‹ Vacher l'éventreur et les crimes sadiquesChapitre 35 sur 40 · ÉTAT D'AMI£ DE VACHER · texte numérisé non relu

ÉTAT D'AMI£ DE VACHER

« Voyez-vous, M. le docteur, me disait un jour Vacher à la prison Saint-Paul, en prenant l'air de bravache qui lui était habituel, le plus difficile de votre mission est de connaître mon état d'àme ! » Invité à définir ou à préciser ce qu'il entendait par ces mots, il indiqua l'obligation que j'avais d'expliquer par les effets de la race ou les conséquences du médicament absorbé les crimes divers ({u'il avait commis.

Devant les objections qui lui étaient faites, les contradictions qu'il était facile de montrer, il se fâchait ou refusait de répondre. Nous avons rarement vu inculpé à la fois plus hautain et plus soupçonneux, aussi prudent en paroles et en même temps si ridiculement simulateur dans ses actes. Il affectait, selon la qualité des personnes» des allures de familiarité déplacée ou un ton arrogant d'autorité. Au fond, il était méfiant et surtout réservé. Il jouait un rôle, et pendant des mois il ne s'est pas écarté de la ligne de conduite qu'il s'était tracée. Son unique objectif a été de se faire enfermer dans un asile d'aliénés : il n'avait pas oublié qu'il était facile d'en sortir.

Dans le rapport des experts on trouve longuement exposésel précisés les motifs qui ont déterminé leur appréciation collective. Je désire cependant aujouid'hui, a[)res y avoir encore réfléchi, insister sur certains points, mettre en lumière quelques côtés restés dans l'ombre, donner une opinion personnelle sur l'état de responsabilité de Vacher.

Nous avons publié de nombreux documents du dossier montrant jusqu'à l'évidence un certain nombrede crimes, non avoués par Vacher mais certainement commis par lui. Quelques-uns de ces assassinais ont eu le vol i)our mobile, d'autres ont été accomplis avec d'autres chemineaux. Vacher n'a opéré seul que pour la satisfaction de son instinct sexuel.

Vacher était connu d'un certain nombre de vagabonds. Il faisait allusion à ses différents compagnons, lors de son arrestation a Gempis et pendant quekpies-uns de ses transferts.

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L'iiislriiclioii a tnonlro qu'il a eu pour compagnon un jeune homme blond dont la présense a été constatée sur les lieux de certains crimes qui sont restés impunis.

M. Fourquet nous raconta dans un de nos voyages h Belley qu'une lettre qu'il avait d'abord refusée lui fut plus tard retournée après être tombée au rebut. Celte lettre, adressée de Toulon, au moment où on se préoccupait de l'emplacement du puits de la Demi-Lune où avait été jeté Glaudius Beaupied, indicpiait très exactement les lieux où se trouvait le puits. L'auteur de la lettre ajoutait: « Si j'étais près de vous je pourrais vous en dire long sur cet homme aux guêtres et au bonnet à poil. » Pas de doute, il s'agissait bien de Vacher. Nous espérons que tôt ou tard ce cbemineau racontera ce qu'il sait et en dira long.

Nous n'avons pas eu besoin de ce récit pour savoir que Vacher était un voleur et un assassin.

lia avoué douze crimes commis du 1"' avril 1894 au 4 août 1897, mais il s'est bien gardé de parler des quinze ou seize autres que nous lui attribuons avec M. Fourquet. Nous ne croyons pas exagérer en disant que Vacher a commis, au moins vingt-sept ou vingt-huit crimes" tels qu'assassinats, vols, attentats, etc.

