RAPPORT
Au nom de la Commission ' chargée d'examiner le projet de loi relatif à une récompense nationale à accorder à M. de Lamartine.
Par m. EMILE OLLIVIER Député au Corps législatif.
Messieurs,
Mon rapport pourrait être fait en un mot : la nation française accorde une récompense nationale à Lamartine. Que peut-on ajouter qui soit digne d'un tel nom?
Quoique médire de son temps ait toujours
I. Cette Commission est composée de MM. le général marquis de Luzy-Pellissac, Président: le comte Welles de La Valette, secrétaire : Brame, Emile Ollivier, Jubinal, Chevandier de Valdrôme, le comte de Las Cases, de Choiseul, de Guilloutet.
Les Conseillers d'ntat. Commissaires du Gouvernement, chargés de soutenir la discussion de ce projet de loi, sont MM. L'Hôpital et du Berthier.
été une mode française, j'oserai dire qu'aucun siècle, pas même le seizième, ne me semble plus grand que le nôtre. 11 a dépassé à peine sa moitié, et déjà il a accompli dans toutes les directions des œuvres mémorables; il a résolu ou posé avec audace les problèmes fondamentaux; il a recommencé l'histoire, même celle qui avait paru définitive ; il a renouvelé la littérature et la philosophie, débarrassé l'art, selon le charmant langage de Montaigne, « des « inventions livresques par lesquelles nous *. avions tant rechargé la beauté de notre grande « et puissante mère nature »; plus favorisé que ses devanciers dans la lutte contre les fatalités physiques, il a étendu de toutes parts la domination de l'homme sur la matière; il a détruit les derniers restes de l'organisation féodale; préparé ou accompli l'avènement de la démocratie, adouci les mœurs, perfectionné les lois, rapproché les peuples. Il lui reste à tenter, dans l'ordre moral, la réforme qu'il a réalisée dans Tordre scientifique, artistique, politique, juridique, international, et à donner à la stabilité sociale ses garanties véritables en scellant l'alliance de la démocratie et de la liberté par la main de la justice : il le fera.
SOUVENIRS INTIMES
Dans ce siècle remarquable, y a-t-il eu beaucoup d'hommes qu'on puisse comparer à Lamartine ? Y en a-t-il beaucoup qui aient contribué davantage à la grandeur commune ? Y en a-t-il eu beaucoup qui aient déployé leurs facultés avec autant d'ardeur dans les sens les plus divers, qui se soient donnés aux autres avec plus de prodigalité, qui aient plus et mieux travaillé au perfectionnement individuel et national? De quelque côté qu'on regarde, on Taperçoit debout comme un guide inspiré qui, du doigt, indique la route.
Par une intuition du génie, et aussi comme si la Providence avait voulu marquer de suite à quelles destinées elle le réservait, Lamartine fut d'abord un poète. A la suite des péripéties prolongées et des luttes sanglantes de la Révolution et de l'Empire, c'était le cœur surtout qui demandait à être consolé. Or, les poètes sont des consolateurs. Alors n'avaient chanté ni Hugo, ni Vigny, ni Musset, ni Laprade, ni aucun de ceux qui ont été depuis notre fête et notre rafraîchissement. La poésie était aride, abstraite, déclamatoire ou prétentieuse, toute tournée aux jeux d'esprits. Aussi ne saurait-on rendre, au dire des con-
temporains. la surprise, l'émotion, la joie, l'enthousiasme, le ravissement qui, de toutes parts, éclatèrent lorsque parurent les Méditations, puis tous ces poèmes sublimes et doux, lamiliers et nobles, qui seront aussi éternels que le printemps, que la jeunesse, que la joie, que la douleur, que l'espérance, que les regrets, et, selon l'expression du grave Cuvier, que le chant du rossignol dans les bois. De ce jour vraiment on oublia les tragiques sodivenirs, et l'on s'abandonna de nouveau aux ivresses de la vie.
L'humanité a de Timmortalité pour toutes les gloires; mais il en est une plus chère que toutes les autres, et aussi plus profonde, et plus haute, et plus intime, qu'elle réserve à ceux qui ont travaillé pour ce qu'il y a en elle d'immuable et de perpétuellement semblable, au travers des transformations extérieures du monde, des lois et des coutumes. Combien il serait facile de citer de livres qui remuèrent les esprits, qui furent l'entretien du monde et dont le souvenir ne s'est perpétué que dans l'esprit des éruditsi Au contraire, quand perdra-t-on la mémoire de Y Imitation, des Petites Fleurs de saint François, de Paul et Virginie ?
