‹ Vaillante - ce que femme veutChapitre 5 sur 27 · VAILLANTE. Ô · texte numérisé non relu

VAILLANTE. Ô

part, au-dessus des mesquineries qui l'entouraient. Au reste, peu à peu aussi, dans le train journalier, l'accoutumance avait aclievé son œuvre. Sa place établie dans cette famille d'adoption, il fallait bien finir par la lui tolérer. En maintes circonstances, elle avait pu deviner l'estime du consul, qui prenait plaisir à causer avec elle et l'avait souvent félicitée sur son instruction, sou érudition très remarquable, son oi'ganisation musicale exceptionnelle. Sans autrement approfondir ses mérites, sa marraine ne laissait pas que d'être flattée de sa belle voix et goûtait un charme à l'entendre. Maritza, devant son rôle toujours effacé, la supportait volontiers, presque attachée à une compagne invariablement aimable et soumise. Seule Mademoiselle avait gardé une finimosité dont la forme pourtant revêtait moins de rigueur. Les progrès surprenants de l'élève, son courage persévérant, son rapide développement artistique, joints à l'acquit de la tenue, du bon ton, — les occasions de reproches s'espaçaient, dispara-issaient ; les railleries manquaient d'aliments. Depuis longtemps l'hostilité ne trouvait plus guère à se traduire que dans la dureté du regard, la sécheresse dédaigneuse de l'accent. Mais Tiomane ne s'en préoccupait plus, et payait cette malveillance de la plus fière impassibilité.

En revanche, elle avait un ami, un ami sincère que

l'éloignemeut n'avait pas découragé, mais, bien au contraire, de plus en plus attaché. En ces cinq années, elle l'avait revu une seule fois, il y avait trois ans : les dernières vacances passées à Berck. Elle avait seize ans, alors, et, pour lui, c'était déjà la grande sœur qu'il initiait à ses projets, à ces rêves immenses de la vingtième année. Tous les deux avaient tenu leur promesse de correspondance : lui, comme il l'en avait avertie, un peu inexactement, manquant parfois le courrier ; elle, régulièrement, avec une fidélité scrupuleuse. Et ils s'étaient retrouvés comme si le lien d'intimité n'eût jamais été interrompu. De nouveau, les bons jours s'étaient écoulés ; une autre séparation était venue. Depuis, le cher artilleur était entré à l'Ecole polytechnique. Par un hasard désolant, chaque été de ces trois dernières années, quelque circonstance avait entravé les voyages en Europe. Malgré tout, son entente avec l'absent se resserrait avec le temps, avec le développement de leurs idées, la maturité de leurs caractères, dans cette correspondance plus activement, plus sérieusement poursuivie, semaine à semaine.

C'était tout cola que cette scène atroce détruisait, irrévocablement, sans remède. Déjà elle sentait la rupture définitive entre ce passé où elle vivait encore, désemparée, ne trouvant plus rien où se raccrocher,

comme perdue au milieu de ruines, et l'avenir inconnu qu'il allait lui falloir édifier.

Que faire? que devenir, ainsi rejetée soudainement dans l'isolement des abandonnées, des créatureo sans famille, sans attaches, sans ressources, loin de son pays, de ses premières protections qui lui semblaient, du reste, bien insuffisantes à cette heure ? Elle n'avait même pas d'ailleurs la possibilité matérielle de les rejoindre. Une seule situation possible s'offrait à elle : instruite, musicienne, parmi les nombreuses relations du consulat, peut-être obtiendrait-elle quelque emploi de gouvernante, ou de demoiselle de compagnie ? — Mais, au préalable, elle devait s'assurer de l'assentiment de madame de Sorgues, ne se reconnaissant pas le droit d'agir à l'insu de sa bienfaitrice, engagée, avant tout, par les bienfaits reçus jusque dans l'iujustice présente.

A onze heures, elle commença à s'habiller pour le déjeuner. A midi elle descendit comme d'ordinaire, pâle, les yeux rouges, mais ferme, soutenue par la dignité des êtres énergiques qui puisent leur force dans la sécurité de leur conscience.

Le consul était seul à table ; ces dames reposaient. Il parut surpris de l'apercevoir.

— Bravo, la vaillante ! déjà deVjoul !

Il ne savait encore rien. Il poursuivit en souriant :

— Ah ! le bel âge ! Une nuit de danse vous donne

des ailes pour le lendemain .... Voilà l'eJQfet du succès !

Le repas en tête-à-tête fut lestement expédié.

Tiomane remontait chez elle, quand elle se croisa, au liaut de l'escalier, avec Anais, la première femme de chambre, qui descendait sur un plateau les restes d'une collation.

— Est-ce que marraine est levée ? demanda la je nue fille.

Sur la réponse affirmative, elle se dirigea vers la chambre de madame de Sorgues. Elle frappa. — Ce fat la voix de Mademoiselle qui répondit : Entrez. — Tiomane ouvrit la porte.

Au milieu de la vérandah meublée comme le plus coquet des boudoirs, madame de Sorgues, en peignoir de surah rose, était étendue sur une chaise longue, Mademoiselle assise en face d'elle. L'expression animée des deux physionomies trahissait l'intérêt de la causerie.

Tiomane referma la porte et s'approcha.

La mère Je Maritza, sans quitter son éternelles cigarette, s'était soulevée dans un geste de surprise et de contrariété, son visage subitement rembruni.

