VAILLANTE. U
glissaient quelques roses. — Une folie ! songea Tiomane. Néanmoins, elle en para gaiement les cliambrettes, qui s'emplirent de parfums.
Cette question du logis résolue, la jeune fille n'en demeurait pas moins en lutte avec toutes les difficultés de l'existence matérielle. A la rente insuffisante de quinze cents francs, elle ajouta mille francs, pour l'année courante, sur l'argent en réserve. A ce taux, on avait ainsi devant soi un peu plus de deux années, le temps de permettre à Guillaume de conquérir quelque place.
Cependant, eu dépit de son adresse et de son activité, le mois se ferma par un déficit. Le froid ayant subitement repris, il avait fallu acheter du bois, madame de Sorgues n'admettant pas d'autre chauffage. Maritza avait été souffrante. La marraine avait réclamé un abonnement à un cabinet de lecture. Enfin les pnquets de cigarettes de latakié, que Tiomane devait aller chercher jusqu'au magasin du Grrand-Hôtel, formaient un surcroît considérable.
Alors, elle prit un parti violent contre elle-même et s'imposa la plus dure des épreuves. Elle remercia la concierge qui, chaque soir, montait confectionner le dîner dont les restes servaient au déjeuner du lendemain, s'acheta un livre de cuisine, et se soumit à ce dur office de laver les assiettes. Madame de Sorgues et Maritza la laissaient faire, accoutumées à
s en reposer sur elle. Mais Guillaume se révolta. Elle lui imposa silence.
— Bail ! je suis encore moins en peine que Kobinson dans son île ... . j'ai du charbon. . . .
Il soupirait en songeant au moment où il pourrait transformer le pauvre intérieur. En attendant, il piochait comme un forcené.
Tiomane n'était qu'au commencement de la lutte. Jour à jour, loin de s'aplanir, les obstacles se multipliaient. Plus encore que tous ses travaux pénibles, les exigences de ses deux compagnes la jetaient en de perpétuels tracas. Durant les premières semaines de leur séjour rue d'Assas, elles avaient montré quelque apaisement dans ce bien-être qui suivait les répulsions de la maison meublée, dans le confortable relatif de leur petit intérieur. Mais les plaintes s'étaient bientôt ranimées.
Et puis l'ennui, le lourd ennui des oisives les accablait. A aucun prix madame de Sorgues n'eût consenti à revoiries anciennes relations ; elle s'abstenait même de sortir, craignant quelque rencontre, et elle avait amené Marilza à partager cette terreur d'être vue dans sa misère. Aussi la jeune fille dédaignait-elle maintenant le grand jardin tout fleuri de lilas, et d'où lui arrivaient, à certains jours, les sons d'un orchestre militaire.
Tiomane finit pourtant par obtenir de les emmener
dehors plusieurs après-midi. Mais la marche lassait vite ces Orientales. Par une anomalie de son caractère versatile et enfantin, malgré son parti arrêté de fuir le monde, la marraine, sortie seule avec Maritza, un beau jour de mai, eut l'envie d'une course en voiture aux Champs-Elysées et au bois de Boulogne, co qui avait coûté huit francs. . . . plus d'une journée d'existence ! Tiomane avait un peu murmuré, mais on lui avait signifié que la promenade en omnibus était impossible. Dans la même quinzaine, elles renouvelèrent deux fois l'escapade : elles parcoururent les boulevards, les boulevards si chéris jadis, et Voulurent prendre une glace au restaurant de la Cascade.
Au reste, elles rentraient de ces excursions plus surexcitées encore. La vue de ce luxe parisien avivait leurs convoitises et leurs regrets. Les équipages, les toilettes, ces magasins pleins de séductions, il leur semblait assister, du fond de l'enfer, à la vision do quelque Eden. Le jour vint bientôt où elles cédèrent aux tentations. Ce furent des achats de chapeaux, des robes nouvelles, toutes ces menues babioles des toilettes féminines, si nombreuses et si coûteuses. — En vain Tiomane implorait, montrant le gouffre béant.
Ce troisième mois avait été un désastre. Les folies
ne se comptaient plus. Quelle opposition, dorénavant, Tiomane pouvait-elle même essayer ? Ses observations agaçaient, irritaient, sans aboutir jamais. On avait fini par la traiter en fâcheuse de laquelle on s'émancipe, et dont on méprise les sermons. — U)ie dernière fois, pourtant, elle avait dû parler. Ce jour-là, après le déjeuner, elle avait supplié sa marraine de l'entendre. Du petit capital en réserve, indispensable j^our ajouter aux ressources trop pécaires de la rente, il restait juste quatre cents francs. Et ensuite? Si Guillaume ne sortait pas ingénieur de l'Ecole ? En ce cas, aucune place ne lui ('tait assurée.
— Pour Dieu, Tiomane, assez de jérémiades, avait répliqué madame de Sorgues en feignant de se bouclier les oreilles.
Tiomane s'était vivement levée pour desservir, et, voulant dérober ses larmes, elle était sortie.
Elle marchait, sans trop savoir, lassée, découragée, indignée .... se disant que, décidément, les inconscientes avaient peut-être raison. Rien ne les sauverait. Elles étaient de celles qui épuisent toutes les chances et qui, fatalement, courent au précipice et y tombent.
