Ô VAILLANTE
fleur vivante, c'était Tiomaue. Elle venait d'avoir dix -neuf ans.
Pour un observateur, le contraste moral entre les deux compagnes devait frapper au moins autant que le contraste plijsique. Maritza était demeurée l'enfant indolente et gâtée dont le cerveau n'a d'autres préoccupations que les mille futilités de l'existence de la coquette. Tiomane, au contraire, s'était merveilleusement épanouie. A son seul aspect on devinait la créature supérieure. Soiis la frange cendrée des frisettes vaporeuses, le front bombé accusait le sérieux, la mtteté du jugement, l'élévation de l'intelligence, la puissance d'une volonté sans cesse exercée. Ses doux ^eux bleus s'animaient d'une flamme : ils regardaient un peu comme s'ils apercevaient au delà. Jusqu'au sourire de la jolie bouche, à la lovre retroussée sur les dents éclatantes, qui imposait son cliarme complexe : à la fois verve, profondeur, bienveillance, pénétration, avec une très légère pointe de malice.
Toutes les deux, du reste, dansaient avec la même ardeur, cette belle ardeur enivrée du premier bal. — A un moment, la "rose" et la "blanche", comme venait de les surnommer un jeune officier de marine, se trouvèrent réunies dans le même quadrille. Maritza avait pour cavalior im fort joli garçon, de pur type arabe, avec des fayons correctes et élégantes
(l'Européen raffiné. Elancé, très brun, les yeux, sombres fondus en amandes, le nez fin, légèrement busqui', il portait le fez égyptien et, tranchant sur riiabit noir d'un bon faiseur, le grand cordon du Medjidié. C'était le prince Hassan, fils du feu prince Mourad, de famille vice-ro^^ale, déjà célèbre à vingtquatre ans par de véritables prouesses dans les guerres d'escarmouclies stupidcs et terribles qui désolèrent l'Egypte ces dernières années. Fixé depuis peu à Constantinople où l'attendaient de hautes fonctions diplomatiques, il se trouvait, pour une semaine, en séjour chez son oncle, gouverneur de la p'.ovinco.
Evidemment, la ravissante Maritza faisait impression sur son danseur. Attentif, em]:)ressé, le prince se mettait en frais, habile à mêler de délicats compliments aux banalités d'une causeria mondaine. Au cours des chassés croisés, comme une très exquise flatterie, il évoqua plusieurs rencontres : sur les quais, au Jardin, au pont des caravanes. Et, avec beaucoup de grâce, il laissa deviner l'émotion chaque fois ressentie, — co qui, à la rigueur, n'offrait rien de trop impi'obable ; — puis, ayant cru reconnaître dans le rose vis-à-vis la compagna inséj)arable, il demanda aimablement à lui être présenté, laissant bien comprendre ']ne ce désir allait toujours à la même iidresse.
La contredanse terminée, Maritza, ayant promis la valse prochaine, aciiuiesça gentiment au vœu de son danseur. Elle le conduisit a Tiomaue et le lui nomma. L'orchestre attaquant alors les premières mesures dune polka, l'Altesse offrit sou bras à l'amie do mademoiselle de Sorgues.
Tout d'abord, l'amie eut à entendre l'éloge détaillé des perfections de Maritza. A coup sûr, le prince tenait à témoigner son admiration, et même quelque chose de plus, avec un enthousiasme très discret, du reste, et du meilleur goût. Après quoi, toujours avec sa parfaite convenance, sans paraître poser une question, il fit causer Tiomaue, intéressé aux moindres détails de cette maison où vivait la plus jolie petite personne du monde.
Trop fine pour ne pas soupr/onner un peu le dessous des cartes, l'interlocutrice satisfaisait une curiosité oîi elle flairait quelque mj'stérieux projet. La découverte n'avait rien que d'encourageant pour une amie sincère. Un jirince ! jeune, beau, fameux par sa valeur, distingué, élégant, aimable ! Quelle tête de jeune fille pourrait jamais renier un tel héros ! Elle voyait déjà Maritza portant sur ses cheveux noirs à reflets il or la couronne fermée : la couronne de princesse. Et quel bijou semblait mieux fait pour elle !
