‹ ValérieChapitre 14 sur 43 · LETTRE XXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXIV

Je ne sais comment je vis , comment je puis vivre avec les violentes émotions que j'éprouve sans cesse. Élail-ce à moi d'aimer P Quelle dme ai-je donc reçue I Celles qui sont le plus sensibles, celle du comte même, qu'elle est loin de souffrir comme la mienne! et cependant il l'aime bien cette même femme qui consume ma raison , mon bonheur et ma vie , et qui , sans se douter de son empire, me verra peut>étre mourir sans deviner la cause de mou funeste sort. Cruelle pensée ! Ah ! pardonne, Valérie, ce n'est pas de toi que je me plains , c'est moi que je déteste. La faiblesse seule peut être aussi malheureuse : toujours dépendante, elle a des tourments qui n'osent aborder qu'elle; je traine à ma suite mille inquiétudes inconimes aux antres.

Mais j'oublie que tu ne sais encore rien ; non, tu ne conçois pas ce que j'ai souffert , Ernest ; j'ai si peu de raison, si peu d'empire sur moimême! Écoute doue , mon ami , s'il m'est possible toutefois de mettre un peu d'ordre dans mou récit : Quoique Valérie ne soit qu'au septième mois de sa grossesse, on a craint qu'elle n'accoachât avaut-hier. Son extrême jeunesse la rend si délicate, qu'on a toujours présumé qu'elle

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D'atteudrait pas le terme prescrit par la nature. NouB aviops dlué plus tard qu'à l'ordinaire, parce que Valérie ne s'était pas trouvée bien ; vers la fin du repas , je l'ai vue pâlir et rougir successivement; elle m'a regardé, et m'a fait signe de me taire; mais, après quelques miuates, elle a été obligée de se lever : nous l'avons suivie dans le salon, où elle s'est couchée sur une ottomane; le comte inquiet a voulu sur-le-champ faire chercher un médecin. Valérie ayant passé dans sa chambre, je n'ai point osé l'y accompagner; mais je suis ealté dans une petite bibliothèque attenante, où je pouvais rester sans être vu. Là , j'enleudais Valérie se plaindre, en chercbant à étouffer ses plaintes ; je ne sais plus ce que j'ai senti , car heureusement les douleurs ont un trouble qui empêche de les retrouver dans tous leurs détails , tandis que le bonheur a des repos où l'àme jouit d'elle-même, note, pour ainsi dire, ses sensations , et les met eu réserve pour l'avenir.

Il ne m'est resté que des idées confuses et douloureuses de ces cruels moments. Quand Valérie paraissait souffrir beaucoup, tout mon sang se portait à la tête, et j'en sentais battre les artères avec violence. J'étais debout, appuyé contre une porte de communication qui donnait dans la chambre de la comtesse ; je l'entendais quelquefois parler tranquillement , et alors le

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calme revenait dans mon âme. Mais que devinsse, quand je l'enteodiB dire qu'elle avait perdu une sœur en couche de son premier enfant ! Je frissonnai de terreur, le sang paraissait s'arrêter dans mes veines, et je fus obligé de me traiuer le long des panneaux pour m'asseoir sur une cbaise.

La comtesse appela Marie, et lui dit de me chercher; je sortis de la bibtiothèqDe, j'allai à sa rencontre, et je la suivis chez Valérie. — Je vous envoie chercher, Gustave, me dit-elle en prenaut un air presque gai; mais les traces de la souffrance, qui étaient encore sur son visage, ne m'échappèrent pas : j'ai voulu vous voir un moment, et vous dire que cela ne sera rien ; mes douleurs se passent. J'ai pensé que vous seriez bien aise d'être rassuré; je sais l'intérêt que vous prenez à vos amis. — Avec quelle bouté elle me dit cela ! Mes yeux lut exprimèrent combien j'étais louché qu'elle m'eût deviné. — 'Vous devriez faire de la musique, Gustave, me dit-elle; mais pas au salon , je ne vous entendrais pas ; ici à c6té vous trouverez le petit piano ; cela me distraira. — Savait-elle, Ernest, qu'il fallait me distraire moi-même et me tranquilliser? Je trouvai le piano ouvert; il ; avait une romauce qu'elle avait copiée elle-même , ce fot celle-là que je pris ; elle m'était inconnue, je me mil h la chanter. Je te noterai le dernier couplet, pour

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que tu voies comment, par uoe inconceTable combinaison , cette romance me replongea dans mes tourments et dans la plus horrible anxiété ; elle commence ainsi :

l'almab une Jeaiic btritCrc.

