I. Desbarolles
plusaffreux dangers, cette République de Salente qu'un autre poète avait rêvée, et que Lamartine eût sans nul doute fondée, si la parole de l'Evangile : Beati mites, quiapossidebunt terrain, se vérifiait dans les affaires de ce monde.
« Paris, 27 février.
« Je dérobe une minute à la patrie pour vous dire tendresse, souvenirs, pensée de vous, même au milieu du feu et des balles et de l'enthousiasme fanatique et double de la République que je fonde et de l'ordre que je sauve.
'< Ah 1 quels jours et quelles nuits je viens de passer 1 les pieds dans le sang, parlant à la lettre sur les corps morts, des milliers de piques, sabres, baïonnettes, fusils chargés sans cesse dirigés contre ma poitrine et roulant autour de ma tête ; des colonnes de peuple ivres et furieuses se succédant sans discontinuer demandant Lamartine! s'écou-
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lant après d'horribles menaces, puis s'attendrissant, pleurant sur mes mains, m'arrachant mes habits (j'en ai perdu trois), puis devenant sages et doux comme des agneaux ou comme des lions domptés, et m'obéissant de proche en proche I Jusqu'à ce que d'autres colonnes furieuses viennent les remplacer, inonder les escaliers, les appartements, enfoncer les portes en criant : « Lamartine I Lamartine seuil sa tête, sa tête! » Puis la même scène de menaces et de tendresse. Pendant ce temps-là pas un morceau de pain ni un verre d'eau en vingtquatre heures.
« Le lendemain, de l'eau et du pain seulement! ma femme séparée de moi, trentedeux heures sans nouvelles, la presque certitude que pendant que le peuple nous étouffait, la garde nationale et l'armée ralliées à la Régence allaient venir d'heure en heure prendre nos têtes! Soixante coups de fusils tirés contre moi dans la journée du
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vendredi, soixante débats, deux cents ordres.
« Enfin, dans la nuit du vendredi, des messages envoyés par moi à tous les quartiers appelant, homme par homme, douze cents braves jeunes gens et gardes nationaux, la peur saisissant tout le monde, le courage revenant au récit de mes efforts pour sauver Paris ; puis la double victoire du gouvernement et les cent mille hommes armés des faubourgs, enfin levés en armes d mon nom seul. Le samedi, le dimanche, cent vingt mille baïonnettes dévouées de tous les partis passent devant moi en revue, aux cris de : Viyq Lamartine! doublés au moins de ceux de : Vive la République! Quarante mille hommes me ramènent deux jours de suite à ma maison; impossibilité d'aller dans les rues de peur d'être étouffé par les embrassements passionnés du peuple. Tous les partis, légitimistes, catholiques , républicains , banquiers^
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militaires^ bourgeois, se rallient à moi comme à un seul parti 1 L'adoration universelle ! Tenthousiasme au delà de ce qu'il fut jamais pour un homme dans l'histoire ! (Je répète ici les expressions unanimes.) Aujourd'hui, Paris aussi calme, aussi gardé, aussi heureux qu'un jour de fête au printemps. Pas une victime ! pas une proscription 1 pas une vengeance ! La peine de mort politique supprimée par moi après cinq jours d'efforts. Le roi fugitif est caché; la duchesse d'Orléans et son fils remis à ma responsabilité et, j'espère, sauvés. Voilà le récit court mais littéral de ces six jours!
« L'Europe et tous ses ambassadeurs acceptent, consentent et pleurent d'admiration; point de guerre intentée par nous, peut-être point faite contre nousl mais nos seules idées et nos seuls exemples soulèvent les peuples et grandissent la France I
« Oh ! Si vous avez eu de quoi prier, vous avez de quoi pleurer et bénir Dieu 1
« Votre tante a été héroïque, elle n"a pas plus tremblé que moi! Je faisais mon devoir, j'avais donné à Dieu et à nos idées mille fois ma tète. Je l'ai jouée quarante mille fois, et je n'ai que des déchirures de sabres et de piques. Nous tâcherons de réunir plus tard les deux cents discours que j'ai faits au peuple. Il ne veut entendre à aucun autre nom. Il me menace seulement, et la bourgeoisie encore plus, de me proclamer les armes à la main, dictateur ou consul. Je les retiens, en les assurant qu'ils me feront fusiller dans la nuit et qu'ils perdront la République.
