‹ Vaillante - ce que femme veutChapitre 6 sur 27 · VAILLANTS · texte numérisé non relu

VAILLANTS

cet égard. Elle est fort intelligente et essayera, au moins, de vous sauvegarder ; elle veillera aussi à vous trouver quelque établissement. En tout cas, j'aurai fait mou devoir envers l'enfant abandonnée dont je m'étais chargée. A vous de ne pas achever de gâter l'avenir.... Maintenant, vous pouvez vous préparer à prendre le prochain bateau de Marseiife.... Il part dans cinq jours.

Tiomane écouta, froide et calme, la décisive condamnation dictée, sans doute, par Mademoiselle, un instant avant sa venue. Mais, cette fois, elle se garda même d'un dernier regard de mépris à l'adresse de l'ennemie triomphante. A Cj[uoi bon ? N'était-il pas plus digne de porter vaillamment la défaite, d'y opposer la ferme insensibilité d'une âme sûre de son droit? — Sans un mot de revendication, sans un geste, le visage impassible :

— Permettez-moi, marraine, ajouta-t-elle tranquillement, d'implorer de vous une dernière faveur.... Ces cinq jours, qui me restent à passer dans cette maison, veuillez m'accorder de les vivre à l'écart .... dans ma chambre ... ou je vous serais obligée de m' autoriser à prendre mes repas ....

— Parfaitement, je conçois que cela vaudra mieux pour tous.

— - Yoale2-vous aussi vous charger de toute ma gi>iktit<ide poiir M. de Sorgues, que je ne verrai plus

peut-être .... et, de nouveau, agréer pour vous-même mes plus sincères remercîments. .. . l'expression la plus ardente de mon éternelle reconnaissance, de mon inaltérable dévouement ....

Pas un éveil d'émotion n'agita le cœur de la mère de Maritza. Tiomane s'étant approchée pour lui prendre la main et la baiser, el'e la laissa faire, non sans quelque impatience.

— C'est entendu, reprit-elle pour couper court, le bateau jDart daus cinq jours, lundi soir, à sis heures. La barque du consulat vous conduira à bord, où votre passage aura été arrêté .... Adieu ....

La jeune fille sortit.

JLLES étaient lourdes, bien lourdes,ces jourm'cs d'entière solitude qui précédaient le départ. Toutefois, cette réclusion épargnait à Tiomaue l'embarras, la contrainte atroce de l'existence en commun, et, à ce compte, c'était encore un allégement.

Enfermée dans sa cbambre, elle n'en sortait plus, étrangère désormais à tout ce mouvement du palais d'où elle se trouvait déjà exclue. Dans les pièces •voisines, elle entendait vivre Maritza, sa voix mêlée souvent à celle de Mademoiselle. Elle connaissait si bien toutes leurs habitudes : les heures du lever et du couclier ; les impatiences de la Jeune fille pendant ses trois ou quatre toilettes de cliaque journée ; ses criailleries aux servantes .... et la sieste de l'aprèsmidi, les tapotages capricieux sur le piano, les fredonnements maladroits. De sa fenêtre, vers cinq heures, elle apercevait quelques robes claires à travers les arbres du jardin. C'était le moment des visites. On lunchait volontiers sous les orangers

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fleuris durant ces mois d'hiver, le printemps oriental. Et elle s'étonnait d'une impression étrange : il lui semblait qu'un long temps, un temps immense, la séparait de ces clioses ....

Après tant d'années passées dans toutes les opulences, elle allait revoir Berck, seule, presque rendue à sa condition première. Qu'y ferait-elle? Sans doute elle n'y resterait pas. D'abord Sœur Victoire, si bonne, si avisée, aurait bientôt démêlé la vérité, et lui garderait son estime. Parmi les habituées de la plage, ou par l'entremise de quelque couvent, il était à croire qu'une situation s'offrirait, bientôt.

En dépit de sa très haute instruction, elle n'était munie d'aucun brevet d'institutrice : une infériorité pour la Franco. En revanche, elle parlait couramment l'anglais et l'italien, sans compter les idiomes orientaux, et possédait un solide talent de musicienne, initiée même aux principes de l'harmonie. Elle accepterait d'ailleurs l'humble fonction de gouvernante de très jeunes enfants. Avant tout, elle voulait se suffire, résolue à rejeter cette dernière aumône do ceux qui la chassaient.

Toutefois, il lui restait encore à subir un déchirement : le plus douloureux. Elle écrivit i\ Guillaume une lettre d'adieu, très digne, très touchante, généreuse par son silence sur la cause de la rupture. —

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K'était-elle pas certaine que l'ami, le frère la défendrait toujours dans son cœur ? Quoi qu'il entendît, quoi qu'on s'acliarnât à lui prouver, il demeurerait incrédule à toute allégation dirigée contre ce caractère qu'il connaissait si bien. — Elle l'avertissait de son retour en France, et de l'ignorance complète de ce qu'elle allait y devenir. Le reverrait-elle jamais? Elle osait à peine conserver un espoir, une rencontre entre eux ne lui paraissant admissible qu'autorisée par l'assentiment de madame de Sorgues. Elle terminait par quelques gentils conseils, le testament, disait-elle, de la grande sœur. Enfin, elle l'assurait de son attachement dévoué qui subsisterait, malgré l'absence définitive, et lui envoyait ses vœux si sincères de bonheur.

Bien des larmes se mêlèrent à ces paroles dernières qui fermaient l'unique affection qu'elle eût possédée.

Dans son âme le calme était revenu, avec le sentiment d'avoir rempli toutes ses obligations. La conscience n'est pas un A^ain mot. De jdIus, Tiomane était une chrétienne, et il se rencontre toujours chez la chrétienne une force morale née de la résignation à la volonté supérieure et de la confiance eu cette miséricorde divine.

Les préparatifs semblaient devoir être courts. Dès le deuxième jour, Elli lui ayant offert son aide pour

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commencer les emballages, ella la remercia, signifiant son intention de n'emporter de sa garde-robe, très riclie, que le strict nécessaire. Mais, le lendemain, la servante grecque, qui avait rapporté le propos à sa maîtresse, se touvait chargée d'un ordre formel: madame de Sorgues entendait que sa protégée gardât tous ses dons.

Tiomane se soumit jusqu'à la fin. Les malles commencèrent. Au cours de la besogue, la bavarde Elli raconta une grande nouvelle : le prince Hassan venait de se déclarer, et sa demande avait été agréée. — A cet instant, Maritza fredonnait dans la chambre voisine.

