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AVANT LE BAL

C'était à l'Hôtel de Ville, tout neuf, dans les salons du présidial, que la ville et le parlement donnaient au prince-gouverneur sa fête de bienvenue. Le lieutenant de roi avait frappé un impôt urbain pour suffire aux magnificences de ce bal, dont le retentissement devait aller jusqu'à la cour. Le prince était aimé. Les bourgeois s'étaient cotisés volontiers. Rennes eut ce soir-là comme un reflet des splendeurs du Louvre ou de Versailles.

Depuis le château de la Tour-le-Bat, où le comte de Toulouse faisait sa demeure, jusqu'à l'entrée du présidial, à travers la place du Palais, la rue Royale, la rue d'Estrées et la place d'Armes, une route d'honneur avait été tracée entre deux rangs de pilastres, chargés de feuillage et de fleurs qui soutenaient de belles girandoles. Les maisons étaient illuminées et tenduesde chaque côté de la voie. Le pavé disparaissait sous une couche épaisse de rose? et de buis vert.

, La garni.«on de Rennes faisait haie à droite et à gauche, attendant l'escorte, qui devait se composer de trois cents gentilshommes à cheval.

L'Hôtel de Ville, illuminé de- bout en bout, avec le portrait du jeune roi Louis XV en transparent dans la niche qui est sous l'horloge, semblait un incendie. Sur la place, une forêt d'ifs en feu jetait des flots de lumière et de fumée. Derrière la haie des gardes de la lieutenance et de la prévôté, le populaire attendait, vêtu de ses habits de fête. C'était une foule énorme qui emplissait les trois places, descendait à la rivière par la Baudrairie et rejoignait des autres côtés, l'église Saint-Sauveur, le Champ-Jacquet et la rue aux Foulons.

Ce populaire attendait depuis bien longtemps déjà a a moment où nous traversons les places pour entrer au présidial, mais il était d'heureuse humeur, cette nuit, et, loin de se plaindre, il chantait, iJ riait, il bavardait, ne s'arrêtant que pour crier de temps à autre : Vive M. de Toulouse ! ou : Vive le roi ! Le nom du Fiégent ne se mêlait point à ces acclamations. L'année précédente, les gens de la Halle avaient arraché l'écriteau de la rue d'Orléans pour rendre à cette voie son ancien nom de Haute-Baudrairie.

Le vestibule de l'hôtel, plein de laquais de ville, commandés par MM. les huissiers des États, avait des tapisseries des Flandres sur toutes les murailles, du velours à tous les piliers. Les fleurs y abondaient, ainsi que sur l'escalier, dont chaque degré semblait un petit parterre. Entre les pots de fleurs brûlaient des cassolettes à parfum.

11 y avait foule déjà dans les salons du présidial, bien que le bal ne fût point encore ouvert. Les dames étaient placées depuis tantôt une grande heure, et les premiers dignitaires affectaient de causer vivement entre eux, pour qu'on n'aperçut pas leui- impatience.

Que la cohue d'en bas attendît, c'était bien, mais faire attendre M. le lieutenant de roi, un Coëtlogon ! M. le président des États, un duc de Retz ! M. le premier président du parlement, un d'Argentré ! monseigneur l'évêque, un Noailles ! et M. le sénéchal, et M. l'intendant pour le roi, et tant d'autres ! Le royal père de M. de Toulouse avait dit pourtant que l'exactitude était la politesse des rois.

Contre cet axiome si fier et si juste, M. de Toulouse n'avait d'autre excuse que d'être un simple gentilhomme.

Du reste, il n'y avait pas plus de mauvaise humeur en haut qu'en bas. C'étaient presque tous Bretons francisés, depuis Combourg, le fils du vieux ligueur, jusqu'à Chateaubriand, qui avait oublié son origine ducale. On faisait fête aux anciens partisans du comte de Toulouse, et tout ce qui pouvait se réclamer d'une parenté quelconque avec les Noailles levait la tête au-dessus du commun niveau. Madame la comtesse de Toulouse était une Noaille^.

