‹ Valentine de LamartineChapitre 8 sur 16 · I. Un jour, le vaincu de Pharsale · texte numérisé non relu

I. Un jour, le vaincu de Pharsale

M'offrit un diner d'un écu.

Le vin est bleu, la nappe est sale, On ne va pas chez un vaincu.

Mais quand la cousine d'Auguste Me fait prier eu sa maison, J'accours, j'arrive à l'heure juste...

— Chansonnier, vous avez raison !

VALENTIKE DE LAMARTINE

l'avaii informée, à l'engager à ne pas manquer, même pour venir chez elle, à l'auguste vaincu.

'< Il sera comme Tarbre planté sur le bord des eaux vives, son feuillage ne tombera point », a dit le Psalmiste en parlant de l'homme de miséricorde. La grâce delà jeunesse intérieure quela terre ne flétrit point a favorisé jusqu'au bout ce génie ^ihaut et si bon. lia eu, presque sansfm, danssonexpansion littéraire, les feuillages et les fleurs mystiques d'une sève intarissable. Quelle fraîcheur riante, colorée, vivante, originale, que celle de certains récits des derniers Entretiens littéraires, ÏArioste, Comment on devient poète ! etc. C'est le chant printanier d'un génie de vingt ans, c'est la floraison de l'arbre privilégié, planté au bord des eaux vives, de celles qui descendent des plus hauts sommets et qui circulent, abondantes et cristallines, parmi les sombres rochers aussi bien que parmi les vertes vallées. -f 114 ^

Mais le moment allait arriver où le grand Arbre succomberait à son tour sous les coups de cognée du sort et du temps.

La Ville de Paris, sur la demande de Napoléon III, avait concédé au poète 1 usage d'un chalet situé à la lisière du bois de Boulogne, à Textrémité de l'avenue de l'Empereur (aujourd'hui avenue Henri- Martinj : demeure modeste, ayant l'aspect d'une vieille ferme et dont le seul agrément était un ravissant jardin fort bien entretenu. Lamartine s'y retira, abandonnant son foyer de la rue Ville-rÉvéque, trop coûteux pour ses pauvres finances.

Il semble qu'il sente la délivrance suprême

approcher et qu'il veut s'éloigner de la foule pour se recueillir. Ses amis entendent à peine le son de sa voix. Presque constamment renfermé dans un mutisme stoïque, il écoute et ne parle point. « On eût dit qu'ayant lui-même délié son âme, il attendait, spectateur silencieux, qu'elle prît son vol. » Il paraissait se détacher de ses souvenirs, de ses œuvres même. Un de ses amis ayant lu devant lui à haute voix la Mort de Laurence, de Jocelyn^ il fondit en larmes : « De qui sont ces beaux vers ? » demanda-t-il.

Parfois, une dernière révolte contre la vie le jetait dans des désespoirs éperdus. Un soir, à l'heure du coucher, dans le Chalet, arrivé à la plus haute marche de l'escalier de bois, il s'assied et ne veut plus bouger : A quoi bon? à quoi bon dormir, à quoi bon recommencer le matin la tâche cruelle? Qu'on le laisse là I Cet affolement n'est calmé enfin que par les larmes et les sup- =^ ii6 ^

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plications de Valentine. Un autre soir, à Montceau, il s'enfuit après le dîner et disparait; on se met à sa recherche, on court de tous côtés, on le rencontre, errant comme un insensé, au loin, à travers champs, et l'on a grand'peine à le reconduire dans la maison où il ne veut plus rentrer.