— Hein ! ajouta Elli, non sans une arrière-pensée railleuse, en voilà, un bonheur! On peut dire qu'ils seront joliment assortis.... le prince et la princesse

^,ETTE avant-veille du départ avait été une de ces journées d'orage accablantes, énervantes, insupportables, particulièrenieut pénibles dans la douce contrée ionienne. — La nature paraît se complaire aux antithèses. — Depuis midi, l'air soufflait du feu. Vers trois heures, le ciel, d'abord d'un gris de cendre, puis subitement très noir, semblait s'être abaissé sur la ville comme un suaire morne, écrasant. Par instants des tourbillons s'élevaient, formés d'une fine poussière roussâtre et brûlante. Au loin la mer grondait, ou plutôt des mugissements surgissaient de tous côtés, comme si la foudre menaçait partout à la fois. A ciuq heures on avait dû allumer dans les appartements.

Tiomane, suffoquant dans sa chambre, avait tenté, à diverses reprises, d'ouvrir une fenêtre ; mais la poussière entrait par bouffées embrasées qui augmentaient encore la pesanteur de l'atmosphère irrespirable. — Cependant, Elli, en lui apportant son dîner, lui apprit qu'il y avait gala au palais : gala

intime. Une quinzaine d'invités, parmi lesquels le Gouverneur et le prince. Malgré la grandeur des appartements, on se plaignait aussi en bas; les domestiques étaient harassés. Très probablement, les convives se retireraient de bonne heure. — Effectivement, vers onze heures, Maritza regagnait sa chambre. Bientôt un silence profond enveloppait la maison, troublé seul par ces roulements sourds qui continuaient à présager l'orage.

Il éclata brusquement dans la nuit, par un coup de tonnerre violent. Eéveillée en sursaut, Tiomane s'assit sur son lit. Dans la pièce voisine, Maritza appelait, effrayée. — Oubliant tout, elle allait s'élancer vers la porte de communication, quand elle distingua la voix d'Elli qui accourait vers sa jeune maîtresse. — Au même instant un second coup retentit, plus épouvantable encore. Cette fois, on eût dit que la foudre venait de tomber sur le palais, et comme si, en effet, il eût éclaté quelque désastre, ce fut soudain une agitation pleine d'alarmes. — Audessus, au-dessous, de toutes parts, des bruits de voix, de pas ; des portes brusquement ouvertes ;tout un mouvement de précii^itation, d'inquiétude sinistre. Des rumeurs, oii dominaient des hennissements, montaient des dépendances situées dans le jardin, à droite, derrière le haut rideau des sycomores. — Que se passait-il ? — Tremblante, elle se précipita hors

de son lit, se couvrit vivement d'un peignoir et alla à la fenêtre pour en ouvrir les contrevents, tâclier d'apercevoir quelque chose. — Comme elle écartait le panneau de bois, un éclair brilla. Elle se sentit chanceler. Le sol se dérobait sous ses pieds. Elle comprit, et tout son sang se glaça.... C'était un tremblement de terre.

Il faut avoir subi cette sensation unique, cette indéfinissable, irrésistible, vertigineuse angoisse, qui stupéfie les plus braves et ressaisit du même invincible effroi les plus aguerris, pour arriver à se la figurer. — Pendant quelques secondes, elle attendit, pétrifiée, se retenant toujours à la poignée de la croisée. Un nouvel éclair lui montra l'oscillation très prononcée de la glace de la cheminée, en même temps qu'elle j^erçut le clifjuetis d'objets qui se choquent. Puis, il lui parut que la maison se soulevait, arrachée de sa base. Un tintamarre eiïrayant l'emplit tout entière : chute de meubles, brisements de porcelaines, carillon de sonnettes .... tout ce branle terrifiant des choses sous la secousse souterraine.

Aussitôt des cris d'affolement, des clameurs désespérées, les gémissements des bêtes. Ella reconnut vite qu'on se sauvait. Alors, obéissant à l'impulsion si connue de ceux qui ont assisté à cette espèce de chaos de la nature, — où il semble que la

terre se désagrège pour tout engloutir, — éperdue, haletante, elle prit sa course, elle aiisèi, ouvrit sa porte, s'élança dans le corridor, le traversa, parmi d'autres affolés, gardant toujours cette impression atroce du vide sous ses pieds.

La jDorte du vestibule était ouverte. Elle gagna le jardin, sinistrement illuminé par les éclairs qui se succédaient sans intervalles, ou plutôt se confondaient en une seule lueur immense, aveuglante, comme si le ciel embrasait la terre. Là, tous les habitants du consulat s'étaient jetés, se précipitant par la large allée qui coupait le bois d'orangers, courant comme à travers une fournaise, sous les crépitements formidables du tonnerre mêlés à ces horribles bruits souterrains qui semblent des voix de volcans réveillés. — Elle suivit les autres et atteignit ainsi, à l'extrémité du bois, loin de toutes constructions, une vaste esplanade, le plus sûr refuge contre le pire des dangers : l'écrasement. — A cette clarté fulgurante, elle vit des groupes affaissés

sur le sable Elle reconnut madame de Sorgues

et Maritza. Elle alla s'agenouiller auprès d'elles.

Cependant, le jour se levait, semblant ramener quelque calme. Les secousses avaient cessé ; les roulements s'espaçaient ; les lamentations s'apaisaient.

Soudain, ces mots retentirent :

— Et le consul ?

C'était la voix du cliancelier : M. de Riez. Tout le monde fut debout.

— Mon mari ! . . . . cria madame de Sorgues, brusquement arrachée à sa torpeur.

Chacun regardait autour de soi, gagné par une oppression nouvelle. On se comptait. On scrutait chaque groupe. On répétait le nom de M. de Sorgues, on le criait .... Rien .... Le consul ne paraissait pas, ne réj^ondait pas. Quel malheur était donc survenu ? . . . .

Dans l'effarement de cette disparition, plusieurs s'étaient déjà précipités vers le palais dont, heureusement, on apercevait le toit intact, ce qui excluait l'idée d'un effondrement grave. Mais il s'agissait d'une chute, peut-être, dans la hâte de fuir .... d'un malaise subit. . . . Pourtant, madame de Sorgues se souvenait d'avoir été entraînée dehors par son mari. Il avait même eu cette prévoyance de les couvrir de manteaux, elle et sa fille, de les chausser de leurs mules. Une fois au jardin, on s'était trouvé séparé. Ensuite, elle ne savait plus.... sa mémoire s'arrêtait là.

C'était doue au jardin qu'il fallait chercher. L'espace était vaste ; mais il paraissait peu probable que M. de Sorgues se fût écarté du chemin pour ainsi dire tracé devant tous par la large avenue en

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cailloutis qui aboutissait à l'esplanade. Le chancelier parcourut d'abord l'esplanade en courant, appelant, appelant sans trêve .... Toujours rien .... Il revint sur ses pas.

