‹ Valentine de RohanChapitre 10 sur 23 · LE SOUPER DE MAGLOIRE · texte numérisé non relu

LE SOUPER DE MAGLOIRE

C'était la nuit aux aventures, et il faut Lien que nous expliquions cette vision de Raoul et de la Meunière qui, en se retournant, avaient cru apercevoir sur le fond éclairé du boudoir des demoiselles Feydeau des ombres noires et mouvantes. La meunière et Raoul ne s'étaient point trompés.

Ce gentilhomme d'Espagne qui se jetait si résolument au travers des intrigues bretonnes, le seigneur Martin Blas n'était pas, à ce qu'il paraît, sans avoir des serviteurs. A son retour en ville, en eiïet, Martin Blas envoya son valet à l'auberge du Cijgne-de-la-Croix, située dans ia rue Nantaise, hors des murs, et quelques instants après son valet lui ramena six braves, parlant le français des Pyrénées et découplés comme de vrais montagnards. Martin Blas s'enferma en leur compagnie. Vers la brune, on les vit partir à cheval par le chemin de la Croix-Rouge, qui conduisait en forêt. Les instructions à eux données par Martin Blas peuvent se résumer ainsi :

— Le carrosse de M"^® la comtesse de Toulouse, venant de Paris, n'a que six hommes d'escorte, que vous mettrez bas à brûle-pourpoint. Quant au manoir où se trouve la fillette, il est sans défense aucune, et la moindre échelle vous portera sur le balcon... Madame la comtesse de Toulouse et la jeune fille doivent être traitées avec une égale courtoisie, mais sous aucun prétexte vous ne vous arrêterez en route avant d'avoir gagné Laval, où sont mes équipages. Je vous y rejoindrai dès demain, et alors en route pour l'Espagne ! Notre tâche sera achevée.

Noua dirons tout de suite que les estafiers de Martin Blas ne devaient point rencontrer la princesse, femme du gouverneur bien que son itinéraire naturel fût de passer par la forêt.

Ce matin même, Beauvilliers, gentilhomme de Toulouse, qui la menait, avait reçu à Laval un billet signé : La baronne de Saint-Elme. Ce billet l'avertissait de se méfier et de se détourner de sa route, en conséquence de quoi Beauvilliers, sans rien dire à la princesse, prit à gauche en sortant de Laval et rejoignit la route d'Angers, par laquelle madame de Toulouse arriva en la ville de Rennes vers dix heures de nuit, au moment où le bal allait s'ouvrir. « Elle n'eut que le temps de faire toilette, » dit madame de la Roche-Aynard à la fin de sa lettre à Duclos, de l'Académie française.

Restait le manoir, où ils devaient trouver la fillette. Quelques minutes à peine après le fantastique départ de Céleste, les estafiers de Martin Blas escaladèrent en elïet vaillamment le balcon, suivant l'ordre qu'ils avaient reçu. Ils trouvèrent quantité de chiffons en désordre, des boîtes à mouches, des pots à poudre, du rouge, du blanc, tout ce qu'il faut pour faire ce que beaucoup de gens appellent une femme, mais la femme manquait. Comme ils cherchaient en conscience, ils entendirent la porte qui donnait sur la cour intérieure s'ouvrir avec fracas et les roues d'une chaise sonnèrent sur le pavé de la cour. Les six estafiers avaient fait de leur mieux ; ils crurent sage de prendre la clé des champs.

Voici cependant pourquoi le manoir de Rohan s'éveillait ainsi en sursaut après onze heures de nuit sonnées : en quittant M. l'intendant royal de l'impôt et M. le sénéchal, qui l'avaient nommé courrier d'Etat, notre ami Magloire fut conduit à l'oiTice par un valet chargé de satisfaire abondamment tous ses désirs. On lui demanda ce qu'il voulait. Il voulait tout ce qui se peut manger, tout ce qu'il est possible de boire. Sur cette opinion manifestée avec franchise, le valet couvrit la table d'une multitude de viandes froides qui eussent amplement suffi au souper de dix hommes pourvus d'un appétit vulgaire.

Magloire s'assit et noua la serviette autour de son cou.

— Comment que vous vous appelez, vous? demanda-t-il au valet, la bouche déjà pleine.

— Hervé, répondit celui-ci.

— C'est bon pour un domestique, fit observer Magloire; moi, mon valet de chambre est gentilhomme... Me connaissezvous, vous?

— Non, fit Hervé.

— Eh bien ! je suis un jeune baron.

Hervé s'inclina et lui versa rasade. C'était un vieux coquin de valet, moisi dans les antichambres, retors et capable de tout. M. le sénéchal les aimait ainsi.

— Tu me plais, lui dit Magloire; tu as une bonne figure de faquin. Quand je reviendrai, je chasserai mon gentilhomme et je te prendrai à sa place.

Hervé le remercia de tout cœur et emplit son verre.

