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CHAPITRE IV

COMMENT ON DOIT SURTOUT s'aTTACHER A COMBATTRE LES BANDES PIRATES.

D'après ce que nous avons vu dans les chapitres précédents, nous allons tâcher de faire choix d'une méthode, pour combattre les bandes pirates qui se tiennent dans leurs repaires comme de vraies bêtes fauves.

Beaucoup d'officiers arrivent au Tonkin ne voyant que leurs règlements, ces règlements sagement rédigés d'ailleurs par les hommes les plus compétents, ont été faits surtout en vue d'une guerre en Europe, et laissent une certaine latitude à celui qui aura à les appliquer selon le terrain où il se trouvera, c'est donc le grand défaut de quelques-uns, de vouloir les prendre trop à la lettre en débarquant dans un pays nouveau.

Je conseillerai à tout officier nouvellement arrivé au Tonkin, d'aller visiter un simple village Annamite dans le Delta, ne fut-il même pas fortifié.

VADE-MECUM DE L'OFFICIER AU TONKIN. l'iS

Quiconque arrive dans ce dédale de ruelles, où il est quelquefois impossible de reconnaître son chemin même en plein jour, voyant le mur en pisé qui forme la première enceinte, la haie de bambous qui sert de double enceinte, les portes successives auxquelles on ne peut arriver que par de simples dos de rizières, c'est-à-dire en marchant homme par homme, les mares qui se trouvent à l'intérieur en très grand nombre, un arroyo formant le plus souvent un fossé extérieur tout autour du village, doit en effet tout d'abord se demander par quels moyens on pourrait arriver à pénétrer dans un village de ce genre qui voudrait résolument se défendre.

Ceux qui ont vu en janvier 1887 les travaux faits par les rebelles à Ba-Dinh où ils ont soutenu un long siège de trois semaines, ont bien reconnu par la suite l'impossibilité matérielle d'emporter de tels ouvrages d'assaut.

Le Lieutenant-Colonel Dodds qui commandait le secteur nord, après avoir tenté en vain l'assaut du 6 janvier, ayant eu en quelque sorte la main forcée par son État-Major, a dû renoncer par la suite à donner un nouvel assaut, et demander immédiatement des renforts, pour resserrer de plus en plus la ligne d'investissement et réduire la place à la longue.

Cette journée nous a malheureusement coûté trop

cher, et nous y avons eu beaucoup de tués et de blessés parmi lesquels le Capitaine Bouchage de la 4® compagnie du 4® régiment de tirailleurs Tonkinois.

Il avait reçu à la cuisse une balle de fusil de rempart qui a mis pendant quelque temps ses jours en danger, mais fort heureusement grâce à la fermeté du patient, l'amputation n'a pas eu lieu, et la guérison plus ou moins complète est arrivée après plusieurs années, mais au prix de quelles souffrances!

Cet officier d'un brillant avenir a obtenu la récompense justement méritée que Ton donne aux plus braves, mais sa carrière militaire a été quelque peu brisée par le fait de sa mauvaise blessure.

Il n'est pas néanmoins complètement perdu pour la France, à laquelle il est encore appelé à rendre dans l'avenir d'éminents services comme professeuradjoint à l'École Spéciale Militaire de Saint-Cyr, où mieux que tout autre il pourra enseigner ces deux grandes qualités militaires; la bravoure et le sangfroid, et ses leçons porteront leurs fruits il n'en faut pas douter dans cette pépinière de nos futurs Généraux.

La dynamite elle-même ne produit aucun effet dans une haie de bambous, comme j'ai pu m'en rendre compte à la suite de plusieurs expériences qui ont été faites en ma présence après la prise de Ba-Dinh même.

Plusieurs saucissons de dynamite ayant été placés à la main dans un bouquet de bambous, après l'explosion on ne trouva aucune trouée, quelques racines avaient volé en éclats et c'était tout.

On peut en conclure l'effet qui serait produit par des saucissons de dynamite jetés d'une certaine distance sur une haie de bambous derrière laquelle s'abriteraient des pirates tirant des coups de fusil.

