‹ Valentine de LamartineChapitre 9 sur 16 · I. Emile Ollivier. Lettre à M. de Girardin · texte numérisé non relu

I. Emile Ollivier. Lettre à M. de Girardin

Q.aand je vis pour la première fois Valentine de Lamartine (c'était le nom dont tous la nommaient désormais), il y avait onze mois que Lamartine était mort. Le ministère libéral qui portait au pouvoir Lami auquel il avait dû ses dernières assistances venait de s'établir. Une des préoccupations de cet ami fidèle était de tirer la pauvre fille adoptive de la gène où la laissait la mort de son oncle. Le capital de la pension de 2=, 000 francs, arrachée au Corps législatif trois ans auparavant, avait été abandonné aux créanciers, et la liquidation des derniers restes de l'ancienne fortune ne paraissait devoir donner, après que toutes ^ 123 ^

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les dettes auraient été payées, comme Valentine voulait qu'elles le fussent, que tout juste de quoi racheter Saint-Point, Saint-Point où était la tombe chérie et où elle voulait reposer elle-même un jour.

Sa famille s'était empressée autour d'elle. Ses sœurs n'avaient cessé de l'entourer de leur sollicitude, de leur tendresse. Astreintes, par leurs devoirs de famille, à ne manifester que de loin leur sentiment enthousiaste pour leur oncle, elles l'avaient souvent enviée avec une touchante émulation : ^^ Il n'est pas une de nous, me disaient-elles, qui n'eût joué avec bonheur le même rôle que Valentine, tant notre oncle avait su se faire adorer de nous. » Et Valentine de son côté racontait : « C'était à qui m'offrirait un asile. Je n'aurais eu que le choix du foyer. Il est impossible de rencontrer une réunion de cœurs plus élevés et plus désintéressés que ceux demessœurs.»Valentine par délicatesse n'avait pas accepté ces appels fraternels.

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Emile Ollivier, Tami fidèle accablé par les affaires, compliquées en ce moment de l'assassinat de Victor Noir et de l'arrestation de Rochefort, m'envoya porter à Valentine l'assurance de sa sollicitude, je me rendis au Chalet, 135, avenue de l'Empereur.

Au fond du jardin, dépouillé par l'hiver, je vis un bâtiment long et bas, dont le toit retombant et le balcon de bois, qui courait autour du premier et seul étage, rappelait un peu les constructions alpestres. Par une desportes-fenétres qui permettaientd'entrer dans le rez-de-chaussée au niveau du sol, je pénétrai dans une pièce meublée de meubles démodés, dont l'élégance fanée avait cette poésie des vieux serviteurs témoins de longues existences. Une femme à la taille imposante, ployée par le chagrin, vêtue d'une robe noire sans ornement, était assise auprès de la cheminée. Elle se leva et je crus voir la statue de la Douleur. Ses traits encore beaux portaient les traces des veilles

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et des angoisses, le teint était d'une pâleur de cire, les yeux brûlés par les larmes, les lèvres contractées comme celles qui craignent de ne pouvoir prononcer une parole sans que le cœur déborde.

En effet, dès que nous eûmes échangé quelques mots, le cœur de la pauvre désolée déborda. Elle avait vu, à mon premier regard, que je l'avais comprise' et plainte. Elle m'attira à elle, et m'embrassant: « Il est des êtres, me dit-elle, avec qui l'on a tout de suite un passé. » 11 me semblait, en vérité, à moi-même que je la connusse depuis longtemps. La confiance , l'abandon, la tendresse, qui nous ont unies de si longues années commencèrent dès lors. En fondant en larmes, elle me raconta ses joies regrettées, ses peines poignantes. Je Técoutais avec émotion.

Quand je me repris et que je pus regarder

autour de moi, j'aperçus de tous côtés des

souvenirs de Lamartine. Auprès d'elle, sur

un petit guéridon, la photographie d'Adam

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Salomon ; plus loin, sur une console, entre deux fenêtres, le buste en marbre sculpté par le même ; dans un angle, celui qu'avait exécuté le comte dOrsay; puis une copie du portrait de Gérard, une autre de celui de Scheffer. Je fus frappée de la ressemblance que les chagrins, Tâge, peut-être la longue conformité de pensée, de sentiment, d'occupations, avaient imprimée aux traits de Valentine avec ceux de ces diverses images. La remarque que je lui en fis amena sur ses joues une rougeur de plaisir. '< Rien ne pourrait m'étre plus doux, me dit-elle, que de penser que je le rappelle, que je le continue un peu; je voudrais tant lui ressembler plus encore ! »

Tout en me parlant, elle caressait une levrette grise qui appuyait sa fine tête sur ses genoux ; de temps en temps, elle s'inclinait, prenait entre ses mains cette tête et l'embrassait sur les yeux. C'était Fido, le dernier chien de Lamartine.