« Maintenant nous sommes solides : nous aurons des émotions, des clubs, des factions; nous avons des ambitions agitatrices parmi nous-mêmes, mais nous les vaincrons.
« Adieu, ma chère Valentine, et vous tous. Voilà un récit qu'il faut me garder pour, non pas de plus beaux jours (il n'y en
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a pas dans la vie d'aucun mortelj, mais pour de meilleurs jours, ceux où je vous reverrai à Montceau ou dans la solitude de MiUy.
« Dis. à M. Roland qu'il se montre, ainsi que Màcon, au niveau de nous ici! Qu'il tienne ferme à la fois contre l'anarchie et contre la monarchie ! Qu'il lise ma lettre à M. Garnier, à Vernaud, à Lacretelle, à tous nos amis, à Ordinaire, à M. Guyard, à tout le monde !
'■< J'embrasse Màcon de ces mêmes bras qui ont embrassé deux cent mille hommes du peuple de Paris.
« Maintenant, je vous embrasse vous toutes bien tendrement comme un homme qui revient du tombeau et qui retrouve ceux qu'il aime.
«Vous jugez bien qu'étant en ce moment président, par délégation, de la République, et le point d'action de l'Europe, du peuple, de l'armée, des honnêtes gens et des scélé-
VALEXTINE DE LAMARTINE
rats aussi, j'ai peu de minutes pour dormir, causer ou diner. Je n"ai fait que deux repas en six jours et je n'ai dormi que six heures.
« Adieu...
« Adieu, mes enfants : adieu, toute la famille et tout le pays, aimez-moi comme je vous aime et priez Dieu encore et toujours.
<< Lamartine. >>
C'est encore à ses nièces, et surtout à sa nièce préférée, qu'à la veille des journées de Juin, il épanche ses soucis, ses fatigues et ces inébranlables espérances dont il s'aveuglait sur les destinées de la République qui s'était donnée à lui en un jour d'enthousiasme sans lendemain. Depuis la mort de sa mère et de son ami de Virieu, il n'avait confié à personne, avec autant d'abandon et de foi, sa pensée et ses émotions.
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« 9 juin 1848.
« Ma chère Valentine, ta lettre de quatre pages a été lue comme elle a été écrite, avec une tendresse que je n'ai pas besoin de te redire, car les jours et les années ne font que la rendre plus pénétrante, plus adhérente et plus incorporée au cœur. Je prends un petit moment au milieu de mille soucis et de mille dangers pour t'envoyer un souvenir de tous les moments. Tu me dis que je suis ton seul confident, ton seul ami depuis ta naissance. Je désire l'être jusqu'à la fin, ou plutôt je suis convaincu qu^il n'y a point de fin et que la fm de nos attachements sur la terre est précisément le commencement d'un attachement éternel ou plutôt d'une identification complète avec ceux que nous aimons. Ainsi sois tranquille, je serai toujours ton ami et toujours ton confident, quand même nous ne nous reverrions jamais sur la terre. »
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(Voilà mon mot interrompu de vingtquatre heures.)
