CONSEILS SLR LA MANIÈRE DE MARCHER AU TONKIN
Après avoir vu dans les deux chapitres précédents la nature du terrain sur lequel on doit opérer et la tactique de l'adversaire que l'on peut avoir à combattre dans les hautes régions, nous allons étudier, dans ce chapitre, la manière de marcher dans tous ces pays difficiles avec les différents éléments qui s'y trouvent.
Dans une colonne comme dans une simple reconnaissance, il y a toujours une fraction de troupe européenne et une fraction de troupe indigène.
Pendant la conquête du Tonkin et même encore bien après la conquête, jusqu'en 1888 environ, chaque troupe européenne et indigène marchait toujours par fraction constituée.
Lorsqu^me forte colonne était en marche, une compagnie de tirailleurs tonkinois fournissait les différents échelons d'avant-garde, la garde du convoi et l'arrière-garde , la troupe européenne
formant le gros ou le corps principal selon le cas, pour servir de réserve au besoin.
Depuis cinq ou six années, je ne sais pour quelles raisons on a pris l'habitude de joindre des Européens à chaque groupe d'Indigènes, quelquefois même aux hommes de l'extrême pointe.
J'ai personnellement, chaque fois que je me trouvais seul, étant mon chef, libre par conséquent de prendre les dispositions qu'il me convenait le mieux, toujours mis les troupes indigènes à l'avantgarde et à l'arrière-garde , comme cela se faisait autrefois.
L'Indigène en effet, voit beaucoup mieux que l'Européen, soit de jour comme éclaireur, soit la nuit comme sentinelle , surtout dans un terrain couvert de brousses où la moindre brise qui agite le plus petit brin d'herbe, donne facilement lieu à de fréquentes illusions d'optique.
Aussi ai-je eu bien souvent plus conOance en la vue perdante d'un tirailleur tonkinois qu'en ma jumelle elle-même.
Beaucoup malheureusement arrivent au Tonkin avec ce parti-pris, que les tirailleurs tonkinois ne sont pas des soldats, leur accordant tout juste de bien se battre contre des pirates Annamites, et non contre des pirates chinois , qui leur inspirent une grande frayeur.
Ceux qui arrivent au Tonkin avec ces idées pré-
conçues contre les tirailleurs tonkinois qu'ils ne connaissent pas ou qui ne les connaissent que par ce qu'ont pu leur dire des camarades qui n'avaient jamais eu eux-mêmes l'occasion d'apprécier tout ce que l'on peut tirer de ces troupes indigènes , ont tort de les juger ainsi dès le premier jour et de ne leur accorder qu'une confiance relative.
Je ne veux certainement pas comparer le tirailleur tonkinois au soldat européen pris comme homme, ni au point de vue de la valeur guerrière, mais je crois que l'on peut néanmoins lui accorder la même bravoure qu'au pirate Chinois qu'il est appelé à combattre.
De quoi dépend en effet la force d'une troupe?
D'abord de la confiance qu'elle peut avoir en ellemême, ensuite de la confiance qu'elle met en ses Chefs.
Or, par son armement même, par la quantité de munitions qu'elle a à sa disposition, et surtout par son instruction absolument militaire , la troupe Indigène au Tonkin n'a-t-elle pas lieu d'avoir pleine et entière confiance en elle-même, et de se croire sinon supérieure au pirate Chinois, du moins capable de lutter de pair avec lui?
Au point de vue de la confiance en ses Chefs, ne sait-elle pas qu'elle peut compter sur eux, voyant constamment les gradés Européens à ses cotés sous les balles ennemies? lorsque les Chefs pirates au
contraire se tiennent généralement toujours en dehors de la zone dangereuse, donnant tous leurs ordres de loin, prêts à prendre la fuite les premiers, si la retraite devient inévitable.
Mais si la troupe doit avoir confiance en ses Chefs, la réciproque doit aussi être vraie, et pour cela il faut que le Chef s'occupe de sa troupe , qu'il s'en fasse connaître et qu'il apprenne à bien la connaître lui-même.