SOUVENIRS INTIMES
C'est qu'en effet être instruit, éloquent, puissant, diriger les empires, conduire les batailles, préparer les lois, cela ne sera jamais que le lot de quelques privilégiés de la nature ou de la destinée; tandis qu'aimer, souffrir, pleurer, mourir, c'est le lot inévitable de tous, des plus élevés comme des plus humbles. "Voilà pourquoi, si on y regarde de près, les hommes les plus aimés de l'humanité ne sont pas ceux qui l'ont gouvernée, conduite dans les affaires, commandée dans les batailles, dirigée dans les sénats ou dans les parlements, mais bien ceux qui lui ont appris à aimer, à souffrir, à pleurer, à mourir, et qui ont fait quelque chose pro remedio animce ,^o\ir\eso\i\2igevi\Qntà.e sonkm.e. Lamartine a été un de ceux-là. /o(:t'/>'«, notamment, restera comme un de ces livres d'élection, transmis par les mères aux enfants, qu'on lit avec passion au début de la vie, alors que le cœur épanoui cherche ou attend, et qu'on relit avec attendrissement au déclin, alors que le cœur meurtri se souvient ou regrette ; qui dans Taffection apaisent et dans le bonheur dilatent, et qui toujours opèrent quelque chose pro remedio aniiiiœ, pour le soulagement de l'àme. Lamartine n'eùt-il que ce
titre à vous présenter, quelle récompense serait trop haute pour lui ?
Il n'est cependant pas tout entier contenu dans le poète. Mazarin a dit : Oui a le cœur a tout. Quand il eut gagné le cœur de la nation, Lamartine voulut obtenir le reste. Il devint député, orateur, historien, publiciste. Pour exprimer ses sentiments, il avait employé une langue qui avait marqué sa place à côté de Racine. Pour exprimer ses idées, il eri employa une qui le mit entre Bossuet, Fénelon, Rousseau et Chateaubriand. Avant lui, la poésie française n'avait jamais eu la souplesse ample, la sonorité pénétrante qu'il lui donna. Notre littérature ne connaissait pas non plus avant lui cette prose opulente, à la fois épanchée et ferme malgré ses abandons, rapide et nourrie malgré ses négligences, spontanée et précise malgré son jet, qui a tour à tour le mot altier, le coup de foudre, l'onction, la grâce, le pittoresque, la hauteur, au milieu d'un flot, d'une abondance, d'un nombre, d'un mouvement que Cicéron lui-même n'a pas connus. Lamartine n'a-t-il pas encore en cela bien mérité de son pays? La beauté de notre langue n'est-elle pas en effet autant, sinon plus, que la force de nos
SOUVENIRS INTIMES
armes, la cause de notre suprématie et de notre prestige? J'écris en langue française l'histoire de mon pays, disait un Italien du xiii"^ siècle, *: parce qu elle est plus délectable à lire € et à oïr que nulle autre ». Et Joseph de Maistre, ne trouvant pour en exprimer la puissance qu'une image empruntée au fier pinceau d'Isaïe, disait : « La parole de ce peuple est ■r une conjuration, et la moindre opinion qu'elle «■ lance est un bélier poussé par des millions " d'hommes. »
Que nous gagne le conquérant d'une province? Quelques milliers d'hommes. Ce sont des millions d'hommes aujourd'hui et pendant des siècles que nous gagne l'écrivain qui perfectionne notre langue. Et quelle ne sera pas la force d'expansion de ce conquérant pacifique, s'il manie la langue parlée avec autant de sécurité et d'éclat que la langue écrite, et s'il peut, comme Lamartine, après avoir tenu la plume sévère de l'historien, la plume rapide du journaliste ou du causeur, monter à la tribune et y faire entendre des accents dont l'Europe entière retentira !
Les procédés à l'aide desquels les orateurs agissent sur les hommes réunis sont très
VALEXTINE DE LAMARTINE
divers. Les uns entraînent par Timpétuosité ou la profondeur de la passion, les autres par Tagrément spirituel ou la clarté facile du récit, les autres par la perfection harmonieuse du langage et la beauté soutenue de la diction, d'autres par la justesse ou la nouveauté des aperçus; ceux-ci par la force et la dialectique, ceux-là par la promptitude et le mordant des réparties; les uns instruisent, les autres amusent, les autres touchent; celui-ci s'insinue, celui-là s'impose ; tel convainc sans plaire, tel plaît sans convaincre ; de temps à autre, quelques-uns se produisent qui savent employer tour à tour ces moyens divers suivant l'auditoire, le sujet, le temps.
Lamartine charmait par la sérénité grandiose de ses pensées et par les splendeurs poétiques de l'imagination. Solennel plutôt qu'ému, grave plutôt que pathétique, il s'avançait avec une majesté qui eût été monotone, s'il n'avait mis dans la pensée le mouvement qui manquait à son action oratoire, un peu uniforme. En lui, comme dans Crassus, le célèbre orateur de Rome, l'effort était dans Tàme et non dans la voix: Ani mi magna, vocisparvacontentio.Xwssi ses haraneues n'ont-elles rien à redouter du
SOUVENIRS INTIMES
temps ; elles lui résisteront, et la postérité ne se lassera pas de puiser dans ces chefs-d'œuvre : elle y trouvera le bon sens élevé jusqu'au lyrisme !