L'évêque avait une cour, le président des États aussi. Dans un coin, on apercevait M. le maréchal de Montesquiou, réduit à causer avec quelque hobereau de Morlaix ou de Hennebont. Et le hobereau était à la gêne.

La sjvante courtisanerie de nos temps républicains était déjà née depuis un siècle. Laporte raconte dons ses souvenirs que, lors de la disgrâce des deux reines, après l'exécution de Montmorency, les courtisans, passant dans la cour du château de Chantilly, où était Anne d'Autriche pour aller rendre leurs devoirs au roi Louis XIII et à M. le cardinal, n'ogaient point lever les yeux vers les appartements de la reine, « de peur d'être obligés de la saluer. » Ne dirait-on pas un tableau de nos comédies politiques? — Mais par une étrange anomalie, on savait allier à cette platitude une hauteur de bon aloi et un courage à toute épreuve. Espérons que cela n'est point mort.

Au centre d'un cercle se trouvait l'Espagnol don Martin Blas, portant au cou le cordon de Ferdinand-le-Catholique, et costumé comme un prince. Achille-Musée papillonnait près des dames; le sénéchal avait accaparé M. de Rieux, lieutenantcolonel du régiment de Conti, qui, ne démentant pas sa gaieté habituelle, lui riait au nez avec un entrain superbe.

Les deux demoiselles Feydeau, séparées par la robe noire de la pauvre Zoé des Étangs du Ronceroy de Kerméléon, se tenaient droites, s'éventaient, bâillaient, tâchaient de se voir dans les glaces et faisaient de leur mieux pour attirer l'attention de ces messieurs. Elles s'ennuyaient à la mort et méritaient quelque prix d'honneur pour la constance qu'elles avaient à garder leurs sourires.

— Monsieur mon digne cousin, disait Alain Polduc à Rieux, qu'entends-jc donc raconter de toutes parts? que ce poste vacant de cornette a été donné à un jeune inconnu.,

— Hé ! hé ! fit de Rieux, n'ayez point souci, monsieur de Polduc, je connais ce jeune homme, il a une rispote de pied ferme, sous les armes, qui vous embrocherait comme un dindon... Que dit-on, s'il vous plaît, des Loups dans votre voisinage?

— Peu de bien, monsier.r mon cousin. Avez-vous entendu parler de certaine virago qui se faisait appeler la Meunière?

— Hé ! hé ! certes, monsieur de Polduc... et vous?

— Toujours la même histoire, quand il s'agit des Loups, monsieur mon cousin... un meurtre !

Rieux tressaillit de la tête aux pieds et cessa de rire. Il saisit le bras de Polduc si violemment, que celui-ci poussa un cri étoufïé.

— Si vous aviez fait cela, Polduc, dit-il entre ses dents serrées, sur mon Dieu, vous pourriez dicter votre testament !

Il tourna le dos, laissant le sénéchal livide et tout tremblant. . On entendit la voix flûtée d'Achille-Musée qui disait aux dames :

— Quelques succès auprès d'un sexe aimable, une grande habitude de la prosodie française, du tact, la fréquentation assidue de la cour, tout cela doit diminuer votre étonnement, belles dames. Le roi me fit l'honneur de m'appeler et me dit : « Monsieur de Brou, me voulez- vous réciter votre dernier madrigal? » Je fis des façons juste ce qu'il en fallait et je débutai ainsi :

Rieux avait gagné la porte, où il trouva La Grève d'Humières, capitaine de sa première compagnie,

— Je te donne cinq minutes pour avoir des nouvelles de la comtesse Isaure, neveu, lui dit-il : A cheval ! et crève-le !

Rieux appelait tous ses officiers ses neveux. La Grève était déjà au bas de l'escalier; deux secondes après, il sautait en selle dans la rue de l'Horloge, que la foule heureusement n'encombrait point.