C'est malheureusement ce que beaucoup n'ont pas voulu comprendre , et on pourrait trouver là en allant bien au fond des choses , la vraie raison pour laquelle certains ont pu paraître avoir été abandonnés par leurs tirailleurs devant l'ennemi.
Ce qui est vrai pour une troupe européenne l'est encore bien plus pour une troupe indigène que l'on peut être appelé à entraînera un moment donné, ce qui pourra ne pas être nécessaire pour une autre troupe.
Je me suis laissé dire que dans l'infanterie de Marine on ne désignait pas les officiers au hasard pour commander les troupes indigènes au Tonkin, mais que l'on faisait un choix.
C'est une très bonne mesure à prendre, et l'on aurait toujours dû avant de désigner les officiers pour ces troupes spéciales, leur demander autant que possible si cela leur convenait, on aurait pu s'éviter ainsi bien souvent des déceptions.
Puisque nous avons la troupe indigène au Tonkin, c'est donc à nous d'en tirer le plus grand parti possible, en utilisant toutes ses qualités, mais pour cela, il faut faire aux tirailleurs tonkinois, certains avantages par lesquels on les retiendra au Régiment, pour n'avoir plus pour ainsi dire que des soldats rengagés, c'est-à dire des hommes de métier.
Le mode de recrutement actuel appelant un certain nombre d'hommes sous les armes que l'on renvoie ensuite dans leurs villages, six ans plus tard à leur libération , est des plus défectueux.
Dans l'ordre de marche il faut toujours éviter autant que possible de laisser des Européens aux fractions de tête, sauf les gradés Européens des troupes indigènes, bien entendu, qui doivent toujours marcher avec leur troupe.
S'il y a en effet une attaque, les Européens seront certainement les premiers atteints par les balles des pirates qui n'ignorent pas que ce sont leurs plus redoutables adversaires et savent que la marche d'une troupe se trouve complètement arrêtée lorsqu'il y a un certain nombre d'hommes tués ou blessés, surtout parmi les Européens.
Comme le prescrit sagement le règlement : diminuer les distances entre les différents échelons dans l'ordre de marche suivant la nature du terrain, car autrement on s'exposerait à avoir des hommes enlevés.
13 i VADE-MECUM
Ne pas laisser d'hommes marchant isolément en arrière dans un pays aussi accidenté, et complètement couvert de broussailles où l'on ne peut envoyer des patrouilles sur les flancs comme on le ferait en France.
Il faut toujours marcher avec la plus grande prudence, même si l'on n'a pu obtenir aucun indice sur la présence de bandes pirates, dans des régions oiî l'on peut s'attendre à chaque instant à recevoir des coups de fusil à bout portant d'un ennemi caché dans la brousse, et que l'on ne voit pas le plus souvent.
C'est pourquoi je recommanderai toujours de mettre en avant les troupes indigènes qui ayant l'habitude du pays reconnaissent bien plus facilement que les Européens les traces du passage d'une bande ou de sa présence dans les environs.
La meilleure manière de marcher au Tonkin est d'avoir des émissaires qui vous renseignent sur les mouvements des bandes pirates et connaissant parfaitement le pays vous conduisent directement à leurs campements.
De cette manière on peut prendre toutes ses dispositions d'avance, et conduire une opération avec succès, tandis qu'autrement, n'ayant aucune donnée on marche généralement à l'aveuglette, en remettant le tout au hasard.
Les Indigènes qui veulent donner des renseigne-
nients et servir de guides sont malheureusement très rares, car en faisant ce service, ils exposent leur propre existence et celle des leurs, et naturellement toute peine mérite salaire.
Or, les sommes que reçoivent les Chefs de poste pour les rétribuer sont tellement dérisoires, qu'ils n'apportent généralement que des renseignements de peu d'importance, n'allant pas s'exposer pour si peu à de funestes représailles de la part des bandes pirates. Aussi, certains Chefs de poste fontils le plus souvent la guerre à leurs frais.
Lorsque l'on gaspille l'argent aussi inutilement pour certaines choses, on devrait se montrer plus généreux pour le service de renseignements, service des plus importants, qui, s'il fonctionnait régulièrement, donnerait les meilleurs résultats au point de vue de la complète extinction de la piraterie au Tonkin.