Valentine, transpercée de douleur, soutient, relève, dissimule les défaillances de ce grand esprit, qui est las de ce monde et qui veut s'en aller. Elle n'y parvient qu'avec des efforts de plus en plus difficiles. Cependant, elle le ramène à la résignation. Alors, en ces instants d'apaisement, il lui parle d'abondance de cœur ; il l'entretient de sa mort prochaine et lui promet que, quand il aura quitté sa prison terrestre, il reviendra la voir et lui parler. Promesse mystérieuse, que le Dieu des miséricordes entendit peutêtre 1 Valentine m'a souvent raconté que, toutes les nuits, depuis la mort de son oncle, dès que le sommeil fermait ses yeux, -^ 117 -^

VALEXTINE DE LAMARTINE

elle le voyait, l'entendait, absolument comme s'il était vivant. On peut donner de ce phénomène des explications physiologiques, moi je crois que les mystères au milieu desquels nous marchons ici-bas sont innombrables.

Il s'éteignit, après quelques jours d'agcnie, le 28 février 1869. L'Empereur offrit aussitôt des funérailles nationales; Valentine les refusa. Lamartine avait demandé un convoi modeste et silencieux, sans discours, sans fanfares. Un groupe d'amis peu nom breux suivit la dépouille de celui qui avait connu à un si haut point les empressements de la foule. A la maison mortuaire, on était une trentaine : à part la députation de l'Académie, composée de Jules Sandeau et Emile Augier, trois écrivains, de Laprade, Alexandre Dumas fils, Louis Ratisbonne ; un seul homme politique, Emile Ollivier. Pas un républicain, pas un membre du Gouvernement provisoire.

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A partir de Mâcon jusqu'à la tombe de Saint-Point où il allait rejoindre sa mère, sa femme et sa fille, le peuple des champs, qui gardait à son ami une tendresse fidèle, fit du convoi une apothéose de douleur, de poésie, d'amour. Le récit ému d'un des assistants nous dira combien dans ses chères campagnes, Lamartine était encore aimé :

« ... Le matin, la population entière de Mâcon est accourue à la gare pour recevoir mort celui qu'elle a si souvent admiré quand il était vivant. Elle l'a conduit à l'église et accompagné avec recueillement jusqu'aux dernières maisons de la ville. Alors sont arrivés les habitants des campagnes, tout le long de la route, précédés de leurs curés. A chaque station, il fallait ouvrir la voiture dans laquelle la bière était enfermée. La population s'approchait, jetait de l'eau bénite. Quelques-uns embrassaient le cercueil en sanglotant.

« La journée a été splendide. La nature ^ 119 ^

VALENTIXE DE LAMARTINE

semblait se réjouir de sentir son poète à l'abri des fatigues et des douleurs. Le matin encore, les campagnes étaient blanches de neige ; mais, à mesure que le soleil s'élevait dans un ciel sans nuages, la neige fondait. Au départ, on eût dit un immense linceul ; au retour, c'était la verdure et la joie du printemps. Et ce n'est pas seulement pour les arbres de la route que le printemps avait en quelques heures remplacé l'hiver :

c'était surtout pour celui que, dans notre langue mortelle, on appelait Alphonse de Lamartine.

« Que Dieu t'accorde le repos éternel ! » a dit le prêtre d'une voix entrecoupée par les sanglots. Que les hommes t'accordent la gloire éternelle ! ai-je ajouté dans mon cœur, car tu as bien mérité devant Dieu et devant les hommes.

«Oui, Lamartine est immortel au ciel et sur la terre ! Et pourquoi donc ? Est-ce parce qu'il a écrit Jocelyn et créé la nou-

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velle poésie française ? Est-ce parce qu'il a écrit les Girondins et créé une nouvelle forme de l'histoire ? Est-ce parce qu'il a été prophète inspiré et orateur souverain?

« Non; s'il n'avait été que tout cela, il aurait des rivaux. Il est l'incomparable parce qu'il est le seul qui ne soit pas asservi aux petitesses des partis : parce qu'il est le seul qui ait pratiqué la politique de la générosité et de la grandeur d'âme ; parce qu'il est le seul qui n'ait jamais prononcé contre personne une parole de colère : parce qu'il est le seul qui ait traversé sans haine ce monde de la haine ^ ! »

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