LES
TRANSFORMATIONS DK L'IMPUNITÉ
par G. Ta r lie.
Les rapports du crime et de la peine sont de trois sortes: 1* le coupable est puni — c'est le cas normal, ce qui ne veut pas dire le cas habituel, comme nous le verrons ; 2° l'innocent est puni au lieu du coupable — c'est ce qu'on appelle l'erreur judiciaire, en n'envisageant cette expression que par l'une de ses faces, comme la plus émouvante ; 3" le coupable reste impuni. Ces trois cas méritent d'être traités séparément, et deux d'entre eux, en effet, le premier et le second, ont fait l'objet de savants travaux. La pénalité, l'erreur judiciaire ont donné lieu h des rechei'ches et à des discussions sans fin. Mais l'Impunité, le troisième côté de la question pénale, a été négligée, et je crois que c'est à tort.
Spécialement, les transformations de la peine au cours des âges, ses différences d'un pays à l'autre, ont été étudiées à fond, même avant la philosophie de l'Évolution. Mais personne, à ma connaissance, ne s'est avisé d'appliquer son attention aux transformations de l'Impunité, qui ne sont ni moins curieuses ni moins importantes.
D'un si vaste sujet je ne prétends donner qu'une simple esquisse. La criminalité totale d'un pays, h ce point de vue, se divise en deux fractions inégales : la criminalité punie et la criminalité impunie. A vrai dire, d'après les statisticiens, la proportion des crimes ou délits qui échappent au châtiment ne dépasserait guère 50 pour 100. Mais ils négligent absolument, dans leurs calculs, les crimes et délits collectifs, les abus de la force collective, rapines en grand, exactions commises par les civilisés sur leurs colons, par les majorités sur les minorités, spoliation du public par des sociétés véreuses, entreprises de chantage ou de diffamation par des journaux, etc. ; et c'est là certainement la source la plus abondante et la plus intarissable de
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criminalité impunie et impunissable, de criminalité triomphante. On peut se demander, d'abord, a quels caractères, à quelles circonstances, à quelles causes est du le privilège d'impunité attaché a certaines catégories de crimes ou de criminels, et quelles sont les formes multiples, soit coexistantes, soit successives, que revêt ce privilège. On peut se demander, en second lieu, question plus pratique et plus anxieuse, si la proportion de la criminalité impunie va en croissant ou en décroissant au cours de la civilisation, et sous l'empire de quelles causes elle croît ou décroît. En d'autres termes, la question qui nous occupe a deux côtés, l'un qualificatif, l'autre quantitatif, et nous allons les indiquer séparément.
11 ne faut pas être grand clerc [)our s'apercevoir que, le pouvoir partout et toujours permettant de se mettre dans certains cas audessus de la loi, l'évolution de l'impunité s'explique en partie par l'évolution du Pouvoir. Or, en quel sens évolue le Pouvoir? Sans entrer a fond dans l'examen de cette question diflîcile, disons seulement qu'un peuple, partout et toujours, a besoin i\e protection et de diî'ection, de protection contre les dangers divers et successifs du dehors et de l'intérieur, et de direction pour l'emploi de son activité en vue d'obtenir la satisfaction de ses besoins, eux-mêmes multiples et changeants. La succession de ces dangers, comme celle de ces besoins, n'est pas entièrement fortuite, elle est en rapport avec le changement des idées et des moyens d'action, qui tient à la série — non pas rectiligne, mais réglée dans son ensemble par une certaine logique — des découvertes et des inventions, des initiatives fécondes. C'est la nature et la suite de celles-ci qui déterminent la nature et la suite des croyances régnantes, des besoins dominants. Si donc Phomme de pouvoir est quiconque répond le mieux, par ses aptitudes, aux besoins et aux croyances de son pays et de son temps, autant dire qu'il est suscité, en dernière analyse, par des découvertes et des inventions. Parmi des tribus chasseresses et fétichistes, le chasseur le plus habile à utiliser les ruses de chasse ou les instruments de chasse déjà inventés était Phomme le plus puissant, à moins que ce ne fût le sorcier le plus persuasif, le plus heureux dans ses prédictions conformes aux superstitions de ses compatriotes, nées d'hypothèses extravagantes et accréditées. Ailleurs, c'était le guerrier
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le plus redoutable et le plus rusé, étant données les armes et la tactique de son temps. Après les premières inventions relatives à la domestication des animaux, les hommes qui ont su le mieux les monopoliser se sont fait une autorité d'espèce nouvelle, le pouvoir patriarcal, comme, plus tard, après les premières inventions agricoles, relatives à la domestication des plantes, est né le pouvoir de l'aristocratie terrienne, et, plus tard encore, après les inventions industrielles, le pouvoir de l'aristocratie bourgeoise. Le pouvoir assurément le plus absolu de notre âge, celui de la Presse, n'esl-il pas né de l'invention de l'imprimerie et des inventions auxiliaires de celle-ci ? Je n'ai point parlé des inventions militaires, parce qu'ici le lien entre l'invention et le Pouvoir est palpable : il suffit d'un progrès dans l'armement ou dans la tactique pour assurer à la nation qui l'innove ou se l'approprie la prépondérance militaire. Les historiens savent bien que Tinvention des armes à feu, en donnaftt l'avantagea l'attaque sur la défense, a favorisé l'extension du pouvoir royal et précipité la chute de la féodalité.
J'ai tenu ii montrer (pie le Pouvoir avait, en somme, malgré tous les abus de la force, une source honorable, le génie humain, et non pas seulement ni surtout, comme on le suppose, la servilité humaine. Mais, s'il en est ainsi, l'impunité elle-même, si injuste qu'elle soit, a originairement une cause qui lui fait honneur, puisque son origine est la même. A chaque grande manifestation nouvelle du génie inventif de l'homme, nous voyons le privilège de l'impunité se déplacer comme le pouvoir : du patriarche antique, irresponsable de tous les crimes qu'il peut commettre contre tous les siens, ce privilège passe ou s'étend au monarque absolu, puis, en s'atténuant par degrés, à la noblesse, au clergé, à l'aristocratie financière, à la Presse surtout, ce véritable gouvernement des temps nouveaux, enfin aux majorités électorales, nées de l'invention de la souveraineté du peuple et du suffrage universel. Les majorités électorales, par un sentiment exagéré de leur droit, peuvent commettre des abus criminels de leur force, et ces crimes collectifs sont impunis et impunissables comme l'étaient les exactions commises jadis par les monarques absolus, dont elles ont pris la place.
Mais rim{)unilé n'a pas eu toujours pour unique source le Pouvoir. Ou. pour mieux dire, il y a ou il y a eu deux sortes d'impunités dont l'évolution historique ne doit pas se confondre. Il y a eu d'abord, et il y a toujours l'impunité qui, en tout temps et en tout pays, garantit les forts contre le juste châtiment de leurs violences ou de leurs rapacités, et celle-là, née de la puissance politique, s'est
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déplacée dans le mêine sens qu'elle. Mais il y a eu aussi, dans l'antiquité classique comme au moyen âge chrétien, et, à vrai dire, partout dans le passé, jusque dans les tribus les plus sauvages, une autre espèce d'impunité, dune origine bien différente, qui, à raison de certaines idées religieuses ou superstitieuses et de leur empreinte sur la notion du droit, protégeait parfois le faible contre le fort, le coupable sans appui contre le justicier barbare et sans pitié. Cette impunité-là s'attachait non à certaines personnes mais à certains lieux plutôt, à des lieux, appelés asiles où se réfugiaient les malfaiteurs ou les innocents traqués par la justice. Elle s'attachait quelquefois même à certaines époques, à certaines fêtes de l'église, où il était d'usage de délivrer des prisonniers.
Or, autant la première espèce d'impunité, qui s'est perpétuée jusqu'à nous, déplacée plutôt que diminuée, a été un affront et un obstacle au cours de la Justice pénale, autant la seconde, qui peu à peu a disparu dans la pénalité adoucie, a servi au progrès du droit pénal. Chez tous les peuples primitifs, il y a des lieux tabous où il est interdit de porter la main sur un criminel ; l'antiquité grecque ou romaine a eu ses colonnes de refuge, ses temples, ses palais sacrés, qui suspendaient ou qui arrêtaient les poursuites de l'accusateur et qui, en donnant du moins aux passions le temps de se calmer, empêchaient l'exercice abusif de la vengeance légale. Notre moyen âge, dans ses églises et ses monastères d'abord, dans les résidences royales, plus tard, à l'exemple de ceux-ci, dans les châteaux des seigneurs, dans l'enceinte de ses villes franches, dans ?,e?,sauvetès, a fait revivre et a multiplié les asiles du crime. Et l'on peut dire que leur multiplication a été un grand bien relatif, ce qui n'empêche pas que la violation graduelle, de plus en plus multipliée, de ces asiles par la justice royale, n'ait été ensuite un grand progrès aussi.
Le plus pernicieux eff"et du crime, au moyen âge surtout, mais en général dans tout le passé, a été peut-être de susciter son contraire et son antidote, la justice criminelle, qui était un mal à la fois opposé et ajouté au sien. Contre ce mal de la peine, aussi criminelle que le crime, sinon plus, les asiles et les sauvetés, d'abord religieuses, puis laïques, d'abord royales, puis seigneuriales (par contagion imitative), furent un remède dangereux, mais le seul pratique alors. Ces monastères, ces églises où le voleur et le serf fugitifs, le meurtrier même, étaient assurés d'échapper aux poursuites, étaient le premier pas vers l'adoucissement du Droit pénal, d'une férocité sauvage. En se multipliant, ces îlots de sécurité dans un océan de trouble, ces lieux fortiQés non par des remparts, mais par la châsse d'un saint et la foi
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à ses miracles, par la peur de l'excommunicalion, étendaient le privilège de l'impunité — c'est-à-dire de la simple pénitence chrétienne — non pas aux plus forts, mais aux plus faibles, et, on ce sens, préparaient les voies ;i l'égalité devant la loi pénale, idéal des temps nouveaux. Voilà pourquoi il n'est pas contradictoire, après avoir loué comme une amélioration réelle cette extension du droit d'asile, de regarder comme une amélioration plus grande leur suppression par la justice royale, à mesure que celle-ci, ayant abaissé les grands vassaux, effaçait les rangs sous son joug niveleur. Par deux voies différentes et successives, opposées en apparence, en réalité convergentes, la même tendance se réalisait.
Vimmuniié a été souvent rapprochée de Yasile, et, en effet, il existe un lien entre ces deux instit\itions contemporaines l'une de l'autre. Mais elles ne doivent pas être confondues. Quand, après la dissolution de l'empire romain, et, mieux encore, de l'empire de Charlemagne, l'autorité monarchique tomba en miettes, les fonctionnaires royaux, les comtes, firent de leurs pouvoirs judiciaires un moyen d'oppression et d'extorsion tel (pie tout le monde s'efforça de s'y soustraire. Les grands propriétaires y parvinrent seuls en se faisant octroyer par le roi des chartes d'immunités. Ces chartes interdisaient aux agents du comte l'entrée de leur domaine pour l'instruction et la répression des crimes qui pouvaient y être commis. C'était là un avantage incontestable pour le propriétaire qui, devenant de la sorte un petit despote dans l'étendue de ses propriétés, rendait la justice à sa convenance, et, en outre, pouvait commettre impunément tous les crimes et délits possibles sur son territoire privilégié. Par cet aspect, on le voit, l'immunité crée une impunité qui rentre dans la première des deux catégories d'impunités distinguées par nous: elle affranchit de la peine les détenteurs du pouvoir territorial, de la propriété, le seul vrai pouvoir du temps.
Mais l'immunité constituait-elle aussi un avantage pour les serfs et les colons tlu maître, pour les hommes libres résidant à un titre quelconque sur ses terres? C'est douteux. Pourtant, si oppressif que pût être par nature ce tyranneau, il avait intérêt à l'être moins que le comte, et à ne pas se priver de bras utiles en sacrifiant à la légère ses justiciables, en les pressurant outre mesure. En somme, ceux-ci devaient considérer leur sort comme privilégié aussi relativement à celui des malheureux soumis à la juridiction du comte. Bien souvent il devait arriver que les grands propriétaires, bénéficiaires de l'immunité, mettaient un certain orgueil à étaler l'impunité de leurs sujets, comme une sorte de marque de noblesse au mèine titre que l'exemp-
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tion d'impôts. Que de meurtres alors, que de rapines ont dû être impunis !