— Quand je pense, s'écria Magloire en avalant d'un seul coup tout le blanc d'une aile de poularde, qu'on m'a pris aujourd'hui pour un garçon boulanger de Rennes. Il doit être bien tourné, ce jeune drôle !... Ecouteici, maraud ! approche... encore... encore... Ne le dis pas : c'est moi qui étais le fiancé de Sidonie !

— Ah ! fit Hervé, c'est monsieur le baron qui était le fiancé?

— Quel baron, coquin? exclama Magloire, qui avait oublié sa dignité nouvelle, je te dis que c'est moi, et non pas ton baron. Sidonie est la fille unique d'un traitant, duc et président, pardessus le marché, et même général... Verse à boire : ce petit cidre est gentillet.

— C'est du Champagne, monsieur le baron.

— Je te dis qu'il est gentillet, mais je suis habitué à en boire de meilleur.

Il commençait à voir un peu trouble, ce qui ne l'empêcha point de s'attaquer à un pâté de venaison, qui lui faisait face.

— On vit maigre un peu dans la maison de ton maître, déclara-t-il après avoir bondé son assiette. Si tu avais vu comme on se traitait chez mon noble père !... Verse à boire, j'étouffe.

Hervé ne demandait pas mieux.

Ce qu'il aimait du pâté, ce jeune et effronté Magloire, c'était la croûte, la croûte gaufrée profondément, fauve ou couleur d'or bruni dans les rainures et portant un léger coup de feu aux saillies. Après le pâté il voulut manger la croûte.

— Verse à boire !

La croûte y passa, mais ce fut le suprême effort. Magloire tomba en essayant d'avaler un gros morceau de tarte aux confitures. Il se mit à ronfler tout de suite.

Ceci se passait pendant que mesdemoiselles Feydeau étaient encore à leur toilette, une heure environ avant leur départ pour Rennes. Hervé, qui avait ses instructions, descendit à l'écurie, sella un cheval et galopa bientôt sur cette même route. Le but de son excursion était de trouver par la ville un jeune aventurier du nom de Raoul à qui M. le sénéchal voulait faire

savoir adroitement que Céleste allait être enlevée cette nuit même en chaise de poste, et que ses ravisseurs passeraient à minuit dans les taillis de Saint-Julien, sous le château de M. l'intendant. Une autre estafette, expédiée également par M. le sénéchal venait de partir pour la Fosse-aux-Loups avec une lettre pour le joli satotier, contenant le pareil avis, plus l'ordre de mettre du plomb dans la tête de certain petit chevalier errant du nom de Raoul qui se mêlerait de défendre l'opprimée. Hervé trouva bien le logis de ce Raoul, une mansarde située en face de l'hôtel Feydeau, mais il n'y avait plus personne dans la mansarde et les gens de la maison ne surent lui dire autre chose, sinon qu'on avait rencontré dans la rue, ce Jour-là, le jeune Raoul en grand uniforme de cornette du régiment de Conti. Hervé s'en alla alors prende langue aux postes occupés par le régiment. Il parvint à apprendre que le nouveau cornette commandait aux portes Mordelaises et s'y rendit. Raoul venait justementde partira chevalsurunordre mystérieux apporté par un grand laquais à la livrée de la comtesse Isaure.

Hervé fut obligé de s'en revenir au manoir, car sa besogne de cette nuit n'était point achevée. Il avait à mettre Céleste en chaise avec Magloire, le courrier d'État, et à les diriger tous deux sur Paris.

Ainsi Céleste était menacée à la fois, cette nuit, par Alain Polduc et par don Martin Blas. Nous connaissions déjà le lâche complot imaginé par le sénéchal pour faire disparaître du même coup les deux héritiers de Rohan ; peut-être apprendronsnous bientôt les motifs, assurément tout différents, que pouvait avoir le beau cavalier d'Espagne pour enlever la pauvre petite Cendrillon.

Hervé ne devait pas plus réussir que les estafiers de Martin Blas, et pas n'est besoin de dire au lecteur pourquoi Hervé ne put mettre en chaise que Magloire, lequel réveillé en sursaut et jeté dans la boîte roulante, se rendormit incontinent sur les coussins.

— Ce drôle est ivre-mort, dit Hervé aux palefreniers de Rohan. Dieu sait ce qui va advenir du dépôt qu'il emporte !

— Qu'y a-t-il donc dans la voiture? demandèrent les autres valets.

Car Hervé avait eu soin de baisser les portières. Au lieu de répondre à cette question, il hocha la tête d'un air important et gi'ommela entre ses dents :

— Ce sont les secrets de M. le sénéchal l

Quelques minutes après, tout le monde savait ou croyait savoir que la petite Céleste était dans la chaise, avec un envoi d'argent de M. l'intendant de l'impôt, à la garde de Magloire, ' Magloire était ivre-mort, en eiïet, et bien plus que Hervé ne le croyait, car le soldat de Conti envoyé par Raoul pour porter la lettre à Céleste, n'avait trouvé que lui, Magloire, à l'office, où il ronflait couché sous la table. Réveillé à coups de plats de sabre, le fiancé de Sidonie avait monté le message à Céleste dans le boudoir des demoiselles Fey dcau, et était revenu boire avec le soldat.

