‹ Valentine de RohanChapitre 12 sur 23 · TÊTE-A-TÊTE · texte numérisé non relu

TÊTE-A-TÊTE

Ce seigneur Martin Blas ne laissait pas que d'occuper beaucoup l'assemblée. Des bruits divers couraient sur son compte. Ces dames le trouvaient beau cavalier. Les hommes s'étonnaient que sa première visite eût été pour le manoir de Rohan. Beaucoup pensaient que c'était un émissaire secret de la cour, chargé d'éclairer la conduite de M. de Toulouse. D'autres croyaient à cette fantastique qualité d'envoyé du roi d'Espagne.

A vrai dire, il n'est jamais impossible de juger les idées et les passions d'une époque avec les passions et les idées d'une autre époque. Cela change incessamment, tout en restant toujours de même. Il y a en tout temps une sellette et quelque chose dessus qui s'appelle le gouvernement.

On respirait alors comme on respire aujourd'hui, c'est vraisemblable; ce qui et plus certain c'est que l'on conspirait comme nous conspirons, depuis le matin jusqu'au soir. Et déjà chacun mettait avec beaucoup de soin la personne du roi en dehors et au-dessus de ces menées. La Révolution apprenait son état qui fut, qui est et qui sera de crier vive ceci ou vive cela, chaque fois qu'elle va assassiner cela ou ceci.

Ce qu'on voulait, nul n'en savait trop rien. Les Loups de la Forêt de Rennes étaient les plus sages de tous les conspirateurs de ce temps-là. Ils avaient un but précis et net, sinon très élevé. Leur but était de payer le tabac moins cher et de ne plus solder l'impôt du sel. Assurément, ils étaient en cela bien au-dessus de la plupart des intrigants de haute volée.

Madame Isaure ayant congédié d'un geste son cortège d'honneur, accepta la main du seigneur Martin Blas, à qui cette faveur donna tout à coup un singulier relief, et se dirigea avec

lui vers la galerie qui longeait la rue de l'Horloge. En passant devant les filles de l'intendant, la comtesse Isaure montra le premier président du parlement qui causait avec ces demoiselles. ■ — Savez-vous ce qui se dit là? demanda-t-elle.

— Non, répondit Martin Blas.

— Je vais vous le dire : on annonce à mesdemoiselles Feydeau qu'elles seront reconnues demain en qualité de filles et héritières de Rohan.

jMartin Blas tourna la tête et répliqua :

— Cela ne m'importe point.

Isaure reprit sa marche. La galerie était vide, parce que la foule curieuse se massait dans le salon d'entrée, où M. et Madame de Toulouse devaient passer d'abord. La comtesse Isaure s'assit sur un sofa. Son émotion, qu'elle ne voulaitpoint montrer, mais qui était grande, ne lui eût point permis de se tenir debout. Elle fit signe a Martin Blas de s'asseoir à ses côtés; au lieu d'accepter, il alla prendre un tabouret et se mit en face d'elle.

— Je vous attends, monsieur, fit la comtesse en assurant sa voix de son mieux.

Il n'y avait pas à s'y méprendre : c'étaient là les préliminaires d'une bataille. La belle Isaure faisait comme firent plus tard nos gardes-françaises à Fontenoy, en criant : « A vous, messieurs les Anglais ! »

Martin Blas fut un instant avant de prendre la parole. Il y avait des goutelettes de sueur à son front.

— Ne voulez-vous point ôter votre masque, madame? dit-il enfin.

Sa voix tremblait. Il lui fut répondu seulement :

— Non.

Cependant, sur un mouvement qui échappa à don Martin, la belle Isaure ajouta :

— Pour des raisons qui n'ont point trait à vous, je tiens à ce que mon visage reste couvert.

L'Espagnol semblait avoir grande peine à garder sa froideur. Malgré cette couche de bronze, que le soleil avait mis à sa joue, il changea plusieurs fois de couleur. On eiit dit qu'il forçait ses paupières à demeurer baissées pour cacher l'éclair de son regard.

— Madame, reprit-il après quelques secondes de laborieux recueillement, me connaissez-vous?

