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DU LOGEMENT AU TONKIN

Après avoir passé en revue toutes les mesures hygiéniques à prendre, et indiqué la manière de se nourrir au Tonkin, nous allons, pour terminer cette deuxième partie, traiter la question du logement, également très importante au point de vue sanitaire.

Au Tonkin, bien que le Service des Constructions soit entre les mains de l'artillerie de Marine, les Chefs de poste construisent généralement eux-mêmes leurs postes, tant au point de vue de la défense qu'à celui du logement.

Il n'y a que dans les grandes villes telles qu'Hanoï et Haï-Phong, ou dans les centres un peu importants comme : Bac-Niiih, Dap-Cau, Ti-cau, etc.^ où ces travaux soient faits par le Service des Constructions.

Dans les hautes régions, ce sont donc les Chefs de poste qui font les plans et devis, les soumettant par la

voie hiérarchique à l'artillerie de Marine qui accepte les dépenses et le plus souvent les réduit.

Le Commandant de poste doit donc être oftîcier du génie et architecte à la fois.

Dans les régiments de tirailleurs Tonkinois existe une masse de baraquement alimentée par une certaine somme allouée par homme et par jour.

Le Conseil d'Administration du Régiment répartit cet argent entre les différentes compagnies pour les travaux de construction, selon les besoins de chacune d'elles.

Il en conserve certainement une bonne partie pour la portion centrale du Corps, mais il se montre gégénéralement plus généreux que le Service des Constructions.

Dans les troupes indigènes on peut faire exécuter aux hommes eux-mêmes certains travaux, comme faire des paillottes, travailler le bambou, etc., travail que des Européens ne peuvent pas faire, et pour lequel on est obligé d'employer des coolies que l'on paie relativement cher, ce qui augmente le prix de revient.

Il arrive donc ainsi que, dans la plupart des postes des hautes régions, les troupes indigènes sont toujours mieuxlogées que les troupes européennes ellesmêmes, ce qui à première vue peut paraître étrange.

Cela tient évidemment au système qui est très défectueux.

L'artillerie de Marine chargée du serv-ice des constructions et qui tient les cordons de la bourse, commence par conserver la plus grande partie des crédits alloués pendant l'exercice, pour faire bâtir de belles et grandes Casernes dans les grands centres pour les siens d'abord, d'après ce proverbe que : charité bien ordonnée est de commencer par soi-même, et n'accorde que des sommes très minimes à certains postes, sous prétexte qu'ils ne sont pas définitifs.

Les troupes qui occupent des postes situés dans des régions déjà réputées malsaines généralement, se trouvent en outre logées dans des conditions défectueuses au point de vue de l'hygiène.

On comprend jusqu'à un certain point que l'on construise de beaux Casernements, durables, dans les grandes villes, mais il ne faut pas cependant que ce soit complètement au détriment de ceux qui sont constamment à la peine.

A ceux-là on ne peut certainement faire de belles Casernes comme à Hanoï ou à Haï-Phong, mais on doit au moins par humanité les mettre à l'abri du soleil et de la pluie.

Dans les hautes régions, la masse de baraquement devrait donc exister pour les troupes européennes, comme elle existe partout pour les troupes Indigènes.

La répartition étant faite équitablement dans

chaque Corps, les Chefs de poste auraient ainsi les moyens de faire des constructions durables et chacun y trouverait son compte.

Lorsqu'on a un poste à construire, la première chose à faire est la fortification.

A ce sujet, je rappellerai une circulaire , ancienne déjà et tombée en désuétude, il y en a eu tant d'autres depuis! et que j'ai toujours présente à la mémoire, tant elle m'a paru sage entre toutes.

Cette circulaire qui date de 188G, est du général Jamont qui commandait alors le Corps Expéditionnaire du Tonkin ; elle recommandait aux Chefs de poste de faire tous les travaux nécessaires pour mettre leurs postes en état de défense, mais toutefois sans tomber dans l'exagération, de manière à bien montrer à ceux que nous avions à combattre que nous estimions n'avoir pas besoin de nous fortifier d'une manière bien sérieuse contre leurs attaques.

Or, le général Jamont qui a aujourd'hui un des plus beaux commandements, car il exerce un commandement d'avant-garde sur notre frontière de l'Est, sur lequel la France entière peut compter, dont le sang-froid et la compétence sont connus de tous, en adressant cette circulaire à ses officiers, a montré qu'il connaissait bien notre adversaire, et jusqu'à quel point nous avions à le redouter.

Une forte palissade, de 3 à 4 mètres de hauteur,

comme enceinte extérieure, et un simple parapet à l'intérieur pour abriter les tireurs, voilà tout ce que prescrivait cette circulaire.

Pour le parapet, je conseillerai de faire un gabionnage de 1™,20 de hauteur environ, à cause de la petite taille des Indigènes qui forment la plus grande partie de la garnison, et de 0"^80 d'épaisseur.