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J'avais raconté les intentions chaleureuses dont j'apportais l'assurance. Valentine n'en avait jamais douté, mais cette assurance lui fit du bien. Du reste, ce n'était pas d'elle qu'elle se préoccupait, c'était surtout de Saint-Point. Elle tremblait que la liquidation ne lui laissât pas de quoi reprendre le nid aimé. « Si l'Etat achetait Montceau un bon prix, me dit-elle, ou bien sien m'accordait une pension, toutes mes difficultés seraient terminées. >y

Malheureusement l'Etat, sous la pression de l'opinion publique, était en train justement de faire des économies, et le Corps législatif paraissait, moins encore que la première fois, en humeur de se laisser "toucher par une requête de ce genre. Emile Ollivier commença une tentative au sujet de Montceau : au premier mot qu'il en dit à ses collègues, une telle protestation lui répondit qu'il n'insista pas. Une espérance restait : Quoique Valentine ne voulût rien de n? 128 '^

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la cassette impériale, une intervention de l'Empereur, une recommandation, pourrait peut-être vaincre la résistance de la Chambre et du ministère.

Je tentai de l'obtenir. Très bienveillant, l'Empereur me répondit avec douceur :

«: Je n'ai pas les moyens d'acheter Montceau. » Et, en effet, la publication des Papiers secrets a montré combien sa cassette privée était grevée par les pensions ignorées qu'elle fournissait de toutes parts, même à des ennemis. D'ailleurs ce n'était pas une somme d'argent que nous espérions. Mais l'Empereur ajouta : ^r Nous avons déjà fait beaucoup pour M. de Lamartine, je crois qu'il est impossible de demander encore une libéralité à la Chambre. >y

Montceau fut donc vendu aux enchères, et mal vendu. Néanmoins, malgré les craintes de Valentine, la liquidation laissa de quoi racheter Saint-Point. Ses dernières ressources furent consacrées à cette acquisition. •-^ 129 '^

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Alors nous revînmes à l'idée d'une de ces pensions que l'Empereur pouvait donner seul, sans l'intervention du Corps législatif, sur l'avis du Conseil d'Etat. Emile Ollivier fut autorisé à provoquer un avis favorable du Conseil d'État lorsque les catastrophes inattendues se précipitèrent. La guerre provoquée par la Prusse interrompit, anéantit tous les généreux desseins de l'Empire libéral. Puis, la révolution mettant à profit les défaites de nos pauvres, belles, héroïques armées, renversa le ministère du 2 janvier.

En quittant le pouvoir, dans ces circonstances tragiques, Emile Ollivier n'oublia point Valentine. Il n'avait jamais demandé aucune faveur au gouvernement impérial. Il écrivit à l'Impératrice une lettre où il la suppliait de prendre en main la cause dont il n'avait pu assurer le succès et il adressa les mêmes instances au nouveau chef du Conseil d'État, M. Busson-Billaut. La souveraine et le ministre promirent éga- °^ 130 <^

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lement leur concours. La révolution du 4 septembre ne laissa pas le temps à leur bonne volonté d'être suivie d'effet, et Valentine retomba dans l'anxiété des incertitudes matérielles qui aggravaient son deuil filial.

Ses amis voyaient avec espoir l'avènement de la République. Ils croyaient que les derniers survivants de i848,Thiers, Ledru-Rollin, V^ictor Hugo, etc., et les jeunes politiciens, leurs continuateurs, secourraient avec zèle, dans un sentiment de confraternité ou de gratitude, la dernière représentante d'un nom si célèbre dans les fastes républicains. Ils furent vivement déçus : les sollicitations de Valentine ne rencontrèrent que le plus mauvais vouloir. Après une longue suite de tentatives infructueuses, elle se rejeta de guerre lasse sur une combinaison très douloureuse, mais qui lui assurerait le pain quotidien.

La Ville de Paris lui avait laissé l'usage du Chalet où elle demeurait de longs mois.