Ainsi rinimunité est, pour ainsi dire à cheval à la fois sur les deux sortes d'impunités, l'une au profit des forts, l'autre au profit des faibles, et elle participe a leur double évolution. Son histoire est fort ancienne : elle commence aux temps mérovingiens, et l'on peut dire qu'elle n'est j)as encore achevée ; en effet, toutes les justices d'exception, celles du moins qui attribuent à une corporation, a une fraction de la population, telle que le clergé ou Tarmée, le privilège de juger ses propres membres, soustraits de la sorte aux tribunaux ordinaires, toutes ces exceptions ou ces anomalies, qui ont eu leur utilité évidente, et dont quelques-unes survivent encore h leur raison d'être, dérivent du même principe que les immunités mérovingiennes. « Une étude attentive des sources, dit M. Flach, m'a démontré que ce privilège (le privilège des clercs de ne relever que de Vofficialiïê) procède essentiellement de la même origine que les diverses immunités personnelles que nous venons de passer en revue, immunités des propriétaires dalleux, des possesseurs de fiefs, etc. Le clerc est justiciable de son évêque au même titre que le vassal est justiciable de son suzerain féodal, l'homme propre de son maître. »
Ce privilège clérical est assurément la plus importante des immunités, la plus étendue, la plus durable, celle qui, par son extension envahissante, par son influence contagieuse, et en somme bienfaisante, sur la justice laïque à laquelle les otïicialités ont servi de modèle, et en même temps par l'orgueilleuse puissance qu'elle atteste, présente au plus haut degré les deux caractères signalés. Cette immunité, née de la puissance du clergé, le met au-dessus de la loi commune; mais, en même temps, elle place sous sa protection une foule de petites gens qui, grâce à une tonsure et à un rabat, évitent le tortionnaire et le bourreau.
Des deux impunités que nous avons distinguées, l'une a été en diminuant sans cesse depuis l'ère moderne et a fini |)ar s'éliminer complètement, c'est celle qui protégeait les faibles. Tous les lieux d'asile ont été supprimés, et des tribunaux d'exception il ne reste guère plus, en matière criminelle, que les tribunaux militaires, en général plus rigoureux que les tribunaux ordinaires. Tout en étant la protection de la faiblesse, l'impunité dont il s'agit n'en était pas moins une injustice, et elle a dû disparaître fort heureusement devant les progrès de la justice royale, devenue à la fois plus forte, plus une, plus égale pour tous. — Dirons-nous de même que l'impunité des forts a disparu ? Non. Elle a diminué, c'est certain, en principe du
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moins, et c'est l)eaucoup. Mais elle est loin de s'être évanouie. Si nous suivons ses transformations, nous y pouvons noter les phases suivantes, dont la succession témoigne d'un progrès réel, quoique insuffisant.
En premier lieu, dans la phase la plus grossière de l'état social, l'impunité des forts est cyniquement avouée, proclamée comme un droit. Telle était celle du maître antique dans ses rapports criminels avec ses esclaves, du paterfamilias tuant impunément ses enfants, du roi nègre ou même du roi mérovingien mettant à mort ses sujets de sa propre main sans soupçonner qu'il puisse encourir un blâme. Il n'est pas jusqu'à Christine de Suède qui, en faisant tuer sous ses yeux avec des raftinements de cruauté son amant Monaldeschi, n'ait cru agir dans la plénitude de ses droits. Jusqu'au dernier siècle, les soldats victorieux se croyaient tout permis, en fait de crimes, contre les habitants d'une ville prise d'assaut ; et je ne répondrais pas que toutes les armées du xix^ siècle fussent exemptes de cette conviction.
Mais ce cynisme est si révoltant que les protestations de la conscience finissent par mettre un terme a cette impunité de droit et ne laissent plus subsister que l'impunité de fait. Toutefois une phase de transition s'interpose ici : a la complète impunité de droit se substitue la demi-impunité de droit sous la forme soit des tribunaux d'exception dont nous venons de parler, soit de procédures et de peines différentes édictées a l'égard de la noblesse et du reste de la population. Les officialités, par la douceur et l'équité habituelles de leurs peines, qui ont devancé les nôtres, paraissaient absoudre a demi ceux qu'elles condamnaient avec tant de bénignité relative. Dans certains pays, on peut se faire remplacer pour la peine, comme jadis chez nous pour le service militaire. En Chine, on acheté des remplaçants pour la peine de mort (1), ce qui est l'impunité légale assurée aux riches, ou plutôt la demi-impunité, puisqu'il faut compter pour quelque chose, pour une amende si l'on veut, l'achat du remplaçant. — Une forme très répandue de demi-impunité de droit, qui a subsisté jusqu'à nos jours et dont les derniers vestiges ne sont pas extirpés, est la protection légale dont les fonctionnaires sont ou étaient naguère encore couverts contre les poursuites judiciaires. La Constitution de l'an VIII nous régissait il n'y a pas si longtemps encore.
(1) On me fait remarquer très justement que t'équivalent du remplaçant chinois existe dans notre loi sur la Presse, qui dirige contre le gérant du journal, bouc émissaire, les poursuites méritées par les journalistes. Cette vi-ritable chinoiserie a été étudiée avec beaucoup de verve par M. Cruppi dans son livre sur la Cour d'assises.
I7i LF.S TRANSFORMATIONS DE LIMPLNITÉ
Arrivons h l'iiupunité de fait. Celle-ci est hypocritement niée, détnenlie de buuclie par la proclamation de l'égalité absolue devant la loi. N'importe, regardons-y de près. Cette impunité de fait est de deux sortes; volontaire ou involontaire. Volontaire, quand, tout en étant avisé d'un fait délictueux, le parquet refuse de poursuivre, ou attend, pour faire semblant d'agir, l'expiration des délais de la prescription, qui rendra la poursuite illusoire (c'est ce qu'on a reproché, à tort ou a raison, a des magistrats français, dans une affaire célèbre). Involontairement, quand le faitdélictueux n'est pas dénoncéaux agents de police judiciaire, ou quand, faute de preuves suffisantes, sa dénonciation aboutit à un classement sans suite, a une ordonnance de nonlieu ou à un acquittement.
Volontaire ou involontaire, cette impunité des crimes est une si grande honte pour la société, une telle injure pour la justice, qu'on a de tout temps essayé de la dissimuler sous des simulacres de poursuites ou de pénalités. De là les exécutions par effigie en usage chez nos aïeux. On raconte que, parfois, le coupable, perdu dans la foule, assistait a la comédie pénitentiaire de sa propre décapitation sur un tableau peint par un barbouilleur de village. — Pour être moins ridicules, nos condamnations par contumace ne sont pas inspirées par un mobile bien différent. Mais on renonce de plus en plus a ces vaines apparences de procès criminel, comme on a renoncé depuis longtemps aux exécutions par effigie.
Ajoutons une dernière observation. L'impunité, nous l'avons vu, s'attache soit a certains lieux, soit a certains temps, soit à certaines catégories de personnes. Elle s'attache aussi à certaines catégories de faits, qui varient au cours de la civilisation, mais qui sont toujours les délits les plus caractéristiques d'une époque quelconque, ceux par conséquent qu'il serait le plus urgent de réprimer, mais qui, a raison de leur prépondérance même, de leur force (encore le privilège du plus fort !) bénéficient de l'indulgence la plus assurée de la part des juges. L'évolution sociale allant, au point de vue criminel, de la brutalité vindicative à l'astuce cupide et voluptueuse, les homicides au début, les vols ensuite, les escroqueries enfin et les abus de confiance, même les plus gigantesques, les avortements et les infanticides, ont joui successivement du privilège de l'impunité. De nos jours encore, c'est dans les provinces où le meurtre sévit le plus, dans le sud de l'Italie, en Sardaigne, en Corse, qu'il est traité avec le plus d'indulgence par le jury. C'e.st sur les meurtriers que s'exerce là le plus souvent la faveur judiciaire, tandis qu'elle n'épargne jamais les voleurs et les escrocs, précisément parce qu'ils y sont très rares. Au
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xvi* siècle, si sai)i;uiiiaire, la justice fermait souvent les yeux sur les assassinats, jamais sur les sols; ii présent, au contraire, si la justice était tentée de se montrer partiale et aveugle, ce serait en faveur des grands escrocs plutôt que des assassins. La criminalité collective — presque toujours imj)unie — était surtout sanglante et brutale dans le passé, maintenant elle est surtout astucieuse et perfide (affaire du Panama, chantages du journalisme, sociétés véreuses de tout genre). Le brigandage urbain, impuni et impunissable, s'est ainsi substitué au brigandage rural d'autrefois, devenu légendaire.
Cela dit, demandons-nous si le domaine de l'impunité, dans son ensemble, va s'élargissant aux dépens du domaine de la Peine, ou si l'inverse est plutôt démontré.
Pour l'impunité de droit il n'y a pas de doute. Elle a reculé sans cesse devant la civilisation et il n'en reste plus que de faibles vestiges. De la loi conçue comme un privilège on a passé nécessairement — parla multiplication des relations et des emprunts réciproques d'homme à homme — à la loi regardée comme égale pour tous, comme droit et devoir universels. Les demi-impunités de droit, ellesmêmes, les justices d'exception, disparaissent peu à peu. Sur ce point, dont l'importance n'est pas contestable, le progrès est évident.
Mais pour l'impunité de fait, est-il aussi manifeste? Non. La question vaut la peine d'être examinée. Distinguons, comme nous l'avons fait, entre l'impunité de fait volontaire et l'involontaire. La première, si Ion remonte haut dans le passé, a certainement beaucoup décru elle-même; mais, s'il ne s'agit que de notre siècle, il n'est pas sur que, au moment actuel, elle soit en voie de diminution plutôt que d'accroissement. Certes, à cet égard, notre âge, comparé au moyen âge, et même à l'ancien régime, leur est infiniment supérieur. Un roi mérovingien, d'après Fustel de Goulanges, « menace de la peine de mort les fonctionnaires qui par cupidité relâcheraient les coupables ». Cette défense royale montre la fréquence du fait. Au xv° siècle, Loyseau écrivait : « Quant aux crimes, c'est chose notoire que la plupart demeurent impunis. Le gentilhomme n'a garde de laisser faire un procès à un homme sans moyens : c'est lui qui paierait l'appel et la conduite du prisonnier. S'il est homme de moyens, il compose avec lui de la confiscation et de l'amende. S'il ne
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veut pas coinposor, se sentant innocent, et que le seigneur lui veuille du mal, le seigneur trouvera des témoins pour arriver à une confiscation. »
Quand, au xvii" siècle, les monarciues absolus substituent à l'inique justice de ces innombrables petits despotes leur justice relativement équitable et uniforme, une grande amélioration se fait sentir. Et l'on peut se demander si la justice a jamais été plus puissante, plus indépendante qu'alors, plus forte contre les grands, appuyée qu'elle était sur le pouvoir immense du roi. Je sais bien qu'a cette époque il subsistait encore beaucoup de cas d'impunité ou de demi-impunité légale qui n'existent plus. Mais l'impunité judiciaire, imputable à la faiblesse ou a la complaisance des magistrats, élait-elle plus fréquente qu'à présent ? C'est douteux. Dans l'ancienne législation le ministère public était inamovible, et, comme le remarque justement M. Larnaude (1), cette garantie essentielle d'impartialité, d'indépendance, de hardiesse contre le fort, lui serait de nos jours plus nécessaire que jamais à raison du caractère de plus en plus politique de ses fondions, ou plutôt à raison des influences polili(|ues qui s'exercent avec un cynisme de plus en plus effronté sur le cours de la justice criminelle pour l'arrêter ou le dév ic i .