L'orateur ne fut comme l'écrivain, comme le poète, qu'une préparation à l'homme d'État. Ici il faudrait s'étendre, et je ne le puis. Il est des monuments dont on ne découvre les belles proportions qu'en s'éloignant à une certaine distance. Il en va ainsi des hommes politiques illustres : la mort seule les place à la distance d'où on peut les apercevoir en entier et les juger. Je n entrerai donc dans aucun détail sur la vie publique de Lamartine, je ne le louerai pas davoir compris que la politique moderne ne serait plus uniquement la science de l'équilibre constitutionnel, mais surtout celle de la charité sociale ; d'avoir servi la cause non des passions du peuple, mais de ses droits et de ses intérêts légitimes ; d'avoir défendu la liberté sous sa forme la plus matérielle, la liberté commerciale sous sa forme la plus spiritualiste, la liberté religieuse; de s'être attaché d'une inflexible volonté à la cause de la paix et d'avoir appelé la guerre de son vrai nom en disant qu'elle était la plupart du temps le secret des
empiriques dans l'embarras ; d'avoir abattu à ses pieds le drapeau de la violence, signé les décrets glorieux qui ont institué le suffrage universel, aboli la peine de mort en matière politique, l'esclavage, la contrainte par corps, l'exposition publique, les châtiments corporels dans la flotte ; d'avoir, au milieu des périls et des responsabilités qui rendaient soucieux les plus braves, laissé tomber à tout propos, sans y prendre garde, de ses lèvres souriantes, des mots héroïques que Plutarque eût recueillis. Malgré l'effort que je dois m'imposer pour glisser sur tous ces souvenirs, désirant ne froisser personne, je ne m'y arrêterai pas. Je demande seulement la permission de dire, sans engager l'opinion d'aucun de mes collègues de la Commission, que la véritable originalité de Lamartine en politique, c'est qu'il a été le créateur d'une école qu'on peut célébrer, car elle ne comptera jamais trop d'adeptes : celle de la magnanimité et de la grandeur d'âme. Supérieur aux entraînements, aux rancunes, aux vengeances des partis, uniquement asservi à la justice, avide des solutions et dédaigneux des expédients, modéré non par timidité de cœur mais par étendue d'esprit, élevé et non
utopique, audacieux et non chimérique, tolérant dans un temps dont le mal principal est l'intolérance, comprenant tout sauf la platitude et l'égoïsme, conservateur mais non routinier, il a su, quoique très sensible, lui aussi, aux délicieuses sensations du sourire de la multitude, s'offrir, quand cela fut nécessaire, aux impopularités que doit affronter quiconque, dans ses conceptions, regarde à l'avenir autant qu'au présent; et quoique bien persuadé, selon ses expressions, que <•' le pouvoir est au bout du compte le bout des idées », il plaça toujours l'honneur au-dessus des honneurs selon le conseil de Montesquieu. « La fortune, « a-t-il écrit, s'est réservé une large part dans V la destinée des hommes, indépendamment de <' leur valeur. Elle a quelquefois voulu que « l'abbé Dubois fût à Versailles et que Fénelon « fût à Cambrai. En politique, l'homme fait le '•' rôle sans doute ; mais c'est la Providence qui '•' fait la pièce. Quand la pièce n'appelle pas '' l'homme, il faut savoir rester hors de la scène " et se contenter d'un rôle qui est peut-être le « plus beau des rôles, dans un pays où la liberté « se fonde et où il y a plus d'ambition que « de vertu publique : — le rôle du citoyen. »
VALEXTINE DE LAMARTINE
Comme il s'attacha aux choses elles-mêmes plus qu'à leurs formes changeantes, et qu'il plaça la volonté nationale au-dessus de ses préférences dogmatiques, on l'a accusé de mobilité : en réalité, il est resté toute la vie dévoué aux mêmes principes, et dés le premier jour il découvrit, de son regard perçant, le but vers lequel il n'a jamais cessé de tendre. Il a vécu presque toujours isolé; il ne le sera pas dans l'histoire ; il siégera au miheu des hommes d'Etat qui sont, selon ce qu'il a dit lui-même d'un de ses pairs, les preuves de la prodigalité de la nature et de la hauteur du genre humain.