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Elle proposa de le rendre à la Ville moyennant une rente viagère de 12 000 francs. Le Chalet valait lui-même bien peu, mais ses jardins occupaient de vastes terrains d'un haut prix. Cette proposition, si avantageuse pour la Ville, ne paraissait devoir rencontrer aucune difficulté. Valentine, après s'y être résignée avec effort, la souhaitait avec impatience. — '< Je ne sais plus à qui me vouer, m'écrivait-elle, ce tourment me ronge jours et nuits. Hélas I vous savez combien il m'en coûtera de quitter le Chalet et qu'il me faut une nécessité absolue pour le demander. J'arrive tout à fait au bout de toutes mes ressources, et si quelque chose ne se décide promptement, je me demande avec quoi je vivrai >/. Juillet 1878. Mais si elle ne sacrifiait pas le Chalet, c'était Saint-Point qu'il lui faudrait sacrifier et ce renoncement lui était plus cruel mille fois. « Si l'affaire échoue avec M. Alphand, je vendrai Saint-Point simplement; ce me -ç 132 «^

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S3ra cruel, mais qu'est-ce qu'une blessure de plus? Ce sera bien la volonté de Dieu, puisqu'il aura permis que tant d'efforts, d'amitié, de dévouement, je puis dire (car il vous en faut à vous qui voulez bien en m'aidant, retrouver en moi son souvenir qui est ma vertu), puissent aboutir; je n'aurai rien à me reprocher, tout aura été fait pour garder cette tombe. Je me soumettrai à mon sort, tout en vous bénissant de tout ce que vous aurez fait pour me l'épargner.» (19 août 1878.)

Abandonner Saint-Point 1 Si ce coup lui avait été donné, elle ne s'y serait pas résignée ; comme elle disait, elle n'y aurait pas survécu. Il lui fut épargné.

Emile Ollivier soumit la proposition à M. Alphand, directeur des travaux de la ville en lui montrant à quelle extrémité était réduite celle qui lui proposait ce cruel marché.

Peu Lamartinien, M. Alphand répondit par des hésitations et un marchandage inat-

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tendus. Il ne concédait qu'une rente de 10 000, non de 12 000. Les amis de Valentine tinrent bon. Un an passa encore dans ce misérable débat. Il fallut l'intervention du Chef de l'État, c'était M. Grévy, à qui Valentine elle-même expliqua dans une audience sa situation, pour que, enfin, en 1879, après huit ans de démarches et de pourparlers, elle obtint, moyennant cette rente de 12 000 francs, la sécurité matérielle qui lui avait si longtemps manqué.

Le 9 août 1879, elle quitta pour toujours la demeure à laquelle elle avait dû renoncer. Elle y avait vécu deux ans avec son oncle, neuf ans seule, mais entourée de tant d'empreintes, de tant de reliques, de tant de souvenirs, qu'il lui semblait y être encore avec lui. Elle m'écrivit de Saint-Point :

« 17 août 1879.

« Il y a aujourd'hui huit jours que je vous ai embrassée pour la dernière fois dans

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cette maison et ce jardin que je quitte pour toujours. Mon cœur ne peut se remettre de la douleur de l'arrachement, et je me sens si blessée et si ébranlée I Vous le comprenez trop bien pour que je dissimule devant vous comme je tâche de faire devant les indifférents, et il y en a tant î Je ne puis pas ôter ma pensée de ce pauvre Chalet. Comment des murailles peuvent-elles ainsi faire part de notre moi ? Je ne le croyais pas possible à ce point avant d'en souffrir ainsi. Je pense à tout moment au déchirement qu'a dû éprouver mon oncle en vendant Milly. Je l'ai bien partagé dans le moment, mais combien je le partagerais plus et mieux maintenant'. J'en souffre pour lui dans le passé et dans le présent. Il me semble que son cœur se brise dans le mien et que j'en ai double douleur... Faites à votre mari mes amitiés. ] q n' oublier ai j a ?n a is, jamais ce que vous avez été l'un et l'autre pendant mes jours d'épreuves. »

D'après une photographie d'Adam vSalmon.

Pauvre Chalet ! Il n'en existe plus aucune trace aux lieux où il s'élevait. Son terrain, vendu très cher par la Ville de Paris, est occupé maintenant par trois somptueux hôtels qui ne laissent rien deviner de la maisonnette sacrée ; des petits jardins élégants, des cours aux vastes communs, couvrent l'emplacement des pelouses et des allées où Lamartine a marché ses dernières promenades, et pas une pierre, pas une de ces inscriptions dont on est tant prodigue ailleurs, ne rappelle que c'est là que fut exhalé le dernier soupir de celui qui, comme poète, homme d'État, orateur, historien,

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restera une des plus impérissables gloires de notre France.

