‹ Valentine de LamartineChapitre 5 sur 16 · I. Journal que Lamartine rédigeait alors, '^ 61 'f · texte numérisé non relu

I. Journal que Lamartine rédigeait alors, '^ 61 'f

'< Je reviens de Paris et je vous donne une bonne nouvelle toute chaude. Les deux premiers volumes de VHistoire de la Restauration ont paru il y a quelques heures. Huit ou dix journaux en sont remplis de fragments. Le succès est immense^ inespéré, universel, dépasse lc\ Girondins. J'ai rapporté ma lettre pour vous donner cet heureux avis. ,

« Cependant ces deux volumes sont de beaucoup les plus faibles et les plus communs. Mais j"ai le vent, à ce qu'il parait. Remercions Dieu. »

La lueur de joie dont la vente, d'abord très brillante, de \ Histoire de la Restauration avait adouci la cruelle, l'incessante inquiétude pécunière qui n'allait plus laisser de trêve au poète, n'était que fugitive. La Restauration jeta une goutte d'eau sur l'incendie qui devait finir par le consumer lui-même. Valentine le supplie alors de prendre son petit patrimoine personnel, sa part modeste d'héritage paternel, et de s'en servir pour éteindre un peu plus les effroyables dettes qui, malgré tant d'efforts, s'accroissent, s'étendent toujours.

« Décembre, 1852.

'< Nous sommes arrivés, heureusement, =^ 63 ^

chère Valentine. Ta tante mieux, moi pas mal. excepté de cœur, le regret de ne plus vous voir et vous entendre. Je t'écris: i° parce que c'est mercredi; 2° parce que cette lettre t'arrivera la veille de l'année qui commence ; il faut que le meilleur ami ait la première heure et la dernière heure des amis ; il faut qu'il ait l'éternité. Or, te suis-je le meilleur ami I pourquoi pas père puisque je le suis de cœur. Mais, hélas ! je ne puis rien pour ton bonheur auquel je pense sans cesse. Je ne saurai te rendre heureuse qu'après ma mort, et alors tu me regretteras trop pour être complètement heureuse. Mais Dieu est là-haut qui me secondera. Il a une providence double pour les âmes belles et tendres et suaves comme la tienne.

« Non, je ne veux pas que tu vendes pour moi ton pré, ta vigne et ton figuier. Garde ta chaumière et ton petit champ. Qui sait s'il ne donnera pas un jour son épi et son eau à ceux que tu aimes. Mais je les reçois ^ 64 -^

SOUVENIRS INTIMES

dans mon cœur. J'ai senti l'effet de tes prières dans mes affaires de ces derniers jours.

'< Adieu, chère consolation de ma vie et de ma mort, si je te laisse tranquille, aisée, heureuse. Je t'aime de plus en plus, de jour en jour, comme une fille qui grandit en âme, en vertu, en piété, en sentiment, en tout! Quant à moi, je me démolis pièce à pièce, mais mes ruines tombent sur un cœur qui adoucit toutes les décadences. Encore une fois je t'aime bien et tu mérites mieux.

« Al. DE L. »

Ce sacrifice, qu'elle offre avec tant de joie, il commence par le repousser. Mais elle y reviendra, pressante, persuasive, et il finira par l'accepter, se promettant de le lui rendre au centuple par des opérations fructueuses qu'il poursuit sans cesse, mais qui, malheureusement, ne feront jamais qu'élargir la plaie de son existence.

VALEXTIXE DE LAMARTIXE

Valentine de son côté écrivait longuement et sans retard. Deux de ses lettres et un fragment subsistent seulement. Elles exhalent une telle intensité d'adoration, que les esprits positifs, ceux qui ne font point volontiers dépense d'eux-mêmes, en seront peut-être scandalisés : ils les taxeront d'exagération comme ils taxent d'affectation celles de Mme de Sévigné. Mais ceux qui ont la véritable expérience des choses du cœur savent que quand on n'aime pas trop, on n'aime pas assez. C'est ainsi qu'aimait Valentine.