Mais pourquoi Vachern'a-l-il jamais fait des aveux sur lesquinzeou seize autres crimes: quand on l'a interrogé sur ce point, il s'est renfermé dans le mutisme. Un matin à la prison Saint-Paul, je lui ai parlé de TafTaire de Varacieux, de l'assassinat de la petite Olympe Buisson* Vacher écoutait, la tête inclinée, les mains derrière le dos. Tout à coup, j'ai cru qu'il allait répondre. Il m'a étrangement fixé, a haussé les épaules et s'est promené dans la cellule. Puis, vivement : « Sachez que je suis aussi fin que vous. Je ne dis que ce que je veux dire. Je n'ai que trop parlé. Consultez mes interrogatoires devant le juge. C'est fini, je n'ajouterai plus rien. »

Il est plus que probable pour tous ceux qui ont étudié le dossier, que Vacher a commis plusieurs assassinats avant son entrée au régiment. Que l'on relise les résultats de l'enquête à propos des crimes de Joux, de ChamUérac, et surtout celui de la petite Olympe Buisson (p.M6à 120), le 29 septembre 1890. Ce dernier porte vraiment la marque sadique et la signature de Vacher. Nous sommes convaincu qu'il en est bien l'auteur.

Mais dans le triage qu'il a fait pour ses aveux. Vacher n'a pas voulu faire figurer les crimes antérieurs à son entrée au service militaire (assassinats, pédérastie). Il n'est plus possible alors de faire jouer un rôle aussi important au projectile, à l'aliénation constatée, au séjour dans lieux asiles.

EÏAÏ u'aME Dli VACHKK ' 285

Vacher, en effet, a un système. Sa folie a une cause, c'est une morsure par le chien enrage.

Il va donc s'accuser lui-même. 11 reconnaîtra de véritables accès de rage qui le font se précipiter sur les enfants, qui l'obligent à mordre et à mutiler ses victimes.

Ce système, il l'adopte tout à coup, à la prison de Belley, après une courte visite du médecin de la prison, lui annonçant f|u'il va le déclarer irresponsable. Dès lors, il écrit sa lettre d'aveux et du jour au lendemain, il devient un nouveau personnage.

En effet, à Cempis, quand il est arrêté par PlanliiM-, Vacher est vraiment cynique. Le juge d'instruction de Tournon ne relève pas les signes de cette folie que plus tard il étalera complaisammenf. Arrivé h Belley, et confronté avec différents témoins, il nie avec énergie et répond convenablement à toutes questions. Mais bientôt, poussé par l'évidence des faits, reconnu sans hésitation par différents témoins, il est obligé tl'avouer qu'il est l'auteur du crime de Benonces, une des plusabominables scènes de cannibalisme. Certain, en même temps, de la déclaration rpie doit faire sur son état mental d'aliéné le médecin de la prison, il entre dans de minutieux détails sur les autres crimes qu'on lui reproche.

Et comme il lui paraît nécessaire de donner ;i ces faits une certaine similitude, il choisit dans sa collection tous les assassinats qui présentent quelque ressemblance surtout lorsque certains détails caractéristiques indiqués négligemment par le magistrat instructeur montrent que les preuves sont là évidentes et qu'il ne servirait à rien de nier.

Pour bien montrer qu'il obéit à des accès de rage, il dit qu'il attaciue tout à coup ses victimes, les mord et les mutile. Comme on lui fait remarquer que ce sont le plus souvent des enfants, fillettes ou garçons, il cite le cas de la veuve Morand, de Saint-Ours, à laquelle il donne plus de soixante-dix ans et qui en réalité n'était âgée que de cinquante-huit ans.

Il tue ses victimes pour les violer, les mutiler. Aussi, il s'indigne quand on lui démontre qu'il a volé à l'une ses pendants d'oreille, à l'autre ses souliers.

A aucun prix il ne veut passer pour voleur. Il sent très bien que si des vols sont démontrés, la théorie des accès de rage sera moins soulenable. 11 cite donc tous ces assassinats de pauvres petits bergers ou bergères, auxquels en effet il ne pouvait voler grand'chose, mais refuse de s'expliquer sur les crimes pour lesquels le vol a été le mobile véritable de l'assassinat. Ses demi-aveux dans 'l'affaire de

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LiUMUiie (voir page 124) ne sont-ils pas caracténsti([ues : il est en eflet d('>iio/itré que Vacher a tue le nommé Gautrain pour lui voler une somme de deux cents francs.