— Oui, messieurs, prononçait cependant d'une voix grave et sonore le seigneur Martin Blas au milieu de son cercle, j'ai eu l'honneur de m'entendre avec M. le cardinal. Du moment que l'Espagne ne pouvait plus compter sur l'appui des vaillants Bretons, tout était fini. Le roi mon maître ne voulait qu'une chose : sauvegarder la liberté du jeune roi de France...

Deux ou trois mains touchèrent timidement son épaule, puis se posèrent sur autant de lîouches closes. Martin Blas chercha des yeux le sénéchal, qui lui envoya un rapide signe de tête. La conspiration espagnole était peut-être en train de se renouer dans ces magnifiques salles du présidial rennais.

— Quand j'eus achevé de réciter au roi ce faible et léger produit d'une muse, qui, accompagnée de moins de modestie, eût pu élever plus haut son vol, reprenait Achille-Musée en faisant tourner sa boîte d'or entre ses doigts surchargés de bagues, Sa Majesté se tourna vers M. de Racine, qui était à ses côtés et lui dit : « Qu'en pense Sophocle? » M. de Racine fut toujours un peu jaloux de moi ; c'est le propre du genus irriiabile. Je crois qu'il inclina la tête sans répondre tant il était molesté... Mais le roi me fit signe de la main et me dit : « Jusqu'au revoir, monsieur de Brou; je ne rencontre pas souvent de versificateurs de votre force. »

Talhouët, frère du décapité de Nantes, entrait en ce moment.

Il poussa droit à Montesquiou. Quelques paroles brèves furent échangées entre eux, puis le maréchal dit :

— Monsieur de Bonamour, je ne dois compte à personne de ce que j'ai fait par ordre et pour le service du roi.

C'était la quatrième rencontre que le maréchal de Montesquiou refusait ce soir. Chacun des quatre chevaliers de la mouche-à-miel, exécutés sous la tour du Boufïay avait trouvé ici un vengeur. Ce défi futle dernier. Talhouët demanda à haute voix :

— M. de Toulouse a-t-il fait son entrée?

Et comme on lui eut répondu que non, il dit :

— Ce faisant, je ne manquerai donc point de respect à Son Altesse.

En même temps, il donna de son gant sur la joue de M. le maréchal et ils sortirent.

Cette noble et belle race des Talhouët avait du malheur. Avant que Rieux eût le temps de faire descendre les gardes, le chevalier et le maréchal avaient dégainé sous la lanterne de la rue de l'Horloge. Talhouët tomba contre le mur avec un coup d'épée au travers du cœur. Le maréchal de Montesquiou rentra dans le bal, sombre et froid comme devant,

La Grève d'Humières revint et annonça à M. de Rieux que la comtesse Isaure était en son hôtel et toute prête à venir. Rieux retrouva son rire perdu. Il vint frapper sur l'épaule de Polduc et lui dit gaiement :

— Par la morbleu ! cousin, tu t'étais vanté, tant mieux pour toi : tu l'as échappé belle !

— Je crois savoir mieux que personne, disait cependant Achille-Musée, répondant à une question de ces dames, pourquoi notre belle comtesse n'est point à son poste; la noble Isaure a bien voulu me confier quelques secrets qu'on ne m'arracherait qu'avec ma vie...

— Et que ferait-on de ta vie, oncle Midas? demanda Rieux. Personne ne souriait plus.

— Messieurs, annonça le lieutenant de roi, qui entrait par une porte intérieure, l'absence de ]M. le gouverneur a une cause qui doit vous être expliquée. Son Altesse attendait madame la comtesse de Toulouse ce soir, et madame la comtesse de Toulouse n'arrive pas. On craint un accident.

Don Martin Blas eut un orgueilleux sourire. ' — Vos routes de Bretagne ne sont-elles donc point sûres? dit-il entre haut et bas.

Rieux avait les yeux sur lui.

— Neveu, dit-il au capitaine La Grève, tu vois bien ce bel homme-là? Ne le perds pas trop de vue, J'ai idée que nous aurons affaire à lui !

