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PRÉCAUTIONS A PRENDRE POUR L' ACCLIMATATION AU TONKIN

En arrivant au Tonkin, tout Européen doit d'abord se faire au climat du pays.

Celui qui part de France ou d'Algérie en octobre arrive dans le courant de novembre, c'est-à-dire pour la bonne saison au Tonkin ; de quelque pays qu'il soit, du Nord ou du Midi de la France, il pourra s'acclimater progressivement , et arrivera à la saison chaude dans un état de santé très florissant, ce qui lui permettra de supporter beaucoup plus facilement les fatigues des fortes chaleurs.

Mais au contraire celui qui part de France ou d'Algérie au mois de mai pour arriver au Tonkin dans le courant de juin, qui est le moment des plus fortes chaleurs, s'acclimatera plus difficilement, même venant d'Algérie.

Beaucoup d'Algériens, en effet, parce qu'ils avaient supporté en Afrique des chaleurs beaucoup plus fortes à certains points où le thermomètre montait à bien au-dessus de la température maxima du Tonkin qui est de 38 à 39" généralement , et bien inférieure à celle d'Algérie ou du Sénégal , surtout lorsqu'on pense qu'à Paris même, pendant certains étés, on atteint presque ce maximum, ont cru à leur arrivée qu'ils supporteraient bien plus facilement la chaleur du Tonkin.

C'est une grave erreur, l'air y est tellemeut saturé d'humidité, qu'on y vit constamment comme dans une étuve, et cette chaleur humide, très débilitante, est bien plus difficile à supporter que la chaleur sèche d'Afrique.

11 en est de même pour le soleil d'Afrique et le soleil du Tonkin. c'est pourquoi le casque est indispensable dans un pays où le soleil est toujours dangereux à quelque heure que ce soit de la journée, et au Tonkin on doit constamment s'en méfier même lorsqu'il est caché, lorsqu'en Afrique on peut l'affronter en plein midi avec un simple turban.

Il est d'ailleurs très facile de remarquer l'effet que produit chacun d'eux sur le teint des Européens.

Que l'on prenne par exemple sur le boulevard des Italiens à Paris au milieu de nos habitués, deux coloniaux venant de débarquer récemment, et ayant passé plusieurs années, l'un au Tonkin, l'autre en Algérie, non seulement on les remarquera par leur teint parmi la population générale, mais encore on verra de suite une différence très marquée entre chacun d'eux.

Celui venant du Tonkin aura le teint jaune très prononcé, lorsque l'Africain paraîtra fortement bruni ; chacun aura donc pris la couleur du pays où il aura vécu.

Tout Européen qui va dans les pays chauds, doit donc dès les débuts s'enquérir des us et coutumes des habitants du pays, et tâcher de s'en rapprocher le plus possible tant au point de vue de l'hygiène et de la nourriture, qu'à celui du vêtement et du logement.

Il faut en arrivant au Tonkin, de quelque pays que l'on soit, quelque chaleur que l'on ait pu avoir à supporter, se garantir contre les ardeurs du soleil et conserver constamment son casque du matin au soir.

Les Indigènes en effet ne sortent jamais sans un chapeau à bords très larges, couvrant non seule-

ment la tète mais encore totalement les épaules et quelquefois ils ont en outre un parasol.

Les coolies eux-mêmes, gens de la basse classe, portent un large chapeau, de peu de valeur, il est vrai, en raison de leur situation inférieure.

De même pendant les heures chaudes de la journée, c'est-à-dire de 9 heures du matin à 3 heures de l'après-midi en été et de 10 heures du matin à 2 heures de l'après-midi pendant l'hiver, il faut comme les Indigènes rester chez soi, tout hermétiquement fermé.

Non pas que je conseille de faire la sieste comme beaucoup ont l'habitude de la faire, se couchant et dormant une partie de l'après-midi, ce qui pour moi est contraire à toutes les règles de l'hygiène.

Faire la sieste veut dire en effet goûter les douceurs du farniente, qui consiste simplement à se reposer en s'étendant sur une chaise longue ou un hamac pendant les heures chaudes de la journée sans dormir.