L'air et les paroles sont , je croîs, de Bousseau; il n'y avait peut-être que moi qui ne connusse pas cette romance. Il me semblait que Valérie recommençait à se plaindre ; je continuai pourtant. J'arrivai au dernier couplet :

Ma voix altérée ne put acbever ; une soeur froide me rendit immobile : Valérie jeta uo cri ; je voulus me lever, voler à elle, je retombai sur ma chaise, et je crus que j'allais perdre entièrement connaissance. Je me remis cependant assez pour courir à la porte de l'appartement de la comtesse. L'accoucheur sortit dans ce moment. — Au nom du ciel ! dis-je en lui prenant la main , et en tremblant de toutes mes forces, dites-moi s'il y a du danger. — Il leva les épaules, et me dit : — J'espère bien que non ; mais «Ile est si délicate qu'on ne peut en répondre, et elle souffrira beaucoup. — Il me semblait qne

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Teofer et toos ees toarments étaieut daas ce mot j'espère. Ponrquoi ne me disait-il pas : — fion, il n'y a pas de danger. — Mais , Tous-mème, me dit"!! , voaa ne me paraissez pas bien. — Dans tout antre moment , j'eusse pa être inquiet de son observation; mais j'étais si malbeareux, quf tonte autre considération disparaissait dans cet instant. Je me mis à courir par tonte la maison, mon agitation ne me laissant aucun repos; je ne sais tout ce qui se passa , mais je me trouvai à la chute du jour dans les rues de Yenise, couraot sans m'arréter. Je voulus demander un verre d'eau dans un café ; je vis un homme de ma connaissance qui s'avançait vers moi ; la crainte qu'il ne m'abordât fit que je me mis à marcher très-vile du côté opposé. Mes forces s'épuisaient entièrement. Je passais devant une ^lise ; elle était ouverte, j'y entrai pour me reposer. Il n'y avait personne qu'une femme âgée qui priait devant un antel où était un christ ; à la faible clarté de quelques cierges, je voyais son visage, où était répandue une douce sérénité. Ses mains étaient jointes , ses yeux envoyaient an ciel des regards où se peignait une résignation mêlée d'nne joie céleste. Je m'étais appayë contre an des piliers de l'église, quand mes yeux s'arrélèrent sur cette femme. Cette vue me calma beaucoup ; il me semblait que la piété et le silence qui régnaient autour de moi

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abattaient la tempête de mon àme agitée. La femme se leva doucement , passa devant moi , me fixa un moment avec bienveillance ; puis elle regarda la place où elle avait prié, et reporta ses yeux sur moi ; ensuite elle baissa Bon voile , et sortit. Je m'avançai vers cette place, je tombai à genoQX ; je voulu» prier , mais l'extrême agitation que je venais d'éprouver ne me permit pas d'assembler mes idées. Cependant je souffrais moins ; il me semblait qu'en présence de l'Éleruel , sans pouvoir même l'invoqner, mes peines étaient adoucies , par cela seul que je les déposais dans son sein au milieu de cet asile, où tant de mes semblables venaient l'invoquer. Je ne faisais que répéter ces mois : Dieu de miséricorde!... pitié!... Valérie!... puis je me taisais, et je sentais des larmes qai me soulageaient. Je ne sais combien de temps je restai ainsi. Quand je me levai , il me sembla que ma vie était renouvelée, je respirais librement. Je me trouvais auprès d'un des plus beaux tableaux de Venise, une vierge de Soliniène; plusieura cierges l'éclairaient ; des Qeurs fraîches encore et nouvellement offertes à la Madone muaient leurs douces couleurs et leurs parfums à l'encens qu'on avait brûlé dans l'église. C'est peut-être l'amour, medisais-je, qui est venu implorer la Vierge ; ce sont deux cœurs timides et purs qui brûlent de s'anir l'on à l'autre par des n<eâds