Son regard rencontra celui de Martin Blas, et il se mit à rire si bonnement que l'Espagnol fronça ses noirs sourcils, pensant qu'on se moquait de lui. Au moment où le lieutenant du roi prononçait le mot accident au sujet de madame de Toulouse, ce Martin Blas avait adressé deux œillades rapides à M. l'intendant et à M. le sénéchal. Tous les deux rabattirent précipitamment leurs paupières.

— Pour en revenir, reprenait Achille-Musée, à l'anecdote que je vous ai promise et qui date de ma jeunesse un peu orageuse, mademoiselle de Beaumesnil, nièce propre de M. de Colbert, avait laissé paraître quelque désir de partager ma fortune et mon nom...

Mais ces dames ne devaient point savoir aujourd'hui la fin de l'antique anecdote. Il s'éleva tout à coup un grand murmure dans les salons, puis un tel remue-ménage se fit, qu'on dut croire que la fâcheuse nouvelle apportée par M. le lieutenant de roi allait tout de suite subir un heureux démenti. A voir la foule, naguère si calme, se presser et se démener, les gentilshommes former la haie, les dames quitter leurs sièges et se hausser sur leurs pointes pour mieux voir, personne ne douta que le gouverneur et la princesse sa femme ne fissent leur entrée dans le vestibule.

On entendit même nombre de voix qui disaient :

— Leurs Altesses ! Leurs Altesses !

Une expression d'inquiétude et de curiosité se peignit sur le grave visage de Martin Blas, qui pourtant ne bougea point. L'intendant et le sénéchal, au contraire, se rapprochèrent de la porte. Les groupes qui obstruaient l'entrée principale s'ouvrirent à ce moment, et l'on vit entrer, non point M. le gouverneur avec la princesse, mais le duc de Retz, premier président des États de Bretagne, donnant la main à une femme royalement parée dont le visage disparaissait sous un loup de velours noir.

C'était alors la mode. Le masque était de mise partout, même chez le roi.

Du reste, l'entrée de Leurs Altesses n'aurait pu produire un effet plus vif dans la noble assemblée que ne le fit l'appari-

tion de cette femme. Elle devait être belle à miracle, car une expression d'envieux dépit vint assombrir à la fois tous les visages de ces dames. Ce qu'on voyait de sa personne excitait l'admiration. Sa chevelure blonde tombait en anneaux opulents sur ses épaules aux contours si purs qu'on les eût dits sculptés par un ciseau grec dans le marbre de Paros. Sa taille haute avait ces grâces majestueuses qu'on souhaiterait aux reines.

C'était la reine, en efïet, la reine de beauté. Mille bouches prononcèrent le nom de la comtesse Isaure.

Derrière le duc de Retz, son cavalier, venaient La Meilleraie, Champlàtreux, fils du président Mole, les deux Laval de Montmorency, qui avaient suivi le prince, le marquis de Plœuc, grand seigneur bas breton, Goëzbriant, Malestroit, Châteaubourg, d'Andigné, Montméril, gentilshommes de Bretagne, Guitaut, courtisan de Paris, et Fosseuse, brigadier du roi, et Sancy, conseiller d'État, que sais-je? C'était la cour de la comtesse Isaure.

En passant auprès de M. de Rieux, elle lui présenta sa riiain, que le gai soldat baisa avec respect.

— Où est cet Espagnol? demanda-t-elle à voix basse. Rieux ne se gênait guère, le lui montra au doigt. M. le duc de

Retz sentit le bras de la belle Isaure qui tressaillit sous le sien vivement. De son côté, don Martin Blas la dévorait des yeux. La comtesse Isaure marcha droit à lui, et sa blanche main écarta l'intendant royal, dont l'importunité essayait de se mettre entre eux deux. Elle quitta la main de M. le duc de Retz et le remercia d'un sourire gracieux.

— On m'assure, dit-elle en abordant l'Espagnol, que le seigneur Martin Blas désire m'être présenté.

Martin Blas s'inclina profondément. Une pâleur plus mate couvrit le bronze de sa joue pendant qu'il répondait : • — Madame, j'ai fait cinq cents lieues pour cela.

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