'< Je reprends, et je reprends mes sentiments pour toi juste où ils étaient hier, avec vingt-quatre heures de plus de durée et d'éternité. Les affaires de Paris sont très orageuses en ce moment. Nous marchons tous les jours (un mot illisible), et tous les soirs sur un volcan d'émeutes soldées par les partisans de Bonaparte et les princes de la dernière monarchie; nous sommes de plus menacés de deux attaques à main armée au premier jour. Tune par la Régence, l'autre par les anarchistes communistes et autres. Cela peut être grave : la République y succombe et moi aussi. Néanmoins, je ne me trouble point et j'ai bonne espérance au fond de l'âme. Dieu sauve la République toutes les fois qu'elle parait perdue. Il a, je pense, ses desseins sur elle et veut qu'elle serve au développement des grandes vérités religieuses pour lesquelles seules je ^ 40 ^
me suis dévoué moi-même à la Révolution. Ainsi c'est pour toi le moment de fondre ta belle et tendre âme en prières pour le triomphe des idées de Dieu et pour le salut de celui que tu aimes plus qu'aucune fille n'aima jamais son père. Quand je suis un peu découragé, triste ou tenté de désespérer des difficultés de la République, je pense à toi, je te vois les mains jointes devant ton Christ et tes beaux yeux animés d'un rayon céleste d'espérance et d'amour; et la foi et l'espérance rentrent à l'instant même dans ma pensée. Quant à l'amour, il n'en sort jamais, mais tu sais assez que l'amour est celui des esprits et pas celui des hommes.
« Maintenant, veux-tu savoir ma vie, ses soucis? Je viens à Paris à neuf heures du matin. Je siège au Luxembourg jusqu'à trois ou quatre. Je remonte en voiture, je rentre dans mon logis, je trouve mes chevaux. Je me perds une heure dans les allées sombres, oubliant tout, excepté ceux que je
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n'oublie jamais. Je vous vois sous tous les arbres, je vous parle, vous me répondez. Je reviens dîner. Si Paris est agité, j'y rentre et j'y couche. Quand j'ai ma nuit paisible, je me repose au chant des rossignols en respirant un air qui me calme beaucoup les nerfs et qui rétablit sensiblement ma santé, malgré les soucis du jour.
« Tout cela est entremêlé de prières, de pensées à vous, de lectures, de quelques minutes de visites, de secousses d'esprit mais d'immobilité de cœur. Tu en sais maintenant tout autant que moi sur le fond de ma vie et de mes pensées. Tu m'as entendu souvent penser tout haut devant toi comme devant Dieu. Eh bien, c'est comme si tu m'entendais toujours : il n'y a pas un atome de changé dans mon être, si ce n'est que tout cet être est déplus en plus absorbé dans les mêmes sentiments que tu connais, et qui se sont tout à la fois pétrifiés et ancrés en moi pour l'éternité.
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« Ainsi pendant que tu liras ceci dans les bois d'Igé, je serai à la tribune ou au Conseil, étouffant, maintenant ma pensée sous les affaires pour la reprendre toute vive et tout entière en sortant de l'Assemblée et poQrla promener dans les bois ou la retrouver sous mon oreiller en priant Dieu pour la République, pour toi et pour tous ceux et toutes celles que j'aime ici-bas et en haut.
<:< Adieu donc, mon cher, cher ange d'icibas, aime-moi toujours quoique bien peu aimable, bien vieilli, bien enlaidi, bien cassé de corps et d'âme, excepté de cœur. Soigne, malgré tout, tes nerfs et ton cœur, ton pauvre estomac, surtout ton pauvre cœur! J'espère que Dieu veille sur ce cœur et te rendra heureuse une fois avant l'éternel bonheur.
« Al. DE LaM.\RTINE. yy
Au moment où il écrivait ces lignes, Lamartine était encore le roi de France. Sa popularité paraissait immense, éternelle.
A peine quelques amis inquiets osaient-ils Tavertir des écueils cachés sous la nappe d'azur où son vaisseau magnifique s'élançait à pleines voiles. Ainsi faisait Mme Sophie Gay, la mère de la belle Delphine. Son éloquente lettre m'a paru digne d'être rappelée :
« Non, je n'y peux pas tenir; il faut que je vous dise à quel point les belles paroles de votre voix divine ont fait battre mon
cœur, à quel point ma vieille admiration en est exaltée, ma vieille amitié en est fière.
