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CHAPITRE II

Nous avons vu dans le chapitre précédent les précautions que doit prendre tout Européen à son arrivée au Tonkin, pour s'y acclimater; il nous reste à rechercher maintenant les mesures d'hygiène qu'il lui faudra suivre pour y conserver sa santé.

Non pas qu'instruits sur les indications de l'hygiène générale tous s'y soumettent régulièrement, mais il est certaines choses que tous peuvent éviter, certains soins qu'ils prendraient et l'habitude même de ces petites précautions, éviteraient à beaucoup bien des mécomptes.

Il faut donc suivre les règles générales d'hygiène alimentaire applicables au Tonkin comme partout ailleurs, et qui ont dans ces parages une importance encore plus sérieuse.

La première et la plus essentielle me paraît être la tempérance, aussi est-il bon d'avoir toujours

présent à l'esprit ce précepte d'hygiène : « qu'il faut sortir de table avec une pointe d'appétit. »

Je ne veux pas dire par là qu'il ne faut pas manger selon son appétit, Non. Je dirai même au contraire que la condition sine quâ non de bien se porter au Tonkin pour l'Européen est de bien se nourrir.

J'ai toujours trouvé que ceux qui voulaient y faire des économies au détriment de leur santé, avaient le plus grand tort, et je suis parfaitement de l'avis de se donner le nécessaire, tout le nécessaire et rien que le nécessaire.

L'excès de fatigue ne vaut rien, que ce soit pour le corps ou pour l'estomac, or, donnera l'estomac plus qu'il ne demande, comme le priver du nécessaire, c'est le fatiguer.

Avant tout, éviter l'excès de privations comme l'excès de bonne chère.

Pour la même raison, on devra éviter l'abus des alcools dans un pays si favorable à l'engorgement du foie et de la rate.

Ce contre quoi il faut surtout se prémunir au Tonkin, et particulièrement dans les régions hautes, c'est l'eau, le principal agent paludéen, et plus on la trouve limpide, plus elle est mauvaise.

C'est d'ailleurs pour cette raison que les Indigènes du Delta n'aiment pas aller dans les régions montagneuses, parce que disent-ils: — nuoc saulàm

— l'eau y est mauvaise; c'est par l'eau qu'ils désignent un pays malsain ; pour eux l'eau est la cause de toutes les maladies, c'est en un mot dans l'eau que se trouve le microbe.

L'eau la meilleure pour l'Annamite est celle du Fleuve Rouge, quoique généralement très vaseuse à cause de la très grande quantité de limon que le fleuve charrie sur tout son parcours dans le Delta, et qui se délayant dans l'eau lui donne cette couleur rouge à laquelle il doit son nom.

Ainsi au confluent de la Rivière-Glaire et du Fleuve Rouge à Vié-Try, les habitants des villages qui se trouvent situés sur la Rivière-Claire elle-même, viennent prendre de l'eau de préférence au Fleuve Rouge, bien que celle de la Rivière-Glaire soit plus limpide.

G'est donc évidemment que les Indigènes trouvent l'eau du Fleuve Rouge meilleure, lorsque pour nous au contraire, à première vue, il semblerait que l'eau de la Rivière-Glaire est préférable à cause de sa clarté même.

L'eau la plus claire, lim|>ide comme de l'eau de roche que l'on trouve dans les régions montagneuses, est la plus mauvaise et celle qui produit surtout des accidents de la plus effroyable gravité.

Pour rendre l'eau potable, il est recommandé de l'aluner d'abord, de la filtrer ensuite et enfin de la

faire bouillir; après ces différentes opérations elle devient certainement inoffensive, mais il n'est malheureusement pas toujours possible de prendre toutes ces précautions, surtout lorsqu'on est en route.

En station, dans les postes, on doit donc autant que possible, faire filtrer l'eau, l'instruction médicale à l'usage des postes non pourvus de médecin, qui doit être dans les archives de tous les postes militaires, et que chaque Chef de poste doit immédiatement demander au service de santé, à sa prise de commandement du poste, s'il ne Ty a trouvée, donne la manière de faire un filtre au moyen de deux bordelaises superposées.

Mais ce qui me paraît surtout être important, c'est de faire bouillir leau, et cette seule précaution même peut être suffisante.

L'eau mauvaise donne non seulement la fièvre avec toutes ses complications, mais aussi la diarrhée qui dégénère le plus souvent en ce que l'on appelle la diarrhée de Cochinchine ou la dysenterie.

Il faut donc veiller à ce que les hommes aient constamment de la boisson hygiénique, c'est-à-dire de l'eau de thé très léger dans les chambres, pour ne pas être tentés de boire de l'eau crue.