Et pourtant, non, elle ne pouvait renoncer à les défendre. Le sacrifice aussi a son ivresse, sorte d'aspiration surhumaine qui soutient le martyr. Elle
se repi'oclia sa défaillance et rappela son fier courage. Qu'imaginer pour accroître leurs ressources ? Elle cherchait, toute prête à assumer de nouveaux labeurs. Mais quoi ? Déjà presque absorbée par les soins multiples du ménage, en admettant qu'elle trouvât le temps de donner quelques leçons, où s'adresser pour se les procurer ? Dépourvue, d'ailleurs, du brevet officiel, quelle mère la choisirait de préférence à tant d'autres diplômées? Quant à sa musique, ses doigts, désaccoutumés depuis de lougs mois, avaient dû se rouiller. Et puis, si elle comptait à Smyrne pour un talent, quel effet produirait-elle à Paris ?
Sans y prendre garde, elle avait gagné le magasin du Bon-Marché, et, toujours songeant, machinalement, elle s'était arrêtée devant l'étalage. Tout à coup elle tressaillit. . . . Ces jolies broderies faites de soies de couleur enlacées, et qui formaient des arabesques variées, elle les reconnaissait sûrement : c'était le travail smyrniote par excellence, l'industrie des femmes d^ Bournabat devenue une mode à Paris. Elle entrevit comme un miracle. Elle avait appris, dans ses séjours à la campagne, cet élégant ouvrage. Elle j^ossédait même au fond de sa malle quelques dessins particulièrement charmants. Surle-champ, elle s'arma d'assurance et entra dans le magasin.
Tiomane en ressortit le visage rayonnant. Certes oui, on accepterait ses broderies, et on les lui payerait cher.
Le soir, elle se mettait à, l'œuvre, veilla une partie de la nuit. Madame de Sorgues pleura d'attendrissement sur ce nouvel eflfort d'une énergie si éprouvée, et jura à la chère dévouée de se soumettre dorénavant à sa seule sagesse. Maritza voulut aider. Elle savait un peu. Tandis que sa mère dévidait les soies, elle exigea que Tiomane lui commençât une bande facile.
— Comment ! s'écria Guillaume, le mercredi suivant, en trouvant Tiomane appliquée à sa broderie ; mais c'est insensé de se surmener ainsi ....
Et il répéta pour la centième fois, au moins, ce mot qui résumait toutes ses aspirations :
— Quand pourrai-je remplacer tout cela ? . . . .
Au bout de la quinzaine, Tiomane présentait son premier échantillon, qui lui valut toutes les commandes qu'elle pourrait satisfaire. Elle gagnerait trois francs par jour. Bien entendu, le zèle de Maritza comment^-ait à se refroidir. Elle ne travaillait guère plus d'une demi-heure sans être prise de bâillements. Mais le peu d'attention qu'elle prêtait au joli travail la sortait un moment de ses maussades rêveries.
Juillet venu, le polytechnicien sortit le cinquantième de l'Ecole. Les craintes de Tiomane se trouvaient justifiées. Le jeune homme ne pouvait prétendre à une place du gouvernement.
UNE semaine de là,, un matin, Guillaume tomba comme une bombe dans la chambre de sa mère
— Hourra ! hourra ! vous êtes riches ! . . . . me voilà casé ! . . . .
Un ancien copain de Monge, un vrai camarade, Henri Sancède, dont il leur avait souvent parlé, sorti depuis un an déjà de l'École polytechnique, lui procurait une place chez son oncle, chef de l'importante usine de Blinville. Il y serait employé à la construction du matériel des chemins de fer: cent cinquante francs d'appointements par mois, table et logement. Ses dimanches lui appartiendraient, et il les promettait tous à la famille, Blinville se trouvant à deux heures de Paris.
Dès ce jour, l'espérance ranima le pauvre nid. Madame de Sorgues elle-même, fière de son ingénieur, souriait à ses superbes projets de fortune.
Tout d'abord, le jeune homme exigea qu'on reprît la concierge, qui non seulement viendrait préparer
le dîner, mais encore le déjeuner. Il entendait aussi qu'elle fit le petit ménage. Mais Tiomane s'entêtait à continuer ses broderies. Oui, vraiment, on allait être presque riches, si la marraine et Maritza consentaient à un peu de raison.
Le quatrième dimanche du mois, l'ingénieur apparut avec toute sa paye, qu'il jeta sur les genoux de Tiomane, il ne voulait rien se réserver.
— Tu sais bien que je suis un prodigue, dit-il, extrême en sa générosité comme en tout ; quand j'aurai besoin, je viendrai puiser dans ta caisse ....
Un moment après survint un piano, que Guillaume fit triomphalement poser dans la chambre de Tiomane.
— O e gaspilleur ! s'écria-t-elle.
— Bah ! vingt-cinq francs par mois I
— C'est énorme pour nous ....
— Mais c'est notre fête de t'entendre, et, franchement, tu nous dois un fameux arriéré ....
Ce second hiver s'ouvrait donc moins sombre. Avec l'augmentation du petit budget, l'avenir ne menaçait plus. Sans doute, la mode des dentelles asiatiques passerait, la rente de Smyrne pouvait cesser; mais Guillaume avait le pied à l'étrier: intelligent, travailleur, il avancerait vite.
Tiomane avait retrouvé la plus ardente de ses joies. Chaque soir, elle faisait de la musique. Sa
belle voix emplissait le logis de ses accents puissants. La concierge prétendait même qu'on l'entendait dans toute la maison, jusque chez M. Desgojffes, célèbre professeur de chant, lequel occupait les deux appartements réunis du prenner étage.
Cependant, malgré son parti bien arrêté de réclusion, madame de Sorgues ne pouvait refuser d'accueillir le jeune protecteur de son fils. Un dimanche Guillaume amena Henri Sancède, le grave Henri, Caton, comme on l'appelait à l'Ecole.
