CONSEILS GENERAUX
Avant de tirer une conclusion de tout ce qui précède, je vais donner quelques renseignements généraux dont je n'ai pas encore eu l'occasion de parler dans le corps de ce volume, en commençant par les animaux dangereux, d'ailleurs peu nombreux au Tonkin.
Beaucoup prétendent que le buffle charge les Européens, si le fait s'est produit quelquefois, il ne s'est produit que très rarement.
Le buffle, animal domestique servant à la culture, comme chez nous le cheval et même le bœuf dans certaines contrées, n'est pas foncièrement méchant, il est au contraire très doux, car ce sont généralement des enfants qui le mènent paître, auxquels il obéit au geste et à la voix.
Dans les débuts de la conquête on a pu croire en effet que le buffle était méchant, cet animal très
répandu dans le Delta n'étant pas alors encore habitué à voir des Européens, dont la taille, la tenue, je dirai même l'odeur, n'ont rien de commun av,ec celle de l'Annamite.
Lorsqu'un Européen passe à quelque distance d'un buffle même encore aujourd'hui, on le voit immédiatement dresser la tête, ouvrir de grands yeux et renifler fortement, mais en le regardant bien attentivement on pourra facilement s'assurer qu'il est tout tremblant, ce qui tendrait à prouver qu'il est surtout pris par la frayeur.
Il part alors à toute vitesse, généralement en faisant demi-tour sur lui-même, quelquefois, mais très rarement, droit devant lui.
Si dans ce dernier cas, il fait partie d'un troupeau, les autres le suivent comme les moutons de Panurge, et tout le troupeau passant au milieu d'une troupe qui se trouve sur son chemin, on a pu croire que le buffle chargeait.
Si un buffle a pu, pris par la frayeur mettre le désordre dans une troupe qui se trouvait devant lui, il ne charge jamais du moins comme chez nous le taureau en fureur, poursuivant un homme et s'acharnant après lui comme pourrait le faire cet animal.
Il s'agit ici, bien entendu, du buffle domestique, et non pas du buffle pris à l'état sauvage.
Le nombre de buffles d'un village indique la ri-
chesse de ce village, les gens riches seuls peuvent en avoir, un buffle coûtant de 20 à 25 piastres et quelquefois même davantage, les autres se servent des petits bœufs du pays pour la culture, ceux-ci ayant une bien moins grande valeur.
Il y a beaucoup de buffles dans le Delta, la partie la plus riche du Tonkin, ceux-là habitués à voir fréquemment les Européens, ne les remarquent pour ainsi dire plus maintenant.
Dans les régions hautes, pays à peu près désert, et par conséquent pauvre, cet animal est plus rare.
Quoique le buffle ne soit pas réellement dangereux, il est prudent néanmoins dans les pays oii les Européens paraissent rarement, lorsqu'on passe à peu de distance d'un buffle ou d'un troupeau de buffles, de faire signe à l'Indigène qui le garde de lui faire tourner la tête du côté opposé à la troupe.
Quant à l'éléphant, que l'on voit très rarement au Tonkin, et seulement à l'état domestique dans le Delta, lorsqu'il est à l'état sauvage et en troupeau, il cause de très grands dégâts partout où il passe.
Il n'existe réellement à l'état sauvage, qu'en Annam, sur le Haut Fleuve-Rouge et la Haute Rivière- Noire, il est donc généralement peu à redouter.
Mais un animal dont on a très souvent la visite, c'est le tigre que l'on rencontre partout dans les
régions montagneuses, dans quelque partie du Tonkin que ce soit.
On ne le voit pas pour ainsi dire dans le Delta sauf quelquefois sur ses confins peut-être, lorsque par trop aiguillonné par la faim, il n'a pas pu trouver dans la montagne, la nourriture sufïisante.
Nous allons donc passer en revue toutes les précautions à prendre pour se mettre en garde contre cet animal soit en station, soit en marche.
Le tigre, l'animal le plus à redouter et je dirai même le seul à redouter au Tonkin, voyage presque toujours pendant la nuit et principalement pendant les nuits très noires.
Il fait le plus souvent sa proie des animaux faciles à emporter tels que : le chien, le cochon, etc, mais néanmoins, là où il ne trouve pas ces animaux en quantité sufTisante pour se nourrir, il finit par attaquer l'homme, l'Indigène et môme l'Européen.
Sa présence est généralement signalée par les chiens qui, le sentant dans les environs, rentrent tout craintifs dans l'intérieur des cases, se cachant par- dessous les meubles comme pour lui échapper.
A Lam, sur le Loch-Nam, où j'ai tenu garnison très longtemps, le tigre venait fréquemment se promener dans le camp qui était complètement ouvert, et comme fort heureusement il y avait toujours beaucoup de chiens, il partait chaque fois avec sa proie sans attaquer les sentinelles.
DE L OFFICIER AU ïOiNKIN. 165
Le tigre est très couard de sa nature, il se tapit dans la brousse attendant sa victime, et bondit dessus au moment on elle passe à sa portée.
Aussi n'est-il réellement dangereux que dans ce cas là, et un tigre surpris n'attaquera pas l'homme qui par sa stature même lui en impose, comme le prouve le fait suivant, car ayant l'habitude de saisir sa proie à la nuque, il ne peut saisir l'homme qui se tient naturellement droit, que si celui-ci est baissé.
Un coolie-tram portant le courrier dans un poste des hautes régions, c'est-à-dire dans un pays désert et par conséquent boisé ou couvert de brousse, se trouve un jour nez à nez avec un tigre sur le simple sentier qui servait de chemin.
L'homme et la bête s'arrêtent aussi surpris l'un que l'autre, mais le coolie portant instinctivement ses mains en avant, tient ainsi devant lui son paquet de correspondances qu'il abaisse et relève alternativement, comme les Indigènes ont l'habitude de faire leurs laïs en disant au tigre : « Seigneur Tigre, laisse-moi passer, je porte le courrier du Gouvernement Français. »
Le tigre rentre en effet immédiatement dans la brousse, laissant ainsi le passage libre au coolie qui se rend au poste le plus vite qu'il peut, et raconte son aventure.
Pour l'Annamite naturellement superstitieux, le