Ceux qui étaient restés l'accompagnaient. Madame de Sorgues, enfiévrée d'inquiétude, essayait de suivre, Maritza lui donnant le bras; derrière elles, Tiomane, l'espi'it tendu par l'angoisse, ne sentant pas le menu gravier qui déchirait ses pieds nus. — Ou gagna ainsi l'entrée du bois. Aucune trace, aucun vestige, pas le plus léger indice. Ou s'engagea dans l'avenue qui partageait ce bois d'orangers tout en fleur. Maintenant les voix lassées se taisaient, et cette recherche, dans le silence, devenait plus lugubre encore. — Comme on atteignait le milieu de l'avenue, il y eut un mouvement d'inexprimable détresse .... des exclamations d'horreur .... Trois des colonnes de côté du pavillon grec gisaient brisées sur le sol. Sous leurs débris un corps était enseveli, la face contre la terre. Une main, coupée au poignet par un morceau de chapiteau, montrait au j^etic doigt la bague armoriée qiie portait le consul.

Le chancelier fit nn geste impératif en désignant madame de Sorgues, afin qu'on l'empêchât d'avancer. Mais la pauvre femme s'était élancée, approchée malgré tous. — Elle poussa un efifroyable cri et s'évanouit.

|NE semaine s'était écoulée. La triste dépouille avait été inhumée avec un apparat où s'étaient afiSrmés les plus sincères regrets,

A la suite de l'émotion terrible, la veuve avait pris le lit. Une fièvre intense s'était déclarée ; le cerveau ébranlé ne reliait plus les idées. C'était un demidélire, avec des alternatives de torpeur ; l'insensibilité d'une âme brisée. — Cette inconscience lui épargna, au moins, la cruauté des derniers apprêts. Tout se passa loin d'elle, à son insu ....

Tiomane soignait sa marraine, se contentant; toutes les vingt-quatre heures, de quelques heures de repos, sur une chaise longue, dans la pièce même. La femme de chambre Anaïs, Elli et la servante sj-rienne la secondaient. Mademoiselle, prétendant ménager les nerfs de la délicate Maritza, la tenait enfermée dans leur appartement, si bien écarté de toute agitation, et esquivait ainsi, pour son propre compte, les maussades fonctions de garde-malade.

liô dixième jour qui suivit l'enterrement, madame

de Sorgues se réveilla, le matin, après une nuit presque entière de sommeil tranquille. Elle reconnut ceux qui l'entouraient. Tiomane était à son chevet et reçut le premier regard lucide. Aussitôt, comme si cette résurrection de la raison était aussi celle de la souffrance, la veuve éclata en sanglots. — Tiomane fit appeler Maritza, qui se précipita avec beaucoup de tendresse dans les bras de sa mère ; leurs trois douleurs unirent leurs larmes.

Sur ces entrefaites arriva la lettre de Guillaume, en réponse au télégramme qui lui annonçait l'horrible accident. Combien il lui coûtait d'être loin en un pareil moment ! Que n'eût-il donné pour revoir une dernière fois ce pauvre corps tant chéri ! Mais la distance était telle qu'il lui fallait renoncer à cette âpre consolation. Enfin, son correspondant l'avait impérieusement retenu à l'Ecole, comme un ordre suprême de son père.

Toutefois, la convalescence accomplit sou cours. La veuve se laissa lever, habiller, rapprit à marcher, à vivre dans ses crêpes .... redemanda ses cigarettes. Elles consentit à recevoir le prince Hassan, qui apportait ses compliments de condoléance, après avoir fait prendre chaque jour des nouvelles. Maritza retrouva son sourire pour accueillir le fiancé dont la visite fut naturellement courte et grave.

A cette heure, nul ne se souvenait des scènes qui

ayaient précédé le lamentable événement. Mademoiselle elle-même affectait l'oubli Je tout conflit, fort aise, au fond, qu'une autre assumât la pénible charge de consolatrice. Par exemple, elle comptait bien se rattraper plus tard.

Une nouvelle semaine avait passé. Maritza n'avait pas revu son fiancé. Au lendemain de sa première visite, un billet du prince leur avait annoncé son départ subit pour Coustantinople, où l'appelait le grand vizir. La fillette attendait impatiemment le retour, qui ne pouvait tarder, lui semblait-il.

Une après-midi madame de Sorgues, réfugiée sous la vérandah de sa chambre, causait tristement avec les jeunes filles ; Mademoiselle lisait un journal. Elli survint pour demander à sa maîtresse la permission d'introduire le chancelier. Sur un signe d'acquiescement, la servante fit entrer M. de Riez. Il tenait sous son bras un assez volumineux rouleau de papiers.

La mine du nouveau venu dénotait une extrême préoccupation, due certainement à toute autre cause qu'à la gêne d'une visite de condoléance plusieurs fois renouvelée.

Quand il se fut assis près de la chaise longue, il attendit quelques minutes, comme s'il hésitait à aborder le véritable objet de sa démarche. Il se décida pourtant.

— Chère madame, j'ai différé le pins possible à venir vous distraire de votre douleur, pour appeler votre attention sur des questions matérielles .... toujours si pénibles en pareille circonstance .... particulièrement insupportables pour vous .... je le sais.... mais je ne puis reculer davantage.... Il faut enfin que je vous tienne au courant. . . .

Tiomane et Mademoiselle, pressentant quelque entretien confidentiel, se levèrent discrètement.

— Non, non, restez donc, dit la veuve ; je n'ai paa de secrets pour vous, mes pauvres chères ....

Le chancelier appuya ces paroles d'un regard encourageant.

— Sans doute, ajouta-t-il, madame de Sorgues a raison, mesdemoiselles, de réclamer à cette heure, auprès d'elle, tous ses dévouements .... dont elle n'aura jamais eu plus besoin ....

L'institutrice- et Tiomane reprirent leurs places. Maritza, par un mouvement de crainte instinctive, saisit la main de sa mère qu'elle garda. Le chancelier poursuivit :

— Vous me comprenez, n'est-ce pas, chère madame ? il s'agit de vos affaires ....

La veuve interrompit par un geste de fatigue.

— Je vous eu prie, madame, continua-t-il d'une voix pressante, il faut vous résigner à m'entendre, à juger, à résoudre. Il le faut absolument ... Encora

VAILLANTE. m

Une fois, il s'jigifc do vos affaires. ... de vos intérêts les plus impérieux, immédiats ....

Elle haussa les épaules avec ennui.

