‹ Vacher l'éventreur et les crimes sadiquesChapitre 28 sur 40 · INTERROGATOIRE DU IS DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

INTERROGATOIRE DU IS DÉCEMBRE

D. — Je dois vous donner avis , conformément aux dispositions de la loi du 8 décembre 1897, que vous avez le droit de choisir un défenseur parmi les avocats inscrits au tableau ou admis au stage, ou parmi les avoués, et que le défenseur que vous aurez choisi pourra vous assister lors de vos interrogatoires et des confrontations que nécessitera l'information.

Je dois de plus vous faire connaître que vous êtes libre de ne faire aucune déclaration en réponse aux questions que je pourrai vous poser hors la présence de votre conseil.

R. — Je refuse de recourir à l'assistance d'un avocat dont je prétends n'avoir pas besoin. D'ailleurs, je verrai plus tard ce que j'aurai à faire.

Je vous avertis en outre que je ne répondrai pas plus que je ne l'ai fait en ce qui concerne mes derniers interrogatoires, aux questions que vous pourriez me poser aujourd'hui.

En présence du refus de Vinculpé de se faire assister par un conseil, nous avons passé outre et procédé â son interrogatoire.

D. — Il résulte des interrogatoires que vous avez subis que votre unique souci est de faire croire que vous avez obéi à une force irrésistible qui vous poussait à tuer; que vous êtes par suite inconscient de vos actes et partant irresponsable.

VACHEK l/liVENTRICUR 149

L'inculpe garde le silence.

/). — Pour atteindre ce but, vous avez eu soin au cours di; l'information:

1° De soutenir que vous marcliiez sans itinéraire prévu, sans but, à l'aventure ;

2" De prétendre que vos victimes se sont trouvées par hasard sur votre passage, sans que vous ayiez jamais cherché à les rencontrer ;

3° D'invoquer un défaut absolu de mémoire chaque fois que Ton vous demandait de quelle façon vous aviez tué vos victimes, de quels instruments vous vous étiez servi, d'où vous veniez, où vous alliez, etc. ;

4° De dégager vos crimes de toute préoccupation de haine ou de passion;

b°De n'avouer en conséquence que des crimes non suivis de vol ;

e^De ne vous reconnaître coupable en faits d'attentats aux mœurs que de viols supposant une sorte d'aberration du sens génésique (le viol d'une vieille femme, un acte de pédérastie sur un jeune garc^on);

1° D'affirmer que votre volonté était impuissante à réagir contre la force qui vous poussait à tuer.

Tel est votre système de défense. Or, je vais vous démontrer que ce système est en contradiction formelle avec les faits:

1» Il est si peu vrai que vous erriez à l'aventure et n'aviez pas de but, que vous suiviez les grandes voies, que votre voyage en Bretagne était, de votre propre aveu, voulu, prémédité, qu'il en a été de même de votre voyage du Mans à Paris, et de Precy (Seine-et-Marne) dans le Midi; que dans plusieurs de vos lettres soit à votre famille, soit au gendarme Genin, soit à Louise Barraud, vous dites que vous avez fait votre tour de France, en citant mt'me les départements que vous avez traversés.; enfin, ce qui prouve le mieux que vous saviez parfaitement où vous alliez, c'est la présence dans vos bagages d'une carte routière de France que vous avez divisée en plusieurs sections afin de la rendre plus maniable ;

2=" Loin de vous contenter des victimes que le hasard plaçait sur votre chemin, vous faisiez au contraire aux bergers et aux bergères, tout en parcourant la France, une véritable chasse, et tout en mendiant dans les villages voisins des grandes routes que vous suiviez, vous ne manquiez pas d'explorer en passant les pâturages et la lisière des bois pour y découvrir quelque pâtre isolé. En somme, vous avez pris vous-même la qualification que vous jugiez la plus en harmonie avec l'existence que vous avez menée depuis quatre ans, en vous désignant dans une de vos lettres sous ce surnom que nul ne vous avait donné : le chasseur de bergers et de bergères.

Même silence.

D. — Voulez- vous les faits à l'appui de mon objection? Eh bien, à Bénonces, à Saint-Étienne-de-Boulogne, à Busset, à Yarenne-Saint-Honorat vous quittez le chemin que vous suiviez pour aller trouver vos victimes à une certaine distance dans le pâturage. 11 ne s'agit donc pas d'une impulsion subite: l'acte est au contraire réfléchi, prémédité? Qu'avez-vous à répondre à cela ?

Même silence.

{^0 VACHER l'eVRNTKKUR

D. — De plus, comment se fait-il que votre force irrésistibli-, qui vous pousserait à tuer, ne se manifeste que lorsque vous apercevez une victime isolée et plus faible que vous, et seulement encore, lorsque cette victime est éloignée des habitations, là où personne ne vous verra accomplir votre sanglante besogne ?

Même silence.

D. — A qui ferez-vous croire que ces fausses crises subites ne pouvaient se manifester que dans le voisinage des bois? C'est en effet le cas qui s'est présenté pour toutes les victimes.

Même silence.

D. — Chaque fois que je vous ai posé des questions relativement à la manière dont vous avez abordé vos victimes, dont vous les avez frappées, vous avez protesté un défaut de mémoire, un trouble résultant d'un véritable état d'exaltation, de la fameuse impulsion subite. Or, il est facile de constater, au contraire, que vous êtes servi par une mémoire des plus heureuses. Vous êtes, en ef[et,arrivé à vous rappeler : les endroits exacts ou vous aviez mis vos victimes après le crime comme à Étaules, Truinas, Saint- Étienne-de-Boulogne, Courzieu, Vidauban; la distance qui séparait leur cadavre des chemins voisins comme à Beaurepaire, Vidauban, Étaules ; — le temps qu'il faisait comme à Varenne-Saint-Honorat ; — l'essence des arbres quiavoisinaient le lieu du crime comme à la Demi-Lune.