Ce système de Vacher ne manque pas d'une certaine habileté : il a sufTi d'ailleurs jjour entraîner la conviction de plusieurs médecins qui, au récit des journaux ou h la lecture de quelques pièces du procès, se sont fait une conviction, et n'ont pas hésité à proclamer bruyamment la folie de Vacher.

Les experts officiels, mieux renseignés, ont émis l'avis que sa responsabilité était à peine atténuée.

Ils ont voulu dire qu'il ne fallait pas oublier que Vacher avait été plusieurs fois déclaré fou par des médecins aliénistes, qu'il avait passé par deux asiles et que des certificats ou des rapports versés au dossier permettaient de croire que cet homme avait donné pendant son séjour au régiment ou après l'événement de Baume-les-Dames, des signes de folie.

Et cependant, Vacher a-t-il jamais été aliéné?

La lecture du dossier ne nous avait pas absolument convaincu, les dépositions à la Cour d'assises des camarades, des sous-officiers ou des officiers de son régiment nous ont encore rendu plus sceptique. C'est vrai, il a été brutal et dur pour les hommes qu'il avait sous ses ordres; plusieurs fois et dans deux circonstances très nettes il a eu des accès de fureur, mais c'était alors de l'ivresse, après l'absorjition d'une certaine quantité d'alcool. Comment expliquer, d'ailleurs, qu'il ait pu arriver au grade de sergent, s'il avait donné h tous des preuves si évidentes de folie?

Apres un accès d'alcoolisme aigu pendant lequel il s'est montré violent et dangereux, on l'envoie d'urgence à l'hôpital afin de lui faire accorder un congé de convalescence qui permettra d'attendre le moment de la libération de la classe dont il fait partie. On ne tenait plus à le garder au corps ; mais rien n'indique d'une façon précise qu'il fut alors considéré comme un aliéné. C'est pendant ce congé que Si produit l'événement de Baume-les-Dames. Aussitôt l'ordre est donné au médecin-major du régiment de dresser un rapport de l'état mental du sous-officier Vacher afin de le présenter a la Commission de réforme.

On n'a pas oublié que Vacher obtint un congé de réforme n° 2 et un certificat de bonne conduite.

Dès lors Vacher ne fait plus partie de l'armée et, s'il a a ré[)ondre de la tentative de meurtre sur la personne de Louise B..., ce sera devant les tribunaux civils.

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Les médecins de l'asile de Dole le déclarent irresponsable. Aussi, quand après un de ses crimes, Vacher revenu à Besançon rencontre le témoin Lyonnol, il lui dit : «Je ne suis pas fou, mais je suis ol)ligé de faire le fou, sans cela on me ferait passer à la Cour d'assises. »

Plus tard, a la prison Sainl-Paul, il déclare ii un codétenu mis auprès de lui en (pialité de mouton, et (|ui avait su gagner sa cotjfiance • « J'ai fait le fou a l)(jle et j"ai réussi a tromper les médecins. Il y a les certificats (jui attestent que j'ai été fou, il faudra bien que les médecins de Lyon eu tiennent compte. Maintenant, jecontinuo à jouer le fou : ils seront bien forcés de reconnaître que je l'élais depuis la sortie de Saint-Robert jusqu'au moment de mon arrestation. »

QuQ l'on veuille bien se rappeler les incidents de son transport de D()le à Saint-Robert : son calme subit dès qu'on lui enlève les liens (iu"il avait fallu lui mettre à cause de ses excentricités. Il dit (|u'il sera tranquille et il tient parole.

A Saint-Robert, dès son arrivée, on le met en observation, et si ce n'étaient les documents qui l'accompagnent, on ne saurait pas si on a atfaire à un fou. Les lettres que Vacher adresse à M. le docteur Dufour n'indiquent-elles pas un esprit calme et sain?

Il me send)le que l'on ne relève pas de {)reuves bien manifestes de folie dans tous ces annamnesticiues. Los faits et circonstances relevés ilaiis sa vie errante, les conditions dans lesquelles il accomplit les crimes avoués et surtout ceux qu'il n'avoue pas, pour la plupart des assassinats suivis de vol et avec l'aide de con)plices, apportent de nouvelles preuves de ce même état d'esprit.