— Non, c'est inutile .... je suis incapable de penser, de comprendre .... Et puis, vous savez que je n'y entends rien .... rien du tout .... à toutes ces clioses d'affaires .... d'intérêts ....

Certes, il le savait. Il connaissait, comme tous ceux qui rapprochaient, cet esprit futile, ce caractère resté si enfant, dominé par le caprice seul, répugnant à toute idée sérieuse, à tout effort, même de raisonnement. Il poursuivit néanmoins.

— C'est qu'elles sont si graves, madame, tout; s ces choses. . . . que vous ignorez. . . . complètement. . . Voyons, c'est pourtant à vous, désormais, qu'il appartient de prendre un peu la direction de votre maison .... de sauvegarder l'avenir de vos enfants.

A cette évocation de son malheur, madame de Sorgues ne put retenir ses larmes. Le visiteur dut s'arrêter un instant pour laisser passer cet accès de chagrin.

— Mais vous me torturez, monsieur de Kiez, s'écria-t-elle ; vous voyez bien que vous me torturez abominablement . . .

— Hélas! madame, ne comprenez-vous pas jusqu'à quel point ma tâche est pénible ? et encore .... je ne

suis pas au bout... Ce qui me reste a vous apprendre est épouvantablement cruel ....

— Après ce qui m'arrive ? dit-elle, son mouclioir sur la bouche pour étouffer ses gémissements.

Il la regarda d'un air de commisération si profonde qu'elle frissonna.

— Eh bien, quoi donc ? . . . . murmura-t-elle.

— D'abord, madame, je suis obligé de vous avertir que le gouvernement français envoie .... très prochainement .... le ... . remplaçant .... Il faudrait donc vous préparer à quitter cette habitation ....

— C'est vrai! je n'avais même pas pensé.... le remplaçant!.... Mais c'est horrible de m'arracher ainsi .... de chez moi ....

De grosses larmes coulaient sur ses joues pâlies.

— Oh ! quitter notre maison ! Est-ce possible ? s'écria Maritza.

— Voyons, Riez, reprit madame de Sorgues, n'y aurait-il pas moyen .... Si vous arrangiez cela, vous .... C'est tout ce qui me reste .... ces pauvres murs .... où nous avons vécu tous les deux .... Il ne manque pas à Smyrne d'autres maisons, d'autres palais .... J'achèterais celui-ci ....

A l'émission de ce vœu qui, pourtant, semblait si simple à la veuve, le chancelier tressauta, et son visage prit une expression d'effarement douloureux.

— C'est que vous ne savez pas, madame ; vous

n'avez jamais rien su ... . Votre pauvre mari tenait à vous épargner tous les soucis .... il vous dérobait soigneusement les siens .... Il ne prévoyait pas, d'ailleurs, ce dénoûment si fatal, à tous égards .... Moi-même, qui croyais soupçonner la vérité, j'en étais bien loin encore ....

— Que voulez-vous dire ? ... balbutia la j^auvre femme, tandis que les deux jeunes filles et l'institutrice enveloppaient l'interlocuteur d'un regard anxieux.

— Il faut bien que vous le sachiez, répondit-il, que vous sachiez tout enfin .... La situation actuelle comporte certaines mesures. . . . qu'il est urgent de prendre au plus tôt ....

— Mais parlez donc, dit madame de Sorgues tout agitée.

— Permettez-moi, madame, d'abréger le plus possible les détails ... pénibles .... En quelques mots, voici les faits. M. de Sorgues, très expert en matière de finance, s'était lancé dans les spéculations les plus audacieuses. Pendant longtemps, il a gagné beaucoup d'argent que son train d'existence engloutissait à mesure .... Ces dernières années ont été mauvaises .... désastreuses .... mais il était de ceux qui comptent toujours sur la revanche .... Bref, pour ne rien changer à sou luxe, depuis deux ans, il empruntait. Tout porte à croire qu'il se fût

tôt ou tard relevé, s'il eût vécu .... Mais, à l'heure actuelle ....

Madame de Sorgues écoutait, dans Tliébétude de quelque catastrophe dont elle ne saisissait pas encore toute la portée, n'osant regarder cet abîme si inopinément ouvert sous ses pieds, peu consciente de cet inconnu qui la menaçait mais en pi-oie, malgré elle, à un frissonnement de terreur.

— Alors ? . . . . balbutia-t-elle, reculant à achever sa pensée.

M. de Kiez esquiva la réponse trop directe.

— Tous voyez, madame, que la situation est très grave, et qu'elle mérite d'être sérieusement pesée par vous. Maintenant que vous voilà avertie, initiée, vous plait-il que nous examinions ensemble le détail de vas affaires, dont je me trouve chargé, à la fois comme chancelier du consulat, ayant en cette occurrence toute responsabilité devant la loi française, et aussi, et surtout, comme ami du cher défunt? Yous avez connu toute mon amitié, tout mon dévouement pour lui. Je voudrais continuer à le servir en reportant sur les siens ce même attachement, ce même zèle.

Madame de Sorgues ne répondit rien, accablée par la surprise, incapable encore de mesurer toute l'étendue du désastre.

— J'ai là, reprit M. de Riez, en montrant le paquet

de papiers qu'il avait placé sur une table auprès de lui, tvHis les documents : contrats, engagements, factures ; toutes pièces qui doivent vous être soumises. . . .

Il prit le rouleau et commençait à le déplier, quand madame de Sorgues l'arrêta, en posant sa main sur son bras, et de sa voix dolente :

— Cher monsieur .... non . . je ne puis pas . . . je ne sais pas .... je m'en remets à vous .... j'ai toute confiance en vous .... épargnez-moi cet examen horrible .... Tenez, ajouta-t-elle en désignant l'ins-

tituirice, voici ma meilleure amie .... et aussi la

plus intelligente des amies .... entendez-vous avec elle .... ce que vous déciderez .... tous les deux , . , . je m'y soumets d'avance ....

Mais Mademoiselle, la physionomie soucieuse, refrognée plus encore qu'attristée, eut un geste de dénégation :

— Oh ! madame, vous n'y songez pas .... je ne puis accepter une pareille charge .... c'est là, vraiment, une responsabilité que je ne saurais assumer. . . . toute décision de cette sorte vous revient.. . à vous seule .... entièrement à vous. . . .

Le ton de ces paroles était si froid que madame de Sorgues en demeura presque confondue. Mais, au même instant, Tiomane s'était levée :

— Ma bonne marraine, dit-elle, voulez-vous me

Tjermetti-e, a moi, d'essayer de vous suppléer.... de vous épargner l'affreuse épreuve que vous redoutez tant ?

Et se tournaut vers le cliaucelier :

— Monsieur, je ferai de mon mieux .... en tout cas, je transmettrai vos avis.

