DE LA TACTIQUE DES BANDES PIRATES
Nous avons vu dans le chapitre précédent le terrain commun à toutes les régions montagneuses au Tonkin, prêtant surtout à l'embuscade, ce serait certainement mal juger les bandes pirates que de croire qu'elles ne savent pas profiter de ces grands avantages.
Leur tactique toute naturelle d'ailleurs consiste donc simplement à nous attirer généralement dans un passage difficile, si nous n'allons pas nous y jeter nous-mêmes, ce qui nous arrive le plus souvent, parce que nous ne connaissons pas le terrain, lorsque les pirates au contraire ont ce grand avantage sur nous de le connaître à fond, y ayant passé pour la plupart la plus grande partie de leur existence.
Aussi leur est-il très facile en nous voyant nous engager dans^une vallée, lorsqu'ils savent que nous ne pouvons passer ailleurs qu'à certain point très
difficile, de s'y porter et de prendre toutes les dispositions nécessaires pour nous y attendre, ce pour quoi le temps ne leur manque pas, car notre marche elle-même très lente dans ces pays accidentés, leur laisse tout le temps voulu.
Il est certainement très fatigant pour les mêmes officiers de rester pendant toute la durée de leur séjour au Tonkin, dans les mêmes postes des hautes régions, mais s'il est indispensable de les y laisser parce qu'ils finissent ainsi à la longue à connaître parfaitement les environs du poste, on peut du moins tout en leur demandant l'abnégation la plus complète, se montrer plus généreux à leur égard et leur permettre, ne fût-ce qu'une seule fois pendant leur séjour, de venir passer un congé plus ou moins long dans le Delta, suivant leur degré de fatigue, pour goûter un repos bien mérité dans un centre civilisé et se retremper en quelque sorte.
On devrait surtout prendre cette mesure pour certains postes réputés malsains où les hommes ne restant qu'un temps déterminé, on laisse l'officier indéfiniment jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus, sans songer que l'officier Chef de poste, qui se trouve le plus souvent seul officier dans ce poste, doit supporter non seulement la fatigue physique, mais encore la fatigue morale à cause de la grande responsabilité qui lui incombe, fatigue bien plus difficile à supporter que la première.
Aussi faudra-t-il autant que possible ne pas laisser un officier seul clans un poste isolé, mais en mettre toujours au moins deux, afin que lorsque l'un part en colonne ou en reconnaissance, l'autre reste pour la sécurité même du poste.
Cette parenthèse étant fermée, je reviens à la tactique des bandes pirates dans quelque région que ce soit.
Autrefois, lorsque nous avions à combattre les bandes Annamites dans le Delta, la tactique de ces bandes était de nous acculer dans la boucle d'un arrovo ou à un village fortifié qui leur était allié, de manière que la retraite nous soit ainsi coupée.
Dans les régions montagneuses, il n'en sera pas autrement, la tactique restera la même, que le pirate soit Chinois ou Annamite, le terrain seul aura changé.
Un col difficile, une gorge, une vallée très resserrée, avec des flancs inaccessibles, voilà les endroits 011 on trouvera quelquefois de la résistance, si l'occasion est favorable, pour les bandes pirates, c'est-à-dire si une troupe est bien inférieure en nombre, dans l'espoir d'avoir des armes et des munitions, ou encore pour faire passer un convoi et protéger un campement dans lequel se trouveraient de sérieux approvisionnements.
Le pirate n'attaquera jamais en effet, une troupe par gloriole, mais toujours dans un but intéressé;
il ne dépense pas ainsi ses munitions pour le seul plaisir de tirer, car il ne s'en procure que difficilement et les paie le plus souvent très cher, s'il attaque ce n'est donc que pour l'une des raisons données plus haut.
Jamais une bande ne nous livrera combat en rase campagne, ce sera toujours par surprise et par embuscade; si elle n'a pas été vue par une troupe en marche ou si n'ayant pas été prévenue assez tôt de son arrivée, elle n'a pu prendre ses dispositions d'avance, elle la laissera passer sans l'inquiéter.
Combien d'endroits propices à la guerre d'embuscade rencontre-t-on en effet dans les hautes régions, que ce soit par eau ou par terre !
