‹ Valbert:Chapitre 18 sur 27 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

mais un petit clou s'était relevé de la semelle, et je le sentais, au fond du soulier, qui me piquait le doigt. Je m'assis sur un banc, j'installai la jeune femme près de moi, et longtemps, longtemps, je travaillai pour renfoncer le clou. Mais à défaut d'adresse j'étais plein de zèle, et je finis par réussir. Et la jeune femme retrouva son sourire, et nous revînmes lentement vers la gare où son mari nous attendait.

« Le croiriez-vous? Cette aventure banale fut pour moi d'une portée infinie. Car je m'aperçus que, sans mettre à mon travail aucune pensée d'intérêt, le seul fait de travailler pour autrui m'avait rendu agréable et facile la plus fâcheuse des besognes. Oui, j'avais éprouvé un plaisir singulier à renfoncer ce méchant clou, simplement parce qu'ainsi je procurais du plaisir à une jeune femme qui sans moi eût souffert. Je n'avais songé ni à mon mérite, ni h sa reconnaissance : je n'avais eu d'idée que

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de la souffrance que je youlais lui éviter. Et j*acheTai ce soir-là de comprendre la sublime leçon de ParsifaL II me suffisait, pour être heureux, de déplacer le centre de ma yie, de m'intéresser aux choses au lieu de m'intéresser à moi-même, de travailler pour autrui au lieu de travailler pour moi. Honte à ceux qui travaillent pour leur plaisir propre et par goût natif du travail : car c'est un vieux sang d'esclaves qui revit en eux. Plutôt que de travailler, rhomme né libre doit se priver de tout, il doit croître comme le lys des champs, qui ne moissonne ni ne file. Mais travailler pour le plaisir des autres, ce n'est rien qu'un jeu ; et, sauf les jeux de l'amour, je n'en ai point connu de plus agréables.

« Et c'est ainsi que j'ai secoué jusqu'aux dernières cendres du lamentable cadavre que j'avais été. Rien ne survit plus, désormais, de Valbert le compositeur. J'ai compris que personne n'avait besoin de mes drames lyriques ;

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