« Merci, mille fois merci, mon bien cher oncle, de vous être souvenu de mon mercredi. Je l'attendais avec tant d'impatience! Mais comme c'est long une grande semaine sans nouvelles ! Il me semblait que jamais le jeudi matin n'arriverait. Je voudrais pousser les heures avec mon doigt. Vous ne savez °^ 66 °^

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pas assez que je n'ai de bonheur que celui qui vient de vous. Je vous en supplie, écrivez-moi aussi le dimanche. Je voudrais inventer des mots pour vous mieux demander cette grâce, pour vous mieux dire combien j'ai besoin de vos lettres pour adoucir une séparation dont je sens tous les jours la tristesse ; il me prend des désespoirs de vous sentir si loin, si triste, si tourmenté d'affaires, si souffrant. Il me semble que nous ne serons plus jamais réunis. Vos lettres, ces preuves vivantes de votre divine tendresse, seules me donnent du courage et de la résignation. C'est une charité que de m'écrire, vous ne refuseriez pas du pain à un pauvre; avoir de vos nouvelles m'est aussi nécessaire que du pain.

« Je vous ai promis le journal de ma vie; elle est bien uniforme, bien retirée toute remplie de votre pensée. Je ne fais pas une action sans vous l'offrir et sans demander à Dieu, si j'ai quelques petits mérites, de les V 67 <^

YALENTINE DE LAMARTINE

faire retomber sur vous. Si vous saviez combien, depuis que j"ai inventé cela, j'ai du courage pour remplir les devoirs les plus ennuyeux de ma vie. Même au bal, quand j'y vais, je trouve le moyen, de bien des manières, de m"unir à vous par Celui qui est le lien des cœurs. Je suis si ravie quand je peux me priver de je ne sais quoi, même d'un verre de punch, pour obtenir que vous dormiez calme, que vous ayez moins de souffrances, d'inquiétudes en vous éveillant, que vous pensiez avec consolation et tendresse à moi, que vous m'écriviez 1... Pour avoir une lettre, rien ne me coûte. Vous allez me trouver bien enfant de vous raconter tout cela...

« A propos d'affaires, je veux vous donner un conseil : c'est celui d'agir de la façon la plus avantageuse et la plus tranquillisante tout de suite pour vous, sans vous préoccuper de ce qui arrivera après vous. Si vous saviez combien je jouirais peu, pour ma °^ 68 "^^

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part, d'une fortune qui vous aurait coûté pour me la conserver le plus petit sacrifice. Je ne peux pas penser à votre argent après vous ; encore une fois, ne songez qu'à vous, agissez en vue de votre tranquillité, ne pensez à moi que pour m'aimeretme ledire. Je me soigne beaucoup, non pour vous survivre, mais pour avoir des forces et des années à vous consacrer avec tant de bonheur quand vous aurez besoin de moi, et qu'il me sera enfin permis de me dévouer à vous, bien sûre d'avance que lorsque je vous serai inutile. Dieu ne me laissera pas dans ce vilain monde etnousréunira encore là-haut. Ilsaittant que je ne veux ni de la terre ni du ciel sans vous.

« Adieu, mon cher, bien cher oncle.

Donnez-moi les détails de vos journées. Je voudrais avoir celui de vos minutes.

« Adieu encore, je vous aime bien plus et mieux que je ne sais Je dire.

« Yoiir friend and dan or hier.

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Cette brûlante effusion, ces récits d'une vie qui s'abîme dans la sienne arrachent à celui qui les reçoit des cris pathétiques.

« 1853- «Ohl quelle lettre! quel cœur 1 quelle âme : quelle fille ! quel ange ! Non, ne crois pas ta tendresse et ta bonté ennuyeuses ! Hélas ! il n'y a que ces gouttes 'du ciel icibas pour adoucir ce vase amer 1 Que ta naissance soit bénie, que ta vie si dure soit récompensée ici et là-haut ! Soigne-toi bien pour ceux qui vivent. Ta vieillesse ne m'inquiète pas. Mais la mienne marche à grands pas vers la décadence physique et la mort. Il faut prier Dieu pour qu'il me fasse vivre pour te voir heureuse, si le mot est de la langue humaine, mais il n'en est pas ! Les mots résignation et espérance là-haut en sont

seuls.

« (Question.) Serais-tu désolée si je vendais Montceau ? Ou préfères-tu que je -^ 70 <^

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vende Milly? Réponds avec réflexion. J'ai peur d'être forcé à l'un et à l'autre. Voilà mes affaires et voilà mon cœur.

« Adieu, mes chers anges terrestres, je ne crois pas les anges célestes égaux à vous.

« Lamartine. »

Et elle, confondue de tout ce qu'elle recueille pour le peu qu'elle croit donner répand avec plus de profusion encore les trésors de sa pieuse passion et, si je puis dire, de sa sainte idolâtrie.