Vous vous rappelez encore que la veuve Morand mangeait sa soupe lorsque vous l'avez tuée, et que Louise Marcel était la plus jolie des jeunes filles que vous avez assassinées, que quelques minutes avant de tuer' Augustine Mortureux, vous avez causé au bord de la grande route avec un

berger qui faisait paître des moutons, etc Or, l'existence de pareils

détails dans vos souvenirs dénote qu'au moment où vous donniez la mort à vos victimes, vous aviez une parfaite lucidité d'esprit et la notion exacte des choses qui vous entouraient.

Ne persistez donc pas à soutenir que vous ne vous rappelez pas les détails de vos crimes.

Même silence.

D. — Au cours de vos sanglantes pérégrinations, vous avez la précaution de cacher tout ce qui pourrait attirer l'attention sur vous: tantôt vous ne portez que la moustache, tantôt toute la barbe, tantôt vous ne gardez que la barbe au menton et la moustache; puis, vous changez sans cesse de vêtements, de coiffure, do chaussure, vous avez constamment dans votre volumineux sac de quoi opérer ces transformations; à deux jours d'intervalle, on vous verra coiffé dun béret, puis d'un chapeau de paille, comme à Bénonces ; d'un chapeau noir et d'une casquette comme à Varennes-Saint- Honoraf, etc., puis, pour expliquer votre infirmité delà bouche, aux uns, vous déclarez que vous avez reçu un coup de pied de cheval ; à d'autres que vous vous êtes estropié dans les mines; à d'autres encore, comme aux environs de Vidauban, que vous tombiez du haut mal {$ic} ; à Saint-Ours, ce sont des douleurs de reins qui vous empêchent de travailler, tandis qu'à

VACIIKR LliVEN'TREUK lol

Truinas, à un voilurier qui vous aperi;ul couvert du sang d'Aline Alaise, vous répondez, en vouslenanl la tète, que vous ôtcs sujet à des saignements de nez extrOmenient violents.

En somme, votre présence d'esprit ne vous abandonne jamais.

Même silence.

D. — Et puis, au moment de l'impulsion subite, votre couteau est toujours prcM, et si vous n'avez pas tué à Cliampis, c'est que, par extraordinaire, vous aviez laissé l'instrument dans votre sac, et qu'au moment où vous le cherchiez, Plantier est heureusement venu dégager sa femme.

Qu'avez-vous à dire à cela?

Même silence.

D. — II est certain que, si quelqu'une de vos victimes avait survécu à ses blessures, elle viendrait vous dire comme la femme Plantier, comme Alphonsine Derouet, et c'est ici l'écroulement de votre système, que la prétendue impulsion subite dont vous arguez n'était autre que le désir intense d'assouvir votre passion de la femme, que vous portiez toujours la main aux parties sexuelles de vos victimes a\ant de la porter à votre couteau, que c'était après avoir tenté de les violer que vous leur donniez la mort.

Même silence.

D. — Loin donc d'être le résultat d'une impulsion, le meurtre n'était que la conséquence, le châtiment de la résistance de vos victimes, en même temps quil avait pour résultat de faire disparaître l'unique témoin du viol ou de la tentative de viol.

Même silence.

D. — Que les assassinats avoués par vous soient aussi le résultat de votre passion de la femme combinée avec le souci de n'être point dénoncé et, en même temps, avec l'esprit de méchanceté et de vindicalion qu'ont observé chez vous, à l'unanimité, tous les témoins de l'information, le fait n'est pas douteux.

En ce qui concerne la première de ces deux raisons, il est à remarquer que sur douze crimes avoués par vous, onze ont été commis sur déjeunes filles ou de jeunes garçons de treize à dix-huit ans. C'est donc un véritable choix que vous avez fait et loin d'avoir cédé à une force impérieuse, vous avez obéi en réalité à cette passion dont vous parliez devant les témoins de Champis, et qui vous faisait désirer surtout, vous l'avez dit vous-même, les jeunes bergères de treize à quatorze ans.

Même silence.

D. — Ce qui ruinerait encore votre système de l'impulsion, c'est que vous ne vous êtes attaqué traîtreusement qu'à de jeunes personnes ou à des vieillards, c'est-à-dire à des gens plus faibles que vous, et par suite hors d'état de vous résister et d'aller ensuite dénoncer vos crime-.

Même silence

D. — Vous n'avez avoué que des assassinats non suivis de vol, mais cela prouve-l-il que vous n'avez jamais tué pour voler ? On constate cependant des faits de vol avoués par vous : le vol des souliers dAugustine •Morlureux, celui de la bague de .Marie Moussicr, le vol de presque tous les

objets contenus dans votre sac et d'une partie de vos vêtements, mais il est vraisemblable que c'est uniquement pour ne pas préjudicierà votre système de défense que vous n'avez pas avoué être l'auteur de l'assassinat de Gautrain à Lacaune, de la veuve Laville à Coux et d'autres crimes encore qui ont été suivis de vols et relativement auxquels de graves présomptions pèsent sur vous et où l'on retrouve votre tour de main.

Dans le même ordre d'idées vous vous êtes bien gardé d'avouer les tentatives de viol commises par vous sur les bergères et qui n'ont manqué leur effet que par des circonstances indépendantes de votre volonté. Là encore, vous avez compris que les avouer serait compromettre singulièrement votre théorie de l'impulsion subite dont viendraient alors faire justice les dépositions des victimes.

Même silence.

D. — En somme, vos actes ont été réfléchis et par suite, il ne pouvait s'agir d'effort de volonté à réaliser pour réagir contre un soit-disant besoin de tuer ; mais en admettant même cette hypothèse, il n'est pas difficile de découvrir en cherchant dans votre passé que vous saviez très bien maîtriser votre nature violente lorsque votre intérôtétait en jeu. Ainsi, la plupart de vos camarades du régiment nont-ils pas dit et vous-même n'avez-vous pas avoué que, si votre amour-propre ou votre orgueil était froissé, vous en veniez même à pleurer devant vos hommes tout en contenant votre colère. Les mêmes témoins affirment que, dans le but de gagner vos galons de caporal d'abord, puis de sergent, vous arriviez parfaitement à maîtriser la force qui vous poussait à la révolte.

