DE VACHER
Dans un de ses interrogatoires, Vacher a répondu au juge : « Je ne chercliais pas les victimes, c'était le hasard des rencontres qui décidait de leur sort; les pauvres gens ne sont pas à plaindre; ils n'ont j)as soufTert à eux tous plus de dix minutes... »
Les autres victimes dont nous avons h [)arler ont soufiért i)eancoup plus longtemps. Quelques-unes ont eu leur vie brisée, d'autres ne sont pas consolées, il y en a qui pleureront toujours.
Ce sont les infortunés que la justice a soupçonnés, jetés en prison ])endant de longs mois, et contre lesquels s'est acharné le mauvais instinct des foules, la manifestation carnassière ou malesiœda famex de l'opinion publique.
II est utile et peut-être salutaire de montrer les maux de toutes sortes déchaînés par ce criminel parcourant la France, faisant des victimes, répandant les deuils et les larmes. Ce lléau peut se renouveler. Le danger est à l'état pei-manent si Ton n'adopte j)as les mesures de sécurité publique que nous [)roposons.
Passons donc en revue ces lamentables tâtonnements judiciaires.
Le 19 mai 1894, Eugénie Delhomme est assassinée à Beaurepaire. Deux jeunes gens, âgés de dix-huit ans, sont arrêtés. Le premier, Louis François, a été l'amoureux de celte fille. Le second, Maurice Dorrier, affirmait l'innocence de son ami, disant f|ue le soir du crime il ne l'avait pas quitté.
Louis François resta trente jours en cellule, au secret, et on le garda en prison (|uatre mois et demi. Maurice fut emprisonné j)endant un mois.
Pendant ce temps le père d'Eugénie Delhomme, accablé par la douleur, passait ses journées au cimetière surla tombe de sa fille. On dut
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renfermer à l'asile des aliénés de Privas où il mourut cjuekiues mois pins tard.
L'n domestique du maître de la fabri(|ue où travaillait Eugénie fut aussi arrêté et resta en prison deux mois.
Quant aux deux jeunes gens, Louis et Maurice, poursuivis par la malignité publifiue, sans travail, obligés de quitter le pays, ils s'engagèrent, en Afrique, dans un régiment de zouaves où ils sont encore.
A propos du crime de A'idauban, un jeune homme du pays, Charles- .loseph Roux, dit Gliarlol, est arrêté, parce cpi'il a découvert le cadavre le premier. La raison suivante avait paru suffisante : « Il devait bien le savoir pour qu'il ait été le chercher là, » On ne tarda pas ;i le mettre en liberté.
Sur la demande de la mère de Louise on arrêta un ouvrier italien : mais celui-ci fournit un alibi indiscutable et il fut relâché.
On décida une seconde fois de se saisir de Chariot et il fut conduit à la prison de Draguigiian. L'opinion publique, l'opinion du juge d'instruction étaient contre lui. Lue nuit, sur la porte de sa maison on avait écrit : la habite l'assassin de Louise Marcel.
La mère de la victime, dans le cabinet ilu juge d'instruction, se jeta sur Chariot eh l'appelant : Assnssin, Ijoucher d'enfants, et le frappa violemment.
Après plusieurs mois de prison on dut relâcher Chariot.
^r"'" Marcel pleura sa lille pendant deux ans, et s'éteignit minée par le chagrin. Elle était très malade quand on vint lui annoncer que V^lcher avait fait des aveux. Elle ne voulut pas le croire i « C'est Chariot qui a payé pour le dire. L'assassin, c'est Chariot, je le jure. » Elle mourut, convaincue de la culpabilité de ce pauvre jeune homme, le 7 novembre 1897.
Malgré tout, les gens du pays croient encore à la cul[)abililé de Chariot. Depuis le crime, on a été sans pitié poui' lui : il a été déshonoré, flétri à jamais. Sa malheureuse mère, elle aussi, est morte de chasrin.
Il en fut de même à propos du crime du Bois-du-Chène. Dans une publication très bien faite et remplie de curieux documents (I), M. Besse consacre près de 400 pages au récit de toutes les
(I) ie Tiifi/r (h liprcjers, chez Srlnvartz, Paris,
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passions soulevées en Bourgogne par l'assassinat d'Augusline Moilureux. « On y voit un mouvement d'opinion efFréné; une ville tout entière luttant contre le Parquet, prenant l'aHaire pour base électorale et envoyant siéger au Conseil d'arrondissement un des adversaires les plus fougueux des représentants de la justice et de la raison; on y voit enfin une victime poursuivie à faux avec la dernière rigueur par l'opinion publicpie et {jnelques magistrats intègres qui ont eu la force de résister aux attaques les plus violentes, et le courage de se laisser vilipender pendant de longs mois dans les journaux locaux, {)lntot que île poursuivre et de faire condamner celui (pie désignait la fureur publique, et dont l'innocence était indiscutable a leurs yeux.
Kn celle occasion, le Par(piel a fait son devoir avec une conscience et une abnéiialion dignes de tout élo"e.
Nous serons heureux de rendre hommage au Parcpiet de Dijon, dont la fermeté et la probité pourront servir d'exemple dans ce long récit mêlé de crimes et d'encpiétes judiciaires, où l'on pourra constater trop souvent, hélas!... des maladresses ou des défaillances de la part de la magistrature. »
Nous ne pouvons que donner un résumé de celle histoire qui est le marylrologede M. Grenier, l'assassin supposé d'Augustine Mortureux.
Il fut arrêté, mis en prison, longuement interrogé. Là' chambre des accusations de Dijon le déclara innocent et ordonna sa mise en liberté immédiate. Malgré cet arrêt, le pèred'Augustine continua a l'accuser, proféra des menaces contre lui et dit qu'il se vengerait. M. Grenier, marié et père de famille, dut abandonner sa propriété et se retirer ;i Losne.