Le camarade était de taille moyenne, bien tourné ; il portait les cheveux coupés ras ; son visage, sans avoir rien de précisément beau ni de joli, frappait par l'opposition de deux yeux bruns énergiques, presque durs, et la tendresse du sourire d'une bouche très fraîche au milieu d'une barbe légèrement frisottée et taillée en pointe. Fils d'un obscur médecin du Jura qui exerçait dans la montagne, admis à l'école Monge avec une demi-bourse, et entré neuvième à l'Ecole polytechnique, tout en lui décelait le piocheur calme, persévérant, d'une volonté nette et ferme, sans défaillance ; il était de ceux qui, au début de la vie, se tracent leur voie et y marchent sûrement jusqu'au but.
Un incident assez plaisant marqua cette présentation. A l'arrivée, les deux jeunes gens avaient trouvé Tiomane au piano ; madame de Sorgues fumait en
l'écoutant. Maritza, qui aclievait de nouer le ruban de sa coiffure dans la pièce voisine, survint seulement quelques minutes plus tard. — Comme ébloui par l'apparition, Henri Sancède s'était brusquement levé. . . . l'austère visage s'empourpra. . . . L'émotion était si visible, et le pauvre gardon en paraissait ressentir un si vif dépit, que Guillaume faillit éclater de rire dans sa moustache, qu'il commençait à pouvoir tirer. Néanmoins, il poursuivit l'entretien avec sa verve accoutumée. Mais le trouble du camarade persistait. Rien n'est amusant comme le manège inconscient d'un admirateur malgré lui. Maritza assise presque en face du visiteur, celui-ci s'efforçait de détourner ses yeux du charmant vis-à-vis ; involontairement, ils y revenaient sans cesse ; et si, par hasard, ils croisaient ceux de la jeune fille, aussitôt, les joues rougissaient comme braise.
— Sapristi ! Caton est inflammable ! s'écria Guillaume dès que l'ami eut pris congé. Ça, c'est trop fort, on ne me l'eût jamais fait croire .... Yrai, il a fallu tes yeux d'or, la duchesse, pour opérer ce prodige ....
Ce fut la plaisanterie de la soirée. Maritza n'était pas peu fière de cette impression foudroyante, et, grâce peut-être à une sorte de choc en retour, ou à l'indulgence de la vanité satisfaite, elle daigna trouver Caton très gentil.
leO VAILLANTE.
— Sois tranquille, je le lui repéterai, conclut son frère.
Quinze jours plus tard Sancède dinait à la rue d'Assas. A son entrée, le même coup de soleil reparut sur son front et ses joues.
— C'est un sort, décidément, murmura Guillaume à l'oreille de Tiomane.
Avec un joli sourire, Maritza tendit sa petite main à l'étranger. Confus de la faveur, il osa à peine la prendre entre ses doigts gantés de frais pour la circonstance.
A table, il se trouva entre madame et mademoiselle de Sorgues. Recouvrant peu à peu son aplomb, il se montra aimable, avec cette réserve qui exclut la banalité, et donne du prix aux discrets témoignages d'une attention qui semble difficile à conquérir. Loin d'être un morose, Caton avait la plaisanterie à froid, la plus drôle certainement, et, dans les escarmouches avec l'impétueux Guillaume, les pointes les mieux aiguisées partaient de son côté, excitant les plus irrésistibles éclats de rire.
Bref, Sancède conquit d'emblée toute la famille. Invité pour chaque semaine, à son grand regret, il ne put promettre qu'un dimauche sur deux, son oncle exigeant la moitié de ses loisirs.
La jeunesse est toujours la grande magicienne. Ces dimanches de quinzaine devinrent bientôt de
vrais jours de fête. Les deux jeunes gens arrivaient ensemble, de bonne heure. Par les temps de belle gelée, ils emmenaient ces dames au jardin du Luxembourg. Parfois, la paresseuse et frileuse maman demeurait au coin du feu. Alors ils partaient tous quatre : Guillaume donnant son bras à Tiomane, Sancède forcé d'ofifrir le sien à Maritza, et se redressant avec la fierté d'un roi. La jolie rfwc/icsse marchait gaiement, sans se faire prier; elle jacassait même avec entrain, vidant au hasard toutes les futilités de sa petite tête. Et Caton l'écoutait, buvait ses paroles, absolument comme si elles lui eussent révélé les plus importants problèmes.
Ou bien, s'il pleuvait, on gardait la maison, qui s'emplissait d'animation, de bavardages. Tiomane chantait surtout pour Guillaume qui ne se lassait pas de l'entendre. Pour Sancède, aucune musique ne se pouvait comparer au rire flûte de Maritza.
Le dîner étincelait de gaieté. Tiomane ne manquait guère d'y offrir quelque gâterie, contentant, à tour de rôle, le goût favori de chacun. Elle avait même essayé de connaître celui de Sancède.
— Ne cherche pas, Caton, s'était plaisamment écrié Guillaume, demande à la duchesse.
Cette fois, tous les deux avaient rougi ensemble : la sœur et l'ami.
|N lundi, vers une heure, comme on sortait de déjeuner, quel ne fut pas l'étonnement des trois femmes en voyant entrer Guillaume ! Le visage bouleversé, un air de désordre jusque dans le costume, il s'élança vers sa mère qu'il étreignit presque avec fureur.
— Maman, maman — embrasse-moi. . . . embrassemoi bien
Puis il saisit sa sœur dans ses bras, la serrant à lui faire mal.
— Mon Dieu! que se passe-t-il donc? demanda Tiomane subitement alarmée.