Vous voyez donc bien que lorsque vous le voulez vous êtes doué d'une force de volonté capable de réagir contre les tendances les plus violentes de votre tempérament.

Même silence.

f). — Reste enfin, et c'est par là que je termine, le point de savoir si la morsure qui vous avait été faite par un chien enragé et le traitement empirique qui aurait suivi aurait altéré votre tempérament au point de faire de vous un assassin ?

Or, dans un rapport qu'il nous a adressé et qui résume l'enquête faite par lui à Reaufort sur ce point, M. le juge de paix de Roybon s'exprime ainsi : « Le fait d'avoir absorbé des remèdes violents à la suite de la morsure d'un chien enragé n'a pas produit sur Vacher des effets aussi fâcheux que ceux qu'il veut bien attribuer lui-même à ces remèdes ; car les voisins de Vacher eux-mêmes ne se rappelaient pas même cette circonstance, et il a fallu tout le retentissement que les journaux ont donné à cette affaire pour que leurs souvenirs aient été rafraîchis à cet égard, mais il est certain que ces effets n'ont pas été désastreux comme il le prétend. »

Au surplus, d'après la déposition de votre frère Auguste, c'est à votre traitement à l'Antiquaille que vous auriez attribué devant lui votre envie de tuer; si toutefois le propos a réellement été tenu; et d'ailleurs, les nombreuses objections que je vous ai posées au cours de cet interrogatoire suffisent à résoudre cette question.

Même silence.

par Ai.EXANDRK Bkkard, député de l'Ain.

Depuis "quelques années, l'opinion publique est vivement émue parles nombreux crimes et délits à la charge des vagabonds qui parcourent les campagnes de France. L'effroyable odyssée de Vacher, ce sinistre tricnardeur, qui est allé perpétrer ses épouvantables forfaits dans quinze départements, a fini par exaspérer nos populations rurales. Vacher, du reste, a de nombreux iniitateurs et, dans le seul département de l'Ain, où ce bandit est venu finir ses pérégrinations, depuis son arrestation, deux crimes semblables aux siens ont été commis par ses pareils (I).

Parcourez toutes nos campagnes et partout vous entendrez nos braves et laborieux paysans se plaindre des vagabonds, soit de ceux, trimardeurs isolés, qui, un sac loqueteux sur le dos, vont seuls, le long des grands chemins, travaillant au hasard de la route quand la faim les tenaille par trop et qu'ils ne peuvent trouver le pain nécessaire à leur existence fainéante par quelque mauvais coup, soit des familles de rouleurs, aux enfants nu-pieds, en haillons, traînant une roulotte disloquée, grapillant les récolles, pillant les coui's, mendiant et volant à lourde rôle.

Ah! certes, (juand on les voit de près, noschemineaux n'ont pas la poésie charmante et l'allure gracieuse de l'oiseau insouciant, dont les a parés, en un style merveilleux, un de nos poètes modernes! Le chemineau, en dehors de la scène de l'Odéon, n'est ni bon, ni honnête; ce n'est jamais un ami pour la maison où il entre; c'est avec raison que le cultivateur l'y voit toujours avec terreur pénétrer et avec soulagement en sortir.

Et c'est bien l'expression vraie de toutes nos populations agricoles

(1) A Saint-André-de-Gorcy et au Grand-Abcrgement.

que ces vœux nombreux qui, chaque année, sont émis par les conseils généraux demandant à ce que les pouvoirs publics prennent des mesures énergifjues pour défendre la tranquillité des bergers dans nos champs, la sécurité de nos grandes routes, la propriété de nos récoltes et de nos maisons contre tous ces nomades, parasites, gens peut-être très experts comme le croit M. Richepin, qui ont beaucoup appris en voyageant, qui se sont beaucoup développés au contact des populations les plus diverses, mais qui ne se sont développés, qui n'ont appris, qui ne sont experts que pour le mal.

Qui donc les pousse à errer ainsi, tous ces nomades, non point à l'exemple de ces oiseaux migrateurs que, pour des raisons admirablement déduites, la nature guide par leur instinct merveilleux à travers les espaces pour la fécondité de la terre, mais comme les feuilles tombées des arbres ou les sables mouvants des déserts que disperse l'incertitude des vents ? Qui donc les entraîne à n'avoir jamais un coin du monde auquel ils s'attachent, où ils puissent se reposer, qu'ils puissent aimer comme l'étroit espace le plus cher et le plus aimé?

Ils sont les victimes de l'atavisme, du vieil instinct qui a entraîné les peuples primitifs à travers les steppes, les forêts et les déserts pour peupler la terre, créer les nations, fonder les empires. L'instinct des peuples primitifs, depuis la légendaire tour de Babel, en passant par les hordes qui successivement ont poussé sur le sol de notre vieille Europe, se chassant les unes les autres, Ibères, Celtes, Pélasges, Gimbres, Teutons, Vandales, Goths, Burgondes, Francs, Huns, Normands, s'est perpétué, en notre monde civilisé et stable, ayant remplacé par la demeure de pierre la tente plantée chaque jour, cet instinct des primitifs s'est perpétué dans le nomade de nos grands chemins.

Oui, celui que, trop souvent, nous rencontrons le long de nos grandes routes, couvert de haillons, une pauvre besace sur le dos, un bâton à la main, qui va cheminant, venant on ne sait d'où, allant où il ne lésait lui-même, mendiant à- chaque pas un morceau de pain, un verre d'eau, l'entrée d'une grange pour passer la nuit, oui, celui-là, c'est l'éternel nomade, qui a conservé l'instinct vagabond des peuples primitifs, amoureux de l'oisiveté, promenant leur paresseuse et incertaine humeur à travers le monde, errant par les forêts, les steppes et les déserts.