M. de Kiez regarda avec étonnement la jeune fille qu'il avait toujours connue si humble, si effacée, dans sa position de subalterne. Elle lui apparaissait soudain comme grandie. Son clair regard, brillant d'énergie, lui révélait une volonté et un dévouement. Il comprit que cette enfant serait son aide le plus sûr, le soutien de ces infortunées. Il se leva.

Tiomane entraîna M. de Eiez tout à l'extrémité de la chambre. Autour d'un guéridon de mosaïque, quelques sièges, isolés par des paravents, formaient un coin à part dans la vaste pièce. Ils s'assirent de chaque côté de la table, en face l'un de l'autre.

— Maintenant, monsieur, dit-elle, je vous écoute. Ce que je puis vous assurer d'avance, moi, c'e-^t de mon entière dévotion à celle qui m'a élevée, et qui me trouvera toujours pour la soutenir dans ses malheurs. Je vous jure aussi d'avoir du courage .... du courage pour tous.

Le chancelier ne put se défendre de serrer la petite main loj-ale qui se tendait vers lui dans un geste de résolution. — Cette fois, il pouvait s'expli-

quer sans détours. Le désastre était absolu. Il n'y avait plus rien à espérer, à attendre d'aucun côt('. Quelques mois auparavant, M. de Sorgues avait justement placé ses derniers capitaux en actions de la banque Zadig frères. Les Zadig venaient de déposer leur bilan. C'était la ruine complète.

— Pauvre, pauvre marraine ! . . . . murmura Tiomane.

Sans s'attarder aux lamentations, elle pria M. de Kiez de lui tracer un plan de conduite, qu'elle se chargeait de soumettre à sa marraine. Le chancelier y avait déjà réfléchi, et toutes mesures étaient arrêtées dans son esprit. D'abord, en premier lieu, la liquidation de ce train de maison écrasant. Mais où emmener madame de Sorgues qui avait perdu ses parents, et dont les deux sœurs vivaient mesquinement à Malte, mariées à des Italiens ? A l'hôtel, peut-être, car si modeste qu'eût été une installation nouvelle, son contrat de mariage, l'associant à la fortune de son mari, la rendait également solidaire de ses pertes, de ses dettes. Les créancieis, et ils étaient nombreux, s'abattraient certainement sur les bribes de la succession. Ils poursuivraient la veuve de réclamations, de saisies. En y songeant, mieux valait encore quitter immédiatement le pays, se réfugier à Constantinople, par exemple ! Pendant ce temps, M. de Fiiez dresserait le triste inventaire.

Quant aux ressources d'existence pour l'avenir, madame de Sorgues possédait de splendides bijoux, dont la vente lui constituerait un revenu. Plus tard, Guillaume pourrait aider sa famille. Dès maintenant, il eût été à souhaiter qu'il tournât ses visées vers la carrière d'ingénieur, autrement lucrative que celle du soldat.

— Certes, vous devez avoir raison, monsieur, dit douloureusement Tiomaue, raison en tout. . . . mais vous oubliez, il me semble, un autre appui ....

Il la regarda en liocliant la tête.

— Non, cet appui dont vous parlez n'existe pas. Après la mort du consul, l'état navrant de ses affaires ne pouvait manquer de transpirer. Il n'était plus là pour répondre de ses dettes et relever la situation compromise. Les créanciers, inquiets, devaient forcément s'informer. Leurs alarmes se répandirent bientôt dans le public. Le fiancé est venu m'interroger. J'ai dû déclarer la vérité. Alors, il m'a très nettement averti que sa situation de fortune ne lui permettait pas une union exclusivement de cœur. M. de Sorgues constituait à sa fille soixante mille livres de rente. Maritza ruinée, le prince se dérobait. Sur l'heure, il m'a prié de transmettre ses regrets, avec ses excuses, h. madame et à mademoiselle de Sorgues. Le lendemain, il parlait pour Constantinople.

Le même soir, sous cette même vérandali qui avait abrité la veuve tout le jour, les pauvres femmes délibéraient, Tiomane, ayant tout rapporté de son entretien avec M. de Biez, essayait d'insuffler à la mère et à la fille sa résignation courageuse. La retraite du prince surtout les laissait confondues. Pendant ce temps, Ma^tlemoiselle dînait à la salle à manger et s'y attardait.

Madame de Sorgues, pleurante, accablée, semblait avoir décliné toute volonté. Cependant, elle refusait d'admettre ce qu'elle considérait comme une déchéance dans un milieu où elle avait si longtemps brillé au premier rang. Constantinople, c'était Sniyrne ; les communications fréquentes des bateaux reliant les deux villes l'une à l'autre, et y ramenant sans cesse les habitants de l'une et de l'autre. Elle préférait l'exil, l'exil complet, définitif, où elle s'ensevelirait, morte à tout sou passé. Et puis, elle se rapprocherait de Guillaume, le fils adoré qui demeurait son unique appui et sa consolation suprême. Maritza encourageait cette résolution du départ immédiat pour la France. Elle aussi voulait soustraire leur malheur aux yeux qui les avaient si longtemps enviées, et aspirait à rejuiudre son frère, sa plus grande affection. Toutefois, ce mot de ruine était chose si neuve à ces opulentes qu'elles n'arrivaient guère à en saisir, du premier coup, toute la

portée. Forcée de quitter sa maison, de se séparer du personnel du consulat, madame de Sorgues ne pouvait concevoir la privation totale de sou propre domestique. Elle parlait tout simplement d'emmener ses femmes de chambre et l'institutrice. Tiomaue dut longuement démontrer l'impossibilité de telles dépenses ; elle prétendait désormais remplir auprès de sa marraine et de Maritza le double service d'Anais et d'Elli, et s'engageait, par surcroît, à procurer aux deux servantes des places avantageuses.

— Soit! l'épliqua enfin la veuve, mais, en tout cas, je ne puis congédier ainsi Mademoiselle. . . .

Comme si elle eût voulu répondre elle-même à cet amical scrupule, au même instant, Mademoiselle entrait. Son allure froidement résolue était celle d'une personne qui vient de prendre une détermination et s'apprête à l'exécuter. Elle s'approcha de madame de Sorgues, et s'asseyant auprès d'elle :

— Chère madame, dit-elle d'un accent bref, comme si elle eût hâte d'esquiver les préliminaires d'un aveu difficile, décidément, je ne puis augmenter plus longtemps vos charges. . . . J'ai beaucoup réfléchi... je dois me séparer de vous.... quoi qu'il puisse m'en coûter ....