— Je croyais vous connaître, répondit Isaure sans hésiter, je me trompais.

— Êtes-vous la baronne de Saint-Elme?

— Ceci, dit Isaure au lieu de répondre, ressemble à un interrogatoire.

— C'est à vous de me dire, madame, prononça lentement Martin Blas, si j 'ai oui ou non le droit de me constituer votre j uge.

— Vous n'en avez pas le droit, monsieur, fit Isaure d'un ton résolu et presque hautain.

Mais son cœur battait sous la soie lamée d'or de son corsage, et Martin Blas le voyait bien. Il fit encore un silence, puis il reprit :

— Vous plaît-il de m'expliquer le sens de ces paroles : « Je croyais vous connaître, mais je me trompais... »

— Gela me plaît, seigneur.

— J'écoute.

— ■ Votre conscience est-elle tranquille aujourd'hui comme hier ?

— J'écoute, répéta l'Espagnol,

— Faut-il vous dire ce que vous avez fait depuis vingtquatre heures?

— J'écoute, répéta pour la troisième fois Martin Blas.

— Depuis vingt-quatre heures, vous avez essayé d'enlever une fille à sa mère, une femme à son époux...

Martin Blas eut un sourire amer.

— Vous ne voulez pas de juge, madame, dit-il, ne jugez pas? ■ — Je rapporte des faits...

■ — Tels qu'on vous les a rapportés...

— Tels que je les sais par moi-même... Je croyais vous reconnaître, vous, le soldat et le gentilhomme; je me trompais, puisqu'il n'y a devant moi que le complice des assassins !

• — Nommez les assassins.

— Polduc et Feydeau, qui ont essayé de tuer une femme... une femme, entendez-vous? à l'heure même où vous étiez assis entre eux deux, dans le boudoir de ces deux filles qui veulent s'appeler mesdemoiselles de Rohan.

■ — Et c'est cette entrevue que vos espions ont suprise?

— Celle-là et une autre au même lieu, et une autre encore ailleurs.

Les sourcils de Martin Blas se froncèrent.

— Avez-vous espéré lutter contre moi? fit-il entre ses dents serrées.

On put deviner un fier sourire sous le masque d' Isaure.

— J'ai lutté contre de plus forts que vous, dif-elle.

— Et peut-on savoir ce que vous croyez connaître de mes desseins, madame? demanda Martin Blas en faisant ciïort pour reprendre son calme.

— Avant de jouer votre comédie pour eiïrayer l'intendant royal, répondit la comtesse Isaure, vous aviez eu un entretien long et secret avec Polduc.vous, Morvan ! l'allié d'Alain Polduc !

L'Espagnol eut un vif mouvement lorsqu'il s'entendit appeler de ce nom, mais il n'interrompit point la comtesse.

— Vous, poursuivait celle-ci, vous dont Alain Polduc a tué l'honneur et le bonheur ! Dans cet entretien, vous avez laissé paraître le véritable but de votre venue en Bretagne : vous voulez enlever la comtesse de Toulouse et la fille de Valentine de Rohan !

Martin Blas s'inchna froidement.

— Vous avez bien fait, Morvan de Saint-Maugon, reprit la comtesse Isaure, de quitter le nom de votre père, qui était un Breton et un chevalier. Les chevaliers bretons ne s'attaquent point aux femmes, vous avez bien fait de prendre un nom étranger pour commettre deux crimes : une infamie et une lâcheté,

— Madame ! s'écria Martin Blas, livide de colère. 11 se redressa et ajouta :

— J'ai été outragé, trompé, brisé : je veux me venger,

je me vengerai

Ainsi parla Martin Blas ou Morvan de Saint-Maugon. L'ardent soleil des Espagnes n'avait pu faire assez épais le masque olivâtre qui recouvrait maintenant son mâle visage, pour cacher la terrible émotion qui le poignait en cet instant.

— Vengez-vous donc sur l'homme qui vous a outragé, reprit Isaure, qui semblait grandir à mesure que Morvan se troublait; vengez-vous sur la femme qui vous a trompé ! '

— Je vous l'ai dit en ce temps-là, et je vous le répète aujourd'hui, Valentine, murmura Saint-Maugon d'une voix étoufiée, je ne me vengerai point sur vous.