Sans doute, à l'heure actuelle où l'univers est tout entier confpiis par la civilisation, l'esprit d'aventure (|ui guide les émigrations salutaires des tribus et des peuples les entraînant au fond des terres

ignorées ou précipitant les flots d'un sang nouveau et vigoureux dans les corps des nations tombant en décrépitude, l'esprit d'aventure qui guida les grands explorateurs des nations européennes vers les continents inconnus et qui, ;i l'heure actuelle, pousse les Brazza, les Stanley vers les profondeurs de l'Afrique mystérieuse, sans doute l'esprit d'aventure n'a plus guère à s'exercer utilement et l'on peut affirmer que le vagabond de nos grands chemins n'est plus que la représentation parfaite du défaut de ce qui fut, de ce qui est encore une qualité nécessaire à l'humanité.

Ils 'allaient, les nomades d'autrefois, peupler le monde ; ils vont encore les héroïques pionniers de la civilisation, porter le flambeau de l'humaine science dans les ténèbres des terres sauvages; le vagabond, lui, qui est h l'audacieux et glorieux explorateur ce que l'avare est à l'économe, il erre inutilement, paresseusement, parasite inutile, sinon dangereux de notre vieux continent.

Ils sont encore quelques-uns qui, à travers les divers pays de l'Europe, sont restés constitués en tribus nomades, gardant une sorte de nationalité propre, indéterminée : ce sont ces tziganes, ces bohémiens, fils d'habitants de l'antique presqu'île hindoue, chassés de la terre natale par des conquérants barbares et qui, depuis des siècles, traînent leur misérable existence sur tous les chemins de France, d'Allemagne, d'Italie et d'Espagne, sans se mêler au mouvement à la vie des nations, pareils, en leur singulier isolement au milieu des peuples, à ces astres bizarres, fantastiques qui apparaissent en leur capricieuse destinée, passant au milieu du système des étoiles sans en déranger la marche régulière et la merveilleuse harmonie. Ceux-là, ces tziganes, ces bohémiens, sont des êtres à part, qui ne rentrent à aucun titre dans le cadre de cette courte étude : ils n'appartiennent pas à la France, ils appartiennent à l'Europe tout entière.

A côté d'eux, les imitant, copiant leur genre de vie, vivant a leur image, il y a encore ces tribus nomades venues des bords du Danube, surtout de la Roumanie et de la Bulgarie, qui, sur nos routes, se promènent en bandes, faisant de multiples commerces et pratiquant trop souvent le vol, saltimbanques, montreurs d'ours, etc. Ce sont des industriels nomades au même litre que nos forains, nos organisateurs de cirques, nos bateleurs.

On voit encore, sur les chemins, des familles de malheureux ouvriers qui, transportées h l'autre bout de la France, se mettent lentement en route, malgré la longueur du chemin, et font d'humbles métiers, tout en voyageant, afin de vivre jusciu'au jour où elles

reverront le clocher de la ville natale ou du hameau ardemment désiré : ceux-là s'ils sont vagabonds, ce ne sont que des vagabonds d'occasion et des vagabonds qui travaillent : ce ne sont que des voyageurs malheureux et que la misère oblige à voyager lentement.

Le véritable vagabond, celui qui constitue un réel danger pour la sécurité publique, celui contre lequel nos populations rurales demandent aux pouvoirs administratif et judiciaire de particulièrement sévir, c'est le chemineau, c'est le trimardeur, coureur des grandes routes, venant on ne sait d'où, allant on le sait encore moins, luimême l'ignore le plus souvent, à l'affût de tous les mauvais coups, de toutes les mauvaises actions, en rébellion contre la société, prêt à tous les crimes, vraie bête fauve égarée en un pays civilisé : c'est le paresseux, c'est l'oisif, ne cherchant jamais à travailler, s'abandonnant au gré des vents et des étoiles, courant les grands chemins, demandant le pain quotidien alternativement à la rapine et à la mendicité : à la main du vagabond tout outil est pesant comme toute gêne sociale est lourde à la vie. Pour lui, à ses yeux, combien meilleur est le gîte incertain que fournit un heureux hasard venant le disputer à la grande hôtellerie de la belle étoile ! Combien il vaut mieux n'être pas sûr de ne pas s'endormir le ventre vide que de peiner, du soir au matin, sous le brûlant soleil des champs ou auprès du feu haletant de la forge, et d'être certain de manger un morceau de pain noblement conquis !

La paresse est la caractéristique du vagabond et, comme un vieux proverbe, fils de la sagesse des nations, déclare que la paresse est la mère de tous les vices, on peut, sans crainte de se tromper, affirmer que le vagabond est mûr pour tout ce qui est mal.

Dans sa haine de tonte gène, il redoute tout lien social : aussi estil un solitaire comme il est un paresseux : de même qu'il ne veut pas demander son pain au travail, de même il ne veut avoir à discuter avec personne la direction que doit prendre son humeur vagabonde. Aussi peut-on être à peu près certain lorsque l'on rencontre des malheureux errant à deux ou trois sur les grandes roules que Ton se trouve en face non de vagabonds, mais de pauvres ouvriers cherchant du travail, ne demandant qu'à gagner leur pain, tendant péniblement vers la ville où ils espèrent trouver aide, asile, embauchage. Le vrai vagabond est un solitaire : il ne veut avoir à rendre compte à personne ni de sa conduite, ni de son passé, ni de ses projets, ni des mauvais coups qu'il prémédite, ni du gain de la rapine ou de la mendicité à partager : c'est un égoïste : ni famille, ni amis, ni camarades.