Le coupe-coupe et la hache sont donc les seuls outils avec lesquels on puisse faire une ouverture dans une haie de bambous, mais cette opération est très difficile et quelquefois même absolument impossible sous le feu de l'ennemi.

Le mur en pisé formant la deuxième enceinte des villages, résiste aussi le plus souvent au canon , c'est donc vouloir courir à une mort certaine que de tenter un assaut.

Après le siège de Ba-Dinh, j'ai pu visiter les grands travaux de défense qui avaient été faits à l'intérieur, les assiégés y étaient littéralement terrés comme de vraies taupes.

Que l'on se figure en effet les trous des marqueurs dans nos champs de tir avec la tranchée presque complètement recouverte de terre, en avant un mur en terre très épais avec plusieurs étages de créneaux pour pouvoir tirer à différentes distances, les points ayant été repaires d'avance, de sorte que le tireur n'a même pas besoin de viser, il lui suffît

de placer le bout de son canon de fusil dans un des créneaux et de faire partir le coup; que l'on ajoute à cela, les trous de loups, les chevaux de frise, les abatis, les petits piquets, toutes les défenses accessoires en un mot, dans la confection desquelles les Annamites et les Chinois surtout excellent, et l'on se rendra facilement compte des grandes difficultés que rencontreratoute troupe voulant donner l'assaut.

J'ai surtout été frappé de la grande terreur qu'avaient dû éprouver les assiégés à la suite des nombreuses salves d'artillerie qui avaient été tirées sur la place, car ils n'osaient môme plus sortir de leurs trous, et beaucoup avaient d'un côté le feu qui leur avait servi à faire cuire leur riz, de l'autre leurs excréments, par crainte d'aller plus loin.

Il en a été de même des travaux qui ont été faits à Hu-Thué en 1891 et à Ba-Phuc en 1892 dans le Haut- Yen-ïhé, on n'a pu arriver à occuper ces ouvrages qu'en les réduisant.

Pour cela, il faut donc de la patience et beaucoup de prudence, car une troupe bien déterminée qui occuperait une position aussi bien fortifiée, n'y laisserait pas entrer un seul assaillant vivant.

Lorsque l'on est attaqué en marche, il n'est pas utile non plus de se ruer à la baïonnette sur la position, comme si l'on avait à combattre une troupe Européenne qui, on le sait, ne lâchera pied qu'à la dernière extrémité.

S'il s'agit en effet simplement d'enlever un mamelon occupé par une bande pirate, l'ennemi s'évanouira pour ainsi dire tout d'un coup, et en arrivant au sommet on ne trouvera plus personne, mais les pertes qui auront été éprouvées avant d'y arriver, ne seront certainement pas compensées par les résultats obtenus.

S'il s'agit au contraire d'emporter un retranchement pirate , on peut être convaincu d'avance que vouloir tenter de l'attaquer de front est peine complètement inutile.

L'attaque aura beau avoir été préparée par des feux de salve, comme le prescrit le règlement, et même par une vive canonnade si l'on a de l'artillerie à sa disposition, personne ne répondra de l'intérieur.

Concluant alors que le campement est évacué, l'ordre de l'assaut est donné, mais lorsque les assaillants arrivent au point voulu, ils reçoivent une décharge de mousqueterie qui fait de très grands vides dans leurs rangs.

On a malheureusement fait un trop grand abus de la baïonnette au Tonkin, où la lutte corps à corps n'a pour ainsi dire jamais lieu, la baïonnette me paraît donc une arme inutile et même nuisible dans ce pays, car elle est souvent gênante pour la marche dans certains terrains.

Je crois que si on avait supprimé cette arme au

Tonkin, on aurait évité de nombreuses déceptions, en la conservant on a surtout voulu maintenir le moral du soldat, car n'étant d'aucune utilité pour l'attaque , elle ne peut rendre aucun service dans les hautes régions.

Quant à l'armement, l'ancien fusil modèle 187i me paraît aussi de beaucoup préférable pour la guerre actuelle au Tonkin, au fusil modèle 1886 que Ton a donné à toutes Içs troupes européennes depuis plusieurs années.