Vacher a pu longtemps être insaisissable : d'abord par sa manière d'opérer, grâce à ses marches ou à ses contre-marches extraordinaires, au choix toujours judicieux des lieux du crime. Il savait en effet comme tous les criminels vagabonds que la vie à l'aventure dépiste les recherches, fait naître les occasions favorables sur les chemins peu fréquentés ou dans les campagnes désertes.

De plus, avec les précautions qu'il prenait vis-h-vis du corps des victimes, il évitait la découverte immédiate du crime et se donnait ainsi le temps de fuir.

Enfin — et c'est là le point important — Vacher avait toujours assez d'argent pour ne pas être arrêté comme vagabond. Son gousset, assez bien garni, avait plus d'effet sur les gendarmes que la possession du livret militaire.

Il résulte de tout ce cjne nous venons de dire que les présonq»tions sont que Vacher n'a jamais éléfou. Il a trompé les premiers médeciris comme il voulait nous tromper. S'il est pour nous absolument

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cerlah) qu'il était sain d'esprit quand il est sorti de l'asile de Saint-Robert, il nous paraît fort probable qu'il en était de même pendant son séjour ;i Dôle.

Il est aussi impossible de prouver la folie de Vacher que de mettre une étiquette, de donner un nom à la prétendue maladie dont il avait été atteint.

Est-ce un fou moral, un épileptique, un impulsif quelconque? Notre rapport répond h ces questions et montre qu'il n'en est rien.

Certes, c'est un anormal au point de vue des satisfactions de l'instinct sexuel.

Vacher avait spontanément mis en pratique la théorie de de Sade.

« Il ne s'agit pas de savoir si nos procédés plairont ou déplairont à l'objet qui nous sert, il s'agit seulement d'ébranler la masse de nos nerfs par le choc le plus violent possible ; or il n'est pas douteux que la douleur aflTectant bien plus que le plaisir, les chocs résultant sur nous de cette sensation produite sur les autres seront d'une vibration plus vigoureuse. »

L'auteur de ces lignes, Mirabeau et d'autres, écrivaient à la Bastille ou à Vincennes leurs ouvrages erotiques. C'est un résultat de cet état d'àme, assez fréquent chez les prisonniers, que nous appelons lonanisme cérébral, et qui est probablement a la rumination erotique des continents » de Binet.

Vacher, lui, est toujours en rut de chair fraîche ; il lui faut même réventration et les mutilations pour apaiser cette faim. Dans la satisfaction de cet appétit, l'homme est dur, la femme cruelle. Le sadique a quelque chose du dévergondage cérébral de la femme.

Mais les anormaux de cet ordre ne sont pas toujours des aliénés. Les manifestations bizarres et étranges du plaisir sexuel sont aussi variées que celles qui sont employées pour apaiser la faim ou la soif. Cela n'implique nullement la folie.

Nous avons tenu à publier une longue suite de crimes sadiques, quelques-uns aussi épouvantables que ceux de Vacher et dont les auteurs ont souvent été reconnus responsables et atteints par les lois.

Il est surtout remarquable de voir que quelques-uns des auteurs qui se sont occupés de Vacher et de son degré de responsabilité ont émis l'idée que celle-ci était diminuée à cause du grand nombre de crimes commis, La répétition du forfait prouvant, à n'en pas douter, l'indifférence du meurtrier.