Beaucoup d'Européens au Tonkin ont aussi le toenia, d'aucuns l'attribuent à l'eau, les uns à l'abus

de la viande de porc, les antres enfin à la viande saignante. •

Personnellement, pendant mes différents séjours au Tonkin, j'ai toujours mangé beaucoup de viande saignante, il est vrai de dire que je n'ai jamais abusé de la viande de porc, et que j'ai toujours bu le moins possible d'eau crue, je n'ai pas eu le tœnia qui occasionne généralement, paraît-il, des troubles très sérieux à ceux qui ont à en souffrir.

Aussitôt que l'on commence à ressentir les symptômes du tœnia dont la présence se manifeste le plus souvent par de violents tiraillements d'estomac, et produit même quelquefois des vertiges, il faut suivre le traitement pour le faire évacuer, et entrer à l'Hôpital le plus voisin, s'il y en a un à proximité, pour qu'il soit plus efficace.

Quant à la fièvre, elle commence toujours par les maux de tête, la perte de l'appétit et les extrémités chaudes.

Faire la diète au moindre mouvement de fièvre, et prendre 25 centigrammes de quinine, comme prévention , cela pendant quelques jours en portant même la dose à 50 centigrammes, si la fièvre ne disparait pas dès les premiers jours.

S'il est bon quelquefois de prendre de la quinine en prévention de la fièvre, il ne faut cependant pas en abuser.

Dans certains postes réputés malsains, il est al-

loué, pendant la saison chaude, une ration journalière d'alcoolé de quinquina par homme de troupe. Européen et Indigène.

Lorsque j'arriverai à la manière de se nourrir au Tonkin, je recommanderai de manger le moins possible de conserves, les meilleures elles-mêmes fatigant l'estomac. Or, dans les postes éloignés, si on ne s'approvisionne pas directement dans les grandes maisons d'Haï-Phong ou d'Hanoï, on ne consomme généralement que des rebuts de magasin.

Les personnes qui commencent à sentir leur estomac quelque peu fatigué, ont l'habitude d'avoir sur leur table des sauces anglaises ou condiments : Worceslershire sauce, flacons de pickles, etc. pour exciter leur appétit.

L'estomac au contraire se fatigue de plus en plus, de là, embarras gastrique et perte complète de l'appétit.

Aussitôt que l'on commence à perdre l'appétit, au lieu d'employer des sauces nuisibles à la santé, prendre une purge légère, du sulfate de soude par exemple, ou de l'ipéca comme vomitif; après un jour de diète, l'estomac étant complètement débarrassé l'appétit reviendra rapidement.

Il est bon quelquefois d'user des eaux minérales, telles que : Saint-Galmier, Bussang, etc., ainsi que de l'eau de Vichy, mais il faut bien se garder d'en faire une habitude, car étant plus souvent artificiel-

les que naturelles, elles peuvent produire l'effet contraire à celui espéré.

Dans les centres où l'on peut avoir de la glace à rafraîchir, il est bon de n'en prendre que modérément, car boire trop glacé dans les pays chauds est très mauvais pour les intestins, et la glace étant fabriquée avec l'eau telle qu'elle a été prise dans les arroyos, on y gagne facilement la dysenterie.

La sobriété, la tempérance, voilà donc la première condition d'hygiène au Tonkin pour s'y bien porter.

Il faut surtout s'ingénier à faire perdre aux hommes les mauvaises habitudes d'ivrognerie qu'ils n'ont que trop souvent, car outre qu'elles sont très pernicieuses pour les hommes eux-mêmes, elles font perdre le prestige que doit conserver tout Européen aux yeux de la population Indigène, généralement très sobre.

Les boissons que l'on trouve au Tonkin, ont d'ailleurs un degré d'alcool tel, qu'elles ne peuvent être que nuisibles à la santé, et on ne mène pas impunément dans ce pays la même existence que dans celui où on a vu le jour.

Ainsi il serait très funeste de passer la nuit, soit au jeu, soit à s'amuser comme on pourrait le faire en France, la vie régulière est la seule manière de passer son temps de séjour dans les meilleures conditions de santé possibles.

D'aucuns contractent aussi la mauvaise habitude de fumer de l'opium; bien se garder surtout de prendre ce défaut, qui comme chez nous la morphine, devient une vraie passion; on s'en défait en effet très difficilement, et au prix de quels supplices! le jour où rentré en France on ne peut plus se procurer aussi facilement l'opium nécessaire.

Celui qui a contracté l'habitude de fumer de l'opium, et qui a la ferme intention de s'en débarrasser, ne doit pas le faire brusquement, mais progressivement; car il serait très dangereux de cesser tout d'un coup.

Les fumeurs d'opium, altèrent non seulement leur santé, s'amaigrissant peu à peu, perdant l'appétit et le sommeil, car le sommeil que leur procure la fumée d'opium n'est que factice, mais encore ils perdent la plupart de leurs facultés intellectuelles; c'est donc aussi nuisible au point de vue moral que physique, bien que certains fumeurs prétendent n'avoir jamais eu d'idées aussi belles que sous l'influence de l'opium.