Il la regarda avec une sorte d'égarement.
— Voyons! poursuivit-elle, comment te trouves-tu à Paris aujourd'hui?. ... tu ne nous avais pas averties hier .... Ta place ?
— Mais non, mais non, répliqua-t-il aussitôt, coupant court à d'autres questions. Sois tranquille, j'ai un jour de vacances ....
Il accompagna ces paroles d'un imperceptible
coup (l'œil qui contenait nne supplication et un appel. Elle comprit qu'il avait à lui parler, à elle seule.
A cet instant, la femme de ménage survenait avec le courrier de Smyrne. Pour la mère et la fille, ce so'ivenir de la patrie lointaine ramenait chaque fois une joie nouvelle. Elles se précipitèrent sur une lettre marquée aux armes du consulat de France. Tiomane saisit vivement l'occasion.
— Dis-moi, Guillaume, reprit-elle, affectant les libres façons accoutumées, tandis que marraine et Maritza vont lire et relire le journal de M. de Eiez, tu devrais m' aider à relever mes comptes du mois.
Sur ces mots, tous deux gagnèrent la chambre de Tiomane. — La porte refermée sur eux
— Eh bien?.... interrogea-t-elle presque tremblante, étreinte par l'angoisse d'un malheur.
■ — Eh bien ! voici, répondit-il d'une voix brève et précipitant les mots. Hier soir, je vous avais quittées de bonne heure pour rejoindre des camarades. Nous avions projeté une partie, un souper. Je devais prendre un train de nuit, et me trouver ce matin à l'usine, sans m'être couché, mais à l'heure obligée. Après le souper, à peu près gris, je me suis laissé entraîner dans un cercle borgiie, un tripot ! Nous avons joué, oubliant tout .... Bref, je sors de là, il y a une heure, ayant perdu six mille francs.
Elle écoutait, osant à peine comprendre, oppressée, stupide, écrasée sous la soudaineté, l'énormité du désastre.
— Ainsi, tu n'es pas rentré, balbutia-t-elle ; tu as joué, tu as perdu ? . . . .
— Six mille francs, entends-tu ? six mille francs!
— Six mille francs, répéta-t-elle ; est-il possible ?
— Oui, voilà où j'en suis. Mais le pire, c'est que J8 ne puis payer ... j'ai dû l'avouer, le déclarer. . . . J'ai affaire à un gredin, une sorte d'Italien qui vit du baccarat. ... un voleur .... Il m'a menacé, et il en a le droit, ajouta-t-il avec rage, et je n'ai pas le droit, moi, de lui répondre .... car on ne se bat pas avec un liomme à qui l'on doit de l'argent .... on
ne peut s'exposer à, le tuer et à se libérer
ainsi ....
— Tout cela est horrible ! murmura Tiomane avec une amertume pleine de sourdes révoltes.
— Ecoute, reprit-il, comme s'il recouvrait soudain quelque volonté, j'ai voulu tout te confier.... à toi ... . mais laisse-leur tout ignorer, à elles ; tu leur diras ce que tu voudras
— Que comptes-tu faire ? demanda-t-elle. Il eut un geste de sombre découragement
— Je n'en sais rien.
— Cependant. . . .
— Mais non, je ne suis pas .... car tu sens bien
tAILLAÎ7TÉ. iéô
qu'après cette absence non justifiable, je n'ai pas à. retourner à l'usine ....
— Ta place aussi est perdue, mon Dieu I
— Parbleu ! le patron est féroce sur les questions de service .... En tout cas, je ne resterai plus à votre cliarge .... Je vais diercber .... me remuer . . . Ah ! cette dette, que je ne pourrai payer .... jamais peut-être .... enfin, je n'ai guère à, me faire d'illusion .... tout se sait .... Après une pareille histoire, les places ne pleuvront pas .... Pour moi, peu importe, je mourrai de faim .... mais vous autres ! vous voilà rejetées dans votre pauvreté.... Dieu! quel misérable je fais !
Il s'arrêta brusquement. La voix de Maritza l'appelait de la chambre voisine.
— Yite, va les rejoindre, dit Tiomane en retrouvant son ton d'autorité de grande sœur d'un si puissant effet sur lui, laisse-moi penser un instant, me reconnaître .... Tout à l'heure, je prétexterai une course indispensable.... Tu m'accompagneras.... et nous causerons
/^ Une fois seule, elle demeura anéantie. Ainsi, tant d'efforts devaient aboutir là. A une catastrophe, plus terrible que toutes les autres. Et c'était lui, Guillaume, l'auteur de tout le mal. Un souper, le jeu! l'entraînement d'un instant Il ne s'était même pas
souvenu. Il n'avait pas eu pitié ! Sa démence les
rejetait daus leur misère, une misère plus sombre encore après cette courte éclaircie, plus absolue qu'à leur arrivée à Paris, dénuées à cette heure de la dernière obole en réserve. Par surcroît, le goût des broderies asiatiques avait passé. Il allait falloir vivre, tous ! avec la maigre rente de quinze cents francs, en attendant que le coupable eût retrouvé une situation ; mais combien de temps la cLercLerait-il ?
Cette dette surtout l'épouvantait, cette énorme dette de six mille francs, impossible à payer. Car personne pour les aider ; Sancède lui-même, le dévoué Sancède, pauvre, ne pouvait rien. Son imagination terrifiée lui retraçait les conséquences les plus extrêmes. Avec le caractère de Guillaume, comment croire à sa patience en retour de l'outrage ? Ne devait-il pas fatalement s'en venger dans un moment d'invincible fureur? Ou bien, incapable de résister à la honte, affolé par l'impuissance, dans l'exagération de ses sentiments et de ses sensations, s'il allait se tuer pour se défendre de tuer l'autre ? . . . .