Dans la marche par eau, plus on remonte un cours d'eau, plus la navigation devient difficile, car on arrive aux rapides.
Dès les débuts, les rives n'étant pas encore trop encaissées, les coolies sampaniers peuvent descendre à terre pour tirer l'embarcation à la cordelle et la remorquer comme chez nous les chevaux sur les chemins de halage des canaux , mais plus on avance dans les massifs montagneux, plus les rives deviennent escarpées et sont couvertes de broussailles.
Les obstacles ne font alors qu'augmenter, surtout pendant la saison sèche, car les eaux étant basses et de nombreux bancs de sable émergeant du lit du
fleuve, on ne peut plus suivre qu'un simple chenal, comme sur le Fleuve Rouge et la Rivière Noire.
Plus haut encore ce sont des rapides qu'il est très difficile de remonter, il faut alors avancer à la gaffe et la marche devient de plus en plus lente.
Quelquefois même il faut descendre de l'embarcation, la décharger complètement, se mettre dans l'eau pour pouvoir la monter d'un rapide à l'autre, et la recharger ensuite.
C'est toujours à ces endroits où les rives sont très encaissées et généralement fourrées que les bandes pirates attendent les convois pour les attaquer, mais si elles ont malheureusement trop souvent tué et blessé beaucoup de monde dans ces circonstances, elles n'ont réussi du moins que bien rarement à s'emparer d'un convoi.
Il est vrai que les pirates attaquent bien peu souvent les convois de vivres où ils ne pourraient trouver que du riz qui puisse être à leur convenance, piller un convoi de vivres ne pourrait donc leur être d'une très grande utilité, puisqu'ils ne vivent pas de la même manière que nous.
S'ils attaquent parfois un convoi , soit par terre, soit par eau, c'est parce qu'ils croient qu'il transporte des piastres, des munitions, ou des armes.
On a vu rarement les pirates couper les fils des lignes télégraphiques, même dans les régions les
plus désertes, où il est cependant avéré pour tous que la piraterie existe.
S'il y a de temps à autre interruption dans les communications, cela est dû le plus souvent à un fort orage, ou à la vétusté d'un poteau renversé parterre, c'est-à-dire à une cause naturelle, plutôt qu'à la malveillance même des bandes pirates.
Nous avons vu les grandes difficultés que l'on rencontrait pour remonter les fleuves au Tonkin et même certains arroyos un peu importants pendant la saison sèche, les difficultés sont encore bien plus grandes lorsqu'il faut les remonter pendant la saison des pluies, car on a alors à lutter contre des courants très forts, ce qui rend la navigation encore plus difficile.
Ainsi s'explique-t-on la raison pour laquelle on met si longtemps pour monter à Lao-Kay par exemple par voie d'eau , lorsqu'il faut relativement peu de temps pour en descendre par la même voie ; néanmoins c'est encore généralement le moyen le plus commode de ravitailler les postes les plus éloignés des centres.
Si les pirates n'attaquent pas plus fréquemment nos convois de vivres par eau, ces convois n'ayant pas le plus souvent d'escorte, ou n'en ayant qu'une très faible; s'ils n'interdisent pas en outre toute communication entre les postes de l'intérieur et les postes isolés, soit en coupant les fils télégraphi
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ques, soit en arrêtant les courriers, car il ne resterait plus alors que la télégraphie optique, service qui ne peut pas toujours fonctionner dans les hautes régions comme en temps hrnmeux par exemple ; il faut réellement que les bandes pirates n'aient pas l'intention de nous chasser du pays comme certains le prétendent, puisqu'elles ont toutes facilités pour nous couper à la fois, les vivres et les communications.
Il leur serait d'ailleurs très facile d'inquiéter nos postes disséminés , par des alertes fréquentes de nuit, de les fatiguer en les tenant constamment en éveil par quelques coups de feu, et il est même surprenant qu'elles n'emploient pas plus souvent cette tactique pour mettre sur les dents nos garnisons, d'un effectif généralement très restreint.
Les trams eux-mêmes passent dans les régions les plus troublées sans être inquiétés. Paient-ils une redevance aux pirates pour avoir le passage libre? Cela est encore possible, mais ils se gardent bien de nous le dire, et les courriers arrivent presque toujours à leur destination, sauf de très rares exceptions.