« C'est à genoux, à vos pieds et en couvrant votre main de baisers, mon cher oncle, plus cher que jamais je ne pourrai le dire, que je voudrais pouvoir vous remercier de la lettre que je viens de recevoir. Soyez mille fois béni pour la tendresse et la consolation que vous m'envoyez. Je les

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garde comme un trésor de bonheur, de force et d'espérance au fond de mon cœur. Si Dieu quelquefois me semble dur. Il en a le droit, car II a été bien divinement bon en me choisissant de toute éternité pour recevoir et rendre une affection comme celle qui nousunit. Je crois qu'il est donné à bien peu d'être tant aimé et d'aimer autant.

« J'ai été fâchée de vous avoirdit ma tristesse et ma souffrance. Je m'en suis voulu de vous avoir accablé de mon fardeau, vous qui en portez un déjà si lourd. Je vous en conjure, ne vous tourmentez pas ; ne pensez à moi que pour vous consoler et vous dire que vous avez bien près de vous une vie et un cœur dont vous êtes le seul maître, la seule pensée, la vie unique et la seule et éternelle espérance. Ce qui m'attriste et me rend souffrante, c'est de ne pas vous voir. Plus je vis, moins je peux m'accoutumer aux séparations. Sentir vos souffrances, vos luttes, vos angoisses, et ne pouvoir rien !... ^ 72 ^

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Penser que votre vie s'use à ces combats de toutes les minutes et que je ne puis l'allonger d'un seul jour de la mienne 1 Par quelle affreuse ironie Dieu a-t-il donné le besoin du dévouement de tout l'être jusqu'à la dernière goutte de sang, sans en donner le pouvoir ? Je voudrais, au prix des plus atroces souffrances, vous faire de Tor avec toutes les fibres de mon corps.

« Que vous êtes mille fois bon de me donner le choix de ce qu'il vous faut vendre ou garder. La vérité est que j'aime ce que vous aimez ; ce que vous ferez sera ce que j'aurais voulu faire. Si vous trouvez à vendre plus facilement Montceau, je transporterai tous mes souvenirs au milieu de vos souvenirs de Milly. Je mêlerai ma vie passée avec la vôtre, je serai heureuse de vous voir garder le nid de la famille. Ses vieux murs, son petit jardin me sont sacrés comme un sanctuaire, chers comme votre berceau. Si, au contraire, c'est Montceau que vous nous

gardez, tout en regrettant Milly, je remercierai Dieu de ne pas voir effacer, par le pied des étrangers, la trace de nos pieds sur cette avenue que nous avons suivie avec tant de tendresse depuis déjà tant d'années, en gardant notre petit toit de CoUonges si près du vôtre. Ensuite, si pour vos affaires, vous devez les vendre tous deux, il reste encore Saint-Point, le plus cher d'entre les chers. Nous y concentrerons nos vies, nos souvenirs, nos cœurs; il me semble que j'ai un peu incarné de ma vie dans chaque fleur, chaque arbre, chaque ravin de cette chère vallée où tout, même le tombeau qui garde et qui attend, parle de tendresse, de repos, d'espérance. Et même encore s'il devenait nécessaire pour votre tranquillité de s'arracher de tout et de tout vendre, je me consolerai encore et toujours si vous m'emmenez avec vous; si je puis mettre mon pied sur l'empreinte des vôtres, n'importe le pays, le ciel. Ma patrie, le lieu que je

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voudrais habiter ne sera jamais ailleurs ni plus loin que votre ombre par terre. Voilà la plus vraie vérité : agissez donc pour vous, vous êtes certain d'agir suivant les désirs de mon cœur.

« Je n'ai pas besoin d'eaux ni de voyage ; vous sentir à Saint-Point et moi aller n'importe où me ferait plus de mal que de bien. Un voyage comme celui d'Italie, avec vous! oh 1 alors je ne dis pas, mais ce sont des rêves qui s'accomplissent à peine une fois dans la vie. J'en remercie encore là-haut.

« Voilà une bien longue lettre, carissimo :^io, et cependant je ne vous ai pas dit la millième partie de ce que j'ai à vous dire. Vous devinez ce qui n'a ni mot ni signe pour se faire comprendre. Sentez-vous tous les soirs à huit heures une bénédiction descendre sur vous ? Je vais la recevoir à cette heure-là dans une église sombre, presque vide, je vous l'envoie pour qu'elle vous apporte consolation, force, courage, espé-