L'entrée de la femme de ménage la surprit en ce débat atroce. Tiomane essaya de réagir. Tandis qu'elle s'efforçait de songer aux ordres à donner pour le dîner, la concierge, sans remarquer la physionomie altérée de la jeune fille, avait entamé son sujet favori, s'extasiant sur la voix merveilleuse qui
étonnait toute la maison. Même, la veille au soir, pour l'entendre de plus près, le fameux locataire du premier, le grand j^rofesseur, avait grimpé quatre étages. Elle l'avait surpris en montant éteindre le gaz.
— Oui, oui, mademoiselle, cent mille francs de rente dans votre gosier .... il en répond.
En pareil instant, ces paroles absurdes tombèrent sur Tiomane comme un trait de lumière. Sa voix valait de l'argent. Elle ne savait comment ; elle ne cherchait pas à comprendre. Sa voix valait de l'argent, c'était tout ! Sans plus approfondir, poussée par une idée unique, prête à tout entreprendre, à tout tenter, elle pria la bonne femme de descendre sur-le-champ, pour demander à M. Desgoffes un moment d'entretien. La concierge obéit et reparut bientôt avec une réponse affirmative.
|E fut seulement quand elle se trouva dans une assez belle antichambre, meublée de quelques objets de prix, que Tiomane, ramenée à la réalité, se prit à trembler.
Un valet l'introduisit dans une vaste pièce où un homme, assis devant un piano à queue, se leva en l'apercevant.
Le visage n'avait rien d'avenant. Un front dégarni ; un binocle, voilant les yeux, supporté par un nez d'aif^le ; une barbe grisonnante cachant le menton.
Ah ! ah ! c'est vous, mademoiselle, qui poussez
des sons pareils. Bigre ! quel volume ? Eh bien ! que comptez-vous faire de ça ?
Il la toisait sans prendre garde à son air effaré. Elle se roidit.
— Monsieur, balbutia-t-elle, je viens à vous, sans savoir .... dans un moment de désespoir affreux ....
Les mots s'arrêtèrent dans sa gorge.
— Bah ! vraiment ! dit-il en continuant à la dévisager narquoisement.
fAiLtANTÉ. iéé
Elle reprit avec effort :
— La concierge prétend que ma voix peut rapporter de l'argent.
— Elle a raison, la concierge, répliqua-t-il en rajustant son binocle ; par-dessus le marché, nous sommes belle fille .... très belle fille .... un fameux appoint pour le théâtre !
— Le théâtre 1 dit-elle en sursautant.
— Bon ! ça vous effraye.
Il se rassit devant son piano.
— Vous connaissez la musique. Vous chantez mal ; mais on sent, néanmoins, que vous êtes une musicienne. Vous déchiffrez?
— Oui, répondit-elle, horriblement émue.
— Approchez-vous. Ma parole ! je ne vous mangerai pas. — Tenez, poursuivit-il en ouvrant une partition, cela vient de paraître, et il est peu probable que vous ayez assisté à la première .... hier justement .... ajouta-t-il de son ton railleur.
Il plaqua les premiers accords.
Tiomane déchiffrait aisément. Mais elle chanta en chevrottact, le son coupé par l'émotion. Quand elle eut achevé :
— C'est mauvais, dit le maître. Mais nous connaissons ça ... . l'effet du trac . . . Voici Faust, l'air des bijoux. Vous le savez certainement ; d'ailleurs, la voix commence à s'échauffer.
Cette fois, elle s'en tira presque avec succès.
— EIi bien ! voyons ! reprit-il en lui montrant un siège en face de lui ; maintenant, causons .... Que voulez-vous de moi ?
La pauvre fille était d'une pâleur effrayante. Son cœur battait à l'étouffer.
— ]:.Ion Dieu ! monsieur, permettez-moi d'être très franche .... de tout vous dire afin de vous faire mieux comprendre le but .... insensé sans doute .... de ma démarclie ...
D'un seul trait, elle raconta tout. Son nom, son origine, l'iiistoire romanesque de son adoption, son enfance à Smyrne, la catastrophe de leur ruine, et leur installation à Paris, les jours de détresse, l'embellie qui avait suivi. Enfin, en leur existence presque reconstituée, ce dernier, cet irréparable malheur. Guillaume, son frère Guillaume, apportant la ruine et le désespoir. Il devait six mille francs. Il se tuerait peut-être, faute de pouvoir se soustraire à la honte, à l'outrage.
Le maître avait écouté, très intéressé, amusé par instants. — Un vrai scénario ! avait-il murmuré à diverses reprises. — Pour mieux savourer le récit, il avait pris pl.nce dans un fauteuil où, les jambes croisées, bien à l'aise, il faisait craquer les phalanges de ses doigts d'un geste machinal et habituel.
— Si j'ai bien compris, reprit-il après un court
slleuce qui parut à Tiomane d'une solennité inexprimable, ce que vous voudriez, ce sont d'abord ces six mille francs qui payeraient la dette du jeune joueur?
— Oli ! monsieur, dit-elle, ses mains se joignant dans un geste de prière éperdue ; je vendrais ma vie..
Le sourire caustique reparut dans la barbe rude.