Les jours y avaient été sévères et douloureux, mais les consolations n"y avaient pas manqué. Combien souvent les amis assidus en franchirent le seuil 1 Valentine les accueillait deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche, les deux jours de joie de son passé, où, quand elle était loin de son oncle, elle recevait sa lettre habituelle. Ces amis étaient la spirituelle sœur du maréchal Baraguay d'Hilliers, Mme de Danrémont et son aimable fille Mme de Charnailles ; l'affectueux marquis de Lagrange, M. Dupont-White, esprit original, cœur élevé ; Mme de Montherot, et ses sympathiques enfants, M. Charles de Montherot, aujourd'hui propriétaire de Saint-Point et Mme de Beaumont ; la gracieuse Mme Tamburini, le dévoué M. Dumesnil, le doux et délicat M. de Ronchaud, le bouillant M. Huber-Saladin. le poète exquis M. Gre-

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nier, la belle Mme Hubert-Delisle, la ravissante Mme Caillié et, aussi séduisante qu'au temps où Chateaubriand célébrait son éblouissante beauté, la duchesse douairière de Gramont, mère de l'ancien ministre des affaires étrangères, qui charmait tous les jeunes par ses vieux récits, etc. Chacun avait son habitude, lesuns venaient le dimanche, les autres le mercredi, mais aucun ne laissait passer la semaine sans avoir accompli le pèlerinage d'amitié.

Un jour, à travers les vitres, les visiteurs virent se passer dans le jardin une scène étrange. Deux laquais en grande livrée, descendus d'une voiture armoriée, avançaient, l'un portant une bêche, l'autre un minuscule cercueil recouvert d'un drap noir. Tous deux s'arrêtèrent au pied d'un arbre. Celui qui portait la bêche creusa une fosse. Ils y déposèrent le cercueil, le recouvrirent de terre, puis se retirèrent gravement. C'était un petit chien trépassé que sa maîtresse

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désolée, la comtesse de Chambrun, avait obtenu, ne pouvant l'inhumer en terre sainte, de mettre au moins dans un sol consacrée

Nous, les voisins, nous aimions mieux venir le soir à huit heures, et, sauf de rares exceptions, nous y allions à peu près tous les jours. Nous y rencontrions une femme éminente que le monde n'a pas connue parce qu'elle a gardé pour son foyer les

I. Cet hommage restera un des plus singuliers qu'ait reçus la mémoire du grand homme. Elle en obtint un bien plus étrange lors de la commune de i8yi. Notre maison de Passy avait été confisquée pour son usage particulier par un fédéré. Il avait trouvé dans un des placards la photographie encadrée de Lamartine par Adam Salomon. S'en emparant aussitôt il l'avait suspendue dans notre petite salle à manger, puis, s'étant nanti dans un hôtel voisin d'un superbe bureau Louis XV, il l'avait placé au-dessous de la grande image, et c'était là qu'il travaillait aux écritures très sommaires que lui imposait son rôle de chef de bande. Le malheureux Napias Piquet, c'était le nom de ce Lamartinien, a été fusillé dans le parc de la Muette, le bureau a été rendu à son propriétaire, mais la photographie d'Adam Salomon est restée suspendue, en commémoration, à la place où lavait mise son admirateur imprévu.

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trésors de son esprit et de son cœur, Mme Adam Salomon, la femme du célèbre sculpteur, talent élevé, esprit enthousiaste et fin sous des dehors bizarres, dont les excentricités avaient fait, plus d'une fois, rire aux larmes Lamartine. D'autres fois, c'était M. de Ronchaud, qui ne se contentait pas de ses visites du jour, et nous savourions cette rare jouissance de la causerie qui peut embrasser les sujets les plus familiers et monter aux sujets les plus hauts dans l'enjouement et l'aisance d'une cordiale sympathie. Valentine nous recevait dans la chambre où le grand homme avait exhalé << l'irrévocable adieu » et qui était devenue sa chambre à- elle-même. A côté du lit à colonnes, où sur le damas bruni des rideaux brillait le crucifix d'ivoire qu'avaient touché les lèvres d'Elvire, nous causions avec le respect libre et paisible de ceux qui n'oublient jamais. Nous nous racontions tout ce que nous avions recueilli dans le

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jour, nous dissertions sur les temps passés et les temps présents. Nous nous demandions, à propos de tel ou tel événement, si Lamartine eût été bien fier de la République, dont sa tentative de 1848 avait facilité l'installation. Valentine s'écriait que non. M. de Ronchaud, républicain ingénu, désintéressé, qui vécut et mourut pauvre, soutenait avec bonhomie que toute grande invention, après avoir demandé un génie, pour la découverte primordiale, ne voulait plus que des hommes de métier plus ou moins médiocres dès qu'elle tombait dans le domaine du fonctionnement mécanique, et que Lamartine ne s'étonnerait pas si ses successeurs profitaient (Dieu sait combien !) de la permission d'être médiocres...