Le grand siècle a eu ses grands scandales aussi, mais ils ont servi a mettre en lumière la puissance des magistrats. L'affaire de la Voisin dans laquelle furent impliqués 226 accusés, presque tous du plus haut rang, inculpés d'empoisonnement ou de complicité de ce crime, fut en quelque sorte le panama de Louis XIV. Mais avec cette différence que le roi, dès le début, donna à La Reynie, son Lieutenant criminel. Tordre d'exercer les poursuites les plus rigoureuses contre tout le monde sans exception, et de pousser l'affaire à bout. Il n'y eut d'infraction apparente a cette règle qu'en faveur de M"" de Montespan, déjà mère de deux enfants légitimés, et qui, je crois, avait été abusivement mêlée à ces abominations. 30 accusés moururent par le fer ou le feu ; le reste, à part 2 ou 3 exilés, fut détenu dans les prisons d'Étal (2). Empressons-nous d'ajouter cepeuilant que si l'on entrait dans le détail des instructions criminelles de l'époque, on y découvrirait sans peine, surtout en des provinces écartées, loin de l'œil royal, une foule d'iniquités et d'impunités dont notre siècle n'a plus l'idée. Les Grands jours d'Auvergne n'en ont révélé qu'une faible partie. A ce point de vue même, donc, il y a eu progrès.
(1) Revue pénitentiaire, mai 1897.
(2) Voir la Police sous Louis XIV, par Pierre Ci-émknt.
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M.iis le j)i()l(loiiie est complexe. D'une pari, nous avons vu un lien inliine entre le pouvoir et riinpunité. Une classe, un parti au pouvoir, échappe aisément aux mains des juges, et d'autant plus aisément qu'il est plus puissant. Or, la quantité de pouvoir dont les gouvernants disposent va croissant, sinon en durée et en stabilité, du moins en moyens d'action rapide et générale que lui fournissent les inventions civilisatrices. Un ministre éphémère d'à présent, à cet égard, l'emporte sur Colbert. Ainsi, par ce côté, rimpunité de fait, due à l'impuissance des magistrats, tendrait à grandir. Mais, d'autre part, cette tendance est combattue par la socialisation croissante, par le développement de la sympathie réciproque, effet nécessaire du rayonnement et de l'échange des exemples dans une société qui se civilise. C'est déjà beaucoup qu'en principe tout le monde soit jugé punissable, alors même qu'en fait certains détenteurs de l'autorité publique en abusent pour se soustraire à un juste châtiment. A la longue, la force du droit finit par prévaloir sur le droit de la force.
Ajouterons-nous, nous faisant l'écho d'une banalité, que la Presse rend désormais impossible l'impunité des crimes tant soit peu notoires ; qu'en les publiant elle les impose aux poursuites, et qu'à sa lumière toutes les iniquités du passé doivent s'évanouir comme des fantômes au point du jour? Le malheur est que la Presse est bénéficiaire d'une impunité légale ou illégale énorme, qu'elle peut impunément prêcher l'assassinat, l'incendie, la spoliation, la guerre civile, organiser le chantage en grand, élever la diffamation et la pornographie à la hauteur de deux institutions intangibles. Car elle est la Puissance souveraine des temps nouveaux. Mais on peut me répondre que, malgré sa situation privilégiée, ou peut-être à raison de cette situation même, comme un monarque absolu à qui son absolutisme permet d'être un bon justicier, elle empêche l'étouffement de beaucoup d'affaires scandaleuses. Si un groupe influent, si un corps puissant, cherche à couvrir la faute de l'un de ses membres, de peur que la honte ne rejaillisse sur tous, un journal veille et jette le cri d'alarme.
Cela est vrai, mais l'intervention indiscrète et abusive de la Presse dans les opérations de la Justice, la curiosité malsaine qu'elle éveille et alimente dans le public et qu'elle satisfait par des nuées de reporters est-ce là une condition toujours favorable à l'impartialité judiciaire ? Notre âge, amoureux de la lumière, est 1res porté à penser, par une exagération des plus excusables, que la publicité en tout et pour tout ne saurait jamais avoir que de bons effets. Nos aïeux ne pensaient
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pas de même, et parfois avec raison. Il est curieux de remarquer que le système de l'instruction écrite et secrète, emprunté par l'ancien régime aux officialités, a été adopté pour battre en brèche le régime féodal et assurer la liberté des citoyens, ainsi que leur égalité devant la loi. C'estce que dit Allard dans son ouvrage classique sur les tribunaux ecclésiastiques. L'instruction publique et orale, en plein air pour ainsi dire, était intimidante pour le faible. « Il était, dit-il, impossible de convaincre un accusé puissant. Il se présentait accompagné d'un nombreux cortège de parents et d'amis, de vassaux, d'hommes de loi ; la crainte fermait la bouche à ceux qui l'avaient vu commettre un crime. » Beaunianoir remarquait que les dépositions n'étaient pas libres parce gii elles étaient publiques. Et c'est pour délier la langue du témoin, pour délivrer son cœur de toute cr^iinte, que l'instruction secrète a été établie. Mais, à prescrit, est-ce que l'iminixlion de la Presse dans toutes les affaires criminelles un peu importantes ne tend pas à terroriser de même les témoins et les plaignants dans certaines causes où les journaux les plus répandus ont établi un courant d'opinion, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre ? Les avantages incontestables delà publicité, de l'éclairage universel par la Presse, ne sont donc pas sans inconvénients, et il était bon de les indiquer sans y insister trop.
Arrivons à l'impunité de fait involontaire. Celle-ci tient à trois causes : ou bien les autorités judiciaires n'ont pas été informées du fait délictueux, ou bien le coupable est resté inconnu ou s'est évadé, ou enfin les charges recueillies contre lui ont été insuffisantes. La question de savoir si ce genre d'impunité a augmenté ou diminué d'une époque à une autre revient donc à se demander: 1° si, dans l'intervalle de ces deux époques les changemenis sociaux qui sont survenus ont rendu les autorités judiciaires de plus en plus ou de moins en moins lenseignées sur les infractions aux lois commises dans leur juridiction ; 2° si ces changements sociaux ont favorisé ou entravé l'incognito et la fuite des coupables ; 3° si la tâche du magistrat chargé de recueillir les preuves en est devenue plus difficile ou plus aisée.
Sur le premier point, pas de doute. Il est certain que, lorsque les voies de communication entre les hommes, routes, postes, et, a plus forte raison, chemins de fer, télégraphes, se multiplient, le magistrat criminel court moins de risques de n'être pas avisé d'un crime ou d'un délit important. A l'inverse, si les relations entre hommes se resserrent, comme il est arrivé de l'Empire romain aux temps Mérovingiens, de l'Empire de Charlemagne a l'époque féodale, on voit
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l'ignorance du juge ii l'égard des faits les plus graves devenir plus fréfpiente, i)lus habituelle. Du moyen âge à l'ancien régime, de l'ancien régime a nous, du commencement de ce siècle h la fin, le [)rogros des informations judiciaires on autres a marché sans interruption et d'un pas accéléré. (Vest seulement en ce rpii concerne des contraventions ou des délits sans importance, et h titre exceptionnel, que se produisent certains abus signalés par M. Picot dans une séance de la Société des Prisons. Dans une ville qu'il connaît, la municipalité « reçoit chafiue matin les procès-verbaux des commissaires de police, se livre à une sélection et supprime ceux qui déplaisent », Ce singulier classetnent sans suite au profit des amis précède celui du Parquet qui n'est averti de la sorte que d'une partie des laits dont il devrait avoir connaissance. Au fond, cela prouve tout simplement l'inconvénient qu'il y a à faire dépendre la {)olice du ministère de l'intérieur et non du ministère de la justice. En somme, le Parquet est de mieux en mieux renseigné, et ce qui le prouve, c'est la progression numérique des proces-verbaux, plaintes et dénonciations, qui lui sont adressés. Leur nombre a quadruplé de 1830 a nos jours.
Toutefois, il y a bien des restrictions à cette vérité générale. Par exemple, la mortalité des enfants illégitimes est si supérieure à celle des enfants légitimes (|u'on est en droit de voir dans ce rapprochement l'indice de très nombreux infanticides dissimulés et latents, dont jamais le Parquet n'entendra parler. Et le nombre de ces crimes a dû aller croissant si nous en jugeons par ce fait que la proportion des naissances naturelles, en France, relativement aux naissances légitimes, a doublé depuis le commencement de ce siècle. Les avortements, les incendies volontaires, les vols domestiques, etc., se multiplient aussi sans que la magistrature en soit avertie. Le vagabondage reste inconnu des Parquets 9 fois sur 10.
Sur le point de savoir si les transformations sociales, celles de l'âge moderne spécialement, donnent plus ou moins de facilités aux coupables de rester inconnus ou d'échapper aux recherches de la justice, le doute est permis. D'un côté, l'agrandissement des Etats depuis le moyen âge, leur centralisation croissante, l'extension de leurs relations internationales, opposent un spectacle toujours plus fort à la fuite des malfaiteurs. Quand la justice impériale de Charlemagne se fractionna, s'émietla en une infinité de petites justices particulières, personnelles, locales, spéciales, cet émiettement eut pour effet reconnu non seulement une abondante floraison de délits, mais une proportion grandissante de délits impoursuivis et imjiunis. 11 était si aisé d'échapper à la punition quand on n'était
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justiciiible (|uo (iiiii particulier, piopi'iélaire, évêque, abbé, seigneur queleorK|iie. dont les moyens de poursuites effectives expiraient au delà d'un rayon si court ! La seule compensation, non négligeable, à ce désastreux état de choses est qu'il y avait alors, jiar exception, un tribunal, un seul, d'une juridiction universelle et universellement redoutée, le tribunal de la Pénitence, image du tribunal de Dieu. Partout le coupable évadé se sentait justiciable du justicier divin, devant qui l'impunité n'existait pas. Mais combien, par son contraste même avec cette justice mystique et souveraine, d'une supériorité si éclatante, la misérable petite justice terrestre inspirait de mépris ! Plus tard, quand cette poussière de juridictions minuscules commença a se solidifier en petites glèbes, en justices provinciales, puis en justice royale, la criminalité et l'impunité out dû décroître du même pas. On peut généraliser cette observation. Tout fractionnement de la justice pénale favorise — toutes choses égales d'ailleurs — l'accroissement de l'impunité ; et toute extension, toute unification de la justice pénale tend à rendre l'impunité moindre. Par ce côté donc, notre civilisation moderne et contemporaine a collaboré heureusement à l'œuvre de la justice ; car la centralisation et l'uniformisation de la justice pénale continuent sans cesse et ne s'arrêtent pas même aux limites des États ; elles les débordent, et vont formant, par un réseau de traités d'extradition d'une part, et, d'autre part, grâce a un échange continuel d'emprunts d'institutions, une sorte de justice internationale qui a les bras démesurément longs.
Oui, mais les mêmes causes qui ont allongé les bras du magistrat instructeur ont allongé pour ainsi dire les jambes du malfaiteur qui, emporté par un train rapide ou un navire à vapeur, passe la frontière, franchit l'Océan, et, disposant du télégraphe, lui aussi, l'utilise a son gré. Même sans se déplacer, il trouve dans la densité des masses humaines entassées dans les grandes villes une condition favorable à son incognito. Or, la proportion de la population urbaine, de celle des très grandes villes surtout, grandit sans cesse aux dépens de la population rurale. Il est si facile au criminel de donner le change sur son identité dans les milieux urbains qu'il a fallu créer de nos jours une institution importante, le système anthropométrique, pour remédier à ce danger né de l'émigration vers les grands centres.