Madame de Sorgues la regarda, abasourdie. En dc'})it de la plnasy correcte, affectueuse dans la

forme, le maiutien était si gniudé, le ton si sec, que, pour la seconde fois dans cette journée, il lui sembla qu'une lumière se faisait en elle. Après ce premier éveil, peu à peu, le voile se décliirait. Il n'y avait pas à s'y méprendre. lUen ne témoignait la sollicitude, pas même la pitié, chez celle qui lui avait inspiré tant de foi, et qu'elle avait comblée de ses dons. L'ingratitude perçait clairement à l'heure où l'intérêt ne commandait plus.

— Eh quoi ! vraiment, vous voulez me quitter, Pascale ? . . . . balbutia-t-elle.

Mademoiselle se méprit au sens de cette question qui exprimait surtout la désillusion si soudaine, et, pour devancer une insistance qu'elle estimait importune au moment présent, elle reprit vivement sa thèse, non sans laisser percer quelque agacement. La raison, l'avantage même de sa maîtresse lai imposaient l'éloiguement. Elle était bien déterminée au sacrifice, certaine d'accomplir son devoir. Au reste, elle laissait madame de Sorgues en bonnes mains. Cette brave Tiomane, si dévouée, si sage, la servirait utilement et fidèlement. Elle prononça ce nom de Tiomane sans rancune, se complaisant, au contraire, à rendre justice, ravie de rejeter sur une autre tout le fardeau de la situation, se préoccupant simplement de ménager son prompt départ. Tiomane riposta par un regard de mépris qi-ii, uiie dernière

fois, fit tressaillir l'institutrice de colère. Pour conclure, dans sa liâte d'en terminer, Mademoiselle eut un mot maladroit- Elle déclara s'être engagée déjà avec madame Harify.

— Bah ! répliqua madame de Sorgues en retrouvant son accent hautain, c'était donc pour aller vous offrir que vous êtes sortie aussitôt après la visite de M. de Riez ? Au moins, vous ne perdiez pas de temps.

L'institutrice ne put se défendre d'une légère rougeur, mais elle recouvra vite son aplomb.

— Pardon, madame, répliqua-t-elle de son ton le plus aigre, vous nie permettrez de vous rappeler que c'est à vous, tout d'abord, que madame Harify avait témoigné son très vif désir de me demander mon concours ....

— Sans doute, et vous donniez alors la préférence à celle qui paraissait la plus riche.

Mademoiselle se leva d'un mouvement brusque.

— Enfin, madame, quand m'autorisez - vous à quitter votre maison ?

— Quand il vous plaira, répondit madame de Sorgues do son ton de reine. Dès aujourd'hui vous êtes libre. M. de Riez verra à vous régler.

L'institutrice esquissa un court salut et sortit. - Dès qu'elle fut seule avec les deux jeunes filles, tout l'orgueil révolté de la veuve l'abandonna, et ses

larmes recommeDcèreut à couler. Elle se rendait compte de cette première épreuve de la pauvreté. Tiomane s'agenouilla auprès de la chaise longue.

— Marraine, marraine, je vous en prie .... un peu de courage .... je ne vous manquerai jamais, moi !

A travers ses pleurs, madame de Sorgues contempla un moment ce doux visage qui rayonnait denergie et de dévouement. — Eile l'attira sous ses lèvres.

— Pardonne, pardonne-moi, dit-elle ; est-il possible que j'aie été si aveugle et si injuste ! . . . .

|UELQUES jours plus tard, trois femmes en grand deuil montaient sur le Mœris, qui faisait le courrier de Smyrue à Marseille. M. de Riez escorta madame de Sorgues jusqu'à sa cabine, une cabine des jjrem «ères, l'une des mieux situées, des plus vastes, qu'elle allait occuper seule avec sa fille et Tiomane. C'était le dernier luxe de celle qui les avait connus tous. Elle avait tenu à quitter sou pays comme elle y avait vécu : en grande dame.

Durant la traversée, relativement calme pour un mois de mars, Tiomane se multiplia ; la mère et la fille purent oublier l'absence des femmes de chambre. Quelle semaine ! La veuve, qui ne consentit pas un instant à quitter sa couchette, ne cessait de se lamenter. Tiomane passait des heures à la consoler, comme une enfant, la câlinant, la grondant tour à tour, sans cesse occupée d'elle D'autre part, Maritza, très exaltée, s'abandonnait à des crises d'emportement, presque de fureur. Elle raillait amèrement la

retraite de celui qui l'avait courtisée, riche ; elle étalait sa lioute de délaissée, plus touchée, à la vérité, dans son orgueil que dans son cœur.

— Bah ! lui répétait Tiomaue, avec son accent ferme de protectrice vaillante, n'est-ce pas, au moins, un bonheur pour toi d'avoir échappé à un pareil mariage ? Que peut être le caractère, l'âme d'un homme que la perte d'une dot éloigne ? Ce que le prince recherchait, ma pauvre chérie, c'était ton argent ; tu en es trop sûre, et, vraiment, tu vaux mieux que cela, toi ! la plus belle de toutes les belles.

Mais cette beauté, dont Maritza avait été si fière, commençait à perdre à ses jeux mêmes la plus grande part de son prestige. N'avait-elle pas brillé surtout de l'éclat de la fortune ?

Seul, le nom de Guillaume ramenait quelque calme. Toutes les trois s'associaient dans l'impatience du revoir. C'était la lueur d'espérance qui éclairait le terme du triste voyage.

Tout passe et tout arrive. Elles débarquèrent à Marseille. Du bateau, on se transporta directement au chemin de fer. Le lendemain étant un dimanche, le polytechnicien put les recevoir à la gare de Paris. Quel échange de baisers ! Pendant quelques minutes, toutes tribulations furent oubliées. Avec un respect ému, il serra les mains de Tiomane, n'osant plus, cette fois, sauter au cou de cette grande et impo-

santé amie. Il semblait même hésiter à la tutoyer, mais elle prit bravement les devants, ce qui rétablit d'emblée les franches relations d'autrefois. Ce fut elle encore qui trancha la question du logis provisoire. M. de Eiez l'avait munie de l'adresse d'une pension de famille, située rue de Yaugirard, dans le vieux faubourg Saint-Germain. C'en était fait des hôtels coûteux et des habitations opulentes. Ils montèrent dans un fiacre à galerie.

La maison de la rue de Yaugirard avait l'aspect d'une fort modeste demeure de province. Madame de Sorgues, Guillaume et Maritza attendirent dans une sorte de parloir, mal chauffé par un calorifère portatif, pendant que Tiomane débattait les prix avec l'hôtesse Au bout d'un instant, la jeune fille vint chercher sa marraine pour la conduire au second étage, dans une chambre à deux lits, presque convenable, à laquelle atteuait un pauvre cabinet avec un petit lit de sangle.