Sauf moi, tous ceux qui étaient là avaient connu personnellement Lamartine, et naturellement nous parlions sans cesse de lui. Valentine y revenait à propos de tout. Mais c'est surtout à Saint-Point qu'elle était,

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comme cette étoile chantée par lui , le Doux reflet d'un globe de flamme.

Qu'elle apparaissait noble, gracieuse, profonde, attachante dans ce temple de reliques dont elle s'était constituée la gardienne, sous ce vieux toit où il avait partagé avec elle l'amertume de ses peines, près de ce village où tant de bonnes gens encore se rappelaient la douceur de sa grâce, à l'ombre de cette « chère vallée où tout, même le tombeau qui garde et qui attend, parle de tendresse, de repos, d'espérance. »

Elle aimait ce lieu avec passion , mais elle n'y revenait jamais sans douleur.

'< J'ai, toutes les fois que je rentre dans cette maison vide, un remous de tristesse qui me submerge. N'entendre que mon pas là où tout était si chaude tendresse, ne retrouver qu'une tombe 1... Mais Dieu le veut ainsi, c'est donc pour le mieux, sinon pour

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ici-bas, du moins pour là-haut, notre vrai home, dont rien ne nous chassera et qui ne sera jamais vide. Voilà ce que je me dis sans cesse, mais notre pauvre nature humaine est difficile à convaincre, w

Avec une coquetterie pieuse, elle se plaisait à décrire son vieux château, fière des rusticités que son oncle aimait, désireuse de faire partager à ses amis ses attendrissements touchants et ses poétiques indulgences.

« Ici, tout est dans le détail, le champêtre doux et retiré, c'est une petite thébaïde pour l'isolement où il y a des coins arcadiens. Vous aimerez cette chère ruine ; elle me semble plus délabrée que jamais; les escaliers sont noirs et ébréchés, les portes crient sur leurs gonds : vous serez accueillie, comme dans une ferme, par des troupeaux de poules, dindes et paons; vous mangerez du pain fait à la maison avec le blé du pays, du lait des vaches qui viennent brouter

l'herbe jusque sous les fenêtres, et si la demeure des cochons n'ouvre pas sur la cour d'entrée, elle en est bien voisine. Je suis pour ma vieille retraite comme les amoureux, je l'aime sans pouvoir la juger. Ne contient-elle pas tous mes souvenirs et mon seul trésor, sa tombe'. »

On n'avait aucune disposition à la contredire. A Saint-Point le paysage est médiocre, l'architecture décousue; la vue, sauf l'échancrure de montagne qui découvre l'horizon jusqu'à Cluny , bornée. Mais, parmi les pierres grises drapées de glycines, se dressent un porche et une aile de style florentin ajoutés par Lamartine; sa chambre à coucher s'ouvre sur la terrasse à côté de son cabinet de travail, petite cellule basse, voûtée, qu'il a décrite dans la préface des Recueillements; derrière un rideau d'arbres surgit le clocher de l'église où, d'une voix étouffée par les larmes, le curé avait psalmodié les prières des funérailles; à gauche

du portail s'apercevait le tombeau; dans la cour se promenaient des paons auxquels Lamartine donnait du pain ; des chiens qu'il avait flattés de sa main ; puis, là-bas, sur un des versants de la vallée, s'élevait, étendant de vastes et majestueux rameaux, le chêne de Jocelyn, sous lequel il avait écrit ses plus beaux chants.

Tous les matins, à six heures, Valentine se rendait à la messe, tous les soirs, à la même heure, elle allait prier sur la tombe. En dehors de ses dévotions, et des quelques instants qu'elle passait dans le cabinet de travail, elle semblait uniquement occupée de ses devoirs de maitresse de maison. On n'eût jamais soupçonné, à la voir si soucieuse du contentement de ses hôtes, si intéressée à leurs affaires, à leurs projets, à leurs impressions, si oublieuse des difficultés matérielles sous lesquelles elle se débattait, les blessures qui saignaient dans son àme. On était, dans les moindres choses. ^ 146 ^

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l'objet d'une attention chaude, délicate, discrète, constante, et l'hospitalité était douce et complète, dans les chambres pavées d'un carrelage usé, parmi les tentures fanées, les meubles qui ne tenaient debout qu'à force de soins, à la table abondante et simple où servait Franck, autrefois valet de chambre de Lamartine, aujourd'hui cuisinier émérite autant que solennel majordome.