Il n'aime que lui et il se soigne : loi'sque le printemps revient, il relouiiie vers le Nord, et, (juand les frimas viennent le faire grelotter sous ses haillons, il retourne vers le Midi, cherchant soleil et chaleur. Aussi, les roules les plus fréquentées par les vagabonds sont-elles celles qui constituent les grandes lignes de circulation entre le Xord et le Midi, celle entre autre qui, à travers la Bourgogne, le long de l'Yonne, de la Saône et du Rhône, va des bords de la Seine aux rives bleues de la Méditerranée : à Lyon, par exemple, où j'ai été magistrat durant de longues années, l'équinoxe de printemps et celui d'automne étaient les dtMix principaux temps de passage des migrations de ces singulières hirondelles, et c'est à ce moment que les prisons devaient ouvrir leurs portes le plus largement à ces hôtes d'habitude.

Le nombre des vagabonds est en raison directe de la situation économique d'un pays, car, il faut bien le dire, beaucoup de ceux qui ont pris des habitudes de vagabondage ont commencé par vouloir sérieusement travailler et ce sont les chômages forcés qui les ont amenés peu à peu a ne plus avoir le courage de prendre un outil et il se laisser vivre dans le crapuleux farniente de l'oisive et vaine promenade à travers le monde.

Ce ne sont point les statistiques pénales qui peuvent donner une idée d'une absolue exactitude du développement du vagabondage dans un pays : elles ne peuvent donner qu'une certitude approximative : en effet, le vagabondage est un délit fort élastique — si l'on veut bien me pardonner cette expression. — Délit de pure appréciation et de pure convention, il est plus ou moins sévèrement réprimandé suivant les temps, suivant les lieux : dans le même pays, à la même époque, on peut dire que, non pas dans l'application de la peine, mais dans la constatation même de son existence, il est jugé très diversement : il est ou n'est pas, selon l'indulgence du magistrat, d'après le degré de sa bonté ou de son énergie, d'après même ses principes économiques. Dans tel tribunal de France, jamais — et, à moi humble avis, on a raison — on ne condamne pour vagabondage l'ouvrier en chômage, cherchant en vain depuis plusieurs semaines ou môme plusieurs mois, du travail, et forcé par la nécessité et la faim a mendier et à coucher a la belle étoile ; dans tel autre, au contraire, ce malheureux, alors même (]u'il n'a encouru nulle condamnation antérieure, est impitoyablement envoyé en prison.

Quelquefois même, lors des crises économiques graves el continues, les vagabonds étant de plus en plus nombreux, les tribunaux se

lassent de sévir et le développement anormal de la misère fait presque disparaître le délit; mais ce n'est la toutefois qu'une exception.

Un fait à noter : c'est, malgré leur vie isolée, la solidarité ti'ès réelle qui unit les vagabonds entre eux ; ils sentent qu'ils font partie en quelque sorte tie la même confrérie — on ne peut dire du même corps de métier, puisque leur vie est l'oisiveté même, — et ils s'entr'aidenl fraternellement — tant l'esprit de sociabilité est puissant dans le cœur humain, même chez les individus qui paraissent les plus rebelles a toute idée de sociabilité ! — Ils se donnent, quand ils se rencontrent sur les grandes routes, d'utiles renseignements sur les maisons hospitalières du chemin, sur les logis des gens charitables et aussi, il faut bien le dire, sur les mauvais coups qu'il y a à faire. On est stupéfait en voyant combien au milieu de ces isolés la réputation de charité d'une ferme ou d'une maison est rapidement faite ! On est stupéfait en apprenant combien tous sont bien renseignés sur les moindres êtres de telle maison ou de tel château !

De nos statistiques correctionnelles on ne peut donc tirer une conclusion mathématiquement absolue, le nombre des vagabonds condamnés correctionnellement démontrant d'abord l'existence d'une police plus rigoureusement faite ; — néanmoins les chiflFres de ces statistiques fournissent une base d'appréciation très précieuse.

Ces statistiques ofticielles ne remontent qu'à 1826 : et en 1880, il en a été fait un grand résumé jusqu'à cette époque ; en voici les chiffres qu'elles donnent pour le délit de vagabondage.

Nombres moyens annuels par période quinqueyuiale , de 1826 à 1880, des affaires et des prévenus Jugés en matière de vagabondage {jAvi. 271 du Gode Pénal) :

Nombre des affaires Nombre des prévenus

De 1826 à 1830. . .

De 1831 à 1835. . .

De 1836 à 1840. . .

De 1841 à 1845. .

De 1846 à 1850. .

De 1851 à 1855. . .

De 1856 à 1860. . .

De 1861 à 1865. . .

De 1866 à 1870. . .

De 1871 à 1875 . .

De 1876 à 1880. . .

(\) Compte général de l'adminixl ration de la justice criminel le en France. Rapport du garde «les sceaux, 188^, p. c\lii et c\r,iii.

ir)9

Deux remarques à faire sur ce tableau : la première c'est que, après 1856, de celle date à 1866, de l'inauguration d'un régime économique nouveau, régime de liberté commerciale ii l'extérieur, de création de voies ferrées a Finlerieur. le nombre des délits de vagabondage diminue considérablement, preuve évidente, certaine, de la corrélation qui existe entre le déveloiipemeiit industriel et commercial d'un pays et le fait de vagabondage, preuve très précise de ceci, ii savoir que c'est la misère bien plus que la paresse qui au début fait les vagabonds : en celle matière comme en toute autre, on peut dire cpie l'occasion fait le larron.

La seconde retnarcpie (jiie nous voulons tirer de cette statistique est celle-ci, c'est que la proportion entre le nombre des affaires et celui des prévenus diminue à mesure que les nations s'élèvent en civilisation : c'est-à-dire que de plus en plus les vagabonds cessent de vivre en bandes pour errer à l'état d'individualités isolées.

Les statistiques des années qui suivent 1880 ne font que confirmer ces remarques : le vagabondage est en rapport direct avec la situation économique d'un pays et le vagabondage en bande disparaît peu a peu : il arrivera bientôt à ne plus être qu'a l'état de souvenir. Les bandes de vagabonds, devant la police mieux faite, ont disparu comme les bandes de brigands, dont elles n'étaient, du reste, que les sœurs cadettes.