Depuis la conquête, l'ancien fusil solide et à toute épreuve, servait toujours, bien que ne pouvant être réparé sur place, ni envoyé à l'atelier de l'armurier qui le plus souvent était très éloigné si toutefois ii. y en avait un au Corps.

Un fusil qui n'avait pas de guidon ni même de hausse, était encore une bonne arme entre les mains d'un homme dans un pays où l'on ne se bat généralement qu'à quelques mètres de distance.

Bien souvent un Chef de poste n'envoyait même pas en réparation un fusil sans hausse ou sans guidon, dont le mécanisme fonctionnait bien, mais le conservait au contraire, préférant avoir un fusil sans hausse ou sans guidon, qu'un homme sans fusil.

11 faut actuellement à tout instant retirer le fusil d'un homme, parce que le mécanisme très délicat ne fonctionne plus, ou une pièce étant cassée, il

faut l'envoyer en réparation ou le faire remplacer.

Le fusil modèle 188G est certainement une arme excellente pour une campagne en Europe^ qui ne durera que quelques mois, car les guerres futures devront certainement diminuer de durée en raison même des armements formidables dont chaque nation est pourvue àTenvi, mais il ne vaut pas assurément le fusil modèle d874, qui est au Tonkin depuis les débuts de la conquête et qui continue toujours son service même sans réparations.

Pourquoi a-t-on donc donné cette arme à toutes nos troupes au Tonkin?

Sans doute pour qu'elles ne paraissent pas être en infériorité vis à vis des bandes Chinoises qui sont pourvues pour la plupart de fusils à répétition, et pour relever encore le moral du soldat, comme pour ]a baïonnette.

Dans ce pays où on ne se bat jamais qu'à très courte distance, le fusil Gras était donc préférable au fusil Lebel, à cause de sa grande solidité, de plus sa vitesse de chargement était bien suffisante, car les hommes lorsqu'ils ne sont pas immédiatement sous les yeux de leurs gradés, sont enclins généralement à tirer trop vite.

L'opinion publique s'est émue bien mal à propos, au sujet d'un vol de quelques fusils Lebel qui avait été fait à Hanoï il y a plusieurs années, car les pirates ont bien dû reconnaître à son usage même

que ce n'est pas du tout l'arme qui convient à leur vie vagabonde, et surtout à cause de la très grande difficulté de se procurer les munitions nécessaires.

Il eut donc mieux valu conserver l'ancien armement à toutes les troupes du Toiikin, et cela en raison même du genre de guerre spéciale au pays, de son climat et de son terrain, en ayant soin de renouveler fréquemment l'approvisionnement de munitions qui se gâtent rapidement dans cette humidité constante.

Car si les bandes pirates ont sur nous le grand avantage de posséder à fond la connaissance du terrain, nous avons du moins sur elles celui encore plus grand, d'avoir plus de munitions à notre disposition.

Soit que nous soyons attaqués dans notre marche, soit que nous attaquions un point fortifié, maintenant que nous connaissons la tactique des bandes pirates, nous devons donc toujours agir avec prudence et sans précipitation , en parlant de ce principe encore plus vrai dans la guerre actuelle au Tonkin, que pour une guerre européenne; qu'à celui qui sait le plus ménager ses munitions est assuré le succès.

Il y a en effet certaines connaissances de tir que tout chef doit posséder pour commander utilement ]a troupe sous ses ordres , parmi celles-ci , la principale est la discipline du feu, un feu conduit avec

méthode et discipline démoralise promptement la troupe qui y est exposée, tandis qu'il augmente la confiance de celle qui l'exécute.

C'est ce dont devront toujours se convaincre les officiers qui se trouveront aux prises avec les bandes pirates.

On tire généralement trop au Tonkin , le plus souvent sur un ennemi imaginaire, dont on ne connaît ni la position ni la force.

Il faut surtout déjouer les ruses des bandes pirates en rompant à la rigueur le combat et se porter vivement en arrière en dehors de la zone dangereuse de leurs feux.

Chercher ensuite s'il s'agit d'un point fortifié, le côté faible, c'est-à-dire la clé de la position comme le prescrit le règlement, ce côté faible sera toujours la ligne de retraite.