— Ecoutez ; il est certain qu'un barnum ferait avec vous une alïaiie superbe. Moi, je ne suis pas un barnum, mais je ne suis pas un philanthrope non plus. Ni meilleur ni plus mauvais qu'un autre. Yous êtes intéressante, certainement, mais vous avez surtout une voix merveilleuse. C'est le mot de notre portière, qu'elle m'a volé, du reste. Je peux donc le lui reprendre. Il va sans dire que vous ne savez pas chanter ; mais ça s'apprend. Tout à l'heure, je vous ai vu faire un bond de cabri quand je vous ai parlé du théâtre. Maintenant, jo comprends un j)eu ; moimême, j'ai une fille .... Avec votre éducation, pour votre famille adoptive ... Néanmoins, c'est dommage. Enfin, n'en parlons plus ; laissons le théâtre. Il reste les concerts. Et vous vous y ferez encore une fameuse percée. — Donc, poursuivit-il, tandis que, frémissante, elle buvait ses paroles, pour ne pas aller par quatre chemins, voici ce que je vous offre. C'est aujourd'hui dimanche, les banques sont fermées. Mais je vous promets demain matin vos six mille francs.
172 VAÏLLAl^tÉ.
Tiomane bondit sur ses pieds.
— Oh ! monsieur ! monsieur ! . . . . murmura-t-elle.
— De plus, je vous servirai cent cinquante francs par mois. Que diable ! il vous faut bien manger, et ne pas vous éreinter au ménage .... En revanche, votre mère adoptive me signera un engagement dans lequel il sera stipulé que vous me devez deux années de votre talent .... une fois acquis. Je vais commencer par vous faire travailler. Tout dépendra de vos progrès. Quand je le jugerai opportun, je vous ferai débuter, à l'Eden, ou chez Colonne, par exemple. A dater de ce jour, vous me devrez, je le répète, durant deux années, tout l'argent que vous gagnerez, comprenez-vous bien ? ou plutôt, j'aurai le droit de vous produire tant en province qu'à Paris, sans autre rétribution pour vous que deux cents francs par mois, aidant à votre entretien. Est-ce entendu ?
Tiomane suffoquait de bonheur.
— Comment m'acquitter jamais ? . . , , dit-elle, de douces larmes inondant ses joues.
— Soyez tranquille, riposta-t-il en riant, j'en fais mon affaire. Encore une fois, ne me prenez pas pour un petit manteau bleu. Il est probable qu'en cette occurrence je suis très malin. Mais je vous tire d'embarras, après tout. Bref, demain matin, les six mille francs, en signant l'engagement, plus cent cinquante francs par mois ponv r.i Ir-r \ faire bouillir la marmite.
Avant de le quitter, elle implora de lui le silence sur cet égarement de son frère. En liomme d'honneur, il promit d'oublier lui-même le triste secret.
Comment peindre la confusion, la reconnaissance de Guillaume ? Il essaya de se soustraire à tant de générosité ; mais elle la lui imposa comme son droit, son droit de grande sœur qu'elle entendait avoir suffisamment conquis. Elle comprit que les paroles attendries qui la remerciaient n'étaient pas de vaines promesses. La leçon avait été rude, mais définitive. Guillaume était de ceux que la gratitude lie, engage irrévocablement.
La journée devait s'éclairer jusqu'à la fin. Dans l'après-midi, Tiomane reçut un long télégramme de Sancède, remis confidentiellement par la femme de ménage qui flairait un événement.
Le bravo garçon semblait avoir agi avec la double vue. Ayant constaté l'absence de Guillaume la veille au soir, l'heure du train passée, et ne recevant aucun avis qui l'avertît du motif do ce retard, il se méfiait de quelque sottise. Toutefois, il avait pris sur lui d'inventer un prétexte auprès de son oncle. Il s'était dit chargé d'excuser son ami, retenu par une indisposition subite de madame de Sorgues, et suppliait Tiomane de renvoyer le déserteur au plus tôt.
De ce côté même, tout était sauvé.
La marraine garda facilement sou ignorance. Le lendemain matin, elle signa l'engagement que lui présenta sa filleule, sans trop s'étonner qu'une si grave détermination eût été prise en dehors d'elle, et croyant simplement à une ambition très naturelle à ses yeux.
— Tu veux être une grande artiste, dit-elle, et je te conçois. Être admirée ! aj^plaudie ! Quoi de plus enviable au monde ?
Tiomane, connaissant l'adresse du créancier de Guillaume, lui envoya les six mille francs. Après quoi, elle écrivit à son frère pour lui confirmer leur libération.
ESGOFFES passait, parmi le petit monde cancanier du Conservatoire, — d'oîi il s'était retiré avec éclat à la suite d'une querelle célèbre, — pour entendre merveilleusement la science des affaires. Déjà, à diverses reprises, il avait tenté ce que l'on pourrait appeler : le lancement d'une étoile, et toujours avec succès. On l'accusait d'être riche et avare, dur aux confrères malheureux, impitoyable aux élèves médiocres. Mais nul n'avait jamais songé à lui contester un talent hors de pair. Il possédait surtout l'entente approfondie de cet art particulier et très personnel de l'enseignement. Musicien consommé, habile, inventif, chercheur, il alliait fort bien ces deux passions : l'intérêt et le professorat. Dès qu'il rencontrait une nature, il s'y adonnait avec une ardeur tyrannique, attendant d'elle profit et gloire.
Tiomane ne pouvait tomber sous une férule mieux entendue. D'ordinaire il lui consacrait une heure chaque soir, après sa journée d'un labeur sans trêve
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et productif. — Alors, tous les deux seuls dans le grand salon, elle bien en face de lui assis au piano, afin qu'il pût suivre le mécanisme du gosier, la lutte commençait contre les mauvaises habitudes contractées par une méthode insuffisante ; les tendances naturelles, la conformation même de cet organe de la voix, qu'il s'agit de reconstruire, pour ainsi dire, — leçons purement plastiques tout d'abord, vraiment pénibles.