Après l'avoir complètement comblé de terre, on a une ligne de défense plus que suffisante, derrière laquelle la troupe se trouvera parfaitement abritée contre les feux de Fennemi en cas d'attaque.

Faire la palissade, 7 ou 8 mètres en avant du parapet autant que possible, et il n'y aura jamais rien à craindre contre aucune surprise des bandes pirates.

Je n'ai d'ailleurs jamais vu, pendant mes différents séjours au Tonkin, d'exemple où un poste militaire ait été attaqué sérieusement.

Je ne me rappelle qu'un seul poste, celui d'An- Chau en 1888, à l'intérieur duquel des pirates avaient pu pénétrer pendant la nuit, par un trou pratiqué dans la palissade, dans le but d'aller voler des armes dans le magasin.

Mais fort heureusement on s'en aperçut à temps, et ils durent sortir par où ils étaient entrés, en laissant bon nombre des leurs sur le terrain.

Les travaux de défense étant terminés, faire des constructions dans les conditions voulues.

On n'a généralement pas la possibilité de faire

des constructions en briques, ce qui demande beaucoup plus de temps ; il faut donc faire de simples cases en torchis, couvertes en paillotles ou en feuilles de latanier, ce qui est encore préférable, si l'on en trouve dans le pays.

Orienter autant que possible les bâtiments en ayant bien le soin de diriger le grand axe de l'Est à l'Ouest, c'est cette orientation qui permet d'avoir le minimum de chaleur et le maximum d'aération.

Surélever le sol de O^^oO environ, pour avoir moins d'humidité, s'il y a dans les environs une vieille pagode tombant en ruines, y prendre des briques pour paver les cases du poste.

Faire une vérandah de l'^joO à 2 mètres de largeur, sur tout le pourtour des cases.

Lorsque l'on construit une case, on la fait d'abord tout naturellement dans les conditions requises, en vue des fortes chaleurs, c'est à dire, avec le plus d'ouvertures possible, afin que l'air puisse y circuler librement.

11 faudra donc à l'approche de la saison froide, faire toutes les modifications nécessaires, pour préserver ceux qui doivent l'habiter pendant l'hiver.

Faire pour cela des plafonds en caï-phen, ce qui est très facile, le bambou se trouvant à peu près partout au Tonkin, et boucher par le même moyen toutes les ouvertures qui auraient pu être pratiquées pendant l'été.

Le treillage en bambou terminé, faire le torchis avec de la terre grasse, et de la paille de riz hachée menu.

Dans les régions hautes, on ne peut que très rarement trouver de la paille de riz ; se servir de vieilles paillottes ou d'herbes bien sèches hachées très menu également.

Le torchis terminé, faire un crépi avec un mélange de sable et de chaux, si l'on peut en avoir ; le mur deviendra ainsi très solide et ne se lézardera jamais.

Pour couvrir les cases dans les régions hautes, employer lorsqu'on le peut, la feuille de latanier; c'est bien certainement la meilleure couverture et la plus durable; vient ensuite la couverture en paille de riz.

Mais le plus souvent dans les régions hautes qui sont désertes, on ne peut trouver ni l'une ni l'autre; il faut alors couvrir tout simplement en paillottes faites avec des herbes hautes que l'on trouve aux environs du poste.

Dans les régions quelque peu habitées, on trouve parfois d'anciennes pagodes abandonnées que l'on peut utiliser pour les constructions^ soit en les aménageant, soit en employant les briques qui proviennent des démolitions, pour construire des cases en briques, ce qui est bien préférable au mur en torchis.

Lorsque l'on a à construire un poste , lui donner le plus d'ombrage possible, en conservant le plus grand nombre des arbres qui se trouvent sur remplacement même du poste, ce qui est quelquefois et je dirai même toujours facile, dans les régions montagneuses qui sont constamment boisées, la fraîcheur donnée par Tombrage de ces arbres devant être très appréciable pendant la saison des fortes chaleurs, et la verdure elle-même étant un palliatif contre les ardeurs d'un soleil torride.

Le moment que l'on doit choisir pour construire au Tonkin est naturellement l'hiver, c'est-à-dire la saison sèche.

Lorsque l'on construit, ne pas employer la troupe, soit européenne, soit indigène, à remuer la terre, car on y gagne très rapidement la fièvre.

C'est déjà beaucoup trop d'être obligé de vivre sur un sol fraîchement remué, aussi les troupes qui sont restées dans un poste pendant toute la durée de sa construction, sont-elles toujours très éprouvées par la maladie, il faudrait donc que les postes ne soient occupés qu'après leur achèvement complet, ce qui n'est malheureusement pas possible.

Les hommes de troupe seront employés pour les constructions aux travaux qui leur conviennent le mieux.

Les Européens par exemple, feront la menuiserie et la maçonnerie, s'il y a lieu, les Indigènes

feront les pai Hottes et travailleront le bambou, etc.