Les retranchements pirates ne sont en effet le plus souvent réellement fortifiés que du côté ou ils sont accessibles, mais il n'y a que très peu de' travaux de défense du coté opposé, c'est par là qu'est ménagée la ligne de retraite.

Persuadés qu'en raison même des grandes difTicultés du terrain, nous ne pourrons jamais les atta- ({uer de ce coté, les pirates ne se donnent même pas la peine de le fortifier.

Lorsqu'on a découvert un retranchement pirate , le premier soin doit donc toujours être , de tâcher

d'arriver par tous les moyens possibles à connaître ce point, ce n'est qu'ainsi qu'on peut espérer l'enlever même quelquefois sans coup férir, en voulant au contraire l'attaquer de front, on fera tuer beaucoup de monde, sans cependant arriver à aucun résultat.

Il n'y a pas d'exemple où une bande pirate Annamite et même Chinoise, que ce soit en rase campagne ou dans les retranchements les plus formidables, ait tenu tête lorsqu'elle a senti sa ligne de retraite quelque peu menacée.

Il ne faut donc pas se jeter tète baissée contre des retranchements pirates, mais opérer avec patience et avec beaucoup de prudence; tâcher d'obtenir des renseignements sérieux sur la position à attaquer, et bien faire la reconnaissance du terrain d'avance, pour n'agir qu'au moment opportun et et qu'à coup sûr, pour ainsi dire.

La première précaution des pirates en construisant un ouvrage est toujours en effet d'assurer d'abord la ligne de retraite, et chaque fois que cette ligne de retraite se trouve inquiétée, ils abandonnent au^tùt les plus belles positions, toute résistance étant'alors devenue impossible pour eux.

Pendant la conquête du Tonkin n'est-ce pas d'ailleurs ainsi que les grandes citadelles du Delta telles que Bac-Xinh et Hung-Hoa, pour ne parler que de celles-là sont tombées entre nos mains? Victoires faciles et nous avant coûté relativement peu de

monde, lorsque nous avons au contraire éprouvé des pertes très sérieuses à la prise de Son-Tay.

Plus récemment encore, c'est grâce aux dispositions qui ont été prises à Ba-Dinh, à Hu-Thué, et à Ba-Phuc, que ces fameux repaires de pirates ont pu être réduits et sont enfin tombés en notre pouvoir.

La seule manière efficace de combattre les bandes pirates est donc de préparer les opérations de longue main, en obtenant le plus de renseignements possible, sur les positions de l'ennemi, sa force, ses moyens de défense et le nombre de fusils qu'il possède.

D'acquérir en outre la connaissance du terrain par de nombreuses reconnaissances aux environs du point à attaquer, ou au moyen d'une carte de renseignements, mais ce qui est mieux encore, si cela est possible, de se faire conduire par de bons guides, dévoués et en qui on peut avoir confiance.

Ce n'est qu'ainsi qu'on peut réellement arriver à un résultat, sans engager sa troupe dans une situation quelquefois très précaire .

On ne fait pas actuellement au Tonkin la grande guerre que l'on ferait en Europe, en rase campagne, le terrain ne le permettant d'ailleurs que très rarement, mais au contraire la guerre continuelle d'embuscades, chaque bouquet de bois, chaque rocher, chaque touffe de brousse pouvant cacher un ennemi.

Après avoir tiré quelques coups de fusil, cet ennemi se retire, s'il a réussi à vous tuer ou blesser quelques hommes, et va se porter en arrière un peu plus loin dans un nouvel endroit favorable à l'embuscade pour vous y attaquer encore, s'il n'a pas la première fois arrêté complètement votre marche en avant.

On ne sait généralement pas à qui on a affaire, et bien souvent dans certains passages très difficiles, il suffit de quelques hommes armés, pour arrêter une colonne très forte, le terrain ne permettant pas de se déployer, on croit quelquefois avoir devant soi une bande, lorsque Ton n'a en réalité qu'un petit groupe protégeant la retraite de cette bande, ou un petit poste d'observation placé en avant d'un ouvrage fortifié.