Cependant la chaise qui devait tromper tout le monde, y compris Polduc, partit au grand trot avec deux hommes d'escorte à cheval. Voici ce qui arriva : dans les taillis qui s'étendaient sous le château de Feydeau, à une demi-heure de là, les deux hommes d'escorte furent tués à coups de fusil ainsi que le cocher de la chaise. Une décharge avait éclaté sous le couvert. Yaumy et ses douze gardes-du-corps s'élancèrent hors de leur cachette. La chaise fut ouverte, fouillée, puis mise en pièces pour trouver les six cent mille écus de M. l'intendant.

Il n'y avait rien que Magloire à demi-mort de peur.

La capture de Magloire, courrier d'État, fut donc l'unique résultat de cette sanglante intrigue, si laborieusement ourdie par Polduc, laquelle intrigue devait le délivrer de tout tracas au sujet des héritiers de Rohan. Magloire, rossé d'importance, puis attaché en travers d'un cheval, fut conduit dans les souterrains de la Fosse-aux-Loups.

Ordinairement les villes historiques sont riches en monuments. Les édifices modernes de Rennes, on peut le dire, sont aussi peu nombreux que ses édifices anciens. C'est une bonne ménagère, toujours en déshabillé, qui ne veut point ou ne sait point s'embellir par la parure.

La capitale bretonne n'a rien qui pare de sa grandeur passée. Au-dedans, l'aspect est calme et riant; rien ne ressort; audehors, le paysage est petit, maigre, plat : un filet d'eau assez gracieux, tournant au milieu de vertes prairies, le tout borné par un horizon étroit sans être haut, et qui fait un mince cadre à un insignifiant tableau.

Et pourtant, à l'époque dont nous parlons, Rennes était peutrêtre, après Paris, la plus brillante ville du royaume, de même que la Bretagne était le gouvernement le plus impor-

tant de la France divisée par provinces. On ne le donnait guère qu'à des princes, et sous le règne de Mazarin, c'était la reine Anne d'Autriche, mère de Louis XIV, qui avait voulu le tenir elle-même. Le roi, majeur et reconnaissant envers le cardinal, voulut en investir son héritier, M. le duc de Mazarin. La reine refusa de s'en dessaisir, disant que c'était le plus beau joyau de sa couronne.

De tout temps c'avait été un poste difficile. La Bretagne ne pouvait s'accoutumer à s'appeler France, et il y avait dans le petit peuple comme dans la bourgeoisie et la noblesse une vieille rancune contre Paris vainqueur. Mais depuis la mort du feu roi, les difficultés avaient augmenté de beaucoup. La noblesse, batailleuse et inquiète, s'indignait de la paix; .la bourgeoisie se révoltait contre l'impôt et le peuple recevait les collecteurs de tailles à coups de fourches. Rennes était le foyer permanent d'une petite Fronde où des intrigues, grosses comme le doigt, aboutissaient souvent à la violence.

Nous ne voulons pas même essayer de décrire la situation politique de cette société riche, noble et parfaitement élégante, qui ne savait pas elle-même bien au juste d'où le vent soufflait. Nous avons prononcé tout à l'heure le mot Fronde, il dit tout. La petite guerre civile de la minorité de Louis XIV ne fut pas plus toulïue, plus emmêlée, plus inextricable que l'agitation de Rennes et de la Bretagne sous la régence de Philippe d'Orléans. Il y avait au moins une douzaine de partis. Les gens étaient de trois ou quatre partis à la fois. La conspiration de Cellamare, qui eût pu ouvrir une issue aux colères concentrées, aux hargneux mécontents des gentilshommes terriens, n'avait jamais été accueillie qu'avec défiance par la noblesse des villes.

On intriguait, voilà le fait certain; on se battait aussi à l'occasion; l'état de révolte était à peu près déclaré, mais de plan ni de but, point. L'œuf de cette bête aveugle qu'on nomme la Révolution fut pondu dans cette bagarre.

M. de Toulouse, gouverneur de Bretagne, était appelé à réprimer cela. Peut-être ne pouvait- on mieux choisir le médecin chargé de tâter le pouls à une province en fièvre. Doux, calme, pieux, réfléchi, M. de Toulouse arrivait à Rennes avec des pensées de paix et de pardon.

Un autre que lui eût voulu plier brusquement la Bretagne à sa loi. La Bretagne ne plie pas, dit la vieille devise des comtes de Veirtus ; elle casse, plutôt !

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