La polka achevée, le prince avait entraîné Tiomaue au buffet, et, tandis que tous les deux prenaient un
sorbet, le captivant entretien se poursuivait. Il cliercliait maintenant à pénétrer le caractère de Maritza. EnsTiite, il confessa son goût pour l'Europe, pour Paris en particulier ; ce qui semblait insinuer qu'il y mènerait volontiers sa femme.
Ils discouraient ainsi depuis un assez long moment, quand une petite voix aigre les fit se retourner.
— Comment! vous êtes là, tous les deux? C'était Maritza, au bras de mademoiselle Pascale,
toujours aussi sèche, avec un air plus accusé encore d'assurance dominatrice, richement habillée d'une robe de velours noir surchargée de jais. Au sourire de triomphe méchant que l'institutrice lança à Tiomane, celle-ci craignit presque une manœuvre désobligeante.
— Eh ! savez-vous, prince, poursuivit Maritza de son même ton dépité et hautain, que vous m'avez tout à fait oubliée mais oui .... notre valse est plus qu'à moitié. . . entendez-vous. . . elle s'achève. . .
— Grand Dieu, mademoiselle, s'écria le prince confus et sincèrement désolé, comment m'excuser jamais? Pour me justifier, il me faut invoquer l'attrait de la causerie de votre aimable amie .... et avouer aussi, ajouta-t-il avec une intention de fine galanterie, que, quoique absente, vous n'y étiez pas absolument étrangère ....
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— Oli ! interrompit-elle avec ironie, épargnez-vous donc la peine de vous défendre, je vous en prie. . . . Au reste, soyez tranquille, je ne venais pas vous relancer jusqu'ici .... je meurs de soif, tout simplement ....
Brusquement, elle saisit un verre d'or-angeade, mais y trempa à peine ses lèvres.
Le prince s'était rapiproché ; d'un charmant accent de prière, digne d'apaiser tous les courroux, il demanda qu'on voulût bien lui accorder, en guise de pardon, la faveur des dernières mesures de la cbère valse ]n-omise et si maladroitement mauquée par lui.
— Certes non, répliqua mademoiselle de Sorgues, en dressant fièrement sa jolie petite tête.
■ — Maritza ! intervint dcnicement Tiomane.
A son tour, l'institutrice affecta un mouvement de générosité et essaya d'intercéder pour le suppliant.
Sans daigner rien entendre, Maritza tourna le dos à l'Altesse, et, reprenant nerveusement le bras de Mademoiselle, elle s'éloigna, fie son allure altière et décidée.
Un court moment de désarroi suivit cette sortie déplacée. Le prince demeura quelqiies secondes silt^ncieux devant Tiomane, ])einée de l'incident, et prc'ssentaut trop que les suites eu jiourr.aent retomber sur elle.
--Franchement, dit-il, la punition est dure....
Maciemoîseile Maritza ne se pique guère de bienveillance à l'égard de ses admirateurs. . . .
— Elle est un peu vive, c'est vrai .... murmura Tiomane.
— Et comme elle s'entend à mener les gens ! Sa petite main, au moins, ne ménage ]>as l.-^'-; gourmades. Quelles façons tranchantes ! Quelle rigueur sans appel 1
— Non, pas autant qu'il le semble, jo vous assure. . . . Au fond, elle n'est p;is raécliante .... c'est une enfant gâtée ....
— Pour cela, ou le voit de reste.
Le pardon fut ])ouitanfc octroyé, car, une lieiiie |)lus tard, le prince men lit le cotillon avec Maritza; tous les deux, souiviants ( t satisfaits, semblaient avoir oublié l'algarade si rc'cente.