Elle eut un sourire plein d'amertume.

— Vous pardonnez à la mère, dit-elle, en lui volant son enfant ! et vous frappez sur une pauvre sainte femme, innocente de tout ce que vous avez souffert.

— Valentine ! Valentine ! s'écria Saint-Maugon, ce n'est pas à vous de défendre la comtesse de Toulouse, qui vous hait et qui, sans moi, vou<? l'eût montré crueliement ce soir.

— Je sais que la princesse me hait, Morvan, et je la dérend3.

Saint-Maugon secoua la tête, et, sans relever les yeux :

— Vous la défendez en vain, madame, dit-il, elle est condamnée. Voici quinze ans que j'attends !

— Et qu'attendiez-vous?

■ — Que M. le comte de Toulouse fût marié, madame. Il y avait un égarement dans ses yeux.

— J'avais une femme qui était ma vie, dit-il en laissant éclater son angoisse, une femme en qui je croyais comme en ma conscience. J'avais un maître que je chérissais plus qu'un frère et pour qui j'eusse donné tout mon sang jusqu'à la dernière goutte. On me prit le cœur de ma femme, et, suivant vos propres paroles, madame, on me tua mon honneur avec mon bonheur. Et l'assassin, ce fut mon maître !

— Aveugle et fou ! murmura la comtesse Isaure.

— Que pouvais-je faire? poursuivit Saint-Maugon: le tuer? Ce fut ma première pensée... mais je me souvins de cette terrible loi qui était celle des Francs, nos ancêtres : œil pour œil, disaient-ils, dent pour dent ! c'était bien ; moi, je dis : Cœur pour cœur ! Je veux torturer l'âme de cet homme comme il a torturé mon âme. Je veux que son honneur périsse en même temps que son bonheur... et je veux, me dressant en face de lui, l'épée à la main, cette fois, lui dire : « Me voici, c'est moi, je me venge ! »

SaintrMaugon s'était levé. Isaure l'imita.

— Aveugle et fou ! prononça-t-elle pour la seconde fois en mettant une main sur son épaule.

De l'autre, elle détacha le cordon de son masque.

Son masque tomba. Saint-Maugon se recula comme ébloui..

— Oh ! fit-il, vous êtes belle ! jamais femme ne fut si belle que vous ! mais je ne vous aime plus, Valentine de Rohan !... Non, sur ma foi ! je ne vous aime plus !

La comtesse Isaure sourait.

— Moi, je vous aime encore, Morvan, mon mari, dit-elle. Depuis cette première calomnie qui tomba sur moi, bien d'autres calomnies sont venues. Quand vous me demanderez compte de ces quinze années, je vous accepterai pour juge. Maintenant, je vais vous donner la seule preuve d'affection qui soit en mon pouvoir : Valentine de Rohan, puisque je reprends ce nom pour vous pendant quelques minutes, ne veut pas que son époux se déshonore ! Morvan de Saint-Maugon, les lâches machinations de ce Martin Blas ont échoué, grâce à moi : ma fille est hbre et en sûreté.

— Que dites-vous?

— Et la femme du comte de Toulouse est à la garde de son mari.

— Cela n'est pas ! s'écria Saint-Maugon. Saint-Maugon suivit son doigt étendu qui montrait la porte

ouverte de la galerie. Par cette porte venait un grand murmure qui dominait les accords de l'orchestre, jouant la marche triomphale composée par Lulli après la bataille de Corfou. La foule agitée s'ouvrait. Saint-Maugon put voir le comte de Toulouse monter les degrés de l'estrade où était son trône en tenant la princesse, sa femme, par la main.

Et quand Leurs Altesses furent assises, Saint-Maugon put voir encore une jeune fille, rayonnante de beauté, qui, conduite par deux conseillers au parlement, le prévôt et les échevins, apportait les clefs de la ville dans un plat d'or ciselé. Cette jeune fille était Céleste.

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