Le problème revient à se demander : les grandes inventions civilisatrices de l'âge moderne sont-elles, dans leur ensemble, plus avantageuses au crime qu'à la justice criminelle ou à la justice criminelle qu'au crime? Le sont-elles soit au point de vue de la
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fuite du coupable, soit au point de vue de la preuve de ses fautes? Sous ces deux rapports, les malfaiteurs ont-ils trouvé plus ou moins de ressources (|ue la police et les juges d'instruction dans le développement des routes, des postes, des chemins de fer, des télégraphes, de la photographie, de la Presse, et des connaissances médico-légales? Le raisonnement ici ne peut servir à rien, la statistique seule peut répondre. Quand la poudre aété inventée, quel logicien aurait pu prévoir d'avance que les conséquences nécessaires de cette invention favoriseraient l'attaque audétriment de la défense des places et qu'il s'ensuivrait le recul du régime féodal devant la monarchie envahissante ? Maintenant il s'agit de savoir si l'attaque de la société par le crime est plus favorisée que sa défense pénale, et a priori c'est douteux. Mais la réponse des chiffres semble être jusqu'ici assez nette, et, malheureusement pessimiste. De 1831 à 1895, le nombre des faits délictueux ou criminels dénoncés au Parquet s'étant élevé de 1 1 i.OOO environ h 509,0 12, c'est-à-dire ayant plus que quadruplé, le nombre des affaires classées sans suite par le Parquet a grandi beaucoup plus vite encore : il a passé de 31,563 en 1831 à 267,763 en 1895. Et l'on peut voir, par l'affaire Vacher, la gravité fréquente des affaires classées sans suite par les Parquets. Quand il a été arrêté, on a découvert une vingtaine d'assassinats horribles qui n'ont pas même été instruits, qui n'ont pu l'être faute de tout indice. Mais détaillons et prenons notre point de départ un peu moins haut. En 1861, le nombre des vols impoursuivis de la sorte était de 30,581; graduellement, il est monté à 86,874 en 1895. Celui des escroqueries impoursuivies, dans le même laps detemps,en 35ans,a passé du chiffre de 1,070 a celui de 8,395; il a deux fois quadruplé pendant que la proportion des non-poursuites pour vols doublait ou tri[)lait. Pour les homicides volontaires, comme tons ou à peu près, quand ils sont dénoncés (1), sont mis à l'instruction, regardons aux ordonnances rendues par les magistrats instructeurs. Dans la période de 1861 à 1865, le nombre moyen par an des ordonnances de non-lieu motivées de ce chef pour cause dinsuffisance de preuves, ou d'impuissance à découvrir l'auteur de l'homicide, le fait d'ailleurs étant certain, était de 194. Peu à peu il a grandi et, en 1895, il était de 471 .
On a dit que la diminution très considérable du chiffre des empoisonnements volontaires était due aux progrès de la chimie, qui
(1) Ils ne le sont pas tous : Il y a bien toujours un certain nombre de suicides ou de morts accidentelles qui sont, en réalité, des meurtres ou des assassinats déguisés.
182 LIS irA>SF0BWAT10ISS DE l-'l]MPL'>'lTÉ
auraient rendu ce crime plus difficile a exécuter impunément. L'œil de lynx des experts épouvanterait si fort les Locustes et les Brinvilliers d'aujourd'hui qu'elles n'oseraient plus empoisonner personne. Ce n'est pas l'avis de M. Goron. Jamais, dit-il dans ses Mémoires, « jamais les crimes de ce genre n'ont été plus nombreux et aussi plus impunis, attendu que la science a fait de tels progrès qu'il est possible aujourd'hui d'empoisonner son semblable sans que lapins minutieuse des autopsies amène la découverte de la moindre trace de poison ». La découverte de nouveaux explosifs, en même temps qu'elle a décuplé, centuplé la puissance malfaisante des criminels, a augmenté notablement leurs chances d'impunité.
Serait-il donc vrai que la science moderne a fait œuvre mauvaise, et nous joindrons-nous a ceux qui l'accusent de nos maux? Non, car fût-il suffisamment démontré, par les chiffres qui précèdent, que l'impunité de quelques milliers de malfaiteurs a été l'une des conséquences de son rayonnement civilisateur, qu'est-ce que ce mal, après tout secondaire, mis en balance des bienfaits merveilleux que nous lui devons? Mais, malgré les résultats numériques en question, il n'est pas même certain, ni probable, que le mal signalé et bien réel soit imputable au progrès scientifique ou industriel. Il l'est, bien plutôt, à l'absence des progrès judiciaires que l'outillage plus perfectionné du crime rendrait nécessaires et qui sont rendus impossibles parla puérile préoccupation gouvernementale de faire des économies sur le budget de la .lustice, le plus misérable et le plus indispensable de tous les budgets. De là cette réduction étrange du personnel des cours et tribunaux, pendant que la tâche du Parquet doublait ou triplait ; de là cet abus de substituer l'information officieuse, comme moins coûteuse, à l'information officielle plus lente, mais plus sûre, aussi longtemps du moins qu'on n'a pas été obligé de la confier, véritable scandale, aux mains inexpérimentées de jeunes juges suppléants. Enfin, il est notoire que le nombre des brigades de gendarmerie est insuffisant, et que ce corps excellent, le meilleur auxiliaire de la Justice, est de plus en plus entravé dans l'exercice de ses fonctions essentielles par les corvées administratives ou militaires dont on le surcharge. Le jour où on le voudra fermement, je suis persuadé qu'on remédiera sans peine à la progression des délits impoursuivis.
Quoi qu'il en soit, cette progression se poursuit sans interruption depuis que notre statistique existe, et l'on voit par là que, si l'impunité ou la demi-impunité légale a en grande partie disparu, si l'impunité de fait volontaire a diminué, l'impunité de fait involon-
LES TRANSFORMATIONS DE L'iMPUMTli 183
taire présente une augmentation considérable, depuis le commencement de ce siècle au moins.
Mais nous n'avons considéré jusqu'ici que les crimes individuels, La question de l'impunité change de face quand on a égard à la criminalité politique et collective. Celle-ci, qui est liée ;i une impunité à peu près générale et constante, à une impunité de droit ou de fait, volontaire ou inévitable, est-elle en voie d'augmentation ou de diminution? D'augmentation, à n'en pas douter.
Toutefois, comme la statistique n'a rien à voir ici, et qu'on ne saurait apporter que des considérations d'ordre subjectif, le sujet doit être abordé avec réserve. Nous n'en dirons que quelques mots.
La criminalité collective est complexe et l'on n'a étudié que quelques-unes de ses manifestations, précisément les plus anciennes, et non les plus en voie de progrès. Il y en a autant d'espèces qu'il y a de groupes sociaux. Si les crimes familiaux sont en décroissance, ainsi que les criynes de sectes religieuses, sinon de sectes politiques, si même les criynes de foules ne progressent pas ou se raréfient en dépit de la turbulence de nos sociétés démocratiques, les crimes professionnels, inspirés par le sentiment croissant de la solidarité entre membres d'une corporation industrielle ou militaire, n'ontil pas une tendance à se réveiller plutôt qu'à s'éteindre?
Et notre époque n'a-1-elle pas connu des crimes de partis, des crimes de classes? N'a-t-elle pas connu des États de proie qui commeltent, inconsciemment peut-être, contre des peuples barbares qu'ils prétendent coloniser, des criines natioriauxf
Ce groupe tout nouveau, datant de la presse périodique, que j'ai spécifié ailleurs sous le nom de « public » en un sens spécial du mot, n'est-il pas susceptible aussi de devenir criminel parfois, ou de pousser ses publicités à de vrais attentats contre l'honneur ou la vie des citoyens. Embrassée dans toute sa généralité, la criminalité collective apparaîtrait stupéfiante, et nullement en train de décliner.
Bornons-nous, pour le moment, à rapprocher l'évolution de l'impunité, telle qu'elle vient d'être esquissée en quelques traits bien secs et bien rapides, de l'évolution de la peine, qui se déroule parallèlement. Celle-ci nous donne le spectacle d'un adoucissement graduel qui va jusqu'à ne laisser subsister de la peine que son ombre, moins que son ombre, une simple menace, sous la forme du sursis conditionnel. Il est vrai que, par le fait même de ces adoucissements, Vâme de la peine, en ce quelle a d'essentiel, le blâme énergique de ro{)inion attesté par le jugement apparaît mieux et s'accentue. Mais, si de la sorte la peine se spiritualise, — pendant que
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la criminalité se raffine, se civilise, va de la brutalité à l'astuce, du vol grossier à l'escroquerie, de l'escroquerie à l'abus de confiance, aux chantages de la Presse, aux exploitations du public par les sociétés véreuses, — le corps de la peine ne cesse de s'amincir, de s'atténuer, de disparaître. Considérée, donc, sous son aspect matériel, la pénalité évanouissante est destinée à être résorbée par l'impunité grandissante. Et l'on peut se demander comment il se fait que, cette digue étant abattue, le courant de la criminalité ne déborde pas davantage.il faut faire honneur de ce résultat au développement de la mutuelle sympathie que la civilisation allume et attise parmi les hommes. Sous sa forme urbaine, il est vrai, la civilisation alimente à la fois régoïsme et la sociabilité, qu'elle concilie étrangement; mais, en somme, même dans les plus grandes capitales, elle nourrit la sociabilité plus encore que l'égoïsme, et, fùt-elle sans bourreau ni justicier, elle parviendrait à contenir dans certaines limites infranchissables le fléau du Délit. Le malheur est que cette vertu antiseptique en quelque sorte de la civilisation, grandit moins vite (comme le prouvent nos statistiques) que ne décroît la pénalité, et il serait urgent de ralentir cette dernière évolution pour mettre fin à cette fâcheuse anomalie.
G. Tarde.
LE
par le D' Mauciat
On peut accepter comme suffisante et assez précise la définition que donne du sadisme M. Thoinot, dans son livre récent (1).
« Trouver, dans une souffrance de degré très variable^ tantôt légère, tantôt grave ou d'un raffinement atroce, qu'on fait infliger, qu'on voit infliger ou qu'on inflige en^n soi-même à un être humain, la condition toujours nécessaire, et parfois suffisante, de la jouissance sexuelle: telle est la perversion de l'instinct génital qu'on désigne sous le nom de sadisme. »
Le parrainage par le marquis de Sade d'une telle perversion sexuelle est-il justifié? La réponse est affirmative. Le marquis de Sade, s'il n'est en rien comparable dans la vie pratique à Gilles de Rays, a été dans ses écrits le théoricien ingénieux et le peintre épouvantablement Imaginatif du plaisir sexuel accompagné de douleur.
Le personnage et ses livres méritent même plus d'attention qu'il ne leur en a été accordé par les médecins. Surtout il est nécessaire de rectifier les légendes qui se transmettent pieusement de livre à livre depuis Brière de Boismont (1849). Là est la justification de cette étude quadruple:
1° La vie du marquis de Sade ;
2° Ses écrits avoués avec ses théories publiques ;
(1) L. Thoinot. — Attentats aux mœurs et perversions du sens génital. — Paris, Oct. Doin, 1898.
3° Ses écrits clandestins avec ses théories du sens sexuel ;
4" Les actes sadiques imaginés.
Pour un tel travail, j'ai dû le plus souvent, et certes à regret, emprunter les documents à des biographies. L'histoire définitive de de Sade et de son sadisme restera à écrire et ne pourra s'écrire qu'après de longues recherches dans les archives judiciaires ou les manuscrits des bibliothèques. Les documents authentiques sont en effet actuellement insuffisants.
Un grand nombre d'études sur le marquis de Sade sont purement fantaisistes et c'est avec celles-ci, surtout, que les médecins ont jugé de Sade. Je donnerai à la fin de ce mémoire les indications bibliographiques des sources auxquelles j'ai puisé, ainsi que la bibliographie des ouvrages de de Sade lui-même .