En fumant l'opium, on allume en outre dans son estomac un feu continuel que l'on croit éteindre par l'absorption d'une très grande quantité d'alcool, lorsqu'au lieu d'apaiser le feu qui vous dévore intérieurement, on ne fait que l'aviver d'avantage.

Bien souvent aussi l'opium met les nerfs dans un état de surexcitation constante, provoquant des ap-

petits qui jettent dans le plus profond anéantissement ceux qui veulent les assouvir.

L'abus des boissons alcooliques et l'abus des femmes, sont les causes premières des maladies du ïonkin, et il faut surtout se défendre de certaines habitudes funestes mais par trop civilisées qui existent dans les grandes villes des pays d'Orient.

En défendant de boire l'eau crue des arroyos dans les hautes régions, je n'ai pas parlé de l'emploi des bains.

J'ai pu remarquer que dans les arroyos oh l'eau était mauvaise à boire, il était aussi pernicieux de s'y baigner, les hommes du poste qui allaient le plus souvent prendre des bains en plein arroyo par exemple, étaient précisément ceux qui avaient les plus forts accès de fièvre.

Je crois donc qu'il ne faut que rarement prendre des grands bains en pleine rivière dans ces régions, mais installer autant que possible dans les postes des lavabos et des appareils à douches au moyen de bordelaises, pour les soins de propreté chez les hommes.

Lorsque dans les postes il n'y a pas d'eau de source à proximité, avoir surtout la précaution de faire surveiller les coolies qui sont chargés de puiser l'eau pour la boisson et les cuisines, et s'assurer qu'ils la prennent bien en amont du poste , leur désigner aussi le point où doivent être déposées les

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ordures, c'est-à-dire en aval, car ils sont toujours portés à aller au plus près.

Pour le lavage du linge, choisir un point intermédiaire.

Il n'est pas nécessaire de recommander aux hommes la plus grande propreté corporelle, cette mesure qui est vraie chez nous, l'est encore bien plus au Tonkin où les nombreuses plaies que l'on peut avoir dégénèrent en plaies annamites généralement très longues à guérir.

Dans les débuts de l'occupation on connaissait très peu la plaie Annamite, mais on arrive actuellement à la guérir très bien, avec la poudre d'iodoforme, et c'est surtout le repos le plus complet qui est recommandé pour sa guérison radicale.

Il faut donc soigner dès les débuts le moindre bobo ou furoncle, afin qu'il ne dégénère pas un jour en plaie Annamite, vous tenant cloué sur votre lit pendant des semaines et quelquefois même des mois, entiers.

En rentrant de reconnaissance, ou en arrivant au gîte d'étape, lorsqu'on est en colonne, se laver les pieds et les jambes, car c'est toujours par les membres inférieurs que commencent les plaies, surtout lorsqu'on a marché pendant toute une journée dans un terrain marécageux, et même dans des arroyos à l'eau très limpide, les sangsues s'introduisant dans les chaussures ou tombant sur les vêtements

par un temps pluvieux dans une marche en forêt.

C'est principalement chez les personnes déjà épuisées par Tanémie, à la suite d'un séjour prolongé au Tonkin, que la plaie Annamite se développe rapidement.

On devra aussi recommander aux hommes les fréquents lavages de la partie interne des cuisses pour éviter les intertrigos qui causent un véritable supplice à ceux qui en sont atteints.

Lorsqu'on est en route au Tonkin dans une région qui n'est pas complètement abandonnée, on trouve habituellement à cantonner les troupes.

Ainsi, dans les régions montagneuses, chez les Muongs, les cases sur pilotis, c'est-à-dire à étage, les animaux domestiques se trouvant en bas et les habitants au-dessus, très spacieuses et généralement propres, sont préférables à tous les points de vue aux cases trop petites et insalubres des Indigènes du Delta où l'on ne peut occuper que les pagodes.

Dans un pays absolument désert, faire construire rapidement des abris par les coolies avec lit de camp à l'aide de brousse, de branchages et de bambou, pour ne pas coucher en plein air ni sur le sol.

Pour installer nos postes militaires, ou nos campements lorsque nous sommes en colonne, nous recherchons toujours un point dominant, ce qui au

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point de vue militaire est absolument exact, car une surprise y est plus difficile, mais les Indigènes vous diront au contraire quau point de vue sanitaire, il vaut mieux occuper les bas-fonds.

C'est d'ailleurs d'après ce principe que les ouvrages et les campements pirates sont constamment établis dans une vallée, le plus souvent même au bord d'unarroyo.

Des postes d'observation sont placés sur les points environnants les plus élevés, pour surveiller les débouchés de la vallée et prévenir par un signal convenu de l'approche de toute troupe se dirigeant sur le campement.

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