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rance et tendresse. Ma première pensée, le matin, est votre nom dans une prière, ma dernière action et parole le soir est de demander pour vous à Dieu du repos, les grâces du sommeil pour votre nuit et les consolations qu'il garde pour les âmes sublimes et saintes comme la vôtre. Voilà ma vie tout entière, mon cher, cher oncle. Laissons dire, aimons Dieu. Avec vous, c'est le front haut et le cœur plein de confiance que je lui parle. Plus je vais, plus je me sens digne de votre tendresse ; je voudrais m'agrandir le cœur pour vous aimer davantage. Adieu, je vous embrasse, je ne sais si c'est comme une fille, une amie, une nièce, mais ce que je sais, c'est que, quel que soit le sentiment, il sera long comme ma vie, et plus fort que la mort. Ecrivez-moi vite. Merci de m'aimer, merci de me le dire, moi qui vous aime tant et vous le dis si mal. « Valentine. »

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Cette fois ce n'est pas seulement l'oncle, c'est le poète remué, exalté, par cette éloquence d'âme si vraie et si profonde, qui répond par des stances dignes de sa plus belle lyre :

« 14 janvier 1854.

^f. Ta lettre, ma chère, chère Valentine, n'est pas dune nièce, mais d'un ange incréé ou créé pour consoler l'âme d'un malheureux dans laquelle tu verses depuis dix-huit ans, goutte à goutte, les eaux du ciel, la prière l'espérance, le désir des félicités éternelles, et aussi le peu qu'il faut de félicités pour faire achever la triste route de la terre dont le terme se rapproche tant de moi. J 'en ai, en te lisant, versé des larmes, moi qui n'en ai jamais eu. Mais ces larmes n'étaient pas sur moi, elles étaient sur toi. Dieu 1 qu'à tout prix, je voudrais te voir heureuse 1 Hélas ! moi, ton oncle, ton père, ton ami, je n'y

puis rien, que prier et prier encore. Dieu doit être assourdi de ton nom.

« Tu me demandes un récit de mes journées. Le voici :

« Je me réveille à cinq heures, j'allume ma lampe, je prie et je pense à toi ; je travaille jusqu'à onze heures comme un galérien et je pense à toi ; je descends déjeuner, je remonte, je prends un livre pour me reposer la tète et je pense à toi.

'< Je reçois un ou deux amis; je m'habille; je sors avec mes chiens, je vais au jardin avec eux ; je regarde la fenêtre de la chambre qu'on te prépare et je pense à toi ; je sors seul et triste, je vois la foule et je ne m'y intéresse pas, je prie tout bas et je pense à toi.

'< Je rentre à la nuit, fatigué, dans ma chambre haute ; j'allume mes flambeaux, je prends un livre, je regarde le feu et je pense à toi ; je dîne seul et vite ; viennent un ou deux visiteurs ; la soirée se traine : dix

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heures 1 je remonte, je prie et je pense à toi ; je me couche, je lis une heure ; je m'endors et je rêve à toi; je me réveille et j y pense ; je me rendors et j'y rêve encore.

« Il n'y eut jamais dans un vieux cœur une pensée si pétrifiée, si incorporée et cependant si vivante. Ton pauvre cœur bat dans le mien ; je voudrais qu'il battît dans le cœur d'un autre qui lui donnerait un bonheur que je ne puis lui donner qu'en vœux.

« Voilà ma vie, puisque tu veux le savoir.

« Pourquoi es-tu triste et malade ? Cette maladie et cette tristesse me tuent. Quand je pense que je resterais sur cette froide boue de la terre, que tu n'y serais plus, la terre tourne et s'anéantit pour moi. Quelle calamité d'avoir mis toutes ses affections sur un seul être ! Mais quelle consolation cependant quand ce seul être est toi, mon enfant plus chéri que si la nature nous l'avait donné . Ta tante partage plus qu'elle ne le dit ces

VALENTIXE DE LAMARTINE

sentiments ; après elle et toi, je n'ai que des bienveillances, mais des sentiments ici-bas. . . non 1

« Je continue à faire, à cause de toi, assez bien mes affaires. Dans deux ans, je serai libéré, je me dirai: Après moi, elles seront heureuses, elles feront le bien que je n'ai pas fait, elles feront répandre une larme de reconnaissance sur ma pierre. Je n'ai que cette pensée et cette occupation. Que Dieu me seconde ! La vieillesse stérile et réelle est venue, je ne puis rien autre pour la consolation de ceux que j'aime que leur envoyer de la terre un souvenir du ciel, une espérance dans l'éternité. Mais toi, soigne-toi, pour vivre près de nous.

« Adieu, prières et bénédictions.