« Ah! pour l'amour de cette France qui vous inspire de si nobles pensées, restez à votre rang, et après avoir si bien défini la seule égalité possible, ne mêlez pas votre génie aux misérables intérêts de la mauvaise compagnie politique. Ce conseil tire toute sa valeur de mon expérience, songez que j'ai vu les grandeurs et les horreurs de la première Révolution, que j"ai connu presque tous les acteurs de ce drame sanglant et que j'ai vu succomber les plus forts, les plus éloquents à l'influence mystérieuse et désastreuse de l'entourage.
« Cabarrus m'a dit que vous pensiez quelquefois à moi. C'est que vous devinez que mon culte pour vous est au-dessus de tous les événements.
« Sophie Gay. »
Est-ce Vcntoiirage qui amena la ruine ^ 46 «^
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politique du poète? Est-ce la mauvaise compagnie qui l'entraîna aux fautes irrémédiables, lui valut la désaffection du pays et le jeta, pour ainsi dire, sans transition, d'un triomphe presque universel dans un délaissement presque universel?
Une autre femme de haute sagacité, qui, elle aussi, a observé de près la première Révolution, Mme de Staël, a dit : '^ Dans la science de la vie publique, on réussit plus souvent par les qualités qu'on n'a pas : absence d'enthousiasme, absence d'opinion, absence de sensibilité ; un peu d'esprit combiné avec ce trésor négatif, et la fortune et le rang s'acquièrent et se maintiennent mieux. » Je crois, pour ma part, comme tous ceux qui ont vu les grands cœurs aux prises avec les affaires des hommes, que les vrais artisans de la chute de Lamartine furent sa loyauté, sa grandeur, son désintéressement, son dédain des petites cupidités, son horreur des vengeances impitoyables, sa fidé- <^ 47 <^
lité aux opinions élevées, sa facilité à croire que l'héroïsme, l'éloquence, la magnanimité, la sincérité, les vastes conceptions, la charité publique, poussée jusqu'à la prodigalité de soi-même, suffisent à attacher les peuples par des liens indestructibles. Le grand homme, dont le noble regard ne se tournait que vers les étoiles, devait tôt ou tard être précipité dans l'un de ces abîmes que l'envie et la sottise creusaient sous ses pas.
Quand, pour défendre Ledru-Rollin, il crut devoir risquer sa popularité, il disait à M. de La Guéronnière : r. La société était sur le bord d'un abîme; je me suis jeté en travers comme une planche et la société a passé. » Il se persuadait que la sublime intention de son erreur serait comprise. Mais les foules ne comprennent pas de telles magnanimités et «les généreux périssent toujours».
Dès 1849. ^^^ élections de l'Assemblée
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législative, le suffrage universel qu'il avait mis au monde ne lui donnait plus une seule nomination, et le hameau de Saint- Point, aux élections municipales, ne le renommait pas. Le département du Loiret, puis Mâcon réparèrent, il est vrai, peu après, cet abandon. Mais c'était le premier coup de tocsin de l'écroulement définitif, le premier pas sur la pente qui ne se remonte point, et l'heure de la défaite sans revanche allait sonner.