La vie du marquis de Sade
Son hérédité. — L'absence de renseignements sur la vie intime des aïeux du marquis de Sade enlève l'inlérétque présente la lo:igue liste qui en est connue. 11 suffira, pour démontrer la bonne noblesse et les tendances littéraires de cette famille, de nommer quelques-uns de ses membres :
Hugues de Sade, mari de la Laure de Pétrarque;
Paul de Sade (l3oo-1433), fils du précédent, évéque de Marseille;
Jean de Sade, neveu dudit évéque, premier président du Parlement de Provence ;
Jean-Baptiste de Sade(vers 156o-l 568), évéque, auteur de Réflexions chrétiennes sur les devoirs pénitentiaux ;
L'abbé de Sade, oncle du marquis de Sade, auteur de Mémoirts sur la vie de Pétrarque, I7fi4-I76(), 3 vol.,in-4°;
Chevalier de Sade, officier de marine, auteur de Tydologie ou Science des marées, Londres, 1810, 2 voL in-8°;
Le père du marquis de Sade, Jean-Baptiste-François-Joseph de Sade, capitaine de dragons, puis diplomate, enfin lieutenant-général de Bresse, Bugey et Valromey, a laissé des lettres diplomatiques inédites.
Le marquis eut un fils; Louis-Marie de Sade, qui lieutenant au
régiment de Soubise, en 1783, émigra en 1791 et servit dans l'armée de Gondé. De retour en France, il se fit graveur. On a de lui une histoire de la nation française (1805).
Son enfance. — Donatien-Alphonse-François de Sade naquit à Paris le 2 juin 1740, dans riiôtel de la princesse de Condé, dont sa mère était dame d'honneur.
Ses premières années se passèrent à l'abbaye d'Kbreuil, sous la direction de son oncle, l'abbé de Sade, et à dix ans il fut placé au collège Louis-le-Grand. M. Octave Uzanne ajoute, se fondant sur je ne sais f|nel document, probablement sur aucun, que de Sade était « à cette époque, un adorable adolescent dont le visage délicieux, pâle et mat, éclairé de deux grands yeux noirs, portait déjà cette empreinte langoureuse du vice qui devait corrompre tout son entourage. Il avait ce je ne sais quoi de traînant et de caressant dans la parole qui attirait vers lui d'une sympathie invincible et cette tournure bercée sur les hanches, cette grâce mollement féminine qui lui procurèrent, dès l'internat, ces amitiés honteuses sur lesquelles on ne saurait insister ».
Plusieurs auteurs ont donné de de Sade, enfant et adolescent, des portraits probablement aussi retouchés, sinon imaginés. « 11 avait la figure ronde, les yeux bleus, les cheveux blonds et frisés », écrit P. Lacroix. « Sa figure était charmante et lorsqu'il n'était qu'un enfant, toutes les dames qui le rencontraient s'arrêtaient pour le regarder. Il mettait dans ses moindres mouvements une grâce parfaite et sa voix harmonieuse pénétrait jusque dans le cœur des femmes » raconte en 1874, un auteur allemand.
Sa vie de garnison. — Au sortir du collège, à quatorze ans, de Sade entra dans les chevau-légers, d'où il passa comme souslieutenant au régiment du roi. Il gagna sur le champ de bataille, pendant la guerre de Sept ans, en Allemagne, son grade de capitaine de cavalerie (P.-L. Jacob). Il rentra a Paris en 1766, selon le bibliophile Jacob, et son père qui lui reprochait ses folies de jeunesse se hâta de le marier la même année.
Cette date de 1766, répétée un peu partout, est inexacte. La Biographie unirerselle des conte^nporains (Paris 1838) a donné à juste titre la date de 1763.
Dans la collection d'autographes de M. Michelet (de Bordeaux), vendue à Paris en mai 1880, une lettre de de Sadedatée deVincennes,
2 novembre 1763, indique que la date de son mariage a été le 17 mai 1763.
Un autre argument en faveur de la date 1763 est fourni par la naissance d'un fils du marquis. Ce fils, Louis-Marie de Sade, était lieutenant au régiment de Soubise en 1783. S'il était né en 1767, comme l'indiquent certains biographes, il aurait été lieutenant à l'âge de seize ans.
Son mariage. — Le bibliophile Jacob, en 1838, a donné de ce mariage un long récit d'après, semble-t-il, un contemporain, M. Lefébure. Ce récit, a, au point de vue psychologique, un grand intérêt et il fournit l'explication de la déviation morale de de Sade. Je vais résumer la narration du bibliophile Jacob tout en faisant quelques réserves sur la parfaite exactitude des faits racontés, réserves qui me sont inspirées par l'allure trop romanesque, trop littéraire du récit.
M. de Montreuil, président de la cour des aides, ami du père du marquis de Sade, avait deux filles âgées l'une de vingt ans, l'autre de treize ans. Un mariage pour le marquis de Sade avec l'aînée était fixé de longue main par les deux familles.
Lors de 'sa première visite chez M. de Montreuil, de Sade vit seulement la plus jeune des filles, l'autre étant indisposée.
Cette jeune fille de treize ans était très développée et remarquable par « une expression de douce\ir angélique et de grâce suave que refléchissaient ses yeux en harmonie avec sa peau blanche et sa blonde chevelure ».
L'aînée, au contraire, brune de teint, grande, majestueuse, remplie de talents, était exclusivement occupée de dévotion, négligente de plaire et dépourvue de toute chaleur de cœur.
Des la première soirée, de Sade fut amoureux de la sœur cadette qui en outre de ses charmes physiques « cliantait d'une manière ravissante et pinçait de la harpe avec tant de feu qu'elle prenait un air inspiré dès qu'elle touchait les cordes qui s'animaient et parlaient sous ses doigts ». Or, le marquis de Sade aimait beaucoup la musique.
De Sade ne ressentit dès la première entrevue que de l'aversion pour la sœur aînée, la jeune personne aux qualités solides et modestes. Aussi déclara-t-il qu'il n'épouserait que la cadette; le père de de Sade aurait consenti à ce changement dans le mariage projeté, mais M. de Montreuil s'y refusa absolument.
Le comte de Sade enjoignit alors a son fils d'épouser M"° de Mon-
treuil aînée. « Il lui donna à opter entre une prompte soumission et un prompt départ pour l'armée, avec la perspective d'un dénument absolu et d'un abandon perpétuel. »
Après avoir encore supi)lié en vain son père, puis M. de Monlrcuil, puis M""" de Montreuil « qui lui ferma la bouche avec une réponse froide et impérieuse, il (le marquis de Sade) supplia enfin la plus jeune des demoiselles de Montreuil de l'aider à vaincre ces difïicultés insurmontables, et il la vit elle-même, tout en larmes, intercéder son père qui chancelait, sa mère qui la maltraitait, sa sœur qui ne pouvait que pleurer avec elle ».
Tout à coup le marquis de Sade sembla changer d'avis et épousa la fille aînée de M. de Montreuil.
Il semble avoir conçu ii ce moment le projet de continuer à aimer celle qui allait devenir sa belle-sœur; M™" de Montreuil défiante éloigna celle-ci, et l'enferma dans un couvent.
Même si ce récit du bibliophile Jacob est un peu arrangé par rhétorique, comme le fond en paraît exact, on peut bien considérer que l'abus du pouvoir paternel d'une part, d'autre part la situation vraiment tragique de mari d'une femme détestée et d'adorateur passionné de la sœur de celle-ci vont troubler profondément la conscience d'un jeune officier, conscience probablement déjà assez vide de [)rincipes-directeurs.
La haine de la société et de l'opinion va s'y implanter d'autant plus aisément et plus profondément que le désir ardent de posséder la jeune fille « à l'expression angélique » va lui aussi s'accentuer, parce que sa satisfaction deviendra difficile.
De Sade va se transformer en un débauché aigri, haïssant la femme comme revanche des souffrances qu'il endure pour une fenune aimée dont il est séparé. Cette première phase de l'évolution sadique se fera d'autant plus aisément que le milieu y prédispose.
Jusqu'à la mort de Louis XIV, comtne l'écrivent les Concourt, la France a travaillé à diviniser l'amour, à en faire un culte, à en masquer la matérialité par une langue sacrée, par des formules d'adoration, par des pratiques d'agenouillement.
Au contraire du siècle précédent, le xviii" siècle traite l'amour avec persiflage. La volu[)té seule compte, l'amour sentimental se cache honteusement.
L'ironie qu'il est de bon ton d'affecter conduit facilement de la pointe de méchanceté à la méchanceté.
Le petit-maître, après avoir perdu une femme de réputation, ajoute : « Je l'ai forcée d'adorer mon mérite, j'ai pris mille plaisirs
avec elle, et je l'ai quittée en confondant son amour-propre (1). »
Le machiavélisme, codifiédans les Liaisons dangereuses àeha.c\o?,, domine les relations sexuelles.
Puis vers la fin du siècle les « noirceurs » cédant la place à la « scélératesse », le petit-maître devient le roué, qui, sans moralité et sans remords, s'efforce de dépraver, de faire souffrir, de faire « expirer la vertu d'une femme dans une lente agonie et de la fixer sur ce spectacle ».
Le marquis de Sade va ainsi vivre dans une société qui, pratiquant la cruauté morale, glisse vers la cruauté du corps. « On avait trop joué avec la souffrance du cœur de la femme [)our n'être pas tenté de la faire souffrir plus sûrement et plus visiblement.
« Pourquoi, après avoir épuisé les tortures sur son âme, ne pas les essayer sur son corps? Pourquoi ne pas chercher tout crûment dans son sang les puissances que donnaient ses larmes? C'est une docti-ine qui nait, qui se formule, doctrine vers laquelle tout le siècle est allé sans le savoir (2)».
Premières débauches. — Premier eviprisonyiement à Vincennes {1763).
Le bibliophile Jacob complète son récit, en nous montrant de Sade perdant son père un an après le mariage imposé (1867 pour cet auteur) et devenu comte de Sade et très riche se livrer à toutes les débauclies, en belle compagnie d'ailleurs, avec le duc de Fronsac, le prince de Lamballe, etc.
Un ouvrage allemand, très fantaisiste, représente même le marquis comme le « maître secret des plaisirs » de. Louis XV.
Le document que j'ai cité pour établir la date du mariage de de Sade est d'une haute valeur psychologique, puisque quelques mois après son mariage (mariage 17 mai 1763 ; lettre du 2 novembre 1763) le marquis, âgé de vingt-deux ans seulement, était emprisonné à Vincennes pour des excès commis dans une petite maison.
Dans cette lettre, après avoir demandé qu'on informe sa femme de son arrestation et sollicité la i)ermission de voir un prêtre, il prie de ne pas instruire sa famille du sujet de sa détention et ajoute : « Tout malheureux que je me trouve ici, Monsieur, je ne me plains point de mon sort, je méritais la vengeance de Dieu, je l'éprouve ; pleurer mes fautes, détester mes erreurs est mon unique occupation. »
(1) Le Grelot, Londres, 1781.
(2) Eu. ET J. DK GoNcouRr, La Femine au XVIII' siècle, Paris, 1862.
Il va de soi que des regrets ainsi exprimés dans une lettre au gouverneur des prisons avait des chances de manquer de sincérité.
DÉNO>ciAriONs DE LA vKuvK Kellek (1768). — Deuxième emprisonnement.
Le 3 avril 17(i8, une prostituée, Rose Keller, veuve Valenlin, fut conduite parle marquis de Sade dans sa maison d'Arcueil. Elle « y fut garrottée et fustigée avec des circonstances obscènes que M"" du Detfant n'a pas osé décrire dans ses lettres ii Horace Walpole, mais que les femmes les plus prudes se faisaient raconter sans rougir à l'époque où cette affaire eut tant d'éclat ». Le bibliophile Jacob ajoute à ce récit que vraisemblablement de Sade voulant se divertir de la crédulité et de la peur de cette fille avait réuni un appareil extraordinaire de tortures ; que celle-ci effrayée sauta par la fenêtre dans la rue et se blessa. « Le sang qui coulait de ses blessures émut d'indignation le peuple rassemblé auprès de la victime, nue, toute bleue de coups et criant vengeance. On eût mis en pièces le marquis de Sade qui se sauva de table à moitié ivre et fut poursuivi a travers la campagne par les paysans furieux. »
En réalité on connaît mal la scène qui épouvanta Rose Keller. Le bibliophile Jacob, plus tard, en 1875 (le récit ci-dessus est de 1838, même 1837), dans sa bibliographie des ouvrages de Restif de la Bretonne, a donné de cette scène deux versions ;
Selon l'une qui eut cours, Rose Keller eut tout le corps déchiqueté à coups de canif et les lambeaux furent rattachés avec de la cire.