— Nous serons bien un peu serrées, dit-elle avec son brave sourire, mais nous ne nous en défendrons que mieux contre le froid ....

Eu effet, malgré le pâle rayon de ce soleil de mars qui pénétrait par les étroites fenêtres donnant sur un jardinet, encore tout dénudé, la chambre semblait glaciale à ces Orientales qui grelottaient sous leurs châles.

Tiomane s'occupa vivement d'allumer du feu. Pour le jour de l'arrivée, elle obtint qu'on les dispensât de la table d'Iiôte, et le fort simple déjeuner des pensionnaires fut monté dans l'appartement. — Quand ils se trouvèrent tous les quatre à table, devant le foyer gaiement éclairé, ils éprouvèrent une impression commune de détente et de bien-être.

L'après-midi s'écoula en causeries. La mère redit au fils, dans ses lugubres détails, la terrible histoire qu'il ne connaiss-ait encore que par lettre. Et la révélation qui avait suivi l'événement, ces poignantes épreuves de la ruine, l'éloiguemeut de ceux que l'on croyait dévoués, les visites de condoléance où perce la jalousie vengée, l'affreux déchirement de cette séjDaration d'avec les choses accoutumées . . . jusqu'à cet affront de la défection du fiancé.

— C'est un lâche et un indigne ! s'écria Guillaume. Comme Tiomane, il félicita sa sœur de la rupture.

— A cet égard, ma mignonne, tu a? une fière chance. A quel misérable sort as-tu échappé là !

Il l'embrassa chaleureusement, en l'appelant sa duchesse, comme aux beaux jours.

A son tour, Tiomane expliqua au jeune chef.de famille la situation actuelle. Contre les avis, les supplications, les emportements mêmes de M. de Kiez, madame de Sorgues avait abandonné aux créanciers ses bijoux et ses dentelles, estimés plus de six cent

mille francs ; mais, grâce à ce sacrifice, toutes les dettes avaient pu être payées. La petite-maîtresse avait accompli ce renoncement avec le plus fier, le plus noble, le plus tenace des courages, ne songeant qu"à conserver intacte la chère mémoire de sou mari; seule, Tioraaue l'avait comprise et approuvée. Son fils, si hautement loyal, ne sut, lui aussi, que la féliciter.

— Je t'en devrai d'autant j^l^s d'amour et de dévouement, dit-il en baisant ses jolies mains dépouillées de ses riches bagues.

Que restait-il pour vivre? Un véritable miracle les sauvait de la misère immédiate. M. de Sorgues avait pris autrefois quelques actions d'une société agricole tombée dès le début. Cette société venait de se relever tout à coup. Les trente mille francs engagés dans cette mauvaise affaire par le consul allaient rapporter à ses héritiers, dès ce mois, cinq pour cent, soit quinze cents francs par an, payables par trimestre.

— Mais ce n'est rien, presque rien ! s'écria Guillaume épouvanté à l'annonce de si faibles ressources. C'est la pauvreté noire pour des femmes accoutumées au luxe. Et quelle sécurité offre un pareil placement ?

Tiomaue lui fit un léger signe d'intelligence eu lui montrant njadame de Sorgues et Maritza, toutes

deux la tête basse, comme pour dissimuler les larmes qui coulaient sur leurs joues, malgré elles.

— Allons donc ! reprit la vaillante, tu crois cela, monsieur le prodigue. Ignores-tu qu'il est des gens pour qui mille francs de rente sont une fortune ? Et ne suis-je pas là, d'ailleurs, pour diriger le ménage? Je m'y entends, sois tranquille. N'ai-je pas connu la réelle indigence, moi?

Elle ajouta que si le placement, en effet, manquait de garanties absolues, il promettait des chances d'augmentation. Enfin, n'était-ce pas la manne pour attendre que Guillaume fût en état de se créer une situation ?

— Et j'y arriverai, dit-il, enflammé lui-même par ce beau courage de Tiomane, qu'il regardait et écoutait, transporté d'admiration.

Puis, ressaisissant les deux mains de sa mère, qu'il força ainsi à lever les yeux :

— Ecoute, mon adorée maman, je travaillerai pour toi, entends-tu ? Aie confiance. Je réussirai, je te le jure. Peut-être ne pourrai-je te rendre tout ce que tu as perdu ; mais tu retrouveras, au moins, le confort de ta vie.

Il renonçait, sur l'heure, à cette carrière militaire tant convoitée. Eh bien ! quoi ? il serait inge'nieur, industriel, boutiquier, épicier ! s'il le fallait.

Avant de quitter Sm}'rne, madame de Sorgues

avait vendu secrètement sa riche garde-robe pour un prix dérisoire. Les frais excessifs du voyage avaient déjà absorbé la plus grande partie de cet argent ; il lui restait à peine trois mille francs.

Sur cette somme, confiée aux mains de Tiomane, la mère donna au fils un billet de mille francs, pour les frais de son Ecole et de son entretien jusqu'aux vacances. Il comprit qu'elle obéissait encore à un conseil de la jeune fille, désormais Veconorae de la maison, à laquelle il eût répugné de remettre à luimême cet argent par portions, selon ses besoins. Profondément ému de cette délicatesse exquise, il prit gravement l'engagement de sortir ingénieur à la fin de l'année, ou, en cas d'écliec, de se pourvoir d"une occupation, d'une place. En tout cas, c'était bien là le dernier subside qu'il acceptait de celles qu'il entendait bientôt soutenir.

Le souvenir de mademoiselle Pascale fournit la note presque gaie de la soirée. Guillaume enterra ce nom exécré sous d'amusants sarcasmes.

XYII

[E mercredi suivant, le polytechnicien, en congé dès deux heures de l'après-midi, accourut aussitôt rue de Yaugirard. On y avait déjà grand besoin du réconfort de sa présence. Il trouva Tiomane aux prises avec le double abattement de la mère et de la fille. A sa vue, les plaintes débordèrent. Le froid, d'abord, les faisait cruellement souffrir. Puis, c'était Tinstallation — cettetriste chambre, ce logement resserré, dépourvu des recherches encore si présentes . . la table d'hôte, maigrement servie, piteusement composée. Et que les heures étaient longues ! Sortir ! où ? pourquoi ? Dans leur découragement, madame de Sorgues et Maritza ne parlaient de rien moins que de mourir, vite, pour en finir au plus tût avec cet enfer.