Nous sommes loin heureusement des bandes de vagabonds qui, à la fin du xvni" siècle, rançonnaient nos villages ou même de celles qui, il y a cinquante ans encore, s'établissaient pour quelques jours en conquérantes dans nos hameaux perdus !

Voici, depuis 1880, la statistique du vagabondage donnée par le ministre de la justice :

Individus traduits en police correctionnelle en vertu de l'article 271 du Code Pénal :

Années

Nombre des affaires

Nombre des prévenus 12,926 14,069 15,034 16,580 19,038 18.942 18,210 18,414 19,715 19,971 17,887 19,356 18,628 19,723

L'accroisseinenl du nombre des vagabonds est donc aussi certain qu'est certaine la disparition du vagabondage en bande.

Cet accroissement tient, il n'en faut pas douter, a la crise économique qui sévit depuis de longues années, non seulement sur la France, mais sur l'Europe entière, un bouleversement social causé par l'invasion toujours plus grande du machinisme privant de travail un certain nombre de bras, les en privant pour le progrès et le bienêtre définitif même de l'humanité, mais créant pour quelques-uns des heures difficiles.

Oui, cet accroissement douloureux du nombre des vagabonds tient tout a la fois à la crise industrielle et à la crise agricole : des usines se sont fermées soit par suite de la trop grande abondance des marchandises jetées sur le marché, soit par suite du nouveau régime commercial qui peu à peu en élevant les barrières douanières aux frontières de tous les pays, a fermé les débouchés commerciaux de la France; durant quinze ans le phylloxéra a dévasté en fléau terrifiant la moitié de nos départements, chassant du sol natal et de leurs chaumières des populations entières, dépeuplant nos cantons viticoles; l'agriculture, d'autre part, subissant tout à la fois une vraie transformation industrielle dans ses procédés et une rude concurrence des Indes, des rives de la mer Noire, d'Amérique et d'Australie, a, chaque jour, diminué le nombre de ses manœuvres, rendant ainsi a l'oisiveté une foule de bras ruraux.

Parlant de l'accroissement du nombre des vagabonds, M. le garde des sceaux écrivait en 1884 :

« Il est la conséquence évidente de la crise agricole et industrielle qui sévit depuis plusieurs années. »

Son successeur de 1887 persistait dans cette manière de voir et dans la même explication de cette augmentation de délits :

« L'augmentation du nombre des délits de vagabondage et de mend i;ité, qui s'est produite surtout à partir de 1883, écrivait le garde des sceaux de 1887, coïncide avec la crise économique dont souff're le continent depuis cette épo(|ue. Si l'on compte 731 affaires de vagabondage de moins en 1887 qu'en 1886, c'est sans doute à la loi du 27 mai 1885 sur la relégation qu'il faut, en partie, attribuer ce résultat; car les vagabonds récidivistes n'étant, en général, condamnés qu'a de courtes peines, ce sont eux qui les premiers ont été envoyés dans les colonies. »

Mais il est une autre cause de l'accroissement du nombre des vagabonds, auquel, je crois, jamais on n'a pris garde. Cet accroissement, il tient aussi au fait suivant, qui est capital en la matière. Par

LK VA<iAHONI)AGR EN KKANCK ii)i

le il. veloppciiienl des moyens de transport, p.ir la facilité sans cesse plus grande de voyager, que tous les paresseux de nos villes, de nos bourgs el de nos villages sont invités a s'éloigner du lieu natal, où iiutrefois, méprisés, ils croupissaient en mendiant; ils préfèrent, aujourd'hui, inconnus de tous, courir au loin des aventures, rêvant, comme le veut la paresse, au mirage de l'inconnu, du lointain, en l'allente de la fortune capricieuse et des coins merveilleux a leurs yeux parce qu'ils leur sont ignorés. — Hélas! ils oublient que, suivant un vieil et sage proverbe ; « Pierre qui roule n'amasse pas mousse ! »

Depuis 1826, on peut constater la progression à peu près régulière et constante du vagabondage; un seul saut brusque suivi d'une baisse le lendemain, après 1851, c'est-a-dire après le coup d'État du 2 décembre: il y a là un fait de persécution politique qui fausse la statistique : le tiélit de vagabondage a servi à couvrir bien des actes arbitraires, bien des crimes du gouvernement napoléonien contre la liberté individuelle.

Un fait à noter, qui change quelque peu les termes de la statistique générale, c'est que les vagabonds étant tous des incorrigibles — la paresse est le vice dont l'homme se corrige le moins — ils sont condamnés multiples fois durant leur vie: or, les tribunaux étant de plus en plus indulgents, les durées des peines étant de moins en moins longues, les vagabonds se font reprendre de plus en plus souvent, repassent de plus en plus souvent sur les bancs de la correctionnelle comme des soldats de cirque, d'où — comme conséquence naturelle et forcée — les statistiques enregistrent un nombre de plus en plus grand de condamnations pour vagabondage.

Une statistique que l'on n'a pas el qui aurait le plus grand intérêt, ce serait celle des crimes et des délits commis par les vagabonds; on ne l'a pas et c'est infiniment regrettable; mais l'expérience de tous les magistrats est unanime pour reconnaître et déclarer que les vagabonds ont à leur charge un nombre énorme de crimes et de délits — en 1890,78 p. 100 des prévenus récidivistes avaient été condamnés pour vagabondage et, d'autre part, 3 p. 100 des prévenus de vagabondage ont été relégués (I) — je le ré[)ète, l'odxssée de Vacher est caractéristique à cet égard. Les vagabonds étant tout à la fois des récidivistes et des malfaiteurs commettant toutes sortes de délits, le législateur avait pu croire que l'application de la loi de 1885 sur la

(1) Compte général de l'administration de la justice, ann(''e 1890, p. \.\v et XXVI.

relégalion diininuerail leur nombre, et, en 1886, le nombre des vagabonds condamnés étant tombé de 18,433, où il s'élevait en 1885, à 18,357, le garde des sceaux écrivait :

a Le mouvement de décroissance devra s'accentuer d'année en année sous l'influence de la loi relative à la relégation. »

Hélas ! le garde des sceaux était le jouet d'une décevante illusion : le nombre des condamnes pour vagabondage remontait, en 1887, à 1 7,626, pour s'élever encore plus haut, en 1888, à 17,787 et ne plus redescendre.