A la même version se rattache le récit de Brière de Boismont {Gazette médicale de Paris, 2 juillet 1849) reproduit par Moreau de Tours dans Aberrations du sens génésique et depuis par tous les médecins. « Peu d'années avant la Révolution, plusieurs personnes qui passaient diins une rue isolée de Paris entendirent de faibles gémissements qui partaient d'une pièce sise aurez-de-chaussée. Elles s'approchèrent et après avoir fait le tour de la maison, découvrirent une petite porte qui céda à leurs efforts. Elles traversèrent plusieurs pièces etai'rivèrent dans une chambre du fond ; là sur une table qui occupait le milieu de la pièce était étendue une jeune femme entièrement nue, blanche comme de la cire, pouvant k peine se faire entendre; ses membres et son corps étaient fixés par des liens; le sang lui coulait de deux saignées faites aux bras, les seins légèrement tailladés laissaient échapper un liquide; enfin les parties sexuelles, également incisées, étaient baignées de sang. Lorsque les premiers secoui-s lui eurent été prodigués et qu'elle fut revenue de l'espèce
d'anéantissement dans ie(|iiel elle se trouvait, elle raconta à ses libérateurs quelle avait été attirée dans cette maison par le fameux marquis de S... Le souper terminé, il l'avait fait saisir par ses gens et dépouiller de ses vêtements, coucher sur la table et attacher. Par ses ordres un homme lui avait ouvert les veines avec une lancette et pratiqué un grand nombred'incisionssur lecorps. immédiatement tout le monde s'était retiré et le marquis se déshabillant s'était livré sur elle a ses débauches habituelles. Son intention, disait-il, n'était pas de lui faire du mal, mais comme elle necessait de crier et qu'on entendit du bruit dans les environs de la maison, le marquis se leva brusquement et descendit vers ses gens. »
Briére de Boismont n'a pas indiqué les origines de ce récit.
L'autre version, donnée par Reslif, cependant ennemi déclaré de de Sade, dans ses Nuits (194™*^), est fort différente. Le marquis ayant rencontré la femme Valentin lui offrit une place de concierge et la conduisit le soir même chez lui.
Là il l'aurait fait entrer dans une salle d'anatomie et devant une nombreuse réunion, il auiait proposé de la disséquer, « Que fait cette malheureuse sur la terre? avait dit le comte (le marquis portait alors son titre de comte), elle n'y est bonne a rien; il faut qu'elle nous serve à pénétrer tous les mystères de la structure humaine. On l'avait donc attachée sur la table de dissection et le comte, faisant office de dissecteur, avait examiné toutes les parties du corps de la patiente, en annonçant a voix haute les résultats que donnerait l'opération anatomique. La femme poussait des cris terribles et la compagnie s'étant retirée pour éloigner les domestiques avant de commencer la dissection, la malheureuse avait brisé ses liens et s'était enfuie par la fenêtre. Elle racontait qu'elle avait vu dans la salle où elle fut soumise à des expériences chirurgicales trois corps humains.
Quoi qu'il en soit, l'affaire fit du bruit, Rose Keller déposa une plainte. Le marquis de Sade fut enfermé au château de Saumur, puis au château de Pierre-Encize a Lyon.
Cette captivité ne dura que six semaines. Rose Keller retira sa plainte moyennant lOU louis.
Exil en Provence. — Selon le bibliophile Jacob, après son emprisonnement le marquis de Sade délaissa la haute aristocratie, fréquenta les comédiens et les gens de lettres les plus mal famés, s'entoura de femmes perdues et ouvrit libre carrière a ses goûts pervers.
M. de Montreuil le fit reléguer, par un ordre de police, en Provence au château de la Coste,
Toujours selon Jacol), de Sade y Iransporla ses habitudes dépravées mais au milieu de ses vassaux garda un air de bonne compagnie, recevant la noblesse des environs. Une aventurière jouait le rôle de marquise de Sade. Celle-ci demanda au marquis la permission d'habiter le chAteau de Saumane, pour se rapprocher, et eut rim[)rudence de lui dire qu'elle emmènerait sa sœur récemment sortie du couvent. En revoyant, après six ans, sa belle-sœur, de Sade feignit l'oubli devant sa femme et fît des serments.
« Mais, ajoute le bibliophile Jacob avec son ordinaire usage d'embellir, sinon d'imaginer, la première fois qu'il put amener un tête-àtète entre Mademoiselle de Montreuil et lui, ce fut un langage bien différent: il lui jura qu'il n'avait jamais aimé qu'elle, et que les fautes mêmes dont il s'avouait coupable n'étaient que le résultat de cet amour poussé au désespoir, il la menaça de se frapper de son épée. »
M"° de Montreuil ne répondit pas, mais le marquis devina aux signes extérieurs que son amour était partagé, il aurait alors imaginé le plan suivant : commettre un crime spécial, fléchir par la menace du suicide sa belle-sœur et la décider ainsi à fuir avec lui.
L'affaire de Marseille, juin Mli. — Le bibliophile Jacob qui a indiqué le plan ci-dessus a fait le récit suivant dont je donne un résumé fidèle :
Le marquis de Sade se rendit à Marseille accompagné d'un domestique et s'étant procuré des pastilles de chocolat à la cantharide, alla les expérimenter dans une maison publique. Une des femmes sauta par la fenêtre et se blessa mortellement. Les autres à demi nues se livrèrent « aux plus infâmes prostitutions, a la vue du peuple accouru devant la maison. Deux (illes moururent des suites de leur fureur im|)udique ou plutôt des blessures que ces infortunées s'étaient faites dans une épouvantable mêlée ».
Dénoncé et poursuivi, de Sade se fit écrire par un conseiller du parlement une lettre lui annonçant Tissue inévitable du procès. Muni de celte lettre, il se rendit auprès de sa belle-sœur et lui baisant les pieds, se nomma un monstre indigne de pitié et qui allait se punir par le suicide. Il ajoutait que ne pouvant vivre sans son amour il avait a dessein voulu, avant de mourir, immoler quelques unes des complices de sa vie infâme. C'est M"° de Montreuil, émue, qui supplia de Sade de fuir. 11 ne consentit que si elle l'accompagnait.
« Une heure après M"" de .Montreuil toute pâle, toute tremblante était assise à côté du mar(|uis de Sade, dans une chaise de poste, autour de laquelle les amis de celui-ci venaient le féliciter de sa conquête et faire des vœux pour qu'il la conservât longtemps. »
191 LE MARQUIS DIS SADE tT LE SADISME
Celte version, que le l)il)liophile .I.tcob dit tenir d'un vieillard digne de foi, atténue singulièrement certains récils.
Les Mémoires secrets de Bachauniont, a la date du 25 juillet \11^, racontent une grave histoire d'inceste perpétré à la faveur de cantharides. Voici le document in-extenso : « On écrit de Marseille que M. le comte de Sade, qui fit tant de bruiten 1768 pour les folles horreurs auxquelles il s'était porté contre une fille, sous prétexte d'éprouver des topiques, vient de fournir dans cette ville un spectacle d'abord très plaisant mais effroyable par les suites. Il a donné un bal où il a invité beaucoup de monde et dans le dessert il avait glissé des pastilles au chocolat si excellentes que quantité de gens en ont dévoré. Elles étaient en abondance et personne n'en a manqué mais il y avait amalgamé des mouches cantharides. On connaît la vertu de ce médicament : elle s'est trouvée telle, que tous ceux qui en avaient mangé, brûlant d'une ardeur impudique, se sont livrés a tous les excès auxquels porte la fureur la plus amoureuse. Le bal a dégénéré en une de ces assemblées licencieuses si renommées parmi les Romains : les fenmies les plus sages n'ont pu résister à la rage utérine qui les travaillait. C'est ainsi que M. de Sade a joui de sa belle-sœur, avec laquelle il s'est enfui, pour se soustraire au sup. plice qu'il mérite. Plusieurs personnes sont mortes des excès auxquels elles se sont livrées dans leur priapisme effroyable et d'autres sont encore très incommodées, »
Dans sa 284°"" Xuit, sous le titre : Les Passe-temps du de S...
Restif de la Bretonne transporte à Paris la scène de Marseille, selon le bibliophile Jacob (celui de la bibliographie de Restif). Le récit a en effet des analogies, mais il n'est pas démontré que l'auteur de ikfo/isî'eurA^/cû/rt.v ait voulu décrire la scène de Marseille d'une façon précise. Il peut s'agir tout aussibien d'un scandale nouveau que d'un récit fantaisiste d'un événement ancien.
Les personnages d'après cette version sont des paysans et des paysannes se livrant à l'orgie chez de Sade à Paris, des voisins intrigues par le bruit délivrèrent les victimesdelacanlharide. Il fautajouler que Restif ne signale pas de mort consécutive à cette scène, fait qui a quelque importance étant donnée la haine de Restif pour de Sade.
En réalité il semble bien que la débauche de Marseille n'ait pas eu les terribles conséquences indiquées par Bachaumont.
De Sade fut bien condamné par le Parlement d'Aix le II septembre 1772 a mort par contumace ainsi que son valet de chambre, comme coupables tous deux du crime de sodomie et d'empoisonnement (bibliophile Jacob in-5(è//o^r. rfe Restif) UMUS six ans après.
LE MARQUIS DR SADE ET LE SADISME 1 i)5
30 juin 1778 rnrrèl fut cjisscol lecoiiiledo Sailepul racliotor sa lèlo |)ar une amende de 50 francs au prolit de l'œuvre des prisons (bibliopliile Jacol), Les Procès du marquis de Sade) et même selon la Biographie des (Jonte)>ij)orains fut condamné seulement à être admonesté j)ar le premier président. L'article consacré à de Sade dans cette publication (1838) est fait avec soin et paraît bien documenté. L'affaire de Marseille y est affirmée comme peu imj)ortante et la rigueur du premier arrêt aurait été due surtout au chancelier Maupeou cpii voulait donner une certaine réputation de sévérité h la magistrature (ju'il venait de réorganiser.
Séjour en Italie. — Le marquis de Sade, selon le bibliophile Jacob, mena en Italie une vie très édifiante, à l'inceste près. Mais M"" de Monticuil mourut a l'Age de vingt et un ans, et le marquis rentra en France.
Je n'ai trouvé aucun autre renseignement sur ces six ans de la vie du marquis.
Séjour a la prison de Vincexnes, — A sa rentrée, de Sade fut enfermé à Vincennes par lettre de cachet. Il demanda la revision de son procès, et obtint l'annulation (30 juin 1778). Mais il fut par lettre de cachet réintégré à Vincennes, après une évasion qui lui avait réussi grâce à sa femme pendant son transfert d'Aix à Vincennes (août 1778). Sa femme aurait déjà une première fois favorisé une évasion de de Sade de la forteresse de Miolans près de Ghambéry où il avait été conduit à sa rentrée en France.
Séjour a la Bastille (1781-1789). — En 1784 de Sade fut transféré de Vincennes à la Bastille. Trois jours avant le 14 juillet, de Sade ameutait le peuj)le autour de cette prison enallichantdes placards sur les créneaux des tours. La veille du 14 juillet il fut transféré à Gharenton et enfermé dans un cabanon. 1 en sortit le lendemain selon le bibliophile Jacob; selon la Biographie des contemporains, il fut délivré en mars 1790 par décret de l'Assemblée constituante libérant les prisonniers d'État.
De Sade en prison. — Ses premiers écrits. — A y regarder de près, le marquis de Sade avant le début de sa détention avait eu une vie de débauché mais ne différant pas de la vie d'un grand nombre déjeunes aristocrates, expression qui allait devenir fameuse.
G'était probablement la l'avis de sa femme qui, à deux reprises,
l'avait fait évader pendant sa captivité (Dictionnaire Larousse) et lui portait ses repas et l'encre qui servit à écrire Justine.
Une tendance à la cruauté, peut-être un peu plus accentuée que chez les autres, un grand mépris de la femme, un tempérament à besoins sexuels impérieux me paraissent constituer, à cette époque de sa vie, la personnalité du marquis de Sade.