Avant de partir en colonne ou en simple reconnaissance de quelques jours, prendre les médicaments et objets de pansement les plus indispensables et plusieurs brancards avec les coolies porteurs en nombre suffisant, cela est toujours nécessaire pour faire porter des hommes tombant malades en route, si l'on ne rencontre pas l'ennemi.
Marcher, je le répète^ avec la plus grande prudence dans les régions montagneuses, en ayant
soin que les différents échelons soient toujours autant que possible en relation les uns avec les autres, car il serait très dangereux de laisser des hommes isolés comme intermédiaires.
Dans un pays que l'on ne connaît pas ou que l'on connaît généralement peu, et où il est impossible de faire aucun déploiement en cas d'attaque qui n'a jamais lieu que par surprise , le Chef d'une troupe doit surtout compter sur son coup d'oeil et sur son sang-froid; il faut qu'il se connaisse bien lui-même et ne se laisse pas aller à la fougue du premier moment.
Il est certainement difficile quelquefois pour celui qui reçoit le baptême du feu, de rester complètement maître de soi en entendant siffler les balles à ses oreilles ou en voyant des bouts de canons de fusils braqués à quelques mètres seulement.
Certains qui ont même eu l'occasion en différentes circonstances de se trouver dans des situations très difficiles, ont toujours éprouvé chaque fois dès les premiers coups de feu une certaine sensation qu'il leur a fallu tout d'abord réprimer, mais cela n'a duré qu'une seconde, et ils sont parvenus à prendre vivement le dessus.
Combien d'affaires malheureuses en effet au Tonkin, précisément à cause du manque de sang-froid et surtout pour trop de témérité !
Le Chef doit surtout bien se convaincre qu'il est non seulement responsable moralement de l'issue d'une affaire qu'il a engagée, mais qu'il a encore à répondre de l'existence de ses hommes; s'il s'expose donc personnellement à la mort sans nécessité, elle détermine non seulement l'insuccès, mais entraîne bien souvent la perte d'une partie de la troupe sous ses ordres.
Il arrive quelquefois par exemple que l'on rencontre un petit groupe pirate qui inférieur en nombre ou ne se trouvant pas dans des conditions assez avantageuses pour opposer de la résistance prend immédiatement la fuite en tirant simplement quelques coups de feu.
C'est généralement un piège qui vous est tendu, il faut bien se garder dans un pareil cas, de se lancer tête baissée à sa poursuite, avec quelques hommes seulement, comme cela s'est produit trop souvent malheureusement.
Entraîné par un premier succès de peu d'importance, on ne voit pas un plus grand nombre de pirates embusqués, soit dans la brousse, soit derrière des rochers, et qui se mettent bientôt à tirer de tous les cotés.
Voyant alors tomber tous ses hommes autour de soi, on s'aperçoit que l'on a donné dans une embuscade, la marche en avant est impossible, il est trop tard pour battre en retraite, il ne s'agit
donc plus que de vendre chèrement sa vie, la mort que Ton appelle n'arrive pas aussi vite que l'on voudrait, on tombe enfin tué par une balle.
Bienheureux encore si l'on est tombé entre les mains des Chinois complètement mort, car ils vous réserveront les derniers supplices !
D'aucuns en effet, se laissant ainsi entraîner par un petit succès, ont cru que les pirates Chinois luiraient constamment devant eux, mais peu de temps après ils tombaient dans une embuscade, où, s'ils n'y perdaient pas la vie eux-mêmes, ils avaient un très grand nombre de tués ou de blessés parmi leurs hommes.
C'est une grave erreur, pour ceux qui arrivent au Tonkin, de croire qu'on y fait la guerre comme on pourrait la faire en Europe.
Beaucoup prétendaient par exemple, que lorsqu'on était attaqué en marche, l'on pouvait en cas de succès poursuivre l'ennemi malgré le nombre de tués ou de blessés que l'on pouvait avoir.
Ils croyaient évidemment trouver dans ces pays un service de brancardiers et d'ambulances fonctionnant comme dans une guerre européenne, où l'on n'aura pas dans la guerre future à s'occuper des tués ni des blessés, que les services qui se trouveront en arrière enlèveront, et qui seront soignés même par l'ennemi s'ils tombent entre ses mains.