« Al. DE Lamartine. »

Comment celle qui recevait de tels hymnes n'aurait-elle pas préféré à tout la gloire bénie de consoler, de servir le grand °^ 80 <^

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homme dont elle ressentait si profondément les tristesses? Elle s'était résignée jusque-là avec effort aux volontés de sa mère ; maintenant elle ne sait plus résister à l'élan de son cœur, et rien ne pourra plus l'arrêter dans sa vraie vocation.

En effet, à partir de cette dernière lettre, Valentine ne quitta plus son oncle. Venue à Paris peu après avec Mme de Cessiat, elle fit chez lui un long séjour. Lamartine la présenta avec fierté à ses amis, dont l'admiration affectueuse pour cette fille d'élection ne devait plus désormais s'éteindre. Elle montra à tous quelle douceur lumineuse et réconfortante elle pouvait apporter à ce morne foyer, à cet oncle malade et dévoré de préoccupations, à cette tante affaiblie par l'âge, la mauvaise santé, les fatigues morales et matérielles. Et la bonne Cécile, riche de la belle couronne d'enfants et de petitsenfants qui l'attendaient à Mâcon, consentit enfin à se priver de sa fille en faveur de ce

frère dont elle plaignait l'isolement. Elle lui promit de lui laisser définitivement Valentine. Toutes deux ne le quittèrent que pour le précéder de quelques jours à la campagne.

Ces quelques jours, Valentine les emploie à préparer Montceau, à surveiller tout ce qui intéresse son oncle et à organiser son bien-être, comme la vraie fille de la maison.

« Vos vignes sont bien belles, dit sa dernière lettre, elles m'ont inquiétée pendant ce froid. Je me levais la nuit pour regarder le temps. Cluny et ses environs sont gelés, et une partie du Beaujolais. Vous avez été préservé ! ... Je ferai vos commissions à J ean, j'ai déjà envoyé bien des caisses. Ce matin, il en est arrivé d'autres, je les fais vite partir... je suis si heureuse de m'occuper de vous ! Vous êtes, après Dieu, ce qui remplit plus profondément ou pour parler plus vrai, ce qui remplit seul mon cœur... Je suis ^ 82 ^

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si occupée de votre livre I je voudrais savoir tous les soirs le nombre d'exemplaires vendus dans la journée. Merci d'avoir pensé à m'envoyer l'article de Jules Janin : je l'ai trouvé beau,, il vous le devait bien.

« Des souvenirs à nos amis, des caresses à nos chiens, et à vous les plus tendres embrassements de la plus tendre des filles. »

Enfin I enfin ! elle ne pouvait plus accuser Dieu de lui avoir donné « le besoin du dévouement de tout l'être jusqu'à la dernière goutte de sang >y sans lui en donner le pouvoir.

L'existence de Lamartine, quand sa nièce y apporta pour toujours son dévouement filial, avait encore, quelque désolée qu'elle fût en réalité, une apparence brillante.

La maison de la rue Ville-l'Evéque n'attirait plus, il est vrai, la foule, et ses salons ne regorgeaient plus de visiteurs politiques comme ceux de la rue de l'Université en 1848. Néanmoins, bien des amis de choix, fidèles et empressés, revenaient de huit à dix heures du soir se grouper autour de M. et de Mme de Lamartine. On y voyait aussi de nombreux étrangers célèbres ou inconnus, de passage à Paris et désireux de connaître le poète. Souvent sa table réunisy 85 «^

sait d'illustres convives, et. bien que privée de ses plus belles pièces d'argenterie, vendues ainsi que les bijoux précieux, elle avait bon air. Rien ne laissait, ni dans la toilette des maîtresses de la maison, ni dans la tenue des serviteurs, ni dans l'aménagement de l'hôtel, deviner les embarras financiers.

Depuis 1848 ces embarras, en réalité, croissaient toujours. De tout temps Lamartine avait eu de mauvaises finances, un déficit à peu près permanent, plus ou moins considérable, malgré des héritages importants recueillis par lui et sa femme, malgré les gains souvent énormes que lui avaient rapportés ses ouvrages. Il y avait à cette situation deux causes. La première fut sa libéralité toujours supérieure à ses ressources. La seconde son amour de la propriété territoriale.

