I. Dirigée alors par M. de Girardin
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entourée de ses amis qui sont restés les miens. Je ne comprends pas une autre vie, et c'est celle dont je ne veux pas sortir, parce qu'ainsi je me sens dans sa volonté. Suivre cette volonté, voilà le but de ma conduite et la seule consolation qui me reste. Ne suis-je pas ensevelie avec lui? » (15 janvier 1876. j
Les pèlerinages à Saint-Point, de tout temps nombreux et recueillis, lui étaient une douceur sans mélange. En 1878, pendant qu'à Mâcon, on inaugurait la statue due à Falguière, elle les recevait sans quitter le vieux château, contente de le voir animé par une foule admirative à laquelle elle eût voulu associer le monde entier.
'< Saint-Point ne cesse d'être visité. Samedi, c'était un flot liumain, tout le monde parlait bas comme dans une église. Cette visite a été des plus touchantes, tout le village transformé, paré de verdure, d'inscriptions attendrissantes, les visiteurs profon- «^ 139 «^
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dément émus, je puis dire pieux. C'était unanime, et il y avait une foule de journalistes, gens peu sensibles cependant. Pour Mâcon, le bruit me revient que c'est un enthousiasme indescriptible. Il est arrivé plus de soixante mille étrangers; il n'y a qu'un cœur, qu'une âme en Lamartine; la ville est pavoisée du haut en bas; on crie : « Vive Lamartine ! » c'est beau et émouvant. Tout cela m'arrive, porté par le vent, de mille côtés. Je suis profondément bouleversée de tout ce qui se passe; joie et douleur se disputent mon cœur.» (19 août 1878.) Les fêtes du centenaire ne la surprirent pas. Elle écrivait : « Pour moi, si j'ai joui j'ai encore plus pleuré en pensant que tous ces hommages, tous ces enthousiasmes ne sadressaient plus maintenant qu'à une tombe ! et je reste encore très brisée de tant d'émotions, mais comme Magdeleine au tombeau du Christ, je dis : Je savais bien quil n était pas mortl »
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Elle se plaignit aussi dans Tintimité, que l'éclat de ces fêtes eût été moindre que celui de l'ovation faite à Victor Hugo à l'occasion de ses quatre-vingts ans. Du reste, elle l'avouait avec une bonne grâce émouvante, jamais, quelle que fût sa reconnaissance des hommages rendus à son oncle, elle ne les trouvait à la mesure de ce qu'il méritait. Cet aveu revenait sans cesse sur ses lèvres dans nos épanchements. Même lorsqu'elle avait remercié, même lorsqu'elle avait paru satisfaite, elle ne l'était pas, et ressentait plus de désappointement que de plaisir.
« J'ai été très secouée ces jours-ci par le livre de M. A... Il l'a écrit avec amour, il s'y est donné tout entier. Personne ne garde ce grand souvenir avec une plus chaude et respectueuse admiration. Je me suis noyée dans ce passé; mais, tout en rendant justice et affection à l'auteur que j'aime tendrement, je ne puis en être com- «^ i6i ^
plètement satisfaite. Je fais des réserves, des critiques... Il est vrai que je suis insatisfaisable. C'est Lamartine, mais ce n'est pas encore lui. M. de Ronchaud trouve comme moi que la vie, le rayonnement, n'y sont pas. » (lo décembre 1884. ; — « Je suis pour sa mémoire comme pour ses traits, aucun portrait, aucune statue ne pourront jamais rendre l'idéal qu'il a laissé dans mon âme, mon cœur et mes yeux. »
Et il en fut toujours ainsi. Qui pouvait s'offenser de cette exigence, lors même qu'elle fût injuste?
La santé de Valentine était depuis longtemps délabrée. A la suite d'une maladie d'estomac qu'elle eut vers sa trentième année, elle avait à peu près perdu la faculté et l'habitude de se nourrir. Quelques cuillerées de potage, un œuf, une bouchée de légumes, deux ou trois minces tartines de pain grillé et deux tasses de thé composaient une alimentation quotidienne dont l'extrême sobriété ne lui évitait pas toujours de pénibles souffrances. D'affreuses névralgies la torturaient nuit et jour; une toux qui peu à peu devint continuelle répuisait. Sa maigreur, sa pâleur, ses yeux battus, ses lèvres décolorées, faisaient mal <^ 163 ^
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à voir, et malgré son énergie, ses forces la soutenaient de moins en moins.
Sa résignation, sa douceur, n'étaient pas moins constantes. Sa destinée, malgré tout, lui paraissait si belle I
«Je n'ai pas encore senti Y ennui, mais je n'en dirai pas autant de la tristesse, chose bien différente; regretter n'est-ce pas encore aimer?» (22 octobre 1879.)
Puis encore :
'< Le brouillard et la pluie me saisissent la poitrine. 11 faut apprendre à vivre en faisant la part à un ennemi quelconque : un peu de souffrance est dans toutes les parts, et moins qu'une autre j'ai le droit de me plaindre. » (i" février 1880.)
Lorsqu'elle eut quitté le Chalet, elle abrégea beaucoup ses séjours à Paris. Aussitôt après la réunion des actionnaires, qui avait lieu dans les derniers jours de mai, elle regagnait Saint-Point, où elle restait jusqu'à la fin de décembre. Ces longs mois «^ 164 "Ç
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dans une résidence froide et humide, agréable aux jours chauds seulement, et soumise aux influences délétères de son voisinage insalubre, achevèrent de la miner.
Frappés dans notre vie intime par un dur malheur, nous vînmes fort peu à Paris, à une certaine époque. Ses admirables lettres nous apportaient alors cette expérience compatissante de la douleur si secourable aux véritables douleurs.