Les faits accidentels pèsent lourdement sur la marche de la criminalité : c'est ainsi que Ton peut constater un accroissement sensible du nombre des délits de vagabondage en 1889 : c'est l'année de l'Exposition universelle : les malfaiteurs affluent vers la capitale, où se précipite la foule des étrangers et où le travail abonde : cela est tellement vrai ([ue cest dans la Seine surtout que croît le chiffre des vagabonds condamnes. Et, couime les vagabonds sont venus de tous les pays en France, ils y restent.

Les pouvoirs publics s'en émeuvent : le garde des sceaux et le ministre de l'intérieur envoient des circulaires pour signaler les vagabonds a la rigueur de la police et a la sévérité des tribunaux : de suite, on constate une baisse dans le nombre de délinquants ; le chiffre de 19,418 en 1890, tombe, en etîet, a 18,816, en 1892, et a 18,067 eu 1893.

Le nombre des étrangers condamnés pour vagabondage est également considérable, mais les statistiques sont muettes sur ce point.

Les départements ou proportionnellement le nombre des vagabonds est le j)lus considérable sont ceux qui renferment de grandes villes : — les grandes villes offrent aux vagabonds plus de lessources et plus d'attraits, et, il faut bien l'ajouter aussi, la police y est plus rigoureuse ; — une exception doit être faite pour la région du sud-est, où la beauté du climat permet de rivaliser avec l'attrait des grandes villes et où, en outre, l'invasion des vagabonds italiens est considérable.

En 1889, par exemple, le nombre des condamnés pour vagabondage a été dans le Nord de 509, dans le Rhône de 680, dans la Seine- Inferieure de 527, dans la Gironde de 211 et dans la Seine de 2,957 ; il a été de 282 dans les Alpes-Maritimes et de 275 dans le ^'ar — chiffre énorme étant donnée la population de ces deux liepartements ; — il n'a ete que de 14 dans le Canlal, de 19 dans la Haute-Loire, de 28 dans les Hautes-Pyrenées, de 94 dans le Doubs.

Même remarque pour 1890, où nous trouvons les chiffres suivants:

LE YAtiAUONDAGE EN FKANCE 103

Rhùiio, 472 ; Nord, 320; Houches-du-Rhôiie, 7(56; Seitio, 2,GG8 ; Alpt's-Mariliines, 330 ; Viir 289 ; Doubs, 91 ; Cantal, 37 ; Hanle- Loiro, 34 ; Haules-Pyrénées, 22 ; Seine-Inl'érieiire, 558 ; Gironde, 224.

Cette question si terrible du vagabondage et de son accroissement sur notre territoii'e a vivement sollicité l'attention des jurisconsultes, des économistes et des pouvoirs publics.

Ces dernières années, les Chambres et le Gouvernement s'en sont particulièrement émus.

Le 18 février 1898, le Sénat était saisi d'une proposition de loi pour assurer la sécurité des campagnes et le rapporteur, rappelant les antécédents, disait :

Le vagabondage, associé presque toujours à la mendicité, est un tléau pour les campagnes. Il constitue un péril social contre lequel nos lois sont en fait impuissantes. C'est ce que constatait notre collègue, l'honorable M. Gomot, ancien ministre de l'agriculture, dans une étude publiée par le iournslVAgriculture moderne {n° 12, 16 mai 1897). « Nos lois répressives, disait-il, sont mal faites. Telles qu'elles existent cependant, elles permettraient de diminuer le nombre des mendiants vagabonds si on les appliquait avec plus de discernement. Les agents de répression chargés de la police des campagnes devraient être plus nombreux et mieux dirigés. Il appartiendrait aux tribunaux de prononcer des peines plus longues. Mais le meilleur moyen serait de rendre la détention plus sévère, car l'expérience démontre que si cotte catégorie de prisonniers s'accommode assez aisément de la vie en commun, elle redoute par-dessus tout l'emprisonnement cellulaire. C'est peut-être là qu'il faut en venir. »

M. Gomot, tout en présentant l'emprisonnement cellulaire comme le meilleur moyen de répression du vagabondage, exprime aussi cet avis que les agents chargés de la police des campagnes devraient être plus nombreux et mieux dirigés. Mais il ne demande pas la constitution d'une armée de 36,000 gardes coûtant 25 millions par an. Toutes les communes ne sont pas également exposées aux méfaits des vagabonds et la France n'est pas encore infestée de brigands.

Quelques semaines après, le 21 juin, le ministre de l'intérieur adressait aux préfets une circulaire sur la même question :

D'après les enquêtes ouvertes et les renseignements particuliers recueillis parla commission extra-parlementaire, disait-il, il paraît établi qu'une des principales causes de l'insécurité des campagnes provient de l'inertie ou de la négligence des agents investis d'une fonction de police, et notamment des maires et des gardes champêtres.

l>es maires, on cffiM, semblent avoir perdu de vue l'importance de leur mission et les devoirs rigoureux que leur impose la loi, soit connue repré-

IG't LE VAGABONDAGE EN FRANCE

sentants de la commune, soit comme agents de l'État. Vous aurez à leur rappeler que parmi les fonctions inhérentes au pouvoir municipal qu'ils détiennent, la plus essentielle est, comme l'exposait le décret du 14 décembre 1789 sur la constitution des municipalités, de faire jouir leurs mandants des avantages d'une bonne police et d'employer en conséquence toute leur vigilance à prendre les mesures nécessaires pour garantir la sécurité des personnes et des propriétés, et surtout à tenir la main à ce que ces mesures soient exactement appliquées.

