne peut s'ouvrir, la voix est nasillarde et peu distincte, la parole traînante, la mastication très difficile. L'état de l'inculpé est si précaire que nous sommes obligés de le placer à l'infirmerie.
132 VACHKR l'ÉVENÏKEUR
Les premiers jours il est abattu, bouleversé ; la plaie l'occupe seule et il faut le panser à chaque instant sous peine de subir ses doléances. Puis viennent des plaintes continuelles ; il nous accuse de vouloir le faire mourir, de ne pas nous occuper de lui alors que nous nous intéressons plus à lui qu'aux autres malades. Chaque matin à la visite il nous demande si on veut bientôt l'opérer. Accédant à ses désirs nous préparons tout pour le la juillet. Amené dans la salle d'opération, Vacher se débat, il ne veut pas respirer le chloroforme et refuse de se laisser opérer. Le lendemain il écrit à sa sœur une lettre dans laquelle il s'exprime en ces termes : « Comme je peux encore supporter mes souffrances, j'aime mieux attendre parce que je sais bien qu'ils veulent me tuer, mais non me guérir, car il y a longtemps qu'ils auraient fait cette opération, s'ils avaient voulu me soulager. » Dans cette lettre il menace d'attenter à ses jours si on le retient à l'asile après sa guérison. D'ailleurs, sans l'amitié qu'il avait pour cette fille il se serait déjà détruit, car il y a des moments où il ne sait ce qui le retient sur terre.
A nous il se plaint d'avoir un caractère porté à l'ennui, on lui en veut, mais là se bornent les confidences qu'il consent à nous faire.
Le 20 juillet un véritable accès d'agitation se déclare. Au réveil il est un peu excité, accuse les médecins de le négliger, de vouloir le laisser mourir ses balles dans la tête, aussi deinande-t-il son transfert à l'hôpital militaire de Besançon. A la visite il s'assied sur son lit, parle avec animation, réclame des juges, peu lui importe la peine qui lui sera infligée, il connaîtra au moins le jour de sa liberté.
Il n'est pas fou, il ne doit pas rester à l'asile ; si cependant on continue à le tenir enfermé, l'ennui le gagnera et il mettra fin à ses jours malgré la surveillance dont il sera l'objet. Puis il entre dans des récriminations contre sa fiancée ; celle-ci l'a indignement trompé, mais elle a dû être poussée par un autre.
Il n'avait cependant pas l'intention de la tuer, mais celle de se tuer en chemin de fer.
Nous parvenons cependant à le calmer et nous obtenons de lui les aveux suivants : au régiment son caporal lui en voulait et cherchait par tous les moyens à l'empêcher de parvenir. Quand on passait à côté de lui on chuchotait, on le regardait d'un mauvais œil, on le dénigrait auprès de ses supérieurs pour retarder son avancement. Il ignore depuis combien de temps il est à l'asile et à quelle époque il a commis sa tentative d'assassinat. A partir de ce moment l'inculpé se maintient devant nous, il avoue même qu'au régiment il s'était fait de fausses idées. Les frères deviennent ses ennemis. Les trois ans passés dans leur maison sont la cause si sa vie est remplie de malheurs. C'est à eux qu'il doit le caractère sombre, inquiet, porté à la tristesse qui lui interdit un instant de bonheur; s'il n'avait pas été chez les frères il ne serait pas comme ça.
Telle n'est pas sa conduite devant les surveillants et les malades. Il leur raconte que nous nous moquons de lui, que nous passons devant son lit
sans le regarder, le négligeant plus que les autres malades, que nous serions heureux de l'envoyer au cimetière, que nous ne voulons pas l'opérer.
Pendant la nuit il se relève pour écrire, accuse deux malades de vouloir le perdre dans l'estime du surveillant, les menace même ; à certains moments il lève la ttHe, fixe les yeux comme s'il entendait des voix invisibles. Le 2o août on le voit s'élancer plusieurs fois en avant, comme s'il voulait tomber sur quelqu'un ou prendre sa course, il lève les yeux comme si quelqu'un l'interpellait, ses traits sont troublés.