Un souper somptueux devait clore la fête. Une gi-ande table d'honneur, et, de ci de là, des petites tables oii l'on si; groupait, à sa gnise. Naturellement le consul et sa femme présidaient la table d'honneur, madame de Sorgues ayant à f-a droite h,' Pacha- Gouverneur ; presque en face de sa mère, Mari!za, à côté du prince lia-san. Tiomane s'était dissiuiulée à l'une des petites tables.
Ce repas, à hi fois tardif et matinal, où se glisseiic les premières lueurs de l'aubo parmi les embrasements des lustres et des girandoles, livre essor à
toutes les gaietés. La maîtresse de maison y montrait ime animation qui excitait encore l'entrain généraL Dans son entourage, plusieurs commentaient tout bas ses empressements auprès de l'oncle du jeune prince et l'amabilité de Maritza pour l'Altesse elle-même.
Comme on se levait de table, madame de Sorgues fut subitement entourée par un cercle de solliciteurs. Avant de se retirer, il s'agissait d'entendre la voix de la filleule dont les intimes disaient merveille. Le Gouverneur soutint chaudement la requête. Lui et son neveu se déclaraient amateurs passionnés de musique.
Appelée par sa marraine, la filleule s'exécuta de fort bonne grâce. Pour faire valoir son héritière, médiocre virtuose, la femme du consul prétendit quo Maritza accompagnât la chanteuse au piano. Tiomane eût certes préféré une collaboration plus entendue. Néanmoins, elle accepta le morceau désigné par la pianiste elle-même, qui comptait y trouver son effet. Ce fut la sérénade de Braga.
Les dons de la fillette avaient tenu toutes leurs promesses. Sa voix, continuant à se développer, à s'enrichir, réunissait la suavité, l'éclat, la souplesse, l'ampleur, l'autorité, le pathétique ; c'était une de ces voix rares, extraordinaires, inoubliables, absolument belles, nuturillement parfaites, qui font événe-
ment. — Dès les premiers sons l'auditoire était ravi. La clianteuse emportait vraiment les âmes sur les ailes de l'idéale mélodie. L'extase de l'enfant de la légende pénétrait tous les cœurs. — Quand elle eut achevé, les applaudissements éclatèrent. Le premier, le prince Hassan s'élança pour la féliciter.
Un peu confuse de son triomphe, Tiomane, rougissante, toujours debout auprès du piano, tandis que Maritza, fort négligée, demeurait assise sur lo tabouret, essayait de se défendre avec la modestie obligatoire, quand Mademoiselle, se rapprochant des deus: jeunes filles, rappela à l'Altesse la charmante accompagnatrice dont l'exécution avait surtout brillé par les fausses notes.
— Mes compliments, ma mignonne, dit-elle en serrant les petites mains de sa favorite ; il vous revient une part de ces bravos ; n'est-ce pas, prince ?
— Certainement, certainement, balbutia vivement le prince sans aucune conviction ; mademoiselle de Sorgues a beaucoup de talent ...
Mais, aussitôt, il implora de Tiomane un nouvel air. . . . quoi que ce fût. . . . Et il appela à sou aide madame de Sorgues, et le consul, et son oncle luimême, toute l'assemblée appuyant ces instances.
Tiomane se mit au piano.
— Ah ! cette fois, nous voulons tout ! dit méchamment Mademoiselle derrière son dos.
Sur des thèmes indigènes, primitifs, bizarrôfï, Tiomane avait composé de curieuses cantilènes qu'elle chantait d'une façon étonnante d'expression et d'originalité. L'accord final fut couvert de bravos frénétiques. L'ovation dura un long moment. Le prince Hassan, transporté, ne tarissait jdIus d'éloges. Il les traduisait même à Maritza, comme si elle devait naturellement s'associer à l'admiration gén»'rale.
— Quelle artiste ! Je n'ai jamais été aussi frappé, aussi pénétré ....
Agacée, jalouse d'un intérêt dont elle n'était pas l'objet, Maritza agitait nerveusement son éventail, sans répondre.