Ses prodigalités luxueuses qu'on lui a tant reprochées n'absorbèrent qu'une faible partie de ses revenus. Le célèbre voyage en

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Orient dont le faste vraiment oriental a été souvent raconté, fut largement couvert par les sommes que produisit l'ouvrage où il en fit le récit. Sauf sa passion pour les chevaux, à laquelle il renonça à la fin, ses habitudes personnelles étaient d'une frugale simplicité. Mais sa faiblesse compatissante envers ses semblables l'entraînait toujours à dépenser au delà de ses possibilités ; jamais il n'a su résister à la tentation de causer un plaisir ou d'éviter une peine. Apercevait-il, quand il sortait, quelque objet de nature à plaire à sa femme ou à ses nièces, il Tachetait quel qu'en fût le prix, sans considérer s'il était ou non en fonds, et l'apportait, tout rayonnant du plaisir qu'il allait offrir. Chez lui, il était assailli par des mendiants de toute sorte, parmi lesquels les mieux habillés n'étaient pas les moins indiscrets et dont la main tendue ne se retirait jamais sans que sa main ouverte y eût laissé tomber quelques pièces d'or. Lorsque M. Victor Cousin, •f 87 «^

VALEXTINE DE LAMARTINE

devenu ministre, gouverna sous Louis- Philippe l'instruction publique, il découvrit que le député de Mâcon payait de ses deniers l'éducation au lycée de dix enfants pauvres de son département. Il l'exonéra de cette charge, en faisant donner à ces enfants des bourses de l'Etat.

Lamartine ne songea guère en aucun temps à se décharger sur rÉtat des obligations qu'il s'imposait envers ses concitoyens pauvres. En 1848, pour représenter dignement la République et la faire aimer des malheureux, il prodigua son or royalement, comme il faisait toutes choses, et « il en fut encore de sa poche », ainsi que disait sa pauvre femme.

Mais la cause primordiale de sa ruine, ce fut son amour de la terre. Aimant, avec cette passion du paysan, que Michelet a si admirablement décrite, cette terre où il retrouvait tant de souvenirs d'enfance, il avait pris à sa charge, dans les nombreux

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héritages de ses grands-parents, tous les domaines, en laissant à ses sœurs, en rentes, l'équivalent des parts qu'elles lui abandonnaient. Ces rentes dont il avait fixé le taux avec sa largesse ordinaire accrue de l'affection fraternelle, devaient être fournies par les revenus des terres. 11 se mit donc à les exploiter sur un pied grandiose. Le démon du jeu, qui l'avait possédé dans sa jeunesse et qu'il avait exorcisé depuis, le reprit sous la forme de la spéculation agricole. Il ne se contenta pas de ce qu'il possédait ; il arrondit, il carra son pré à toute bonne ou mauvaise occasion ; il planta de la vigne avec frénésie, partout où, à tort ou à raison, il crut le terrain propice. Même à Saint-Point, où le raisin ne mûrit qu'exceptionnellement, il détruisit de magnifiques prairies d'un excellent rapport et les remplaça par des champs de ceps.

Comme il arrive si souvent à ceux qui veulent exploiter eux-mêmes leurs terres, le

VALENTIXE DE LAMARTINE

résultat trompa ses calculs. Ses illusions persistant néanmoins, il ne se lasse point d'aller de la déception à l'espérance. Il étend son terrain d'action, il grossit le torrent qui emporte sa fortune. Quand ses récoltes ne suffisent pas aux exigences de sa comptabilité, il achète à crédit les récoltes de ses voisins qu'il pense revendre avec bénéfice: il les vend avec perte. Tout cela n'était pas très sage, mais quand on parle des poètes, il faut se rappeler toujours le mot exquis de Joubert : « Comme ils ont des ailes pour s'élever, ils en ont pour s'égarer. »

Sa dette flottante devient formidable. Il la diminue un peu en vendant d'abord deux de ses domaines les plus importants, puis, Milly, le cher Milly, le vrai berceau de sa poésie éclose à l'ombre de toutes les pures tendresses qu'a abritées ce toit béni. Mais il n'a fait que retarder le cataclysme, car il garde Montceau et Saint-Point, avec plus de soixante-dix vignerons : il continue à s'y -^ 90 «^

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livrer à une activité funeste, et, sous le poids de lourdes hypothèques, à y recueillir ses récoltes désastreuses.

— « Mes récoltes, mon dernier refuge, viennent de s'évanouir en huit jours, sous la maladie des vignes. Je ne ferai pas de quoi payer l'impôt sur i soo ooo francs de terres ! /^

— « Xon seulement je n'ai pas fait de récolte avec mes soixante-dix vignerons, mais il faut faire vivre cent familles un an — résultat 150 000 francs de différence. »

— ^< Les récoltes ont été pitoyables.. . >/

— « J'arrive achevé, ruiné, anéanti 1 I 100 000 francs payés cette année, 400 000 perdus sur les vins.... »

Et il en va ainsi presque chaque année.

