‹ Valentine de RohanChapitre 18 sur 23 · LES OTAGES · texte numérisé non relu

LES OTAGES

Là-bas, ce vieux grand nom de Rohan sonnait comme le cor, éclatait comme le tonnerre. Le joli visage de Céleste prit une expression de fierté.

— Je le comprends déjà, ma mère, répondit-elle : nous sommes les Rohan. Je vous demande grâce pour ce que je viens de dire.

Le sang des chevaliers s'éveillait-il déjà dans ses veines?

— Chère ! chère enfant ! murmura la comtesse Isaure, le ciel clément se venge de nos murmures en nous couvrant de bienfaits. Tu vas naître à ta vie nouvelle. Depuis une minute, c'est le cœur de tes pères qui bat dans ta poitrine... vois et admire ! L'heure de notre victoire a sonné au moment même où Polduc allait te perdre. Cette nuit, tu devais être enlevée...

— Cette nuit ! répéta Céleste, qui eut un frisson.

— Cette nuit qui précède le grand jour, tout nous arrive à la fois, Toulouse est gouverneur, Toulouse qui me doit deux fois la vie. La? princesse, pauvre femme abusée, a essayé contre moi un outrage public qui tourne à ma gloire. Nos ennemis sont ici, sous cette voûte, en mon pouvoir. Ils avaient fixé à demain le dénouement de leur œuvre inique; demain, nous serons fortes et assurées de vaincre... Que nous manque-t-il, en effet? Les preuves de la double naissance, le témoignage établissant que Raoul est le fils de César comme tu es, toi, la fille de Valentine. Eh bien ! hier, entends cela, Marie, hier, le comte Guy de Rohan, mon père, à qui Dieu avait pris la raison depuis bientôt quinze années, hier, le comte Guy a reconnu sa fille. Un travail s'est fait en lui. Les ténèbres qui voilaient son esprit se sont déchirées, il a dit en me baisant le front : Valen-

Une, tu me conduiras à la lomlie de mon fils César, Valentine, je te bénis, pardonne-moi !

— Ainsi, s'écria-t-elle en un grand élan de triomphe, Rohan parlera ! Rohan l'a promis ! Et quand Rohan viendra dire : « Celui-ci est le fils du fils que j'ai maudit; celle-là est la fille de la fille que j'ai chassée ! » qui osera douter de la parole de Rohan?

Il y eut un silence. Isaure se recueillait en elle-même, et Céleste, perdue, éblouie, cherchait à voir clair dans la confusion de ses pensées.

— Mais, demanda-t-elle pourtant tout à coup, mon père à moi? Vous ne m'avez pas encore parlé de mon père?

Un nuage vint assombrir le beau visage d' Isaure.

— La première personne que tu verras cette nuit, Marie, répliqua-t-elle d'une voix changée, ce sera ton père 1

Céleste baissa les yeux sous son regard. Elle sentait vaguement la menace cachée sous ces paroles dont le sens littéral était une promesse.

— Quoi qu'il arrive, acheva la comtesse Isaure d'un ton de grave autorité, souviens-toi que tu lui dois respect et amour !

C'était à ce moment-là même, que Yaumy quittait la chambre du conseil avec ce don Martin Blas à qui il avait promis de lui livrer Isaure. Il l'introduisit dans une cavité qui avait dû former boyau latéralement à la chambre du conseil et à la grande galei ie, mais qui se terminait par un monceau de roches, jetées là au hasard. Il appuya son épaule contre la paroi de la grotte, qui céda sous son effort.

Martin Blas ayant grimpé à son tour, vit un second couloir, plongé dans une obscurité profonde, mais sur lequel donnait la porte d'une chambre éclairée. Yaumy le fit passer devant et lui dit:

— Elles sont là.

Martin Blas se trouva seul dans le couloir. Yaumy avait disparu.

Martin Blas ayant fait quelques pas, deux voix de femmes arrivèrent jusqu'à lui. Son cœur battait violemment. C'était de colère et de haine, car il n'y avait en lui à cette heure que des pensées de vengeance.

Mais cette haine et cette colère, chacun l'a deviné, c'était encore de la tendresse. L'amour ne meurt pas.