Dans de pareilles circonstances, redoubler de prudence dans sa marche en avant, et ne pas s'engager dans un terrain couvert, san§ l'avoir fouillé à l'aide de quelques feux de salve.

A cette guerre d'embuscades, quelle manière de combattre devons-nous donc opposer?

Il ne peut y avoir aucun doute pour personne, la contre-guérillas, la seule efficace et qui puisse donner les meilleurs résultats.

Quels sont en effet les résultats qui ont été obtenus par les grandes colonnes jusqu'à ce jour?

Presque nuls au point de vue de la diminution

de la piraterie dans les hautes régions du Tonkin.

Chaque fois que des grands mouvements de troupe ont eu lieu , les bandes pirates devant ce grand déploiement de forces ont toujours battu en retraite, pour revenir ensuite occuper leurs anciens emplacements après le départ de nos troupes.

C'est ce qui s'est constamment produit depuis de longues années au Tonkin, parce que les opérations militaires n'ont été que momentanées et n'ont eu lieu qu'à certaines époques déterminées, c'est-à-dire pendant la saison d'hiver.

Aussi, pendant le cours de ces grandes opérations, ne trouve-t-on bien souvent que par hasard quelques petits groupes pirates chargés de surveiller les mouvements de nos troupes et de protéger au besoin l'accès des grottes ou campements qui contiennent les approvisionnements.

Il faut donc établir la contre-guérillas avec une troupe bien entraînée, très mobile, qui pourra poursuivre sans relâche chaque bande ou groupe de bande pour ainsi dire à la piste, couchant autant que possible dans les campements des pirates eux-mêmes, sans pour cela les détruire, mais en y laissant des traces de son passage, car une bande pirate n'a jamais occupé de nouveau un de ses campements qu'elle sait être connu par nous.

Elle pourra quelquefois établir un autre campement non loin de là dans une vallée ou dans une

gorge voisine, mais elle ne reviendra pas au même point.

Il est toujours bon de laisser intacts les campements pirates que l'on découvre, ceux-ci pouvant vous servir d'abris à l'occasion, dans les hautes régions, pays à peu près désert.

De nombreuses colonnes de ce genre opéreront simultanément sur divers points parcourant une certaine étendue de terrain, dans tous les sens et pendant un temps indéterminé.

Ces colonnes volantes devront être indépendantes les unes des autres, tout en manœuvrant néanmoins de manière à se renvoyer mutuellement les bandes harcelées de tous côtés, elles s'attacheront surtout à arrêter les convois de ravitaillement, et à couper les voies de communication entre ces bandes et les régions habitées et riches.

Après un certain temps, tous leurs repaires étant en partie connus , leurs convois ne pouvant plus arriver, elles ne sauraient comment vivre ni où se réfugier dans un pays désert que nos troupes finiraient par connaître aussi bien qu'elles-mêmes: les bandes pirates seraient donc obligées d'abandonner la région à la longue, pour se rapprocher de plus en plus de la frontière, ou de guerre lasse, de mettre bas les armes, et de se rendre enfin à merci.

On a pu remarquer dans ces dernières années au Tonkin, que si les fortes colonnes ne rencontraient

que très rarement les bandes pirates, les petites reconnaissances au contraire qni n'étaient commandées que par un petit nombre d'officiers et bien souvent par un seul, les trouvaient fréquemment, ou pour être plus exact, l'ennemi vient plus souvent trouver les petites reconnaissances que les grandes colonnes.

Nous ne rencontrons en effet Tennemi que quand il le veut bien, nous voyant arriver généralement de très loin, par ses petits postes d'observation placés sur les points les plus élevés.

Lorsque nous nous engagons dans une vallée par exemple, marchant par groupes compacts avec notre convoi, si c'est une colonne, il peut pour ainsi dire nous compter et faisant bien la différence entre une colonne et une simple reconnaissance, nous laisser passer ou arrêter notre marche selon son bon plaisir.

Les bandes pirates au contraire marchent généralement par très petits groupes , se répandant ainsi dans toutes les directions, quelquefois même chacun s'en va isolément de son coté, tous connaissant le pays à fond et le point où l'on doit se rassembler à une date fixée par le chef de la bande.