Cao-Bang ainsi que tous les postes militaires de la région situés sur la frontière même de Chine, sont ravitaillés par voie fluviale.
Les convois fluviaux à destination de Cao-Bang partent de That-Khé, et d'après une convention avec
la Chine qui dabe de plusieurs années, autorisant nos convois de ravitaillement à passer sur le territoire Chinois à condition de ne transporter ni armes ni munitions, pénètrent en Chine sans aucune escorte, passent à Lang-Tchéou ville commerçante Chinoise située sur la rivière de Cao-Bang au confluent du Song-Ki-Kong-, pour rentrer ensuite sur la frontière Tonkinoise et monter à Cao-Bang par le Song-Bang-Giang.
Ces convois ne rencontrent que le poste de Phuc- Hoa, situé sur le Song-Bang-Giang même peu éloigné de la porte de Thuy-Cau, pendant tout le trajet de la frontière Chinoise à Cao-Bang.
Or, cette région en raison même de la proximité de la frontière est constamment infestée de pirates, je n'ai cependant jamais entendu dire qu'aucun de ces convois libres ait été pillé ni même attaqué, lorsqu'au contraire les bandes attaquaient sur la route de Lang-Son des convois qu'elles croyaient transporter des piastres, des armes et des munitions.
Nous avons vu combien il serait facile aux bandes pirates de nous couper les vivres en arrêtant nos convois de ravitaillement par voie fluviale , si elles le voulaient, en ne mettant que très peu de monde en campagne.
Par voie de terre cela leur serait encore bien plus facile à cause du manque de routes dans les hautes
régions, où l'on est obligé d'employer des coolies pour transporter les vivres.
Or, le convoi le moins important occupe de suite une très grande profondeur sur les simples sentiers où coolies et hommes d'escorte doivent marcher constamment les uns derrière les autres.
C'est d'ailleurs une habitude tellement ancrée chez les Indigènes, que dans le Delta où il y a actuellement des routes d'une largeur de 5 à G mètres et plus, les Annamites se rendant au marché par groupes continuent à marcher en file indienne comme ils le faisaient sur leurs simples dos de rizières, et l'on retrouve sur ces grandes routes le même sentier avec ses sinuosités irrégulières, le Tonkinois n'ayant pas le sentiment de la ligne droite.
Cela tient évidemment à la nature même du paj's où les fleuves et les arroyos ont les courbes les plus nombreuses et les plus capricieuses, et où dans les massifs montagneux, les mouvements de terrain affectent les formes les plus bizarres.
Un convoi par terre ayant déjà une certaine longueur par sa seule manière de marcher, plus les obstacles seront nombreux, plus le convoi s'allongera pendant la marche.
Après chaque passage difficile, il faut arrêter la tête du convoi un peu en avant de l'obstacle pour permettre à tout le monde de passer et reformer ensuite le convoi.
Là en effet, dans un bas-fond, c'est une fondrière où les coolies s'embourbent, et ont toutes les peines du monde à avancer avec leurs charges, ailleurs on rencontre un arroyo 1res encaissé et excessivement fourré, plus loin un col très difficile à gravir, autant d'obstacles naturels qui retardent la marche.
Lorsque le convoi a complètement serré, il est bon d'attendre quelques minutes avant de se remettre en route, car les coolies qui se trouvaient en queue auraient à peine le temps de se reposer, la mise en marche d'un convoi se faisant plus rapidement que son serrement.
Ce n'est que dans ces endroits difficiles qu'un convoi ou une troupe en marche peuvent être attaqués parles bandes pirates, car le déploiement y étant complètement impossible, on ne peut pour ainsi dire se présenter à l'adversaire que homme par homme.
Mais généralement celui-ci se retire quand il croit avoir tué ou blessé assez de monde pour arrêter votre marche ou obliger votre retraite , et vous laisse le passage libre, lorsque le convoi ou la bande dont il forme l'arrière-garde est hors de votre atteinte. La résistance devient plus opiniâtre si au lieu de rencontrer une simple arrière-garde on a devant soi un avant-poste protégeant un campement pirate ou un point fortifié, car des renforts arrivant bientôt, votre marche en avant doit non seulement être ar-