En arrivant en face de la porte, il vit le groupe foiiué par la mère et la fille, groupe charmant, car ces deux têtes avaient comme une auréole de douces larmes et de sourires.

Il appuya ses deux mains contre sa poitrine haletante. C'était sa femme et c'était sa fille. La femme qu'il avait tant aimée, vers qui s'élançait toute son âme.

Que de bonheur réuni là, sous sa main ! Quel précieux trésor auquel il lui était interdit de toucher ! Elles étaient belles. La lumière de la lampe jouait à leurs fronts qui se touchaient. Martin Blas fut obligé de demander un appui à la paroi de la galerie. Ses jambes pliaient soUs le poids de son corps.

Cette chère jeune fille, c'était l'ange blond qu'il baisait autrefois dans le mystérieux berceau, au-dessus duquel veillait Valentine attentive et souriante. Les jours lointains renaissaient. Il souffrait. Il eût voulu mourir. Que failait-il, cependant, pour changer cette angoisse en bonheur?

Le bruit que fit Martin Blas en touchant la paroi du corridor souterrain éveilla l'attention de madame Isaure, qui était sur ses gardes. Elle se leva aussitôt et dit :

— Entrez, monsieur de Saint-Maugon; je vous attends.

Celui que nous appelions Martin Blas, Morvan de Saint- Maugon qui hésitait peut-être, vit un défi dans ces paroles; il se redressa de sa hauteur.

— ■ Marie, ajoutait cependant la comtesse Isaure, levezvous, et saluez votre père.

Saint-Maugon entra, la pâleur au front et les sourcils froncés, Céleste jeta sur lui un regard timide. Elle le reconnut pour l'homme qui avait insulté sa mère dans le salon du présidial.

— Lui ! s'écria-t-elle, lui, mon père !...

Elle couvrit son visage de ses mains. Saint-Maugon eut un sourire amer

— Vous m'avez calomnié près d'elle, dit-il, je m'y attendais. Moi, je ne vous calomnierai pas, madame, il me suffira de la vérité pour vous accabler. A mon tour de parler ! Je veux que ma fille soit juge entre sa mère et son père !

Yaumy était revenu dans la salle du conseil auprès de l'intendant et du sénéchal. Pour gagner l'entrée de la Fosse-aux~ Loups, il fallait traverser la grande galerie où les paysans de la forêt célébraient leur victoire. Le joli sabotie^ n'avait plu3

Ct\. air fanfaron et goguenard que nous lui connaissons. Sa tête pendait sur sa poitrine, et l'ardent éclat de ses yeux disait seul quelle énergie restait en lui.

— Est-ce que tu as peur? lui demanda Polduc.

— Non, répliqua le joli sabotier froidement; je joue ma vie sur une carte, et je tâte la carte, voilà tout, avant de jouer. Si j'étais bien sûr que vous ferez comme vous avez dit...

— Nous le ferons, interrompit Polduc. Toi, souviens-toi seulement de ta promesse 1

— En route, commanda le joli sabotier, et tachez de vous conduire comme des hommes le long du chemin !

Il entra le premier dans la galerie, où sa présence fut saluée par une acclamation. Ce n'était pas un homme ordinaire que ce Yaumy. Les Loups avaient grande confiance en son intelligence et en sa résolution. Il avait là de nombreux et chauds partisans.

— ' Le joli sabotier! s'écria-t-on; un coup à sa santé, les gars et les filles !

La danse s'arrêta; on fit circuler les cruches d'eau-de^vie. L'intendant et le sénéchal étaient l'objet d'attentions qui ne les rassuraient point trop. Polduc faisait bonne contenance; mais Achille-Musée commençait à trouver le trajet long. Ils n'étaient encore qu'aux premiers pas.

— A ta santé, cousin Yaumy ! cria Josille, qui ne tenait plus guère sur ses jambes.

Le voyageur Julot demanda :

— Qu'est-ce que tu veuxxlonc faire de ces deux museaux-là, cousin Yaumy?

— Tais ton bec, répUqua le joli sabotier, ou gare dessous !

— Ne les irritez pas ! murmura Polduc à son oreille.