— Mademoiselle Tiomane est votre parente ? poursuivit le prince, ne pouvant détacher son attention de la chanteuse.
— Par exemple ! répliqua Maritza avec un dédain presque haineux. Tiomane, une parente ! C'est une enfant que ma mère a recueillie par charité .... une enfant .... d'hos j)ice ! . . . .
Elle avait élevé le ton poiir prononcer ces derniers mots, avec l'intention évidente d'être entendue par Tiomane, debout devant elle. En effet, subitement, comme cinglée par l'affront, Tiomane se retourna. Le regard des deux jonues filles se croisa eu une sorte de défi. Pais, vivoniont, Tiomane baissa les
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yeux pour dérober ses larmes. Mais le jjrince les aperçut. — Saisi de pitié :
— Eh Lien ! il n'importe, reprit-il d'une voix haute et nette, je maintiens que vous êtes vraiment sœurs, par la beauté et le génie !
Maritza tressaillit sous la leçon, qui lui parut une mortelle offense. L'heure de la retraite ayant sonné, à peine répondit-elle aux derniers complinipnts très empressés de l'Altesse, incapable de lui voiler son dépit.
|OUS les invités partis, le consul avait gagné sa chambre, fatigué, impatient de repos. Madame de Sorgues, au contraire, très éveillée, très animée, accompagna les jeunes filles et Mademoiselle à leur appartement.
Il faisait presque jour, mais les rideaux baissés devant les fenêtres prolongeaient la nuit. Des lampes éclairaient le salon " des enfants "; le feu brûlait dans la cheminée.
En veine de bavardage, la belle Annig, ayant envoyé chercher des cigarettes, s'installa dans un fauteuil. — Elle était enchantée. La fête avait pleinement réussi. Tout avait marché à miracle ; on semblait s'être follement amusé. Elle récapitulait les compliments, les éloges de toute sorte. Leurs toilettes étaient vraiment réussies. Mademoiselle, ellemême, reçut une mention d'élégance.
— Mais oui, Pascale, c'est ainsi ! vous avez fait des conquêtes. M. Harify vous trouve très distinguée, et sa femme s'est informée du moment où je vous
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rendrais votre liberté, maintenant que voilà Maritza une demoiselle, afin de vous confier l'éducation de son Aspasie .
— Et vous avez répondu, madame ? demanda malignement l'institutrice évidemment flattée, en arrangeant un coussin sous les pieds de sa maîtresse.
— Je tiens, je garde, ma chère ! répliqua très gentiment madame de Sorgues.
En opposition à ce badiuage où se traduisait la satisfaction excessive, presque enfantine, de la maîtresse de la maison, l'orage continuait à gronder dans les cœurs des jeunes filles, toutes les deux indifférentes à ce colloque, n'écoutant que le tumulte de leurs pensées, agacées de ce prolongement de veille qui exaspérait leur contrainte. Maritza, cédant à son impatience, se décoiffait nerveusement devant une glace, tandis que Tiomane, forcée à la déférence, affectait, pour masquer son ennui, de ranger sur le piano quelques cahiers de musique épars, guettant l'instant de dire bonsoir à sa marraine et de se retirer seule, chez elle.
Les cigarettes apportées, madame de Sorgues en alluma une, joyeusement. — Après quelques légères bouffées :
— Ah çà ! et toi, Maritza ? demanda-t-elle tout à coup, voyons ! belle silencieuse ! t'es-tu amusée ? tout à fait amusée ? . . . .
Maritza ne parut même pas entendre, appliquée à retirer les épingles de sa coiffure.
• — Sais-tu que tu as fait tourner toutes les cervelles, reprit la mère, qui continuait à fumer di'licatement, la tête gracieusement penchée, et observant du coin de l'œil, — oui, mademoiselle, toutes les cervelles, toutes. . . .
Elle souligna avec complaisance le dernier mot.