Qu'il se soit trompé quelquefois, pourquoi le nierai-je? Et qui d'ailleurs a mieux indiqué que lui-même où et comment il avait failli ? « Il « }• a longtemps, a-t-il écrit à la fin de la pré- <' face de ses œuvres complètes, il y a long- «■ temps que la dernière racine de toute vanité *- littéraire ou politique est séchée en moi <" comme si elle n'y avait jamais germé. Je ne <r me crois ni cla'ssique en poésie, ni infaillible <-< en histoire, ni toujours irréprochable en < politique. Quand je repasse mes œuvres ou <" ma vie, je me juge moi-même avec plus de
SOUVENIRS INTIMES
«f justice, mais avec autant de sévérité que " peuvent le faire mes ennemis. Pourquoi? " Parce que je me juge non devant les hommes, '< mais devant Dieu, dont la lumière fait res- '< sortir toutes les taches. Je trouve à cette sé- « vérité même un plaisir amer : le plaisir que K fait à l'àme la justice exercée même contre " soi. 11 faut être impitoyable envers ses pas- " sions, ses faiblesses ou ses fautes, pour mé- « riter d"être pardonné ici-bas et absous là- « haut ! -/
La Commission a été unanime à rendre hommage au talent incomparable du poète dont les œuvres seront un honneur éternel pour la littérature française. Mais une minorité de quatre voix a pensé qu'il n'y avait lieu d'adopter ni le principe ni la forme de la loi; elle a proposé d'allouer à M. de Lamartine une pension viagère de 30 000 francs réversible, jusqu'à concurrence de 10 000 francs, sur la tête de sa nièce, Mme Valentine de Cessiat. qui, par sa tendresse filiale, est la consolation, le soutien et le charme de sa vieillesse.
La majorité n'a pas cru qu'on pût offrir une pension viagère à celui qui approche de quatre-vingts ans, et elle a pensé, en outre,
VALENTIKE DE LAMARTINE
que l'assistance qui ne serait pas accordée à titre de récompense nationale, en supposant quelle ne fût pas légalement impossible, pourrait être considérée comme une humiliation et non comme un hommage. Instruite cependant des préoccupations d'un grand nombre de nos collègues, d'accord avec le Conseil d'Etat, elle a cherché la forme qui était de nature à leur donner satisfaction. Elle croit y être parvenue. L'augmentation du capital a été motivée par le désir d'assurer un intérêt annuel suffisant et aussi de rendre tout à fait efficace le concours que nous attendons de la munificence nationale en faveur de Lamartine.
Un sentiment de délicatesse que vous partagerez nous interdit d'insister sur ces détails. Il est des choses qui, dans une assemblée française, ne se disent jamais qu'à mi-voix. Nous espérons que vous sanctionnerez nos résolutions. Nous vous le demandons avec instance. Ah! si chacun de vous pouvait pénétrer, ne fût-ce qu'un instant, dans cette triste demeure vers laquelle la foule ne se dirige plus depuis longtemps, dont le seuil n'est plus franchi que par d'anciens amis,, par quelques disciples fidèles qui n'ont pas oublié les encouragements
donnés à la jeunesse, et par quelques nobles femmes qui viennent briller là comme le rayon consolateur des dernières heures ; si vous pouviez contempler, courbé sous les coups que ne cesse de lui porter la main des hommes plus encore que sous le poids des années, sans repos et sans joie, esclave d'un travail incessant, torturé par les préoccupations et les anxiétés, malheureux autant qu'un être humain puisse l'être sur cette misérable terre, et cependant toujours haut, doux, bienveillant et ferme; si vous pouviez contempler dans son épreuve suprême celui que tant de splendeurs ont entouré, qui a fait battre tant de cœurs et répandre tant de larmes, celui que tant de bouches ont acclamé et tant de mains applaudi : j'en suis sûr quels que puissent être vos scrupules et vos griefs, vous les oublieriez et il n'y aurait plus de place dans vos âmes remuées, que pour une douloureuse émotion. Vous accorderiez avec élan, par sympathie pour une telle infortune, ce que d'autres, comme votre rapporteur, vous demandent au nom dune admiration respectueuse et reconnaissante.
Lorsque les rois de Perse, a écrit un jour Chateaubriand à Lamartine lui-même, rencon-
YALENTINE DE LAMARTINE
traient sur leur route un palmier vénérable par son antiquité, ils descendaient de cheval et ils y suspendaient un collier d'or. Lorsque lEmpereur a pris spontanément Tinitiative du projet de loi dont nous vous proposons l'adoption, il a fait devant l'homme vénérable par son 2:énie comme les rois de Perse devant le palmier vénérable par son antiquité. En cela il a cru n'être que généreux : il a été habile. On ne fonde rien par l'esprit d'exclusion et de rancune ; et désormais aucun édifice ne durera s'il n'est assez haut et assez vaste pour abriter, sans distinction d'origine, tous ceux qui ont été ou qui sont les gloires de la patrie!