— Je sais comment les prendre, répondit Yaumy; le danger n'est pas pour à présent... Buvez, dansez, mes enfants, repritil tout haut; moi, je travaille pour vous.

— Et que fais-tu pour nous, comme ça, les mains dans les poches, cousin Yaumy? demanda-t-on de toutes parts.

■ — M'est avis, ajouta le vieux métayer Jouachin, que ces deux-là, qui sont avec toi, ne travaillent pas souvent pour le pauvre monde.

Puis d'autres :

— Garde-les bien toujours, Yaumy !... S'ils donnaient, pour se racheter, le quart de l'argent qu'ils ont volé, y en aurait gros !

Un gars qu'on avait tiré cette nuit de la prison de la Petite- Motte, où il était au cachot pour avoir assommé un receveur de tailles, vint allumer sa pipe à celle du joli sabotier.

— Vous ne dansez pas un rigodon avec nous, monsieur l'intendant? demanda-t-il.

— Mon brave, balbutia Achille-Musée, ce serait avec plaisir, mais, à mon âge, on ne danse plus.

Il fallait qu'il soit bien bas pour parler de son âge.

— Fais sauter M. le sénéchal, Javotte !

— Fanchon, fais sauter M. l'intendant !

Malgré ces cris qui allait se croisant de toutes parts, entremêlés de longs éclats de rire, nul n'apportait obstacle à la marche de nos trois associés. Tout se bornait à du bruit jusqu'à présent. Sans faire semblant de rien, Yaumy descendait toujours et gagnait du terrain. L'idée n'était venue à personne qu'il voulût faire évader les deux prisonniers.

Tout en marchant, il se livrait à un manège que le gros de la foule ne remarquait point. Chaque fois qu'il apercevait dans la presse un de ces gars à mine de gibet que nous avons caractérisé déjà en les nommant ses gardes-du-corps, il portait négligemment l'index de sa main droite au coin de sa bouche. Le gars fendait aussitôt la foule et venait à l'ordre.

Il en rassembla ainsi une demi-douzaine. Les autres se perdaient dans les groupes et ne le voyaient point. Le joli sabotier, à ce qu'il paraît, pensait avoir besoin de tout son monde, car il faisait effort pour voir par-dessus les têtes. Malheureusement, il était court sur jambes et trapu. Sur son passage, derrière un pilier, Grincette, accroupie par terre, rongeait des noix auprès d'une tasse où on lui avait mis sa part d'eau-de-vie, car tout le monde en avait. Yaumy siffla doucement sans la regarder. La petite fille dressa la tête comme une couleuvre qui s'éveille.

Sans qu'il y eut d'autre communication visible entre elle et son maître, elle ôta ses sabots et se glissa dans la foule. L'instant d'après, les âmes damnées du joli sabotier étaient au grand complet autour de lui,

La danse avait repris, Yaumy gagnait du terrain.

Il n'était plus guère qu'à vingt-cinq pas de l'entrée.

— Oh ça ! lui cria dame Michon comme il passait devant la porte de la cuisine, te voilà en bonne compagnie, sabotier 1 Leur as-tu bien dit, à ces gueux, qu'une fois entrés à la Fosseaux-Loups, on n'en sortait plus que les pieds devant?"

■ — J'ai fait à ma fantaisie, bonne femme, répondit Yaumy.

Dame Michon avait peut-être caressé trop souvent son écuelle, cette nuit. La vue de son ancien antagoniste Alain Polduc ranima en elle tout un monde de rancunes, pour la plupart très légitimes.

Entends-tu, traître coquin, reprit-elle en sortant de son antre pour mettre son poing sous le nez du sénéchal, tu ne sortiras pas vivant d'ici, c'est moi qui te le dis !

Polduc ét-ait plus pâle qu'un mort. Quant au malheureux Achille-Musée, il grelottait la fièvre des poltrons. Magloire, qui avait été obligé ne quitter ses habits volés pour prendre le costume simple et traditionnel des fourriers, [aperçut en ce moment le beau-père et le gendre.