Le cinquième soir, Tiomane aperçut mademoiselle Desgoffes, que l'on appelait Natalia pour Natalie. Son maître lui avait déjà exprimé son idolâtrie pour cette fille unique qui le rendait fier. Premier prix de piano et premier accessit d'harmonie, elle comptait parmi les virtuoses, et l'on citait d'elle quelques compositions de valeur. Au milieu de la leçon, elle était entrée en coup de vent.
— Mademoiselle, dit-elle avec une aisance délibérée qui dénotait un caractère franc, prime-sautier et indépendant, je vous admire derrière cette porte... j'ai voulu vous voir .... A la bonne heure ! Yous avez le visage de votre voix ....
A vingt-deux ans, Natalia Desgoffes gardait l'apparence d'un gamin do dix-sept. Les cheveux châtains coupés court, frisés, ébouriffés autour d'une tête grosse comme un poing ; un minois chiffonné, gentil de drôlerie, avec doux yeux marron clair,
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malins et effrontés ; nu petit nez spirituel, sans la moindre correction ; nn grand sourire qui communiquait l'entrain. S'étant rapprochée tout à fait :
— Mon père m'a conté votre histoire, ajouta- t-elle en tendant ses deux mains ; vous êtes une créature sublime ! Permettez-moi de vous embrasser.
— Bien volontiers, répliqua Tiomane, toute conquise à cette expansion.
— Nous serons amies , veux - tu ? poursuivit Natalia. Père, c'est moi qui accompagnerai les morceaux.
Sa plaisante physionomie devenant soudain attentive, elle s'installa à cloche-pied sur une chaise, et se prit à écouter religieusement les exercices essayés par la chanteuse.
Les choses n'en devaient pas demeurer là. Le dimanche suivant, Natalia sonna sans façon à la porte de madame de Sorgues. Guillaume et Sancède complétaient le cercle de famille. Mademoiselle Desgoffes se présenta très gentiment à la maîtresse de la maison. Elle eut une réelle extase devant Maritza, et, du coup, Caton lui fut acquis. D'ailleurs, elle parut à tous ce qu'elle était : un bon garçon, aux libres allures, sans aucune prétention féminine, tout entière à son art, spontanée dans ses sympathies, incapable de déguiser sa pensée, facilement railleuse, mais franchement bonne. Avec une façon d'humo.r
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qui lui était particulière, elle se mit à raconter ses petites affaires. Ayant perdu sa mère très jeune, maîtresse souveraine au logis paternel, incapable de soumettre sa volonté, elle entendait se suffire, et n'éprouvait nul embarras à se passer de chaperon. TJne vieille femme de chambre, sorte de gouvernante qui dirigeait le ménage, l'accompagnait, pour la forme, dans ses sorties. Elle attendait avec impatience ses vingt-trois ans, qu'elle compterait tout haut pour vingt-cinq, afin de s'affranchir d'une tutelle inutile. Puis, ce furent de gentils projets de voisinage. Tous les jeudis soirs on faisait de la musique chez son père. Ces dames ne pouvaient se dispenser de venir l'applaudir. Elle promit à Maritza un succès fou de beauté; mais, cette fois, Sancède plissa son front sévère
En dépit des natures les mieux douées, l'art n'est jamais qu'une lente initiation. Cependant, grâce à son intelligence exceptionnelle et à une application sans défaillance, au bout de trois mois, Tiomane commençait à se dégager de ses langes. Elle s'appropriait les moyens. Son exigeant professeur exprimait hautement sa satisfaction.
— Si nous continuons ainsi, dans un an, noua serons en état de nous faire entendre, dit-il un soir.
Natalia, attelée à l'œuvre de son père, et éprige,
au moins autant que lui, de la Toix de Tiomane montait souvent l'aider à travailler.
Cette présence si allègre apportait la gaieté à tous. Quoi qu'elle dit, quoi qu'elle fît, Natalia ne pouvait se départir de sa drôlerie naturelle. Caton, lui-même, s'oubliait à rire aux larmes en l'écoutant. Elle avait adopté d'emblée avec les deux garçons des allures de camarade qui entend affirmer son franc parler, les plaisantant tour à tour, attaquant, rijDOstant, toujours eu verve. Avec Sancède, la partie était aisée ; il lâchait dès la troisième réplique. Mais Guillaume s'obstinait. Et rien n'était plus plaisant que leurs escarmouclies, l'un tâcliant d'acculer l'autre, inventant les plus folles répliques, entassant les coq-à-l'âne, les calembours, acharnés à gagner le dernier mot, qui restait souvent à Natalia. Aussi le dimanche, après le déjeuner, si elle tardait, Guillaume dégringolait pour la chercher, et c'était une ovation à son entrée.
— Quel bon public vous faites ! disait-elle en riant. Aîi ! si l'on avait cette chaleur h, la salle Érard !
— Sans calembour ? demandait Guillaume.
— Avec calembour. Ou y gèle parfois du cœur et des pieds.
De leur côté, le jeudi soir, les voisines descendaient au premier étage. Madame de Sorgues n'avait
pu refuser ce plaisir aux jeunes filles. Sa rare beauté, quoique réellement atteinte par les larmes et les privations, produisait encore impression aux lumières, et, au fond de son être, la superbe Annig gardait un certain orgueil inconscient de sa figure. Son entrée produisait toujours un mouvement de curiosité admirative. Maritza fixait tous les yeux. L'aisance relative avait permis pour elle l'achat d'une jolie robe de crépon rose : cette toilette lui doumdt d'indicibles joies.