« Je suis, si c'est possible, encore plus pénétrée de sa pensée, aujourd'hui où l'Eglise fête les chers absents et mêle aux sanglots de la mort le cri d'espérance, de certitude de la réunion : je reviens de la tombe et de l'église, j'ai l'oreille encore pleine du glas lugubre qui n'a cessé depuis hier et toute la nuit d'envoyer sa plainte dans tous les plis de la vallée et de mon âme. J'ai uni au souvenir et aux larmes que je donnais à celui qui a été et qui est tou- -f i6s «^
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jours la moelle de mon cœur, la vie de ma vie. les chers êtres que vous pleurez. Ayons, nous qui restons, courage et patience. Dieu ne trompe pas ceux qui espèrent en lui. » (2 novembre 1881. )
'"' Vous ne m'aviez pas écrit votre projet de vovage à Rome, mais je le savais et je m'en étais réjouie. Rien n'est meilleur pour les douleurs de l'âme, comme pour celles du corps, qu'un déplacement. Le mouvement, l'obligation de s'occuper des choses de la vie, la diversité des paysages ne consolent ni ne guérissent, ils endorment la douleur et l'empêchent de vous dévorer le cœur. On rentre ainsi dans la vie réelle où il faut toujours revenir une fois. La vie ne s'arrête pour personne. On croit d'abord qu'on pourra s'asseoir sur la route à pleurer en laissant passer les vivants. Mais non. il faut marcher aussi, reprendre le fardeau et ne laisser couler ses larmes qu'en «^ 166 '^
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dedans. Ce sont les plus amères, croyez-le, et les années ne les tarissent pas. » (Décembre 1881.)
Ces larmes qu'elle versait en dedans, la mort seule devait les tarir. Elle approchait. Deux fois, à la suite de congestions pulmonaires, nous la crûmes là. Valentine y échappa comme par miracle, mais elle resta brisée, anéantie, se trainant à peine, nous désolant par tous les signes funestes qui annoncent que le répit accordé sera bien court.
Elle eut encore le temps cependant de savourer des peines et des amertumes nouvelles. M. Louis de Ronchaud ^ et M. Du-
I. « Je perds en lui, non seulement un ami, mais aussi un conseiller si sûr, pour tout ce qui touchait l'œuvre de mon oncle ; quand il en parlait tout s'illuminait en lui, il redevenait jeune et était nourri de son grand souvenir. Sa mémoire comme son cœur étaient comme pleins de lui, il l'avait aimé depuis sa jeunesse, vivant sans cesse près de lui. Je retrouvais en l'écoutant des mots, des anecdotes qui le faisaient revivre dans ma mémoire. — Il avait une grande intelligence, le feu sacré de tout ce qui est grand et beau, —
mesnil, associés de tous les instants à son zèle pour la mémoire de celui dont ils avaient été les amis, furent emportés à peu d'intervalle et laissèrent deux vides impossibles à combler dans le cercle sans cesse rétréci qui l'entourait encore. Plus solitaire, plus malade, plus triste que jamais, elle s'était vue aussi abandonner par Franck, le vieux serviteur de Lamartine. Elle en ressentit un vif chagrin, car elle était maternelle et affectueuse envers ses domestiques, continuant en cela encore une tradition de son oncle.
Un jour, elle nous fit appeler : c'était pour nous dire adieu et recommander une dernière fois la Société des Œuvres. Elle expira peu après entre les bras de Mme de Parseval, de Mlle de Belleroche et de
il s'effaçait trop ; seuls, nous qui le connaissions, nous pouvions nous rendre compte de sa haute valeur. Je ne puis accepter la pensée que nous ne nous reverrons plus !... » A M. Edouard Grenier, juillet 1887.
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M. Charles de Montherot, le 17 mai 1894. Sur ce cercueil, on eût pa écrire ce que Lamartine avait écrit sur le cercueil de sa mère :
Là dorment soixante ans d'une seule pensée.
Cette pensée, ou plutôt ce sentiment, était devenu son être même. Comme elle se plaisait à le dire, faire ce que voulait son oncle bien-aimé, quand il était là, faire ce qu'il aurait voulu, quand il n'y était plus, fut son unique ambition. Elle donna avec plénitude à son cher mort cette joie, qui doit ajouter aux béatitudes mêmes des élus, de se voir ici-bas obéi, écouté, deviné comme s'il n'était point parti. Quelle piété est plus pieuse, quel hommage plus glorificateur?
Son testament nous la rendit avec toutes ses abnégations et toutes ses sollicitudes.
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Pour elle-même, elle demandait bien peu.
« Je veux être enterrée dans le caveau de la chapelle du cimetière de Saint-Point, où est enterré mon oncle ; le caveau après moi sera clos et scellé.
« Je veux un enterrement très modeste, un simple drap noir sur ma bière.
« J "interdis formellement toutes'lettresde part ou d'invitation ; si je meurs à Paris ou ailleurs qu'à Saint-Point, on y rapportera mon corps.
« Les religieuses du petit couvent veilleront aux soins de la tombe que je recommande aussi très particulièrement à ma nièce Léontine de Parseval. />
Mais pas un ami n'était oublié : chacun avait une pensée qui témoignait encore de sa tendresse.
Pas un ami non plus ne l'oubliera. A partir de ses premières étapes, souvent bien courtes, hélas! la vie ressemble à cette Via
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Appia qui, à travers les solitudes, se déroule bordée de tombeaux. Heureux encore qui peut, en se retournant vers la route parcourue, en rencontrer de semblables à celui sur lequel vient de s'arrêter mon triste et reconnaissant souvenir.