— Fi ! les ingrates ! s'écria Guillaume en affectant de grossir sa forte voix pour mieux masquer sa compassion ; alors vous ne pensez même pas à ceux qui vous aiment .... à moi .... à cette incomparable Tiomane qui se consacre si entièrement à vous?

Il les força à se secouer.

— D'abord, je vous apporte le printemps, sans que vous ayez l'air de vous en douter.

Il demanda à Tiomane les mantçaux et les chapeaux, et, avec les plus drôles de façons, aida luimême à les revêtir. Il fallut bien que les mines se déridassent .

Le temps était en^^ageant. Une de ces claires journées de mars où le soleil, déjà tiède, fait éclater les premiers bourgeons. La mère au bras de son fils, les deux jeunes filles marchant auprès d'eux, on se dirigea vers le jardin du Luxembourg. Le grand air, la limpidité du ciel, les nombreux promeneurs, les fraîches toilettes, — toute cette gaieté charmante des êtres et des choses, très particulière au renouveau parisien, opéra une salutaire diversion. Maritza recouvra même l'animation de son regard doré et la belle couleur pourpre de ses lèvres. Elle se sentait beaucoup admirée, et la coquette ne savait se défendre de quelque regain d'orgueil.

Cependant cette existence, déjà si étroite, se trouvait trop onéreuse. L-^ dimanche suivant, après le diner que, cette fois encore, en l'honneur de Guillaume, Tiomane avait fait apporter dans la chambre, malgré le léger surcroît réclamé pour le service, la jeune fille tira une enveloppe de sa poche et en sortit trois billets de mille francs qu'elle étala triomphalement sur la table.

Vaillante i4è

— Voici votre dessert, marraine ; je veux que vous soyez bientôt chez vous, dans vos meubles .... Ceci va me permettre de monter notre nouveau ménage...

Ce trésor représentait le capital et les intérêts de cette somme déposée autrefois, à son nom, à la Caisse d'épargne de Berck, par sa bienfaitrice. E^le la destinait à leur petite installation, un cliez-soi oïl Ton dépenserait moins, tout en vivant mieux. La marraine protesta contre cette offre généreuse.

— Eh quoi ! s'écria Tiomane, quand je vous suis encore une charge ....

D'ailleurs, elle exigeait .... et ne disposait-elle pas de la caisse générale ?

A la vérité, madame de Sorgues et Maritza envisageaient comme une délivrance leur départ de cette maussade maison où tout leur déplaisait, leur répugnait. Guillaume ne savait qu'approuver et admirer la sage prévoyance de celle qu'il continuait à nommer sa grande sœur. Il avait été peu accoutumé à l'épargne, lui aussi, et il eût été fort en peine, à cet égard, d'aider de ses conseils. Il avait déjà fort à faire de veiller sur lui afin de ne pas trop tôt vider sa bourse. Tiomane fronçait légèrement le sourcil quand elle l'apercevait, à chaque arrivée, muni de trois bouquets de violettes, qui valaient bien cinq sous pièce, et qu'il payait quinze, sans songer à marchander. Mais elle n'osait rien dire et acceptait

Uè VAÏLLANTÊ.

le sien avec son sourire d'intime contentement : sa lèvre joliment relevée, bien au milieu, sur ses dents nacrées.

Dès le lundi matin Tiomane se mit en route. Qui a connu ces courses, si désagréables et si pénibles, à la recherche d'un logis parisien, imaginera difficDement encore l'accablante fatigue de la jeune fille au bout d'une semaine d'exploration, obligée de se diriger seule dans la grande ville inconnue, ignorante du parcours, des distances, abusant de la marche pour économiser les omnibus. Elle réussit pourtant à battre tous les quartiers. Le hasard trancha l'alternative.

Un matin, au déjeuner de la table d'hôte, une vieille demoiselle parla du désir d'une de ses amies de céder à la fois logement et meubles, afin de retourner vivre en province. Une description pompeuse suivit. Le chifi're du loyer, quatre cents francs par an, attira l'attention de Tiomane. Elle s'informa de l'adresse.

Le soir elle rentra, enchantée. Madame de Sorgues et Maritza ne purent obtenir d'autre répons© à leur curiosité que celle-ci :

— Yous jugerez vous-mêmes.

Le lendemain, dans l'après-midi, toutes les trois partirent, légèrement agitées et impatientes. C'était près de là : rue d'Assas.

Une maison d'apparence convenable, une porte coclière, une \o^e de concierge très propre .... Grand Dieu ! il s'agissait de monter au cinquième.

— Allons, marraine, dit câlinement Tiomane, l'escalier est doux .... il J a un tapis ....

L'ascension s'opéra, non sans quelques soupirs....

De fait, pour le prix, le logement était une trouvaille: une petite antichambre, trois chambres et une minuscule cuisine.

Toutefois, bien des débats précédèrent la décision. Le mercredi suivant, Guillaume fut appelé à donner son avis, conforme en tout à celui de Tiomane, qui assurait créer une bonbonnière à leur cinquième étage. Ce cinquième étage surtout effrayait madame de Sorgues, quoique l'entrée, la loge, l'escalier, plaidassent un peu eu faveur du perchoir. Elle se sentirait moins humiliée d'être vue sortir d'une maison convenable ou d'être aperçue y rentrant. Maritza envisageait avec plaisir la proximité du jardin où s'était réveillée sa joie de coquette. Elle savait qu'on y faisait parfois de la musique. C'était quelque chose du monde qu'elle comptait retrouver là.

Le marché se conclut. Tiomane acquit au nom de madame de Sorgues le bail du logement de la rue d'Assas, et en acheta le mobilier tout complet pour la somme de mille francs, prise sur la récompense offerte à l'ânière, au premier héroïsme de cette sublime dévouée.

xvin

OUT n'est-il pas comparaison pour nous ? Jamais palais ne fut édifié avec plus de soin, souhaité avec plus d'ardeur que ce pauvre nid si médiocrement pourvu.

Quinze jours plus tard, on emménageait. Les frais d'hôtel avaient absorbé une partie du modique capital ; par contre, le premier trimestre de la rente promise avait été payé.

Madame de Sorgues, ses cinq étages laborieusement gravis, eut, en pénétrant chez elle, une exclamation de surprise charmée. Le goût ingénieux avait transformé les mansardes. Le papier sali des murs disparaissait sous une perse à jolis dessins ; un tapis couvrait le carreau ; sur la vieille commode, sur les sièges fanés, de ci, de là, des morceaux d'étoffe gentiment drapés ; aux fenêtres, des rideaux bien blancs. Tiomane, il est vrai, avait dû entamer de nouveau son petit pécule ....

Le dimanche suivant, Guillaume arriva avec une brassée de lilas et de giroflées, parmi lesquels se

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