Un tel homme, intelligent plus que ses compagnons de débauche, ne subira pas une détention arbitraire de treize ans de durée, ne vivra pas de trente-huit ans à cinquante-et-un ans privé de toute satisfaction génitale sans révolte contre la société et ses lois, sans subir un éréthisme sexuel violent. Pourquoi s'étonner si l'écrivain qui est né de cette double influence est l'auteur de Justine, ce mélange de négations enragées de toutes les lois humaines et morales et d'actes sexuels furieux.
Mirabeau, à la même époque, détenu aussi à Vincennes écrivait des livres aussi licencieux que ceux de de Sade {Érotika Biblion, Rideau levé, etc).
Il faut d'ailleurs ajouter que le marquis de Sade devint dès cette période réellement un littérateur, et un littérateur fécond, comme le montrera la bibliographie de ses œuvres, et que sa production littéraire n'a pas été seulement erotique mais, comme celle de Mirabeau très variée.
Pendant cette longue détention, le marquis de Sade a-t-il présenté des signes d'aliénation ou simplement de déséquilibre mental ? Il est difficile de répondre car, en dehors des livres eux-mêmes, on possède peu de documents. A propos de l'analyse de ces ouvrages la question sera réexaminée à nouveau.
YidiU^Xa Biographie des contemporains, sans donner la preuve du jugement, on dit que les facultés intellectuelles du marquis se ressentirent de l'exaltation sensuelle. « On en voit les traces dans un journal très détaillé qu'il a tenu pendant son séjour à la Bastille, journal qui ne renferme d'ailleurs que le compte de l'uniformité de la vie d'un prisonnier : il est tout rempli d'une espèce de calcul mystique qui paraissait avoir rapport avec l'heure de sa délivrance. »
Le caractère du prisonnier paraît avoir été assez difficile. La Revue rétrospective a publié une curieuse lettre, précisément de Mirabeau, codétenu du marquis à Vincennes, lettre que voici, à M. Boucher, premier commis de police :
« M. de Sade a mis hier en combustion le donjon et m'a fait l'honneur, en se nommant, sans la moindre provocation de ma part, comme vous crovez bien, de me dire les plusinfàmes horreurs;j'étais.
disait-il moins décemment, le favori de M. de Rougemont (le gouverneur du château) et c'était pour me donner la promenade qu'on la lui ôtait ; enfin, il m'a demandé mon nom afin d'avoir le plaisir de me couper les oreilles à sa liberté. La patience m'échappe et je lui dis: Mon nom est celui d'un homme d'honneur qui n'a jamais disséqué ni emprisonné de femmes, qui vous l'écrira sur le dos à coups de canne, si vous n'êtes roué auparavant, et qui n'a de crainte que d'être mis par vous en deuil sur la Grève (il y avait desliensde parenté entre de Sade et Mirabeau). Il s'est tù et n'ai)as osé ouvrir la bouche depuis. Si vous me grondez, vous me gronderez, mais, pardieu !il est aisé de patienter de loin et assez triste d'habiter la même mais'on qu'un tel monstre habile. »
De tels faits ne suffisent pas h démontrer les troubles intellectuels.
Quelques documents montrent le marquis sous un jour différent au point de vue sentimental. Dans une lettre écrite au gouverneur de Vincennes (je ne saurais toutefois dire si la lettre se rapporte comme celle que j'ai citée déjà à l'année 1763 ou au deuxième séjour à Vincennes), il demande à revoir sa femme. « Donnez-moi la douceur de me réconcilier avec une personne qui m'est si chère et que j'ai eu la faiblesse d'offenser si grièvement; je vous en supplie, Monsieur, ne me refusez pas de voir la personne la plus chère que j'aie au monde. Si elle avait l'honneur d'être connue devons, vous verriez que sa conversation, bien plus que tout, est capable de mettre dans le bon chemin un malheureux qui est au désespoir de s'en être écarté. »
D'autre part dans la vente du comte H. de M. faite par Charavay (avril 1854) a figuré une lettre à M. le marquis de Sade, mestre de camp de cavalery, écrite a l'encre sympathique, par une de ses maîtresses, le 18 septembre 1778 (2 pages in-i"). La lettre es. annotée par le marquis.
Au point de vue philosophique, de Sade était clairvoyant. Dans Aline et Valcourt, écrit un an avant la Révolution, il prophétise. « 0 France, tu t'éclaireras un jour, je l'espère; l'énergie de tes citoyens brisera bientôt le sceptre du despotisme et de la tyrannie ; et foulant à tes pieds les scélérats qui servent l'un et l'autre, tu sentiras qu'un peuple libre par sa nature et son génie ne doit être gouverné que par lui-même, (tome II) et plus loin (tome II, p. 448) » : « Une grande révolution se prépare dans la patrie (France) ; les crimes de vos souverains, leurs cruelles exactions, leurs débauches et leurs inepties ont lassé la France ; elle est excédée du despotisme ; elle est à la veille de briser ses fers. «
S'il est vrai que pendant sa captivité le marquis de Sade ait écrit
son jouriuil (le 1777 à 1790 en treize cahiers, dont onze seulement furent retrouvés, il est fort regrettable que ces manuscrits aient été brûlés (Miclmud, in Biographie universelle) par ordre. Car « tout ce que le marquis a dit, fait ou entendu, lu, écrit, senti ou pensé, pendant ces treize années, se trouve dans ce recueil, mais les choses les plus remarquables sont écrites en chiffres dont lui seul avait la clef ».
Le marquis de Sade en liberté, sa participatton a la RÉvoLUTroN. — Au sortir de la prison, le marquis de Sade, âgé de quarante-neuf ans, avait commencé à écrire et surtout conçu en prison le plan de livres nombreux. Jusqu'à sa nouvelle détention (1800), pendant une période de dix ans par conséquent, de Sade a produit de nombreux ouvrages : romans erotiques et philosophiques ; essais critiques, pièces de théâtre. On en trouvera la liste dans un chapitre ultérieur ainsi que l'indication du sujet traité. Je n'aborde, pour le moment, que la vie privée et la vie publique ou politique du marquis- Sur sa vie privée, les renseignements précis et authentiques manquent comme pour les périodes précédentes.
Dans une lettre (Vente du comte H. de M. faite i)ar M. Charavay, avril 1864) adressée au représentant Rabaut Saint-Étienne avec renvoi signé de ce dernier et une recommandation signée Ant. de Bernard- Saint-Afriques, Paris 8 ventôse, an III, il sollicite un emploi de bibliothécaire ou de conservateur de muséum parce qu'il se trouve hors d'état d'exister, ses propriétés littéraires ayant été perdues au siège de la Bastille, et son bien saccagé par les brigands de Marseille. «On ne doit pas douter, ajoute son protecteur, que les effets de sa reconnaissance ne raniment alors dans son cœur le foyer de toutes les vertus qui constituent le républicain. » L'état précaire de de Sade est affirmé im|)licitement encore dans une lettre reproduite plus loin, dans laquelle il prie d'envoyer rapidement le prix d'une comédie. Cependant en 1801 le rapportdu préfet de police le qualifie d'homme riche,
Restif de la Bretonne semble avoir, dans ses Niiits de Pans, visé assez fréquemment le marquis de Sade, qu'il détestait et jugeait exécrable bien que lui-même après Justifie eût publié, en l'attribuant à Linguet. une Aîiti- Justine d'un libertinage sans limites.
Les récits de Restif n'ont donc qu'une valeur très relative. C'est pour ce motif que je n'ai pas relevé tous ceux qui ont trait à la vie de de Sade avant sa captivité à Vincennes. Pendant la Terreur Restif, redoutant « le monstre », le désigne sous le nom de M. Bénavent. A la date du 3 juin 1794, Restif fait un récit de trois sœurs,, marchandes
de brosses, qui riiienl envoyées parleur père, qui était un libertin, porter des brosses chez un M. Bénavent aux arcades du Palais-Royal, près le passage l'enthièvre, n" 16. «J'arrivai chez le citoyen Bénavent à 9 heures du matin, raconte la première sœur. Il était encore au lit. « Ha, ha ! c'est vous, Placidie ? — Vous savez déjà mon nom ? — Oh! que oui, ma petite, et mieux que cela, que vous chantez comme une serine , Passez là, .. » Il me fit avancer sur un petit carré ! Aussitôt une poulie me tira : je voulus sortir, mais je me vis environnée de fils de fer, qui formèrent une cage, et je fus enlevée du plancher sur la poulie. Il entra une jeune fille qui me joua un air, sur une serinette et le Monsieur me dit (ju'elle jouerait jusqu'à ce que je le susse. « Oh ! je le sais, lui criai-je, citoyen I » et je le chantai, recommençai au moins dix fois, pendant que... Puis on me descendit, on me paya, je m'en allai. »
La seconde sœur envoyée aussi par son père: « Je fusencagée tout comme ma sœur, ])endant que. . .
« Mais quand je fus descendue il y eut une i)etite diflférence. Comme je passais sur un autre carré pour aller recevoir mon payement quatre crochets s'attachèrent à mes jupes et je fus enlevée du plancher. L'homme prit une machine qu'il appelait un télescope. . . Après cela je fus redescendue doucement ; on me paya et je m'en allai. »
(( Pour moi, dit la troisième sœur, après que tout ce qu'elles vous ont conté là me fut arrivé, que j'eus été encagée, que j'eus chanté, que j'eus été mise au croc, l'homme me fit entrer dans un cabinet tout en glaces, où je fus mise au bain. Au bout d'une demi-heure on retira la cuve et je me trouvai lii, seule et nue, pendant un autre quart d'heure. »
Dans le rapport du préfet de police qui arrêta le marijuis de Sade toutes ces machines ne sont pas mentionnées alors que cependant ou lui reproche son cabinet « tapissé de grands tableaux représentant les principales obscénités du roman de Justifie ».
D'autre part, selon le bibliophile Jacob, au sortir de prison, de Sade avait choisi une maîtresse en titre qui faisait les honneurs de sa maison car sa femme s'était retirée dans un couvent, à sa sortie de prison, et avait obtenu du Cliàtelet une séparation.
Il demeurait rue Pot-de-Fer, près de Saint-Sulpice, où il donnait des dîners et d'excellents soupers aux hommes politi(iues.
Donc, si l'on peut croire facilement avec le bibliophile Jacob que de Sade avait repris et mené une vie de débauche, aucun fait précis n'a été relevé pendant celte période révolutionnaire d'actes sanguinaires, ceux racontés par l'ingénieux Restif ne pouvant passer pour
tels contre le inar(|nis qui s'occupait «l'ail leurs aussi activement de théâtre que de politique.
[Jne lettre de la collection de M. de la Porte nous le montre, en l'an VI, jouant lui-même ses pièces.
Voici cette lettre d'après V Isographie des hommes célèbres ou Collection de fac-similé (1823-1843, 4 vol.).
Vive Dieu ! Voilà au moins une lettre qui me plaît et je vous en remercie. C'est tout ce que je demandais. J'accepte l'arrangement proposé par M. Vaillant. C'est celui dont il m'avait parlé et qui a fait la matière de ma lettre d'hier. Voilà mon poème, et j'attends l'argent le plus tôt possible.
Voici maintenant ce qui concerne la comédie. Je vous envoie franc de port deux exemplaires d'une comédie que je viens de faire représenter à Versailles et qui, j'o>e le dire, a eu le plus grand succès; je remplissais moimême dedans le rôle de Fabrice. I.'un de ces exemplaires est pour vous ; je vais vous dire l'usage que je vous prie de faire de l'autre.
Je vous prie de le présenter au chef de votre meilleure troupe, et de lui dire que vous êtes chargé, de la part de l'auteur, de lui proposer la représentation de l'ouvrage. Vous lui direz que s'ils veulent je remphrai le même rôle que j'ai joué à Versailles (celui de Fabrice) mais que de toute façon je m'engage à aller moi-même le leur faire répéter.
J'ai l'honneur de vous remercier et de vous saluer de tout mon cœur.