Aussi ceux qui se laissent ainsi succomber à l'envie de dormir, ne peuvent généralement plus se reposer pendant la nuit, parce qu'ils ont trop fait du jour la nuit, et en outre qu'ils se trouvent incommodés par les fortes chaleurs, ils ne peuvent dormir, tout sommeil pris pendant la journée étant à retrancher du sommeil réparateur de la nuit.

Il faut donc, pendant les heures chaudes de la

journée, ne pas aller au soleil, à moins de cas de force majeure, si l'on est obligé de marcher, ce qui arrive fréquemment, mais au contraire, rester chez soi tout bien clos, en lâchant de résister le plus possible à l'envie de se coucher, surtout en sortant de table.

Pour cela, s'étendre simplement sur une chaise longue, fumer ou prendre un livre pour se tenir constamment en éveil, et surmonter l'état de somnolence auquel il est quelquefois difficile de résister pendant la saison des fortes chaleurs.

Installer une panka chez soi si possible, ou avoir un boy pour se faire éventera l'aide d'un éventail, on trouve très facilement des petits garçons qui font ce service pour quelques cents par jour.

Il est d'ailleurs très fatigant de s'éventer continuellement soi-même, ce qui vous met dans l'impossibilité d'écrire et de faire un travail quelque peu important.

Les Commandants de troupes européennes devront surtout veiller à ce que leurs hommes ne sortent pas en plein soleil le torse nu, comme beaucoup ont la mauvaise habitude de le faire, mais qu'ils aient toujours un vêtement sur le corps, aussi léger qu'il soit.

Comme nous le verrons dans une autre partie de ce volume, l'Européen ne peut vivre complètement à l'annamite.

Aucun de nous certainement ne verrait avec plaisir en pleine connaissance de cause, son cuisinier lui servir un rùti de chien sur sa table, bien que dans certains restaurants de Paris l'on serve quelquefois du chat pour du lapin aux clients, en ayant soin d'enlever la tête de l'animal.

Au Tonkin le chien se mange en effet, du moins une certaine race spéciale de chiens, que l'on peut reconnaître à la couleur de l'intérieur de son palais qui est noir, aussi voit-on des boucheries de chiens dans toutes les villes Annamites.

Les coolies moins délicats mangent toutes les espèces de chiens, voire même les chiens Européens; celui qui a un beau chien de chasse auquel il tient doit donc bien le surveiller pour que des coolies n'en fassent pas des ripailles pantagruéliques.

En 1888, à Lam où le tigre faisait de fréquentes visites dans le camp, une chienne de race appartenant au Commandant d'armes, à laquelle il tenait beaucoup avait été enlevée pendant la nuit; mais dérangé sans doute, l'animal n'avait pu emporter la pauvre bête dans son repaire pour la manger, et avait dû la laisser morte sur place où on Taretrouvée le lendemain malin.

Des coolies vinrent demander au Commandant la permission d'emporter la chienne, ce qui leur fut facilement accordé, puis quelques instants après, l'ayant dépouillée et débitée, lui apportèrent un

gigot en signe de remerciement, croyant lui être ainsi très agréables.

Inutile de dire quel accueil le Commandant a fait à leur présent, bien qu'ayant beaucoup aimé sa chienne, lorsqu'elle était vivante.

Si nous devons nous rapprocher le plus possible de la manière de se nourrir des habitants, il en sera de même pour le vêlement.

Se vêtir le plus légèrement possible pendant les fortes chaleurs où on ne peut même pas supporter la chemise avec la tenue blanche.

Dans les grandes circonstances pendant la saison chaude, pour être en tenue très régulière, il suffît donc de mettre un col et des manchettes, c'est d'ailieurs dans ce but que les vestons ont été faits à col droit et boutonnant jusqu'en haut.

Pendant que le Général X... commandait le Corps d'Occupation du Tonkin, il autorisait, comme cela continue à se faire d'ailleurs, les officiers à lui rendre visite en tenue blanche pendant la saison chaude ; c'était en somme à cette époque la grande tenue.

Deux officiers de troupe descendus des hautes régions étant de passage à Hanoï et connaissant peu les habitudes de la grande ville, s'étaient mis en tenue de drap en plein mois de juillet avec le col et les manchettes de rigueur bien entendu, pour rendre leur visite au Général Commandant en Chef.