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Intimes. Je soopirais profondément , je r^ardaù la Madone; il me semblait qo'an regard céleste, pur comme le ciel, sublime et tendre à la fois, deBcendait dans mon cœur; il me semblait qu'il y avait dans ce regard quelque cbose de Valérie. Je me sentais calmé : elle ne souffre plus , me disais-je ; bientôt elle sera remise, ses traits auront repris leur douce expression. Elle me plaindra d'avoir tant souffert pour elle ; elle me plaindra, elle m'aimera peut-être. Insensiblement ma tËte s'exalla ; je tombai à genoux. O faonte ! ô turpitude de mon cœur abject ! le croirais-tu , Ernest? j'osais invoquer le Dîea du ciel et de la vertu, qui ne peut protéger que la vertu, qui la donna à la terre pour qu'elle nous fît penser à lui ; j'osais le prier dans ce )ieu saint de me donner le cœur de Valérie. Je ne voyais qu'elle : les fleurs, leur parfum, la mélancolie du silence qoi régnait autour de moi, tout achevait de jeter mon cœur dans ces coupables pensées. J'en fus tiré par un enfant de chœur; il m'avait apparemment appelé plusienrs fois , car il me secoua par le bras : — Sigoor, me dit-il , on va fermer l'église. — Il tenait un cierge à la main ; je le r^ardais d'un air étonné ; absorbé dans mon délire, j'av&is oublié le lieu sacré oii je me trouvais. Le cierge incliné de l'enfant de chœnr me montra la place où j'étais à genoux , c'était un tombeau : j'y lus le nom d'Ënphrosine,

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et ce nom paraissait élre là poar citer ma conscience devant le tribunal du juge suprême. Ta le sais, Ernest, c'était le nom de ma mère, de ma mère descendue aussi au tombeau , et qui reçut mes serments pour la vertu. Il me semblait sentir ses mains glacées , lorsqu'elle les posa pour la dernière fois sur mon front pour me bénir; il me semblait les sentir encore, mais pour me repousser. Se me levai d'un air égaré; je n'osais prier, je n'osais plus invoquer l'Eternel , et je revoyais Valérie mourante ; mon imagination me la montrait pâle et luttant contre la mort. Je tordis mes mains ; je cacbui ma tête en embrassant un des piliers avec une angoisse inexprimable. — Oh I signor, dit l'enfant effrayé, qo'avez-vous? — Je le regardais; il voulut s'éloigner de moi. — Ne crains rien , lui dis-jc, — et ma voix altérée le rappela. — Je suis malheureui , mon ami , ne me fuis pas. — Il se rapprocha de moi.— -Êtes- vous pauvre? dit- il; mais vous avez un bel habit. — Non , je ne suis pas pauvre; mais je suis bien malheureux. — H me tendit sa petite main et serra la mienne. — £h bien , dit-Il , vous achèterez des cierges pour la Madone, et je prierai pour vous. — Non , pas pour moi, dis-je vivement, mais pour une dame bien bonne, bonne comme toi. Obi viens, lai dis-je en le serrant sur mon cœur, et laissant couler mes larmes sur son visage ; viens , être

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LETTRE XIIV. 149

pur et innocËntl toi qui plais à Dieu et ne l'offenses pas, prie pour Valérie. — Elle s'appelle Valérie? — Oui. — Et qu'est-ce qu'il faut demander à Dieu ? — Qu'il la conserve; elle est dans les douleurs , elle est malade. — Ma mère est malade aussi, et elle est pauvre ; Valérie l' estelle anssi? — Non, mon aiui; voilà ce qu'elle envoie à la mère. — Je tirai ma bourse, où il y avait heureusement de l'or ; il me regarda avec étoonemeut : — Oh ! comme vous êtes bon I comme je prierai Dieu et la sainte Vierge tous les

jours pour vous! et avant pour Comment

s'appelle-t-elle ? — Valérie. — Ah! oui, pour Valérie ! — Ses mains se joignirent ; il tomba à genoux. Pour moi, sans oser proférer une parole, j'élevais aussi mes mains, je baissais mes regards vers la tombe ; mon CŒur était contrit, déchiré, et il me sembla que je déposais mon repentir et ses supplices au pied de la croix sur laquelle le Garrache avait essayé d'esprimer la grandeur du Christ mourant; je voyais devant . moi (.-« superbe tableau , faiblement éclairé par le cierge de l'enfant.

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