— Ah ! Jésus-Dieu !s'écria-t-il de sa voixla plus perçante, voilà les deux qui sont la cause de tous mes malheurs ! C'est les plus pervers de tous les vieux scélérats ! Qu'ils ont séduit ma jeunesse sans expérience avec des liqueurs fortes et des pâtés pour m'enlever dans une voiture... je vas me revenger sur le plus ancien !

Ce disant, il porta sa pelle à fourner dans les yeux de l'intendant, qui se rejeta en arrière en poussant des cris de vieille folle. Yaumy, furieux de voir sa marche arrêtée pour si peu, voulut saisir Magloire au collet, mais Michon se mit bravement entre eux deux.

— Il est à moi, dit-elle, je te défends d'y toucher !

— Place, bonne femme ! ordonna Yaumy, que l'inquiétude prenait.

Michon le regarda de travers.

— Place! répéta-t-elle ; et pour" aller où, par là. Judas? • — Il veut les faire évader, dit Magloire au hasard. Michon devint écarlate . Elle fit un pas non point en arrière, mais

en avant. Ainsi campée, elle barrait complètement le passage.

— Mauvais ! mauvais ! pensa le sénéchal.

— Nous sommes perdus, monsieur mon gendre ! soupira Achille-Musée d'un ton de désolation.

C'était presque l'avis du cousin Yaumy.

— Au diable ! mégère ! s'écria-t-il en fureur, te dois-je des comptes?

En même temps, il la poussa rudement de côté. Michon chancela. Un murmure s'éleva parmi les assistants. On entendit des voix qui répétaient :

— C'est la mère à Jossehn Guitan !

Et, de proche en proche, le murmure alla grondant et

grossissant d'une extrémité à l'autre de l'immense galerie. ■ — Oui, s'écria la vieille femme en élevant le ton, on a frappé la mère de Josselin Guitan, parce qu'elle devinait une trahisop. A l'aide, les Bretons ! à l'aide !

— En avant ! commanda Yaumy à ses Janissaires en sabots. Le sénéchal et l'intendant se pressèrent contre lui. Les gardes-

du-corps de Yaumy firent une trouée en un clin d'œil, et nos trois associés gagnèrent l'issue presque d'un bond. Magloire eut cependant le temps de donner à M. l'intendant un maître coup de pelle par derrière. Il s'en vanta le restant de sa vie. La pierre qui formait porte fut ouverte. Yaumy poussa dehors le gendre et le beau-père en disant :

— Il y a des chevaux sous la chaussée. Ventre à terre, et malheur à vous si vous me trahissez !

La pierre retomba. L'interidant et le sénéchal étaient dehors.

Il serait impossible de peindre le tumulte qui succéda à cet acte de violence. Ces gens aux trois quarts ivres, et dont le plus grand nombre ignorait ce qui venait de se passer, s'élançaient tous à la fois des profondeurs de la galerie. Ceux qui savaient et ceux qui ne savaient pas criaient tous ensemble. Les uns accusaient Yaumy, les autres le défendaient.

On parlait bien de trahison au hasard, car ce mot plane audessus de tout tapage dans une caverne de révoltés, mais le grief principal semblait être le coup porté à dame Michon Guitan. Dame Michon avait été femme de confiance du comte Guy, et nul n'avait oublié de quel cœur elle servait les intérêts des tenanciers en détresse. C'était elle qui, ce fameux jour de la Saint-Jean, — le dernier jour, — avait obtenu de Rohan qu'il rendît à ses pauvres vassaux la moitié de leurs redevances. Toucher à dame Michon Guitan, c'était presque toucher à la mémoire vénérée de Rohan.

Yaumy entendait tout ce fracas de menaces et de clameurs. Il restait auprès de la pierre pour donner le temps aux fugitifs de gagner la chaussée du Muys. Le plus fort était fait. Yaumy n'avait pas peur. C'était dans ces bagarres qu'il avait conquis son autorité par son sang- froid et sa force supérieure. Il se croyait bien sûr de dominer ce tumulte.

Mais tout à coup un cri nouveau et plus nourri se fît jour. Yaumy enteiffiit qu'on disait :

— Le voilà ! le voilà !

Il se retourna. Josselin Guitan était là (jui embrassait sa mère.

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