Les bandes correspondent en outre par certains signaux convenus entre elles, comme par exemple à l'aide de grands feux allumés sur les plus grandes hauteurs.

Pendant le siège de Ba-Dinh, les assiégés correspondaient de l'intérieur avec les bandes qui cherchaient à faire diversion à l'extérieur sur les derrières de la ligne d'investissement, au moyen de la télégraphie optique à peu près comme nous l'employons nous-mêmes.

Elles lançaient également comme signaux des fusées de toutes couleurs, auxquels Jes bandes extérieures avec lesquelles elles étaient en communication, répondaient au moyen de feux allumés sur les sommets des montagnes voisines.

Tout me parait à peu près avoir été dit sur la manière à employer pour combattre les bandes pirates, qui se tiennent constamment cachées ; à leur manière occulte de se battre, il faut donc opposer une manière de se battre complètement identique.

Il est en effet absolument inutile de se mettre par pure forfanterie, devant uu ennemi qui se cache comme pour lui servir de cible vivante.

C'est par la prudence, la patience et la persévérance, que nous devons surtout arriver à un résultat bien autrement efficace, sans mettre enjeu autant d'existences que nous devons réserver pour d'autres circonstances beaucoup plus dignes d'elles.

Certes le rôle du soldat est d'aller, partout uù on lui ordonne, de se battre de son mieux, et de se faire tuer s'il le faut, mais s'il veut bien risquer

sa vie, il veut que ce soit à armes égales si possible, et surtout en échange de la vie d'autrui.

On a porté sur les pavois à son retour du Dahomey, le général Dodds qui a été assez heureux pour réussir là-bas, mais ne doit-il pas justement le succès, à son énergie, son calme, sa présence d'esprit, sa ténacité, ces qualités maîtresses du Chef Militaire dont il ne s'est pas départi un seul instant?

Le Chef qui engage une action, n'est-il pas en effet responsable du succès en même temps que de l'existence de ses hommes; si par sa témérité il entraîne la déroute ou la perte de toute sa troupe, ne se rend-il pas par cela même coupable?

D'autant plus que se trouvant quelquefois tué ou blessé lui-même, il n'a pu donner bien souvent les instructions nécessaires à celui qui doit lui succéder dans le commandement de la troupe, comme nous en avons eu de fréquents exemples au Tonkin.

Poursuivre méthodiquement un plan bien arrêté d'avance, car le courage ne suffit pas pour décider du sort des batailles, éviter une conception imprévoyante et une exécution trop légère, la prudence et l'esprit de méthode ne laissant rien au hasard; aucun succès nouveau ne doit donc être tenté avant que celui de la veille n'ait été affermi et que n'aient été prises toutes les mesures pour préserver la vie des hommes.

Voilà les qualités de sang-froid et de câline indispensables aujourd'hui plus que jamais pour un Chef, que devront s'attacher tout particulièrement à acquérir nos jeunes officiers qui auront pour mission à l'avenir de tenir haut et ferme le drapeau national dans notre nouvelle Colonie d'Extrême-Orient.

Ce sont ces qualités qu'ils devront avoir dans leur marche, à travers les dangers de toute espèce, qui s'élèveront et se renouvelleront sans cesse devant eux, se rappelant toujours que par la prudence on peut désirer éviter aux hommes des trépas prématurés.

Le système d'aller vite comme quelques-uns le voudraient ne vaut rien, car il coûte très cher en hommes, et ne donne aucun résultat; celui d'aller prudemment peut certainement paraître trop long à certains tempéraments fougueux, mais c'est le seul qui pourra nous conduire au but.

En rejetant peu à peu les bandes pirates loin du Delta, sur la frontière, celles-ci ne pouvant plus communiquer avec cette partie riche du Tonkin, se disperseront enfin, et la piraterie disparaîtra complètement à la longue dans les hautes régions.

Certes, personne ne peut prévoir combien de temps il faudra encore pour arrivera un tel résultat, qui ne saurait être obtenu d'un jour à l'autre, mais tout arrive à point à qui sait attendre.

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