Mais au Tonkin, dans une simple reconnaissance et quelquefois même dans une colonne où il n'y a pas de médecin, un seul homme de l'avant-garde tué ou blessé gêne la marche, que Ton doive continuer à marcher en avant ou battre en retraite.
Si l'homme est simplement blessé, il faut d'abord lui faire un premier pansement; s'il est tué, le faire porter sur un brancard, ne pouvant le laisser sur le terrain où les Chinois viendraient le prendre et le mutiler, il faut également faire emporter ses armes et ses munitions, atîn qu'elles ne tombent pas entre les mains des pirates.
S'il n'y a que des Indigènes tués ou blessés, on peut encore quelquefois à la rigueur continuer la marche en avant, avec un nombre de brancards suffisant, le tirailleur Tonkinois n'étant pas lourd.
Mais lorsque parmi les tués ou les blessés, il y aura des Européens, il n'en sera pas de même, le nombre de brancards que vous avez à votre disposition devenant insuffisant, il faudra en fabriquer d'autres avec les ressources que vous aurez sous la main.
En outre, les coolies ne pourront pas porter constamment des Européens plus lourds que les Indigènes, on devra alors leur adjoindre des hommes pour le transport des tués et blessés, et pour un seul Européen hors de combat, il faut en compter quatre ou cinq occupés à transporter les brancards,
armes et munitions, qui par conséquent ne peuvent plus combattre.
La poursuite dans de telles conditions, n'est donc plus possible en cas de succès; en cas d'insuccès la retraite devient très pénible, surtout lorsqu'il faut enlever ses tués et blessés sous le feu de l'ennemi, car l'efTectif se trouvant très réduit, il reste peu de monde pour faire le coup de feu et protéger la marche du convoi.
Dans de pareilles circonstances, on doit faire en effet tout ce qui est possible, pour emporter d'abord les tués et les blessés, les armes et les munitions ensuite.
Les pirates eux-mêmes n'agissent d'ailleurs pas autrement, en commençant néanmoins par emporter les fusils.
Personne n'ignore que dans les bandes Chinoises il y a deux ou trois hommes pour un seul fusil, un pirate armé se trouvant donc tué ou blessé, son camarade prend aussitôt son arme et ses munilions, et continue à tirer à sa place.
Voilà pourquoi Ion ne trouve que très rarement des tués et des blessés, ainsi que des armes et des munitions sur le terrain; si les pirates laissent par hasard des cadavres et des fusils derrière eux, c'est qu'ils ont été surpris ou serrés tellement près qu'il leur a été tout à fait impossible de les emporter.
En voyant les embarras que peut susciter un seul Européen tué ou blessé, on comprendra faci-
lement pourquoi il est préférable de ne pas mettre d'Européens aux échelons de tête, ni à l'arrièregarde, car les pirates visent de préférence les Européens et surtout les officiers, sachantbien que lorsque la tête n'y sera plus, le désordre se mettra plus facilement dans la troupe.
Dans les campements au contraire, il est prudent de former des petits postes mixtes pour le service de sûreté, et d'adjoindre une sentinelle européenne à la sentinelle indigène, celle-ci entendant et voyant beaucoup mieux la nuit.
Pour le choix d'un emplacement pour les haltes et les campements, il faut toujours se laisser guider par les moyens d'avoir de l'eau, ainsi, quoique nos règlements nous prescrivent de nous établir sur une hauteur, pour mieux voir et se mettre à l'abri d'une surprise, on en arrive cependant à faire comme les pirates eux-mêmes, c'est à dire à camper dans un bas-fond, au bord d'un arroyo pour avoir l'eau très près, et dans un endroit très fourré où il y a possibiUté de faire du feu, ce que l'on ne pourrait faire sur une hauteur, sans être aperçu de très loin.
On occupe ainsi quelquefois d'anciens campements pirates eux-mêmes, et en plaçant des petits postes aux points qui semblent devoir être le plus utilement gardés, on n'a rien à craindre, car les attaques sous bois ont lieu très rarement.