10 pluviôse an VI, Versailles.
Dès sa sortie de prison en 1790, de Sade écrivait une série de lettres à la Comédie-Française pour faire recevoir des pièces de théâtre en certain nombre.
Ces lettres ont été communiquées à M. Octave Uzanne (Notice pour Idée sur les romans , 1878) par MM. F. Goppée et G. Monval ; elles sont aux archives du Théâtre-Français.
A mon avis, elles ne diffèrent en rien de celles que la plupart des auteurs ont écrit ou auraient pu écrire au sujet de la réception de leurs pièces. Les quatre lettres que M. Octave Uzanne a publiées ne justifient en rien son opinion. « Ces lettres offrent un intérêt d'autant plus vif qu'elles présentent le manjuis de Sade comme un des nombreux auteurs dramatiques monomane>. Nous avons pris copie des plus originales ; les autres ne témoignent que d'une obséquiosité et d'une platitude étonnantes. »
Voici quelques fragments de ces lettres, en notant que dans la transcription de M. Uzanne une erreur de date au moins a dû se glisser. La première lettre fait allusion a une pièce reçue « depuis
longtemps » ; en note M. Uzanne indique comme telle le Misanthrope par amour, septembre 1790 et la lettre de de Sade serait datée du 2 mai 1790.
Lettre du 2 mai 1790.
Messieurs,
Permettez que j'aie l'honneur de vous rappeler sans cesse les sentiments d'estime et d'attachement qui depuis des années me lient à votre théâtre. J'en ai fait profession dans tous les temps, j'ose dire môme (et les preuves existent) que pour avoir pris votre parti avec trop de chaleur lors de vos derniers troubles, vos ennemis m'ont écrasé dans des papiers publics, sans que jamais rien m'ait découragé, la récompense de mon attachement a été votre refus du dernier ouvrage que je vous ai lu et qui, j'ose le dire, n'était pas fait pour être traité aussi sévèrement.
Quelque chagrin que m'ait Tait éprouver ce refus formel, rigoureux et général, je ne vous en consacre pas moins à l'avenir ce qui reste dans mon portefeuille et ce qui le remplira de nouveau.
Vous avez depuis longtemps une pièce à moi unanimement reçue par vous ; dès que j'accepte tous les arrangements nouveaux qu'il vous a plu de faire avec les auteurs, je vous demande avec instance, Messieurs, de la faire passer le plus tôt possible...
L'autre faveur implorée par moi. Messieurs, parce que vous me l'avez promise en dédommagement de la mauvaise réception que vous fîtes à ma dernière comédie, consiste à vous prier de vouloir bien entendre le plus tôt possible la lecture de trois ou quatre ouvrages tout prêts à vous être présentés et que je voudrais ne pas donner ailleurs...
Lettre datée du 16 mars 1793.
Si la Comédie-Française, Messieurs, n'agrée point l'oflre que je lui ai faite d'une petite pièce en un acte et que j'ai eu l'honneur de vous envoyer dernièrement, je vous prie de me la renvoyer; je n'imaginais pas qu'il fallût être soumis aux mêmes délais pour ce que l'on donne que pour ce que l'on vend.
En un mot, Messieurs, je vous prie de m'instruire du sort de celte négociation et de me croire avec tous les sentiments possibles.
Votre concitoyen,
Sade.
La première édition de /us/'tne (1791) diffère sensiblement des éditions ultérieures qui ont été surchargées de détails obscènes et
sanguinaires et il faut noter l'influence probable du milieu sur ces aggravations, ce njilieu qui était la société libertine du Directoire.
Même ii cette époque le marquis de Sade, qui n'a jamais publiquement avoué ses ouvrages licencieux, les reniait. A plusieurs reprises il a vivement protesté contre ceux qui à juste titre lui attribuaient Justine.
Dans un petit opuscule, l'Auteur des Crimes de Vainour à Villeierque, folliculaire, il dit :
Cependant, sans l'avoir lu fje viens de le prouver), Villeterque débute par traiter mon ouvrage de détestable et par assurer charitablement que cet ouvrage détestable vient d'un homme soupçonné d'en avoir fait un plus horrible encore.
Ici, je somme Villeterque de deux choses..., ensuite je le somme de prouver que je suis l'auteur de ce livre plus horrible encore. Il n'y a qu'un calomniateur qui jette ainsi, sans preuve aucune, des soupçons sur la probité d'un individu...
Quoi qu'il en soit, j'ai dit et affirmé que je n'avais point fait de livres immoraux et que je n'en ferais jamais ; je le répète encore ici et non pas au folliculaire Villeterque, j'aurais l'air d'être jaloux de son opinion, mais au public dont je respecte le jugement autant que je méprise celui de Villeterque.
En note, de Sade ajoute:
C'est ce même mépris qui me fit garder le silence sur l'imbécile rapsodie diiïamatoire d'un nommé Despaze qui prétendait aussi que j'étais l'auteur de ce livre infâme que pour l'intérêt même des mœurs on ne doit jamais nommer. Sachant que ce polisson n'était qu'un chevalier d'industrie vomi par la Garonne pour venir stupidement dénigrer à Paris des arts dont il n'avait pas la moindre idée, des ouvrages qu'il n'avait jamais lus et d'honnêtes gens qui auraient dû se réunir pour le faire mourir sous le bftton, parfaitement instruit que cet homme obscur, ce bélître n'avait durement forgé quelques détestables vers que dans celte perfide intention des eflets de laquelle le mendiant attendait un morceau de pain, je m'étais décidé à le laisser honteusement languir dans l'humiliation et l'opprobre où le plongeait incessamment son barbouillage, craignant de souiller mes idées en les laissant errer même une minute sur un être aussi dégoûtant. Mais, comme ces Messieurs ont imité les ânes qui braient tous à la fois quand ils ont faim, il a bien fallu, pour les faire taire, frapper sur tous indistinctement.
Voilà ce qui me contraint à les tirer un instant par les oreilles du bourbier où ils se pourrissaient, pour que le public les reconnaisse au sceau d'ignominie dont se couvre leur front; ce service rendu à l'humanité, je les replonge d'un coup de pied l'un et l'autre au fond de l'égout infect où leur bassesse et leur avilissement les feront croupir.
A vrai dire ces protestations enflammées datent de l'an IX et la lettre de Villeterque visée par de Sade (d'après l'indication de de Sade lui-même) étant du 30 vendémiaire an IX, de Sade était déjà emprisonné (io ventôse) d'après le rapport du préfet de police, et elles sont, de ce fait, suspectes. Cette date d'arrestation ne correspond d'ailleurs pas avec celle donnée par tous les auteurs, qui est 1801.
Mais dans son Idée sur les romans qui sert de préface aux Crimes de Vamour (an VIH), les mêmes protestations vertueuses se retrouvent • « Je dois enfin répondre au reproche que l'on me fit quand T^svwl Aline et Valcourt.^le?, pinceaux, dit-on, sont trop forts, je prête au vice des traits trop odieux ; en veut-on savoir la raison ? Je ne veux pas faire aimer le vice, je n'ai pas, comme Gréhillon et comme Dorât, le dangereux projet de faire adorer aux femmes les personnages qui les trompent... » et plus loin : « Qu'on ne m'attribue donc plus. d'a[)rès ces systèmes, le roman de... ; jamais je n'ai fait de tels ouvrages, et je n'en ferai sûrement jamais; il n'y a que des imbéciles ou des méchants qui, malgré l'authenticité de mes dénégations, puissent me soupçonner ou m'accuser encore d'en être l'auteur et le plus souverain mépris sera désormais la seule arme avec laquelle je combattrai leurs calomnies. »
Dans une lettre (vente de M. Font... 1861) il écrit : « Il circule dans Paris un ouvrage informe ayant pour titre Justifie ou les Malheurs de la vertu. Plus de deux ans auparavant j'avais fait paraître un roman de moi Aline et Valcourt ou le Ro7nan philosophique. Malheureusement pour moi il a plu à l'exécrable auteur de Justine de me voler une situatit)n, mais qu'il a obscénisée, luxuriosée de la plus dégoûtante manière... »
Ces protestations contre toute vérité étaient familières aux écrivains du xvni* siècle, à Voltaire comme i\ Mirabeau. Je ne crois pas qu'on puisse sérieusement en faire un grief contre le caractère de de Sade.
Ce qu'il faut y voir surtout, à mon avis, c'est que le marquis de Sade n'a pas été le fanfaron du vice, comme on l'a souvent écrit. Je ne veux pas dire qu'il ait renié dans les conversations \)r\\Ge?> Justine ou Juliette el il semble prouvé qu'il ail adressé à chacun des cinq directeurs un exemplaire de luxe de sa nouvelle édition de Justine et Juliette en dix volumes de 1797 (d'après des notes de Vlntermédiaire des Chercheurs et des Curieux, on a retrouvé les pérégrinations de quelques-uns de ces volumes). De ce fait, du fait aussi de l'état d'esprit de la société sous le Directoire, société qui laissait éditer tous les livres pornographiques les dénégations de de Sade
témoignent plus certainement contre l'opinion qui le représente comme un perverti sexuel affichant ses débauches, se vantant de ses livres.
J'ai donné des extraits un peu étendus des protestations de de Sade en raison du curieux mélange de style qu'elles dénotent, style de grand seigneur qui menace de bâtonner, style de club révolutionnaire avec toutes ses redondances.
La violence des termes ne dépasse pas le ton des polémiques de l'époque et il ne serait pas exact d'en inférer des conséquences psychologiques, de conclure à un état d'exaltation morbide de l'auteur.
En somme pendant la période révolutionnaire, le marquis de Sade dans sa vie privée a été probablement un débauché, le fait n'est cependant pas prouvé.
Le théâtre l'a attiré vivement et il en a été un des fournisseurs les plus féconds.
Quelques documents concordants que j'ai cités, auxquels il faut ajouter que le fils du mar(|uis, à son rrtour de l'émigration, a fait de la gravure, peuvent faire admettre que de Sade avait été réellement ruiné par la Révolution et cherchait dans ses écrits une source de revenus.
Si sa conduite privée avait été réellement scandaleuse, il aurait difficilement pu, avec ses antécédents, son nom et un fils émigré, jouer un rôle politique ; grâce à ce rôle il put sauver de l'échafaud son beau-père et sa belle-mère. Il y a loin de ce trait à la cruauté.
Or, la vie politique du marquis de Sade a été assez active quoiqu'elle n'ait pas franchi les portes du club.
Dès sa détention, il pi'évoyait la Révolution et quelques jours avant le 14 juillet 1789, il ameutait par des propos révolutionnaires la populace autour de la Rastille. Pour ce fait, il fut enfermé à Charenton. Si l'on en juge par sa conduite à sa libération, sa folie n'a guère dû être qu'un grand désir de liberté et un commencement de révolte. Il a d'ailleurs été délivré, avec les autres prisonniers d'État, par un décret et non par un exeat du médecin d'asile.
On a mauvaise grâce à reprocher à un des vieux prisonniers de la Bastille de s'être donné tout entier à la Révolution, quoique marquis, d'autant plus que la réflexion pendant sa réclusion l'avait conduit à formuler les principes de la société nouvelle, dès avant 1789.
Une lettre de de Sade, datée du 14 juin 1793 (vente faite par Gharras 1839), est écrite en qualité de secrétaire de la commission de la Section des Piques réunie à l'évèché.
Au bas d'un portrait de Marat, il écrivit et signa quatre vers :
Du vrai républicain unique et chère idole, De ta perte, Marat, ton image console ; Qui chérit un grand homme adopte ses vertus, Les cendres de Scevoleont fait naître Brutus.
qui témoignent de son admiration ; cette admiration paraît avoir été vive.
Le document suivant, d'ailleurs remarquable à d'autres titres, en est une preuve ainsi que du rôle actif de de Sade dans le club. Ce document, bien composé, traduit sans doute les sentiments d'une collectivité d'une époque, plutôt que les sentiments intimes d'un individu. 11 mérite cependant d'être transcrit en entier, au j)oint de vue delà psychologie de de Sade.
Section des Piques