Cette fois, la jeune fille haussa impatiemment les épaules, mais toujours sans répondre.
— Décidément, tu es muette, poursuivit madame de Sorgues. Allous, mignonne, viens t'asseoir là, sur ce tabouret, en face de moi... Tu ne comprends donc pas que je veux t'interroger . . . . je ne sais même ici que pour ça. . . . Mais oui, c'est ];our vous confesser, mademoiselle, que je vous empêche de dormir.... Yois-tu, ma cliéri(\ j.^ grille de connaître. . . . tes iaipressions. ... à toi aiissi. . . . ajouta-telle avec une malice souriante (p;i révélait assez clairement le fond de sa pensée.
Intriguée, à la fui, do cette maussaderie étrange, de cc! mutisme obstiné, elle jeta sa cigarette, se leva, et saisit les deux mains de sa fille, comme pour forcer son attention. — D'un mouvement brusque, Maritza se dégagea.
— Non, laisse-moi ....
— Pour Dieu ! qu'as-tu donc?
— Eien .... je suis lasse, lasse, lasse .... Sa voix se brisa dans un sanglot.
— Maritza! s'ucria la mère subitement alarmée.
— Clière petite ! ajouta Mademoiselle en s'élançant comme au secours de l'affligée.
Elle la prit entre ses bras, et nppu3'a doucement le front de l'enfant sur son épaule.
— Voyons ! ne vous tourmentez pas, ma jolie cliérie.... Ne savez-vous pas combien on vous adore ?.... Voyons, voyons ! ne pleurez pas ... ne pleurez plus ....
— Maritza ! que signifie ce chagrin '?.... murmurait madame de Sorgues peneliée sur le charmant visage ruisselant de larmes.
A cet éclat d'un désespoir dont elle savait si bien la cause, Tiomane avait arrêté sa machinale besogne, sans se rapprocher toutefois, frémissante d'une crainte vague, ayant le pressentiment d'un péril suspendu et, instinctivement, s'apprêtant à y tenir tête.
— Allons! allons! poursuivit madame de Sorgues en essuyant de son fin mouchoir entouré de dentelle les yeux rougis de sa fille, calme-toi, mon trésor .... et parle .... j^e le veux ... je t'en prie .... Qu'y a-til? que se passe-t-il?
Maritza se redressa, et avec sa violence désordonnée d'enfant gâtée qu'aucun frein n'avait jamais contenue :
— Il y a que, chez moi .... daus ma maison .... devant tous .... à ma face .... ou me brave .... on m'outrage ....
— Comment cela ? interrompit madame de Sorgues confondue.
— Oui, le prince Hassan lui-même ....
— Le prince Hassan ? Es-tu folle ! Il ne venait ici que pour toi ... . Il t'a vue .... tu l'as enchanté .... il me l'a dit et redit .... Oui, certes, ajouta-t-elle en prenant doucement dans ses mains la tête de sa fille, et l'embrassant sur ses beaux cheveux, il te suffit d'un signe, mademoiselle la duchesse, pour devenir, quand bon te semblera, madame la princesse ....
De nouveau, Maritza recula, et d'un accent de fureur indicible :
— Non, non, jamais, jamais ! Le prince m'a insultée, mère, entends-tu? à cause de l'étrangère. ... de cette intrigante, de cette perfide ....
A cette attaque si blessante, Tiomane eut un cri do révolte, et bondissant jusqu'à l'accusatrice, pâle, impérieuse :
— Moi ! moi ! Maritza ! . . . . c'est de moi que tu oses parler ainsi ? . . . .
— Oui, ma sœur ! . . . . riposta Maritza avec une ironie mordante, quel honneur insigne! On a même daigné me le déclarer dans une comparaison des jilus flatteuses pour moi.... Et, franchement, tu
n'es pas une sotte, il faut le recoiiuaître .... Yrainieiit, ce Lai était donné à point pour servir ton ttiomphe, que tu as fort habilement préparé. . . .