Dans ce cadre poétique, les sœurs de Valentine qui venaient l'entourer chaque été, s'adaptaient à merveille. Mme de Belleroche, belle, sereine, souriante, répandait la paix qui était en elle; Mme de Béer, et Mme de Sennevier, les deux jumelles, qui, enfants, avaient vécu chez Lamartine, séduisaient par leur grâce piquante et insinuante. Chacune avait une lille, Léontine de Belleroche, suave et délicate figure. Mina de Béer, élégante et gracieuse; Valentine de Sennevier, brillante de beauté et

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d'espièglerie, qui mettaient dans le vieux manoir les notes fraiches de leur jeunesse. Une sœur manquait à la réunion de famille, c'était Alix de Pierreclos, morte en 1874; sa fille, la très distinguée Mme de Parseval, la remplaçait.

Mme Alphonsine de Sennevier, la préférée de Valentine, était souvent retenue au loin par les fonctions de son mari, consul général depuis 1848. Mais la République avant mis brusquement à la retraite le neveu de Lamartine, Valentine, avec une joie mêlée de peine, vit revenir auprès d'elle cette sœur chérie.

« Les chers Sennevier me sont arrivés ; ma sœur, bien maigrie par suite des terribles secousses et de toutes les émotions que lui a données cette retraite inattendue. Comme toujours, elle accepte tout sans une plainte, sans une amertume de la volonté de Dieu et du mauvais vouloir des hommes. Elle est douce en-ccrs la vie : c'est bien plus difficile

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que d'être douce envers la mort. » (17 juin 1880.)

Valentine n'avait guère à se féliciter de ses rapports avec le monde républicain !

Le parc de Saint-Point, dominé par le cimetière du village, devenu trop étroit pour ses trop nombreuses sépultures, en recevait parfois des pestilences très malsaines. Tous reconnaissaient la nécessité, pour la salubrité du village lui-même, de transporter dans un autre coin de la vallée le champ du repos. Mais Saint-Point partageait la gloire, chère à tant de communes, de jouir d'un conseil municipal radical. Et celui-ci pour ne pas complaire au château, se refusait obstinément à une translation très facile, car on possédait le terrain et toutes les autorisations. On sollicita, on pria, on fit agir les hommes influents, rien ne put vaincre le mauvais vouloir des démagogues, et la pauvre châtelaine, dont la santé souffrait sensiblement de ce voisinage <^ 149 n?

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malsain, n'en obtint la suppression que peu de mois avant de quitter elle-même ce triste monde.

«Ce diable d'homme, disait Lamartine quand on lui lisait les Paysans de Balzac, i]

Ce qui entretint le plus le courage de la vaillante femme en son deuil inconsolé, ce fut la vogue florissante, constante des œuvres de son oncle. Dans les années les plus difficiles de ses inquiétudes matérielles, la publication de la Correspondance l'avait soutenue par l'espoir d'un nouveau succès littéraire.

La Correspondance n'a pas eu, n'a pas encore, malgré son intérêt et son intimité éloquente, ce succès. Mais l'erreur du goût public sera un jour réparée, comme d'autres qui étonnent notre temps, et l'espérance de Valentine sera justifiée.

« M. de Ronchaud, qui a bien voulu

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venir partager ma solitude, m'a quittée au milieu de décembre pour retourner dans son haut Jura. Nous avons beaucoup travaillé ensemble, j"ai trouvé des trésors de lettres de jeunesse commençant en 1807 et se finissant années par années. C'est une biographie pleine des plus ravissants détails qui font connaître M. de Lamartine sous un jour tout nouveau et' tout à fait inattendu ; on voit se transformer son génie. Il y a beaucoup de vers inédits. Il me semble impossible que cette publication ne fasse pas une émotion dans le public. Nous en étions comme enivrés et du matin au soir, nous classions, copions, etc., etc. Je ne me permettais pas de distraire une minute à ce travail que je vais reprendre^. »

Mais si la Correspondance n'eut pas le succès qu'elle méritait, du moins l'œuvre déjà connue du poète continua à jouir de

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