Dans un livre des plus remarquables, VAme du Criminel, notre distingué confrère. M, le D' Maxime de Fleury, s'exprime ainsi :

l^TAT I)"aME DI; \ ACIIEK 280

« Vacher, le lueur de bergers, impulsif conscient, est verit;ii)lenienl une sorte do fou, encore que, pour les choses hjibituelles de la vie. il raisonne sans trop de divagation. L'evcès mcnie de ses forfaits doit le sauver de la main du bourreau; s'il n'avait ii sa charge (pi'un assassinat, on le condamnerait a niorl sans même lui faii-o subir d'examen médico-légal; mais il ;i tant de fois assouvi sa manie elFroyable, et cela sans motif jjlausible, pour rien, pour le plaisir, qu'il faut le traiter comme une brute a la conscience confuse. Nous dirons donc (pi'il n'est qu'a demi responsable, (pi'il doit bénéficier des circonstances atténuantes, mais (\uc, p.our la sécurité publique, il ne devra plus jamais être mis en libei'té. Il sera condamni' aux Ira- \aux forcés ii perpétuité. »

Notre ami i'^nrico Feri'i (I) dit (pion a guillotiné « ce Vacher l'éventreur, qui était bien rridei)i//ient un aliéné, comme cela résulte pour tout observateur impartial et habile, d'après l'expertise ellemême publiée dans les Arc/iices d'aiithropoloffie rruninclie ». Plus loin, Ferri déclare que h'S experts ont mampié de courage scienlifique. « Vacher, disent-ils, a simulé la folie. Or, il est notoire (|ue la simulation de la foiieest toujours un symptôme psychoi)alhologi(pie. »

.Nous croyons que bon nombre de médecins ou de cliniciens ne pai-tageront pas toutes les opinions scientifiques du distingué professeur de droit criminel.

Il n'y aurait, ii notre sens, que deux manières de démontrer la folie ou l'aliénation mentale de Vacher.

11 faudrait prouvei" ou bien (|uil a tué sous riniluence d'idées délirantes, ou l)ien, (|u';i chaque crime ([uelconque il a été poussé par une impulsion irrésistible.

()\\ a dit (pi'il avait été atteint temporairement de délire mélaiicolicpie avec idées de persécution et de suicide. >rais il est sorti guéri de l'asile de Saint-Uobert, et Vacher, pas plus que les médecins qui ont entrepris de démontrer sa folie, n'a avancé que les crimes avoués ont été commis sous l'influence d'idées de persécution, d'idées mystiques, etc.

Vacher dit, toujours ;i propos des crimes avoués, que se trouvant tout à coup en présence d'un berger ou d'une bergère, il est pris d'un accès de rage. Les médecins, acceptant l'interprétation de Vacher, disent (jue cet honmie est un dégénéré im[)ulsif.

Nous répondrons que Vacher ne présente aucun signe de dégénérescence. Il n'y a rien « d'irrésistible, d'impulsif » dans sa façon de

(1) La Sruola positiva, numéro de .Janvier 18it'.t.

lu

290 ETAl d'aME de VACHtK

choisir les vicliines, de préparer le crime, de rexéculer, de fuir après avoir fait disparaître les traces du crime.

Si nous admettions même que la vue de la chair jeune et fraîche était une tentation irrésistible pour ce sadique, s'ensuit-il qu'il devait être considéré comme irresponsable ?

Vacher, personne ne le niera et lui-même en était convaincu plus que personne, avait une certaine intelligence. Il avait donc conscience d'être un danger permanent pour autrui et spécialement pour les petits garçons et les petites filles.

Personne n'oserait soutenir qu'il pouvait promener a travers toute la France ses goûts sanguinaires et cela sans responsabilité aucune. Un homme voyage avec des cartouches de dynamite. Une explosion a lieu pour une raison quelconque, accidentellement même. Sans doute, la responsabilité de ce voyageur peut être atténuée s'il ignorait qu'il transportait un explosif, la facilité avec laquelle la dynamite peut faire explosion, les dangers que l'on fait ainsi courir aux autres, etc., etc. Mais après le premier accident, cet homme voyage encore et est la cause de nouvelles explosions et de morts accidentelles. Ne sévirait-t-on pas alors contre lui, et d'autant plus sévèrement, qu'il avait pour ainsi dire reçu un premier avertissement. De même Vùiipulsif vrai {ce n'est pas Vacher dont nous parlons) commet un premier crime. On peut soutenir, que dans une certaine mesure il est excusable. En effet, affirmera-l-on, il s'ignorait, il ne savait jias qu'il eût à prendre des précautions contre lui-même, il a été le premier surpris, etc., etc.