Le Général les retient à sa table et voyant que pendant le dîner, malgré la fraîcheur bienfaisante du panka, qu'ils n'avaient jamais certes ressentie dans la brousse, ces malheureux officiers souffraient atrocement dans leurs vêtements étriqués, tout en leur faisant observer, avec bienveillance; qu'ils auraient dû se mettre en tenue blanche, leur dit de prendre leurs aises en déboutonnant le nombre de boutons que bon leur semblerait, pour être moins incommodés par la chaleur.

Nos jeunes officiers, très embarrassés, s'excusèrent comme ils le purent auprès du Général, de ne pouvoir ôter même le premier bouton , et endurèrent ce supplice jusqu'au bout, jurant, mais un peu tard, qu'on ne les y reprendrait jamais.

Pendant la saison froide il y a quelquefois des variations de température très grandes.

Ainsi, lorsque le matin on a dû se couvrir même de sa capote, dans la journée, de 11 heures du matin à^ heures de l'après-midi, on ne peut supporter bien souvent que des vêtements de toile, et vers 5 ou 6 heures du soir, il faut reprendre les mêmes effets que Ton portait le matin.

On ne doit donc pas négliger au Tonkin de se dévêtir et de se revêtir suivant les changements brusques de température pendant la saison d'hiver.

Recommander aux hommes de ne pas quitter sur-

tout leur ceinture de flanelle, pendant la nuit, pour éviter de prendre froid au ventre, car c'est ainsi que vient la diarrhée qui dégénère bientôt en dysenterie souvent difficile à guérir, même après la rentrée en France.

Lorsqu'on est obligé pour raison de service d'aller sur l'eau pendant les heures chaudes de la journée, se préserver contre la réverbération du soleil qui est surtout à craindre dans le Delta, au moment de la marée haute où toutes les rizières se trouvent complètement inondées.

Si l'on doit parcourir les rizières à marée haute en suivant les simples dos de rizières, ou les arroyos du Delta sur les petits paniers du pays qui n'étant pas couverts , non seulement n'abritent pas contre les rayons directs du soleil, mais encore ne garantissent nullement contre les rayons solaires réfléchis dans l'eau qui^ arrivant d'en bas, plus dangereux que les premiers , viennent frapper la nuque par-dessous le casque, prendre la précaution de mettre son mouchoir sous sa coiffure, après l'avoir mouillé au préalable.

On évitera ainsi l'insolation dont on reconnaît facilement les symptômes par une douleur plus ou moins forte ressentie à la nuque.

Sur un sampan couvert , se tenir constamment à l'intérieur sous la paillotte, pendant les heures de la journée où le soleil est le plus chaud.

Bien souvent les hommes tombent malades au Tonkin, faute de prendre les précautions voulues et d'exécuter les ordres de leurs officiers; aussi, doit-on souvent le grand nombre de maladies à ce manque de précautions plus qu'au climat luimême.

Si l'on compare en effet les fatigues éprouvées par des hommes à peu près constamment en route au Tonkin, pendant leurs deux années de séjour dans la Colonie, se trouvant dans les conditions les plus désavantageuses à tous les points de vue, supportant toutes sortes de privations, rencontrant à chaque pas des obstacles insurmontables, et fournissant malgré cela des étapes presqu'aussi fortes que celles que peut faire une troupe en France, si Ton compare, dis-je, ces fatigues à celles supportées par des troupes ayant fait des manœuvres de quinze jours dans un pays sain comme le nôtre, où les vivres et les cantonnements sont assurés d'avance avec des repos périodiques; en faisant la statistique des malades d'un côté comme de l'autre, on s'étonnera de voir que la mortalité et les maladies sont relativement moins considérables au Tonkin, qu'on n'est généralement porté à le croire, en tenant compte évidemment de la part du feu.

Ceux qui paient surtout aujourd'hui leur tribut à la maladie au Tonkin , sont donc ceux qui se trou-

vent actuellement dans les régions hautes, pays généralement abandonné et inculte, constamment en route , ou dans de mauvaises installations lorsqu'ils sont en station, et vivant le plus souvent très mal.

Ceux au contraire qui habitent les grands centres du Delta ou ses confins, pays complètement cultivé où ils ont des occupations sédentaires et des installations bien comprises au point de vue du climat, se portent généralement bien; ils ont, il est vrai, de temps à autre, un léger accès de fièvre, mais c'est pour eux une simple indisposition comme on peut en avoir même en France.