— Préparé ! . . . . releva Tiomane avec éclat.
— Ali ! si tu crois que tes manœuvres sont demeurées à ce point secrètes qu'il n'en est rien transpiré ! Sans doute, ta malice avait facilement deviné quel- (jue chose des intentions du prince. ... et ta jalousie, ton ambition .... enfin, pour me supplanter, tu as usé de procédés inqualifiables .... Mère, si tu savais jusqu'où a été l'injure? Le croirais-tu ? Le prince m'avait invitée à valser .... devant elle .... et elle l'a entraîné .... au buffet, l'y retenant .... afin de l'empêcher de remplir son engagement.... de m'infliger la honte d'avoir été oubliée .... aux yeux de tous ! . . . . moi ! moi ! . . . .
— Ah ! méchante ! menteuse ! . . . . s'écria Tiomane exaspérée d'une si fausse accusation.
— J'en appelle à Mademoiselle, poursuivit Maritza.
Tiomane regarda l'institutrice, comme si elle eu attendait quelque justification.
— Voyons, Pascale ? interrogea madame de Sorgues.
— Hélas ! répliqua Mademoiselle dun ton de componction que démentait la joie involontaire de son regard, il me faut avouer, en effet, que, dans cette
circoustauce, la couduite Je Tioniaue a manqué, au moins, de coriection ....
Tiomaiie blêmit à cette réponse, et faisant uu eflbrt suprême pour contenir son indignation :
— Peut-être même, riposta-t-elle en fixant ses yeux sur l'institutrice liypocritement triomphante, doit-on à la sollicitude de Mademoiselle la découverte de toutes mes noirceurs ? , . . .
— Justement, ma chère, répliqua Mademoiselle fermement. Mon devoir de surveillante, de directrice de votre éducation, m'impose encore cette charge de guider vos premiers pas dans le monde et de vous apprendre à vous y conduire,... Je vous avoue que j'ai été singulièrement surprise et affligée de votre manque de tenue. Je croyais vous avoir inculqué, déjà, des principes, des façons qui devaient vous préserver de trop graves incartades.... S'il faut vous le dire, je vous ai trouvée coquette, d'une coquetterie déplacée avec le prince, que vous voyiez pour la première fois.... J'ai observé que, la danse achevée, il vous conduisait.... ou vous l'entraîniez au buffet.... peu importe....
— N'était-ce pas un grand crime, en vérité, interrompit impétueusement Tiomane, que de se permettre d'avoir soif et d'aller prendre une glace, au milieu d'une cinquantaine, au moins, d'autres personnes?...
Ï'AI LIANTE. ôâ
— Sans doute, le crime n'était pas là, poursuivit Mademoiselle avec la sécurité tranquille d'atteindre sûrement au but. E,ien de plus simple, de plus convenable, que d'accepter le bras d'un danseur pour aller prendre une glace, comme vous dites.... Seulement, il est fort malséant, pour une jeune fille, de prolonger l'aparté, de soutenir, d'encourager le têteà-tête....
— Dont Maritza faisait tous les frais, interrompit de nouveau Tiomane.
— Je veux bien le croire, jDour mon compte.... mais ce n'était jjas moins vous donner toutes les apparences d'un manège.... bizarre.... que le monde n'est que trop prédisposé à interpréter défavorablement. Eu outre, une invitation à mademoiselle de Sorgues est chose qui marque dans ses salons, puisqu'elle la force à se réserver, à se refuser à nombre de concurrents. Celle du prince avait donc été notée. On vous avait vue partir à son bras. La valse commencée, Maritza demeurant à attendre.... les commentaires, qui ne tardent jamais, se donnèrent libre cours. Inutile de vous répéter les réflexions très franchement désagréables que j'entendis sur votre compte....
— Mais tout ceci est abominable ! s'écria madame de Sorgues, si prompte à l'emportement.
— Tu vois bien ! tu vois !.... ajouta Maritza, assise