Voilà le premier crime excusé, mais le second l'est-il ? Que penser alors de l'effroyable série des crimes avoués, et surtout de ceux qui ont été commis avec des complices et qui ont eu le vol j)our mobile ! Les experts ont été longs à se former une opinion. Je n'hésite pas à formuler la mienne d'une façon définitive : Vacher a simulé la folie, il était responsable de ses actes.

Disons en outre, bien que la remarque n'ait pas une 1res grande importance, que ceux qui l'ont vu de près, et longtemps, comme les gardiens ou le personnel de la prison à Lyon, à Belley ou à Bourg, les hommes mis avec lui en cellule, ont tous été unanimes a dire que Vacher était « un farceur », et qu'il ne leur paraissait nullement fou.

Vacher s'appelait Tanarchiste de Dieu. G"est vrai, il était anarchiste,

comme le sont d'ailleurs bon nombre de routiers ou de vagabonds.

Nous avons donné des preuves et, s'il était possible de se porter

aarant des co-détenus mis avec lui en cellule, nous citerions le

KIAl' d'aME de VACIIEK 291

Iciiioigiijtge (le ces hoinincs an\(|uols il a fait des confidences les [)lus caracténsti(iues. 11 se montrait révolté, comme pour trouver des ovcuscs à sa conduite, tians le désir naturel d'expliquer ses actes par des principes.

Le contact avec la civilisation a fait de cet homme des (;hamps une brûle plus dangereuse que s'il était resté à l'état de nature.

Nous i)laignons les médecins plus ou moins autorisés, grisés par les théories modernes de l'anlliroijologie criminelle, rpii, sincèrement et sans hésitation, i)roclament la folie ou ralicnalion mentale de Vacher et sont tout disposés à lui donner, non l'auréole du martyr, mais le titre de malade pour le faire entrer dans celle salle basse de morgue, sorte de Panthéon des criminels où, dit-on, Menesclou et quelques autres ont trouvé place.

Quand Vacher fut arrêté on le trouva muni de deux énormes gourdins de bois de houx : sur l'un il avait gravé : « Marie, Lourdes », et sur l'autre : « Qui fait bien trouve bien. »

Toute la psychologie de Vacher est dans ces deux inscrij)lions, Quel hypocrite! quel sinistre farceur! !

L EXÉCUTION DK VACHKK 203

L'KXKGtJTION DE VACHER

L'exécution a eu lieu ii Bourg le 3! décembre. Nous en empruntons les détails très exacts au Prof^rè-s de Li/on.

« Le )'éreil du condamné. — A six heures trente-cinq, MM. Duclier, procureur de la Républicpie; Verdalle, juge suppléant; Berriat, juge d'instruction ; Du pré, médecin de la prison ; Devos, capitaine de gendarmerie; l'abbé Roman, remplaçant M, Sambet, aumônier de la prison, retenu i)ar la maladie; Morellet, greffier en chef, et (lirai, commis-greflier, [lénètrent dans la prison.

Ces deux derniers accompagnent .^I. ^'erdalle ;i l'eflet de consigner, s'il y a lieu, conformément il la loi, les révélations (|ue l'assassin pourrait avoir à faire in extremix.

Quand le gardien chef ouvre la porte de la cellule, Vacher dort profondément et M. Duclier est obligé de lui toucher Tcpaule pour le réveiller.

— \'otre pourvoi en cassation et votre recours en grâce ont été rejetés, lui dit-il. Levez-vous et soyez énergique.

Avec un grantl sang-froid Va. lier répond :

— C'est bon. Faites de moi ce que vous voudrez, .le marche droit devant moi.

Vacher se lève aussitôt et s'habille tranquillement, avec l'aide d'un gardien.

L'abbé Roman s'ajijiroche de lui et lui demande s'il veut se confesser.

Vacher répond :

— Ce n'est j)as la peine; j'entendrai la messe devant Dieu. Comme l'abbé l'exhorle au repentir et lui présente un crucifix.