Il n'importe pas moins que les maires s'efforcent de faire observer les arrêtés réglementaires qu'en exécution de l'article 99 de la loi du S avril 1884 vous avez cru devoir prendre dans linlérèt delà sûreté et de la tranquillité publiques. Trop souvent, les arrêtés de cette nature, et particulièrement ceux qui concernent soit les nomades et la défense de stationnement sur les voies de communication et les terrains communaux, soit la réglementation des professions ambulantes, restent lettre morte ; si bien que les efforts tentés par l'autorité administrative pour la défense des communes rurales demeurent stériles.

Les maires ne doivent pas oublier qu'ils sont toujours, comme par le passé, des agents directement subordonnés à votre autorité pour l'exécution de toutes les mesures de sûreté générale, ainsi que le porte expressément l'article 92 de la loi de 1884, et qu'ils sont tenus étroitement de veiller avec le plus grand soin à l'application de vos arrêtés réglementaires.

Il faut que les maires se pénètrent bien de cette idée que l'inobservation dune mesure de police générale ou de sûreté, quel que soit l'objet qu'elle concerne, est préjudiciable aux intérêts moraux et matériels non seulement de la localité où les règlements sont transgressés, mais encore des autres communes. L'ordi-e public exige impérieusement que l'autorité de la loi ne soit nulle part affaiblie, et le premier devoir du maire est d'y veiller avec la plus grande sollicitude.

Il est de toute évidence que les magistrats municipaux ont besoin d'être secondés dans leur tâche par des auxiliaires permanents, par des agents zélés et capables d'exercer la surveillance constante du territoire communal. A cet égard, on doit reconnaître que l'accomplissement des devoirs municipaux est trop souvent entravé, soit parce que lu commune est dépourvue de garde champêtre, soit même parce que le garde investi est inapte à remplir ses fonctions.

Sans doute, les communes ont aujourd'hui le droit de n'avoir pas de garde champêtre, et il serait impossible d'arriver à bref délai à rétablir le principe de l'obligation, supprimé par l'article 1U2 de la loi du o avril 1844, après avoir été maintenu jusqu'à cette époque depuis la législation de l'an 111. Mais si on ne peut les contraindre comme autrefois, il faut néanmoins faire en sorte d'amener les municipalités à consentir, dans l'intérêt bien entendu des habitants et de leurs propriétés, les sacrifices nécessaires pour la création d'un poste dans les localités qui n'ont pas de garde champêtre.

LE VAfiAliONDAGR EN FRANCE i ()")

Oui, il est nécessaire de prendre des mesures lij^oureuses et sévères contre ces vagabonds d'habitude ; c'est une œuvre de sécurité générale, à laquelle les pouvoirs publics doivent veiller avec vigilance ; mais, en dehors de cela, en face de ceux qui, parmi les vagabonds, sont des malheureux, des vieillards, des infirmes, desenfants abandonnés il est du devoir de la nation de développer les œuvres de solidarité sociale : cela est le devoir absolu et l'intérêt bien entendu.

Et maintenant si, au point de vue du vagabondage, nous comparons notre pays aux autres nations, aux pays d'Europe et d'Amérique, nous pouvons enc;;re nous féliciter d'être parmi les moins frappés par ce triste fléau.

Nous n'avons point ces foules immenses de l'Allemagne et de l'Italie qui, par familles entières, après avoir erré, aux pieds des Apennins ou sur les rives de l'Elbe, ne sachant comment vivre dans leurs pays, vont par milliers, chaque année, vagabondant sur l'Océan, chercher au delà des mers une existence incertaine ; nous n'avons point ces bandes de paysans errants en haillons des plaines du Danube, du Dniepr ou du Volga, ni les vagabonds religieux qui, sous les auspices de la foi, vont mendier de porte en porte à travers la Russie ; nous n'avons pas vu sur notre sol national cette armée de sans travail, forte de milliers d'hommes, se grossissant à chaque étape, allant, en rangs pressés, des rives du Pacifique à celles de l'Atlantique, de San-Francisco à Washington . L'Angleterre et le Pays de Galles euxmêmes qui, d'après des statistiques récentes, comptent 1,372,000 personnes âgées de plus de soixante-cinq ans, sur lesquelles un tiers sont obligées de recourir à l'Assistance publique; l'Angleterre et le Pays de Galles eux-mêmes sont, au point de vue de la misère, moins favorisés que la France. Quant à l'Irlande, il est inutile de rappeler sa misérable situation, son douloureux état économique.

Et, si notre pays est moins éprouvé que les nations voisines, si la misère étreint moins férocement nos populations, c'est que, grâce à nos lois nées des principes salutaires et féconds de la Révolution, la propriété est morcelée, c'est que la France est une terre essentiellement démocratique.

Aussi est-il nécessaire, dans l'intérêt suprême de la patrie, pour le bien-être de la masse des citoyens, non seulement do maintenir dans notre législation les règles ([ui partagent également les biens paternels entre tous les enfants nés sous le même toit, mais encore, par une plus équitable répartition des impôts, de dégrever les petits et les hundjles et do considérablement surcharger les riches tant pour obéir il ce principe de stricte justice que pour briser les grandes fortunes et abattre les puissances financières.

C'est ainsi que notre législation républicaine, en aidant h ramélioration de tous, en faisant œuvre suprême de justice sociale, placera notre démocratie à l'abri des monstrueuses théories et des attaques épouvantables de ceux qui, criminellement, ré vent de rénover le monde h laide du poignard et de la dynamite.

Tout se tient dans l'édifice social : la solidarité et l'application des sublimes principes de la fraternité inscrits dans la devise de la Révolution, c'est encore la source la plus féconde de la richesse nationale et la meilleure sauvegarde de la paix publique.

Alexandre Bérard.

Page 1