— Et je ne puis vous voir ainsi, moi ! lui avait dit Sancède avec un soupir, quand elle lui avait montré son trésor.
— Eh bien ! un de ces dimanches, je m'habillerai pour vous tout seul .... là, êtes-vous content ?
Depuis lors, il avait obtenu la permission de lui envoyer, chaque jeudi, quelques roses dont elle se parait.
y Tiomane travaillait dans le secret, son maître ne lui permettant pas de se produire avant l'heure. Mais elle suivait, elle sentait ses progrès, et son ardeur en redoublait. — La musique fait vivre d'une existence K part, créant un monde spécial, illuminé de toutes les splendeurs, peuplé de toutes les fantaisies, où chacun peut mettre sa propre chimère, où la couleur se conforme à, chaque regard, chaque sensation à chaque tempérament ; où rien n'sst
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effort ni contrainte, aucun trait ne fixant la vision ; où les plus exigeants trouvent encore au delà de leurs désirs, nulle limite ne bornant l'horizon ; monde essentiellement idéal et physique qui procure aux initiés toutes les ardeurs, toutes les réalisations, toutes les ivresses. — Peu à peu les espérances qui l'entouraient la gagnaient, la pénétraient, l'exaltaient. Elle envisageait l'avenir qui l'attendait, cet avei)ir que Natalia lui dépeignait avec tant de flamme : des bravos, des acclamations frénétiques, l'adulation, l'adoration d'un public, l'incomparable prestige d'une cantatrice de talent.
— Vraiment, tu ne semblés plus habiter notre planète, lui disait Maritza avec une petite moue.
— Mais tout s'y passe si bien maintenant, sur notre planète ! répliquait-elle avec im baiser.
En effet, l'existence matérielle était devenue facile et douce : la rente de Smyrne, celle de Desgoffes, les appointements de Guillaume .... La semaine précédente, il lui avait même remis cinq cents francs d'excédant, le prix de besognes supplémentaires à l'usine pendant ces derniers mois, des heures de travail de nuit.
Ohl oui, il avait tenu, il tenait ses promesses. Chaque dimanche, il arrivait directement de Blinville à la rue d'Assas. La maison lui semblait devenue plus chère encore depuis sa terrible sottise. Autre-
fois il sortait de son côte, l'après-midi, ou les quittait le soir, bien avant l'heure du train. Aujourd'hui il paraissait avide des moindres moments, demeurant jusqu'à la dernière minute. Seule dans le secret de la faute et du repentir, elle goûtait particulièrement la joie de la conversion si complète.
Tout l'été s'était écoulé ainsi, dans cette fièvre de travail et d'espérance. On atteignait à l'automne.
Un soir, au commencement de la leçon, le maître annonça à Tiomane qu'il jugeait enfin l'heure sonnée, et il lui présenta le directeur de l'Eden venu pour l'entendre. Malgré la frayeur, l'audition fut favorable; la jeune artiste débuterait six semaines plus tard, dans la Damnation de Faust.
Avant d'attaquer la partie, Desgoffes allait s'appliquer à rassembler les atouts. Répandu dans le monde de la presse, il avait su s'y créer de solides appuis. Nul ne s'entendait mieux, du reste, à chauffer un succès, à utiliser la publicité à outrance. Le nom de Tiomane parut bientôt sur tous les murs. L'habile metteur en scène avait tenu à cette appellation originale qui ne pouvait manquer d'éveiller les remarques. De nombreux articles de journaux racontaient des détails romanesques, composaient une personnalité exotique, étrange, tout à fait neuve. Ces eflfarouchements surtout de la jeune fille du monde pour le théâtre constituaient à la nouvelle étoile un attrait de plus.
Bref, Paris, le curieux Paris, s'empara de la débutante, et, durant près d'un mois, elle défraya les causeries mondaines.
Pendant ce temps, Tiomane étudiait le rôle de Marguerite. Tout dans sa vie disparaissait devant cette préoccupation unique : le début. Il s'agissait pour elle de rembourser au maître les sacrifices qu'elle lui avait coûté, d'établir pour tous la sécurité d'existence, peut-être la fortune, en même temps que son orgueil d'artiste réclamait le triomphe rêvé. — Avec quel saisissement elle aborda les premières répétitions ! Cependant, l'effet prodigieux de sa voix ne pouvait manquer de l'encourager. Natalia surtout la soutenait, inébranlable dans sa foi.
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NFIN, le grand jour s'est levé. Dès une lieure, la salle de l'Éden est pleine. Tiomane ! . . . . ce nom court sur toutes les lèvres. A lui seul, il semble absorber le programme. Ou s'agite, on bavarde, dans les stalles et dans les lo-^es. Chacun apporte son renseignement personnel, quelque racontar des répétitions. L'élève de Desgoffes est une grande artiste. Elle a émerveillé tous ceux qui ont pu l'entendre.
Les musiciens sont placés. Un grand silence s'établit, comme dans l'attente d'un événement. — Soudain, une porte du fond de la scène s'ouvre .... Toutes les lorgnettes se braquent. . . . Un murmure parcourt la salle .... C'est elle ! c'est Tiomane ! . . . .
Dans sa robe de cachemire blanc, la robe traditionnelle de Marguerite, la débutante s'avance, un peu pâle, le regard mal assuré. — On la trouve jolie, très jolie, l'air distingué, très jeune, d'une éléf^ance suprême dans sa taille haute et si bien prise, ses beaux cheveux blonds tombant en deux