Heure amère pour l'ambition, admirable pour TafTection. Tandis que se préparent à s'éloigner, comme les rats qui fuient le vaisseau en péril, la foule des faux amis, des quémandeurs, des thuriféraires, des traîtres, des exploiteurs, des fâcheux avides et sans pitié qui dévoraient le temps, la santé, l'avenir, la fortune du pauvre génie trop libéral et trop crédule, Valentine, qui a vu de loin avec transport les fastes de la victoire, entoure le vaincu d'une admiration plus ardente, d'une tendresse plus pieuse. Volontiers, elle remercierait Dieu du rôle consolateur que les événements lui réservent et qui va la rapprocher plus
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près de lui, si son cœur ne saignait cruellement des blessures du grand cœur en qui elle vit. et si elle ne s'étonnait avec douleur de l'injustice des hommes envers celui qu'elle juge digne de toutes les couronnes. Elle a vingt-huit ans; ses deux sœurs cadettes viennent de se marier, Alphonsine à M. de Sennevier, Cécile à M. de Béer, et sa mère voudrait encore la marier elje-méme. Un beau cavalier, le comte F. P..., qui fut plus tard aide de camp du prince Napoléon et écrivit un spirituel volume sur les Etats- Unis, s'est épris de sa beauté et de son esprit. Elle semble accueillir sa demande, mais elle ne lui cache point que sa première pensée, sa première sollicitude seront toujours pour son oncle. Le prétendant jaloux, qui ne veut point de ce partage moral, renonce à son désir, et elle demeure comme la vestale, qui attend l'heure de franchir le seuil du temple pour se consacrer à l'entretien du feu sacré.
Sa mère cependant la retient encore ; elle ne peut consentir à se séparer d'elle et ne la laisse à M. et Mme de Lamartine que durant leurs villégiatures de Saint-Point et de Montceau. L'hiver elle reste à Mâcon, y mène une vie mondaine ou se confine dans Thorizon familial. Sa pensée ne peut se détacher de son oncle, elle partage ses peines, se tourmente de ses soucis d'argent parvenus dès lors à leur paroxysme, s'inquiète des labeurs prodigieux par lesquels il s'efforce de défendre sa fortune pécuniaire et sa fortune politique, se désole de ne pouvoir lui venir en aide. Elle lui écrit toutes les semaines. Lui, d'abord, ne répond ni très souvent ni très longuement. Mais à mesure que les tristesses envahissent son àme, il sent plus nécessaire cette affection qui s'offre à lui si entière, et ses lettres deviennent plus fréquentes, plus expansives. Elles finiront même par se régulariser : le mercredi et le dimanche, deux fois
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par semaine, elles arrivaient au foyer où Ton vivait en lui. Parfois, il les adressait simultanément aux trois sœurs, mais Valentine savait bien qu'elle avait la meilleure part dans ces messages collectifs.
Quelques-unes de ces lettres de l'oncle et de la nièce, trop rares malheureusement, recueillies par une main pieuse, vont nous guider à travers les manifestations de ce sentiment à la fois grave et exalté, triste et aimable, pur et ardent, idéal et familier, paternel et juvénile qui, sans cesse, remonte à Dieu, dans des élans de religieuse ferveur.
« Ma chère Valentine, je souffre de ne pouvoir t'écrire plus souvent. Mais tu sais les jours que nous venons de passer. Ce sont des jours pendant lesquels on prie pour
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ceux qu"on aime et on ne leur écrit que par la poste du firmament.
« Dieu ne m'a laissé que toi sur la terre par qui il puisse m'arriver de la joie, du bonheur, de l'affection. De jour en jour, d'année en année, mon cœur endurci et fermé à tout se raffermit plus exclusivement sur cette tendresse de fille et d'ange. Q.ui te Ta inspirée? Tu sais combien nous te la rendons^ je ne dis pas plus mais autant que tu l'éprouves pour nous. Ne te fais jamais le moindre doute, le moindre tourment là-dessus. Tu es notre monde rassemblé en toi. Ce sentiment est double ici dans ta tante et dans moi. Ne songe qu'à ton bonheur qui nous préoccupe soir et matin, jour et nuit. Le plaisir de te retrouver et de te sentir plus près de nous est l'unique attrait qui nous rappelle où vous êtes.
« Je t'ai acheté un cheval. J'espère que nous monterons beaucoup. Avez-vous des livres? Priez-vous bien Dieu pour nous, '^ ^() ^
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comme nous pour vous? J'espère qu'il nous exaucera à son moment, dans la chose presque seule que nous lui demandons, ton vrai et complet bonheur.
« L'amitié rend pieux. La prière a été inventée par des cœurs qui avaient à s'inquiéter d'autres cœurs. La prière pour soi est un égoïsme. mais pour d'autres^ c'est le véritable amour.