Mettre des caï-phen sur les couvertures en paillottes pour les retenir en temps de fort vent, et les empêcher de se dégrader aussi rapidement; la meilleure paillotte ne pouvant généralement pas durer plus de deux étés, c'est-à-dire deux saisons de fortes pluies.

Au bout de deux années, une couverture en paillottes a donc besoin d'être refaite complètement ; en la recouvrant d'une caï-phen, on peut arriver à la faire durer un an de plus.

La caï-phen offre en outre l'avantage de rendre la couvevture en paillottes moins inflammable.

Dans certains postes très petits, où les cases sont généralement très proches les unes des autres, des flammèches, venant des cuisines qui tomberaient en temps de sécheresse sur les paillottes, pourraient communiquer le feu très rapidement à tout le poste.

L'oflicier pourra faire une cheminée dans son logement personnel, pour avoir du feu pendant l'hiver, si cela n'offre aucun danger pour la sécurité générale du poste.

Il est bien prescrit d'avoir toujours dans les postes un certain nombre de bailles constamment pleines d'eau, ainsi qu'une échelle et plusieurs tampons à chaque case en cas d'incendie , mais malgré toutes les mesures prises, il serait très difficile de faire la part du feu, dans un poste oïi toutes les cases sont

couvertes en paillottes, surtout lorsqu'il faut aller chercher l'eau à une certaine distance comme cela a généralement lieu.

La meilleure jjrécaution à prendre pour éviter Tincendie dans un poste, est donc de mettre les cuisines et la boulangerie le plus loin possible des autres cases.

Le cimetière devra toujours être sur un tertre assez élevé où les eaux ne puissent pas arriver pendant la saison des pluies, et assez éloigné de l'arroyo où est puisée l'eau potable, afin qu'elle ne se trouve pas corrompue par ce voisinage.

Avant de construire un poste, reconnaître l'emplacement des latrines d'après le vent dominant, pour ne pas les placer sous le vent, choisir autant que possible un endroit hors du poste, à moins que n'étant très grand on puisse y trouver un point convenable.

Dans les petits postes faire placer chaque soir à l'intérieur un certain nombre de baquets d'après l'effectif de la garnison, afin que les hommes puissent y faire leurs nécessités pendant la nuit.

Pour éviter les épidémies on devra en été faire jeter chaque jour dans les latrines du désinfectant qui sera fourni par le Service des Constructions et que l'on devra lui réclamer en temps voulu.

Les coolies de place qui sont chargés de nettoyer les latrines, enlèveront les baquets tous les ma-

lins pour les replacer le soir à l'arrivée de la iiiiil.

On est le plus souvent obligé pour faire des constructions, d'employer des ouvriers annamites, faute d'avoir sous la main les hommes de métier et les outils nécessaires.

Les ouvriers annamites travaillent avec leurs outils bien différents des nôtres et tout à fait primitifs.

Il suffît donc de leur faire sur le terrain même une ferme type à l'aide de bambous, suivant la dimension à donner à la case, la largeur de la vérandab et la profondeur des poteaux en terre.

Leur désigner ensuite le nombre de fermes à faire d'après la longueur de la case, et leur indiquer l'intervalle entre chacune d'elles pour la longueur à donner aux traverses qui serviront à les reher entre elles.

Leur indiquer également le nombre de portes et fenêtres qui doivent être pratiquées et où elles doivent être placées.

Ces indications données aux ouvriers charpentiers, les laisser travailler en donnant bien entendu de temps à autre le coup d'œil du Maître, pour s'assurer qu'ils exécutent bien le travail d'après les dimensions qui leur ont été données, et s'ils sont à la journée, qu'ils ne le traînent pas trop en longueur.

Les ouvriers annamites en effet, tout aussi bien que beaucoup d'ouvriers en France , s'entendent

parfaitement à prolonger un travail qu'ils ne sont pas astreints à faire à la tâche.

Nous payons les Annamites très cher, ce qui a été un très grand tort clans les débuts ; pendant la campagne on a beaucoup trop augmenté les salaires, et il a fallu les diminuer pour raisons budgétaires.

Aujourd'hui encore cependant dans certaines régions, les coolies, c'est-à-dire les hommes de peine ou porteurs, sont payés 15 et 20 cents par jour et reçoivent en outre la ration journalière de riz de huit cents grammes, qui représente environ 5 cents.

Ils sont actuellement plus payés que les tirailleurs tonkinois, qui reçoivent à peine 15 cents par jour, et n'ont droit à la ration de riz que lorsqu'ils sont en colonne.

Les tirailleurs tonkinois étant généralement mariés n'arrivent donc que très difficilement à nourrir leurs femmes et leurs enfants avec leur solde.

Les coolies avant notre occupation du Tonkin recevaient des Chinois tout simplement le riz et quelques sapèques par jour.

L'ouvrier d'art, le charpentier, le menuisier, etc., celui en un mot qui exerce un métier, reçoit au minimum 20 cents par jour et la nourriture.

Il est donc toujours préférable, autant que cela est possible, d'employer des ouvriers qui travaillent à la tâche.

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