En se retrouvant là, devant celle qu'elle avait tant aimée, adorée, celle qui, après tout, s'était un jour généreusement chargée de sa vie, Tiomane se sentit tout attendrie.

— Veuillez m'excuser, marraine, balbutia-t-elle, je regrette de vous déranger peut-être .... mais j'ai espéré que vous consentiriez à m'accorder .... un instant. . . . d'entretien. . . .

— Ah bah ! répliqua madame de Sorgues d'un ton de hauteur méprisante, en secouant négligemment la cendre de sa cigarette ; je suis vraiment curieuse de savoir ce qu'il vous reste à ajouter à toutes vos impudences de cette nuit ....

Les paupières de Tiomane battirent faiblement, comme s'il j montait des larmes. Elle fit un effort énergique pour assurer sa contenance et son accent.

— Oui .... je sais .... j'étais exaspérée folle. . . .

Je vous demande pardon, marraine .... je vous demande mille fois pardon de ces mouvements d'emportement .... impossibles à réprimer .... sur le moment .... J'étais trop touchée .... trop profondément blessée. ... Le coup était si inattendu. . . . si épouvantable .... A cette heure, j'ai beaucoup réfléchi .... j'ai eu le temps de me calmer. ... et je suis certaine qu'aucune parole ne peut plus m'échapper qui pourrait vous offenser.... et que j'aurais, par conséquent, à déplorer

— Eh bien ! parlez, je vous écoute ! répliqua sèchement madame de Sorgues.

Tiomane eut une hésitation. Puis d'un ton plus ferme ;

— Marraine .... je voudrais vous parler .... à vous seule ....

Son regard aj-ant croisé celui de Mademoiselle, il se dégagea comme un double éclair. Mais, tout aussitôt, l'institutrice se leva.

— Restez, Pascale, dit madame de Sorgues.

— Cependant, madame, il est bien naturel.... cette malheureuse enfant désire vous entretenir. . . .

— Cette malheureuse enfant, comme vous dites, parlera devant celle qui lui a réellement servi de mère, à laquelle elle doit tout ce qu'elle est, et qui, tout à rheure encore, après les odieuses injures de cette nuit, s'inquiétait de son avenir et se préoccupait d'y pourvoir ....

— Oh ! marraine ! . . . . protesta sourdement Tiomane.

— Comment ! riposta sévèrement madame de Sorgues, vous assuriez, il me semble, de votre parfaite déférence ....

— Je vous en prie, madame, implora de nouveau l'institutrice faisant mine de gagner la porte.

• — Pascale, rasseyez-vous .... je vous l'ordonne. . . .

Mademoiselle obéit avec un petit soupir de résignation.

C'en était fait du dernier espoir de Tiomane. Il y avait quelques minutes encore, il lui semblait impossible qu'une si atroce iniquité fût irrévocable. Elle

Vaillan'tr lùé

se disait que, seule avec sa marraine, elle trouverait certainement les accents de vérito qui arriveraient à la persuader, à la fléchir ; tout en s'cloignaut, au moins, laisserait-elle un souvenir dépouillé d'aaiertume, quelque pitié pour l'enfant recueillie et si injustement conuamnée. Mais, devant l'implacable ennemie, l'entretien ne pouvait plus être que froideur et contrainte. Elle sentait d'avance les paroles se glacer sur ses lèvres. — Toujours debout devant sa marraine impérieuse, qui fumait par courtes bouffées, elle se roidit dans un effort suprême de volonté, et d'une voix presque sûre :

— Marraine, je suis venue vous prier de vouloir bien décider de moi .... J'ai cru que, pour tous, il valait mieux que la question fîit réglée au plus tôt... Je ne voudrais pas être plus longtemps une charge.... ma place dans cette maison me paraissant désormais impossible....

— C'est aussi mon opinion, interrompit madame de Sorgues.

Il y eut un court silence. Tiomane reprit gravement :

— Grâce à l'éducation que j'ai reçue do vous, je crois possible de me placer dans quelque famille. . .. mais je ne voudrais tenter aucune démarche sans y être autorisée par votre volonté ...

— Et je m'y oppose formel]em.ent. Il no me con-

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viendrait guère de retrouver celle qui a été presque ma fille, qui a été élevée de même façon que ma fille, en service chez des amis, pas plus qu'il ne me plairait, si jamais vous aviez cette idée, de voua rencontrer dans les rues de Smyme, courant le cachet de piano ou de chant. Au reste, ma décision est toute prise. Nous venions justement de résoudre votre sort lorsque vous êtes entrée. Yoici. J'écris aujourd'hui, par le courrier anglais, à Sœur Victoire, à Berck que vous retournez auprès d'elle. Elle vous logera à la communauté jusqu'à nouvel ordre. Je mentionne à peine cette petite somme déposée pour vous à la caisse d'épargne et que vous retrouverez, augmentée des intérêts ....

— Marraine, je vous en prie, interrompit fièrement Tiomane, ne parlons pas d'argent.

— Mais il le faut, afin que vous sachiez à quoi vous en tenir sur votre situation actuelle.

— Je prétends être en état de subvenir à mon existence.

— Ce sont choses qui se disent, ma chère. Je continue. Mou intention est de vous faire tenir une petite rente ou d'en verser le capital ....

— Je n'accepte rien ....

— Je m'en remets, d'ailleurs, à Sœur Victoire, poursuivit madame de Sorgues sans paraître entendre, du soin de n:e dicter ce qui convient le mieux à

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