« La terre m'a tué, s'est-il écrié un jour : il est juste qu'elle m'ensevelisse. » C'est vrai. La terre lui a tout pris : son argent, sa tranquillité, sa force, sa santé, sa vie.

Peu après 1848, alors que le désastre était «^ 91 °jf

encore réparable, MM. Pereire lui offrirent de diriger une liquidation dans laquelle ils se faisaient forts de payer tous les créanciers et assurer pour un long avenir de larges revenus. Lamartine refusa. Il se croyait plus de génie pour les affaires que pour la poésie, l'éloquence, Thistoire réunies.

Alors, pour alimenter le foyer dévorant qui, comme celui de Bernard de Palissy, lui ravira un jour jusqu'à ses biens les plus intimes, il écrit, il écrit, il écrit.

Après le coup d'Etat, se refusant à toute manifestation pour ou contre, il avait suspendu la publication du Conseiller du peuple, sa feuille républicaine, et fondé le Civilisateur^ recueil purement littéraire, où, à l'instar de Plutarque, il racontait des Vies illustres et, en décrivant des génies de la race de son génie, tels que Christophe Colomb, Fénelon, etc., dictait des pages exquises. En même temps, il écrivait l'his- ^ 92 -^

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toire des Constituants, achevait celle de la Restauration ;

«... J'ai eu et j'ai encore une sévère et interminable rechute de rhumatisme. Pendant ce temps-là, j'ai écrit 800 pages et payé 2 5) 000 francs. Jugez si je suis à mon aise... » — '-'Le i^'"avrilj'aurai deux volumes, je passe mes nuits à l'ouvrage... // — « J'ai écrit un volume de 400 pages depuis mon arrivée. Je vais en écrire un autre, et ainsi de suite. Je suis comme Cicéron qui écrivait, dit-il, plus que ses deux secrétaires ne pouvaient copier. >/

Le Civilisateur n'ayant point réussi, il le remplaça par /t' Cours familier de littérature, recueil extraordinaire, aujourd'hui trop oublié, d'une richesse d'idées, de souvenirs, d'opinions, de jugements, de prophéties, qui surprend, instruit, élève et ouvre tous les vastes horizons de l'intelligence, de la poésie, de l'art, sous toutes leurs formes et dans toutes les civilisations.

Pour assurera ces pages la vente rémunératrice, il se fait même entrepreneur en littérature, à la façon dont il s'était fait négociant en vins. Il réussit mieux cependant et il invente des moyens ingénieux d'attirer le public. Un de ses amis, M. Louis de Ronchaud, admirant son habileté dans l'art de la réclame : « Mon cher, lui répond-t-il en riant, le bon Dieu lui-même a besoin qu'on le sonne. //

Tout ce qui est célèbre, tout ce qui est intelligent, en France et au dehors, s'est abonné avec cœur. Berryer a voulu compter parmi les premiers : « Mon cher confrère et ancien collègue, portez mon nom, je vous prie, sur la liste de vos souscripteurs. Et moi aussi je me délasse en travaillant ; je serais charmé de connaître par ces Entretiens comment les œuvres du génie et du talent vous ont afïecté, et voudrais vous voir reconcilié avec Jean de La Fontaine, car c'est mon homme.

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» Recevez mes bien affectueux compliments.

'^ Berryer.

'-' 6 mars 1856. //

Lamartine, en effet, n'aimait point La Fontaine : il le trouvait cynique et pessimiste. Peut-être s'il eût compris la vérité des conclusions un peu amères du Bonhomme, aurait-il mieux vu les hommes tels qu'ils sont et non tels qu'ils devraient être.

Dans cette entreprise dernière, une merveilleuse énergie le soutient, une fécondité inépuisable lui prête ses ressources, et si son âme gémit, si même sa peine s'épanche sous sa plume, jamais on n'y sent la lassitude ni l'aridité. Et ce labeur incessant, inépuisable, il le poursuit à travers les crises d'une santé délabrée et souvent de véritables tortures physiques, de nuits sans sommeil, de jours tourmentés par des accès qui parfois lui arrachent des cris.

Valentine est bien alors l'ange secourable. En prenant sa part de ce labeur si dur, elle le rend plus léger : elle s'identifie comme personne ne l'a fait avant elle avec la pensée, l'inspiration du poète, elle se surpasse, elle se multiplie; elle copie, elle choisit les citations, elle tient la correspondance, les comptes; elle fait la lecture: elle cause, elle distrait, elle amuse, elle charme et surtout elle aime : « Mon métier de garde-malade, écrit-elle un jour, a été très doux: mon oncle sait le rendre aimable : il est si bon et si charmant, même au milieu de ses souffrances ! » Et son oncle, de son côté, écrivait : '■^ Valentine me désattriste tout, /y

Sa tristesse, néanmoins, était intense.