A proj)OS du crime de Saint-Ours, on arrêta n Aix-les-liains un chemiiK^au nommé Apj)oot, mais l'arrestation ne fut pas maintenue car on fui obligé de reconnaître (pi'il n'avait ])as commis le crime.
A Tiuiiias, dans rArdèche, après l'assassinat d'Aline Alaise on aricle un n^ileur nommé Auguste .Marseille, autrefois lutteur dans les foires. Cet homme était, la veille du crime, entré au service d'un sieur Blanc. Or, on avait trouvé près du corps de la victime un fragment de couverture de cahier d'écolier sur lequel était écrit le mot « Marc » On crut que c'était probablement la première syllabe (lu nom de Marseille. La gendHrmei'ie (il une pei'quisition au d(Mnicile
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de celui-ci et examina minutieusement ses effets. Le procès-verbal relève deux taches de sang dans les poches d'un gilet, puis sur la doublure d'un vêtement des traces d'un lavage récent, enfin une ciieinise portant « une petite éclaboussure de chair humaine » (■'<icj. Marseille est arrêté le 24 septembre 1893. On s'aperçoit qu'il est déséquilibré et probablement épileptique. Il est envoyé en observation a l'asile d'aliénés de Privas à la fin d'octobre puis relâché en vertu d'un non-lieu en mars IS9().
Le crime de Saint-Etienne-de-Boulogne eut des conséquences analogues h celles du crime de Bois-d'Etaules.
Le nommé Banier, habitantla localité, fut accusé de cet assassinat, mis en prison, rendu à la liberté et poui'suivi pendant deux ans par la vindicte publique, alors que son innocence était démontrée, proclamée même par les soins de M. Morellet, juge d'instruction ;i Privas et par M. Artiges, maire de la commune.
La férocité des gens de cette partie de l'Ardèche ne put être appaisée, et malgré raffichage de l'ordonnance de non-lieu en faveur de l'inculpé, les iléclarations de Vacher, les avis des magistrats, l'infortuné Banier reste toujours l'assassin du jeune berger Pellet-Massot pour les indigènes de Saint-Etienne-de-Boulogne.
On se rappelle qu'a Cusset, Vacher égorgea la femme Lorut, âgée de dix-neuf ans, mariée depuis quelques mois. Le mari fut accusé et il s'en fallut de peu qu'il ne fût mis en prison : il eut la chance de
fournir un alibi.
A propos du crim3 de Gourzieu, on a cru que le jeune Laurent avait été tué par un notable fermier, conseiller municipal de la commune. Cet homme qui avait rencontré la nuit sur son chemin le berger Laurent alla faire cette déclaration. De là les soupçons, des enquêtes, des contre-enquêtes, des perquisitions, un examen de l'état physique et même une visite spéciale ; rien ne fut épargné.
Les aveux de ^"acher amenèrent enfin le calme.
Il faut encore citer ce qui s'est passé pour le crime de Vrécourt (Vosges — Voir p. 120), que Vacher n'a pas voulu avouer. La femme d'un malheureux inculpé écrivait à M. Fourquet : « Ce malheureux
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personnage (jui a été vu et reconnu dans nos villages le 30 avril et le 1"^' mai, Dieu lui donnera -t-il le courage et la force d'avouer bientôt ce crime odieux qui fait souiïrir et languir une famille entière? qu'il avoue donc au plus vite, ce terrible personnage, pour tirer de la peine tant de malheureux qui meurent de chagrin. »
Des témoins venus exprès à Belley et a Bourg furent mis en présence de V^acher et reconnurent sans hésitation le vagaboml qu'ils avaient aperçu le r^ mai 1897 ;i quehpies kilomètres du lieu du crime.
Mais les parents de la jeune Henrion se refusèrent à admettre que Vacher soit le meurtrier de leur fille. Le malheureux père de famille, accusé de cet assassinat, sans ressources et sans travail, aucpiel tout crédit était refusé, ne pouvant nourrir ses enfatils a dû abandonner le pays.
N'oidilions pas en terminant une série de vagabonds arrêtés puis remis en liberté faute de preuves tels que : Exbrayat et Pigliano, au Puy ; Fabre et Bourdillat, à Cusset ; Bravais, a Privas; Lambert et Succaret, à Belley.
La liste des victimes de Vacher n'est pas close !
Cette lecture est affligeante pour l'adminislralion de la justice. Tout a progressé, hormis l'outillage judiciaire.
Vraiment, on se sent pris d'une grande compassion pour tous ces malheureux. On regrette que la société ne puisse rien faire pour aider à leur éclatante réhabilitation et apporter une grande réparation.
Est-ce possible ! chaque profession n'engage-telle })as la responsabilité de celui ({ui l'exerce ? Un père de famille n'esl-il pas responsable des dégâts ou des dommages causés par ses enfants, les gens à son service, etc. L'article 1382 du Gode civil dit : Tout fait quelconque de Vhommc qui cause à autrui uu cl'juanage oI)Hf/e celui par la faute duquel il e.st ai'rirê à le réjjarer.
Le principe proclamé par cette phrase, en style lapidaire, ne peut-il être invoqué pour les déshérités et les petites gens /
S'il en est ainsi, il y a quelque progrès à accomplir cl noire civilisation n'est pas parfaite.
Que l'on nous parle encore, après la cruelle énuméralion que l'on vient de lire, de l'infaillibilité de l'opinion publique, cette rox pojjuli, etc ! A propos de chaque crime de Vacher elle a trouvé moyen d'accuser un malheureux qui était nlisolumenl innocent !
'3Ui LKS VAGABONDS ClUMhNELS