Vacher proteste de son innocence ; il ajoute :

— J'eud)rasserai Jésus-Christtout ;i l'heure. Vouscroyez, ajoute-t-il, expier les fautes de la France en me faisant mourir; cela ne suffira pas; vous commettrez un crime de plus; je suis la grande viclime (in de siècle.

294 l'exécution de vacher

On demande ii Vacher s'il veut boire un verre de rhum ; il répond qu'il n*a besoin de rien.

La toilette. — Le patient est ensuite mené au grefïe de la prison où a lieu la toilette du condamné.

Pendant qu'on procède à cette opération, Vacher cause avec le plus grand sang-froid, il est très pâle, mais sa voix est toujours ferme et énergique! «Ce n'est pas la peine de tant me ligotter, dit-il, je ne m'échapperai pas », puis il plaisante : « Je suis bien content de m'être fait couper les cheveux hier », dit-il.

Un moment après il s'écrie :

— C'est curieux tout de même! Voilà Mazoyer qui a tout avoué, qui a eu une attitude d'imbécile et on le gracie. Et moi qui ai plaidé mon innocence, on me tue. Mais j'ai la conscience tranquille, et je souhaite que ceux qui m'entendent l'aient aussi tranquille que moi.

La toilette est terminée. Deibler invite Vacher à se lever, mais celui-ci refuse de marcher.

— Portez-moi si vous voulez, dit-il ; je ne veux pas marcher, je veux me faire traîner.

A six heures cinquante la porte de la prison s'ouvre et Vacher apparaît, porté par les aides du bourreau qui le descendent en bas du perron.

Pendant qu'on le descend, Vacher jette un regard sur un petit groupe de personnes qui stationnent au bas du perron et il s'écrie :

— Ah! la voilà, la victime des fautes des asiles !

11 est livide, mais paraît toujours très maître de lui; sa voix un peu chantante nous paraît aussi ferme qu'au cours du procès.

De la prison à la ffu illoti ne. — Vacher est hissé dans le fourgon, l'abbé Roman et Deibler prennent place à côté de lui et le cortège de gendarmes à cheval se dirige vers le Champ de Mars en passant par les rues du Palais, Bourgmayer et des Casernes.

U est grand jour quand le cortège débouche sur le Champ de Mars.

— Le voilà! crient les personnes placées aux premiers rangs de la foule qui se presse derrière le cordon de troupes.

Le fourgon s'arrête à deux pas de la guillotine.

l'exécution de vacher 29.')

L'expiation. — Le inarche[)ieil du fourgon placé on s'attend à voir Vacher descendre tout seul ; mais pendant les (|uel(|ues minutes qu'a duré le trajet, le condamné, (jue son énergie a complètement abandonné, a perdu connaissance, et c'est une masse inerte que les aides tlu bourreau jettent sur la bascule

De la foule, ace moment, s'élève un immense murmure. Des cris retentissent :

— A mort! A mort N'acher! A mort l'assassin ! Le làciie ! il ne sait pas mourir proprement.

Trois secondes après, justice était faite. Il est exactement 7 h. 3 m.

Kn entendant le bruit sourd du couperet, la foule applaudit bru\ ammenl.

Les restes du supplicié sont jetés dans un cercueil déposé à côté de la machine et qui remplace le traditionnel panier de son. Le cercueil est placé sur le corbillard des pompes funèbres et transporté directement à l'hôpital, sans passer par le cimetière. »

La tenue de Vacher aux assises n'avait inspiré aucun sentiment de pitié. Sa mort ne provofjue même pas de la commisération.

Cet homme qui s'était complu dans le spectacle de l'agonie de ses victimes a eu peur h ses derniers moments. Il n'est pas mort comme un fou, avec la superbe d'un mystique ou la dignité d'un individu cpii se croit un martyr. Il est resté un révolté, puis la terreur l'a\ant envahi, il est mort làcliement, donnant ainsi une dernière preuve que le glaive de la loi n'avait pas frappé un aliéné.

29G NOTiiS SUR l'autopsik dk vacher

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