« Il souffre plus qu'on ne peut croire, dit une lettre de sa femme ; il a des accès de désespoir qui me mettent hors de moi. — Le voir se miner la santé, se désespérer sous le poids d'une charge qu'il s'est imposée pour son pays et pour les pauvres honteux dont il a sauvé la vie et Thonneur, il y a de quoi succomber, et je chancelle. »

Il s'épanchait dans ses éloquentes causeries du Cours fainilier de littérature. Le quinzième entretien : la Vigne et la Maison, est une élégie sur la maison paternelle et les souvenirs d'enfance, dont chaque vers est un sanglot :

Efface ce séjour, ô Dieul de ma paupière Ou rends-le moi semblable à celui d'autrefois Quand la maison vibrait comme un grand cœur

[de pierre De tous les cœurs joyeux qui battaient sous ses

[toits.

Quand Michelet lut cette pièce déchirante et sublime, il écrivit :

« Lord of my hcart. — Vous m'avez fait pleurer à chaudes larmes et tout le monde pleure.

« Pourquoi écrivez-vous ces choses, vous le bien-aimé de Dieu, tant aimé des hommes ? Jamais, depuis les Méditations, vous n'avez donné un tel coup d'archet î

^r Je vous serre tendrement la main. — Michelet.

L'entretien intitulé Job dans le désert, prose plus lyrique que les plus beaux vers, ^ 98 °^

SOUVENIRS INTIMES

n'estpas une lamentation moins poignante. A la princesse de Solms, qui lui avait envoyé quelques strophes et lui en demandait en réplique, il répond :

« Princesse, •

« Excusez-moi ; on ne chante pas sur la claie. J'y suis en face du mondes! je n'y suis pas devant Dieu. J'y suis pour d'autres et non pas pour moi. Je vous remercie de cette goutte de vinaigre parfumée de poésie et de bonté que vous faites couler sur mes blessures.

« J'ai lu les vers ce matin pour la première fois, ils sont dignes du Lac et de vous, d'un soupir de ma jeunesse vous avez fait un poème épique.

« Q.uant aux strophes consolatrices de la fin, elles sont trop belles pour le rôle honnête mais modeste que j'ai accepté au jour du danger dans mon pays. Je ne serai grand que par son ingratitude !

VALEXTISE DE LAMARTINE

'< Recevez, princesse, l'assurance de ma respectueuse reconnaissance ; parlez au Lac de Raphaël, et si les hommes m'oublient, que les flots se souviennent de moi '.

« Al. DE Lamartine. :v

Paris, 20 novembre 1858, 43, rue de la Ville-rEvêque.

Un après-midi, il va voir, rue Saint-Guillaume, Emile OUivier, alors député de la Seine, dont il encourageait fort la politique constitutionnelle et libérale ^ Renversé dans un fauteuil, les pieds sur le marbre de la cheminée, dans une attitude qu'il aimait à ses heures familières, il s'écrie : «Mon cher, voulez-vous voir Thomme le plus malheureux qui existe, regardez-moi. Le jour, c'est supportable, mais les nuits, les nuits ! je me serais tué si je n'avais pas cru en Dieu. »

Son malheur, son désespoir, c'était la

I. Emile Ollivier avait été à vingL-deux ans, en 1848, nommé commissaire du gouvernement à Marseille par Lamartine, et leurs relations, depuis cette époque, étaient restées affectueuses.

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VALENTIXE DE LAMARTINE

pensée des braves paysans qui avaient eu confiance en lui et qu'il ne pouvait rembourser.

L'Empereur lui avait fait offrir deux millions, mais, quoique touché de cette initiative généreuse, Lamartine n'avait pas accepté. Il ne voulait un élan secourable que de la nation elle-même. Hélas! la souscription nationale, à laquelle l'Empereur s'inscrivit pour 2^ 000 francs, échoua misérablement, malgré le zèle des amis. D'autres amis organisèrent des projets de loterie par lesquels Montceau, qui n'avait pu trouver d'acquéreur dans une mise en vente récente, eût produit de quoi solder d'un coup tous les créanciers. Ces loteries, autorisées parle gouvernement impérial, ne rendirent qu'une faible partie de ce qu'on espérait. Et pour obtenir cette autorisation administrative, que de démarches pénibles I M. de Persigny, plein d'égards, accourait dès que son concours était réclamé. Mais dans les anti-

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