« Adieu et tendresses aussi vives et plus cordiales que jamais.
« Ma chère Vaientine, ceci n'est qu'un mot pour dire: je pense à vous; le reste me devient de plus en plus douloureux ou indifférent I Je n'ai ni une force ni une minute pour vous le dire. Levé à cinq heures tous les jours, j'écris trente ou quarante pages pour gagner notre pain. J'ai fini deux volumes : voyages et histoire orientale. J'en ^ ^7 ^
commencerai un quatrième le 20 décembre, suite des Girondins. Je monte deux heures Saphir, nous causons de toi mentalement ensemble, je l'aime beaucoup, il me console. Je me porte aussi bien que l'excès de travail comporte. Je ne vois personne, je mène la vie d'un sauvage ermite. On m'aime assez dans Paris. Voilà toutes les nouvelles. Quant aux nouvelles de l'âme, vous les savez : toute à vous ! j'écrirai bientôt plus long, mais aujourd'hui j'ai la fièvre du travail et des affaires.
« Mille tendres et paternels sentiments pour toi et attachement pour tous.
« Lamartine. »
Une fois, elles se sont plaintes, les insatiables, du peu dabondance de ces lettres qu'il écrit à travers tant de besognes et de soucis, il répond avec enjouement :
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« Vous savez bien que je n'écris pas pour ne point fatiguer la poste. Autrement vous auriez une lettre tous les jours comme une prière du matin, une autre à midi, une autre le soir. Mais, au lieu de cela, je vous écris tous les huit jours avec la plume, toutes les minutes avec l'esprit et toutes les secondes avec le cœur. Où avez-vous vu qu'un père oubliait ses filles ? Mais il ne veut pas les ennuyer I Et ne savez-vous pas, une fois pour mille, que mes lettres pensent et disent éternellement la même chose ; c'est-à-dire qu'après ma femme, je n'ai que vous de souci ici-bas.
Dès qu'il a quelque chose à raconter qui puisse les intéresser ou les réjouir, il vient le leur dire :
VALENTIXE DE LAMARTINE
(( Paris, 1851.
« Carissima 1 je te remercie ) je vous ai bien suivies des yeux dans les prés, sous les bois, dans ces beaux vallons de la Bresse, où, si vous voulez m'y mener, j'irai faire une visite à Emmanuel au mois d'août.
Maintenant, je crois voir, avec Ischia et Fido, dessiner vos ombres dans la longue avenue de Montceau, où bientôt vous verrez des ombres pâles et longues venir au devant de vous, à demi ensevelies dans la maladie et la tristesse, mais cachant sous leur linceul des cœurs qui ne sont ni jeunes ni vieux, éternels 1 II n'y a pas une minute où ces cœurs ne soient pleins de vous toutes.
« Voici les nouvelles. On dit que l'Assemblée prendra son congé de deux mois bientôt. J'en prendrai un de plus. Rien ne me fera partir avant le 15 novembre pour revenir à Paris. Les choses politiques ne vont ni bien ni mal, plutôt bien pour la République. °^ 60 «^
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Le Pays ^ y fait un puissant secours, on ne lit que lui dans les rues de Paris : nous recevons deux cents abonnements par jour.
« Soignez mes vignes des yeux et des cœurs; vous êtes mon assurance contre la grêle.
« Nous ne voyons presque personne ; je ne parle pas à la Chambre ; je me recroqueville tout à fait ; la vie ne vaut pas qu'on s y mêle.
« Je souffre physiquement un martyre d'estomac continu. Que j'aurais besoin de l'air de Montceau, surtout du ciel de vos yeux, du climat de vos âmes ! Le travail acharné et sans un jour de répit va me retenir jusqu'au 20 août. Après cela vous ! Vous serez mes copistes et il faudra travailler comme ici,
« Adieu, mes chers anges, mes tendresses. Plaignez-moi, aimez, priez 1