Je connais plusieurs de mes camarades qui y sont restés très longtemps dans ces conditions ; l'un d'eux arrivé dans les débuts de la conquête y vit depuis onze ans sans être jamais revenu en France, et continue à s'y bien porter.

C'est donc surtout à surmener les troupes que l'on doit d'avoir autant de mortalité et de maladies; mais lorsque ces contrées seront devenues plus tranquilles et que les troupes mieux logées seront plus sédentaires, les maladies diminueront au Tonkin dans de très grandes proportions.

En attendant ce moment qui arrivera dans un temps plus ou moins éloigné, c'est le devoir de tout gradé, à quelque degré delà hiérarchie que ce soit^ de faire prendre aux hommes qui sont le plus sou-

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vent de grands enfants, toutes les précautions voulues pour la conservation de leur santé.

Beaucoup d'hommes par exemple, sous prétexte qu'à un moment donné le soleil se trouve caché par un nuage, se découvrent ou mettent leur casque en bataille.

Aussi les tirailleurs Algériens qui prétendaient que le soleil d'Afrique était plus terrible que celui du Tonkin, adoptaient-ils généralement cette manière de porter leur casque, parce que cette coiffure les gênait, surtout pendant l'hiver ou le ciel est souvent couvert.

Mais lorsqu'ils eurent vu plusieurs cas d'insolation parmi leurs camarades, car c'est précisément à cette saison que les cas d'insolation sont plus nombreux à cause des imprudences commises , ils reconnurent que c'était avec raison qu'on leur recommandait de mettre leur casque réglementairement, et se conformèrent par la suite aux ordres de leurs officiers.

Combien d'imprudences de ce genre ont en effet causé la mort de ceux qui les ont commises et ont ainsi servi d'exemples aux autres!

S'il se présente un cas d'insolation ou tout simplement un coup de chaleur lorsque l'on est en route, faire mettre immédiatement le malade à l'ombre auprès d'un arroyo, lui verser de l'eau fraîche sur la tète, lui fouetter le torse complètement à nu avec

des serviettes mouillées et imbibées d'alcool, et frictionner vigoureusement les cuisses et les jambes avec de la flanelle.

Lorsqu'on a une pharmacie, faire respirer de l'éther au malade.

Chaque fois que l'on se met en route, il est prudent d'emporter les médicaments les plus indispensables, comme de l'éther, de la quinine, etc.

Je recommanderai également l'alcool de menthe de Ricqlès.

Comme on le voit, pour s'acclimater dans un pays nouveau, il suffît de se conformer dès les débuts aux précautions que prescrit la plus simple prudence, pour cela, observer les habitudes mêmes des indigènes.

Voyant en débarquant au Tonkin, les Indigènes porter des chapeaux très larges et se servir en outre d'ombrelles qu'ils prisent beaucoup dans un pays oii le parapluie est un signe d'autorité, pour se garantir contre les ardeurs du soleil, tout Européen doit prendre les mêmes précautions.

Si les Indigènes portent en effet les cheveux tressés en chignon, bien qu'ayant autour de la tête pour protéger la nuque, le cai-can, sorte de turban généralement en crépon de Chine, pour ceux qui en ont les moyens; s'ils ajoutent encore un chapeau à larges bords ayant la forme d'un abat-jour, qui couvre complètement les épaules,

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les Européens doivent évidemment adopter un genre de coiffure sinon tout à fait identique, du moins s'en rapprochant le plus possible.

Ce qui peut paraître surtout extraordinaire, lorsque les habitants prennent au Tonkin de si grandes précautions contre le soleil, c'est de voir les enfants en bas âge. se jouer en plein soleil à toute heure de la journée, la tête nue et complètement rasée.

Les garçons ont une simple touffe de cheveux au sommet de la tête comme les Arabes, et les filles portent trois mèches de cheveux, dont Tune sur le front et les deux autres sur chaque tempe, c'est à ce signe particulier que l'on reconnaît le sexe des enfants, s'ils ne sont pas complètement nus, comme cela arrive généralement pendant les fortes chaleurs.

C'est donc en vieillissant que les Annamites éprouvent le besoin de prendre toutes ces précautions contre les ravons solaires.

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