LETTRE XXVII
Le comte, tu le Bais déjà, redoate ponr Valérie les courses qu'elle fait à Lido ; mais il finit toujours par céder : ses affaires l'occupent, et c'est moi qui l'ai accompagnée , avec Marie, ces jours-ci. Nous j all&mes la semaine passée. Sa douce confiance m'enchante. Elle est si sûre que ce qu'elle désire ne trouvera jamais d'opposition de ma part , qu'elle ne demande pas : — Pouvez-vous venir avec moi? — mais elle me dit : — N'est-ce pas, Gustave, vous viendrez avec moi?
J'ai été à Lido eu son absence ; }'j ai apporté des arbustes enlevés avec soin d'un jardin , et qui ont continué à fleurir : j'ai planté des sautes d'Amérique et des roses blanches auprès da tombeau d'Adolphe. Valérie était fort triste le jour que noue devions y aller ensemble. En . débarquant à Lido , je la voyais oppressée ; elle paraissait souffrir beaucoup ; ses yeux étaient mélancoliquement baissés vers la terre. Nous arrivâmes à l'enceinte du couvent; nous passâmes par une grande conr abandonnée , où l'herbe, haute et flétrie par la sécheresse, embarrassait nos pas. La journée était encore fort
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chaude, quoiqae nous fussions déjà à la fin d'octobre. Une des sœurs da couvent vint nous ouvrir la porte qui donnait snr le petit terrain que Valérie a acheté. Valérie l'a remerciée; elle lui a pris le main affectueusement , et lui a dit : — Ma sœur , vous devriez remettre une clef à un de mes gondoliers ; je vous donnerai trop souvent la peine d'ouvrir cette porte. Y at-il longtemps que vous êtes dans ce couvent? a-t-elle ajouté. — Depuis mon enfance. — Vous De vous ennuyez pas ? — Oli ! jamais ; la journée De me parait pas assez longue. Notre ordre n'est pas sévère. Nous avons de très-belles voix dans notre couvent ; cela nous fait rechercher par beaucoup de monde. — Mais nous ne voyez pas ce monde? — Je vous demande pardon : nous avons beaucoup plus de liberté qu'ailleurs, et, avec la permission de l'abbesse , nous ponvons voir les personnes qu'elle admet. Les jours de fête , uous ornons l'église de fleurs ; nous en cultivons de bien belles : nous sommes aussi chargées de l'instruction des enfants. — Aimezvous les enfants? demanda vivement Valérie.
— Beaucoup, répondit la sœur. — Dans ce moment la cloche appela la religieuse. Valérie était restée à la place oïl elle nous avait quittés ; ses yeux la suivirent. — Jamais, dit-elle, elle ne connaîtra la douleur de perdre un fils bienaimé ! — Ni les peines de l'amour malheureux !
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ajoulai-je ca soupirant. — Elle parait si calme ! Mais anssi elle ne coonatt pas toutes les félicités attachées au bonheur d'aimer ; et il y eu a de si grandes! Et puis, Gustave, nous reverrons les êtres que nous avons aimés et perdus ici-bas. L'amour innocent, l'amitié fidèle, la tendresse maternelle, ne continueront- ils pas dans cette autre vie ? Ne le penscz-voue pas , Gustave ? me demanda-t-elle avec émotion. — Je le crois, lui répondis-je, profondément ému; — et prenant sa main , je la mis sur ma poitrine : — Peut-être alors , lui dis-je , des sentiments réprouvés icibas oseront-ils se montrer dans toute leur pureté; peut-être des cœurs séparés snr cette terre se confondront-ils là-bas. Oui, je crois à ces réunions comme je crois à l'immortalité. Les récompenses ou les punitions ne peuvent exister sans sonvenirs ; rien ne continuerait de nousmêmes sans cette faculté. Vous vous rappellerez le bien que vous fltes , Valérie , et vous retrouverez dans votre souvenir ceux que votre bienfaisance chercha sur cette terre ; vous aimerez toujours ceux que vous aimâtes. Pourquoi seriez-vous punie par leur absence? Valérie, la céleste bonté est si magnifiquel — Le soleil , en cet instant , jeta sur nous ses rayons; la mer en était rougie, ainsi que les Atpes duTyrol, et la terre semblait rajeunie à nos ;enx , et belle comme l'espérance qui nous avait occupés. Nous
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atrîTâmes k l'eaceiute du tombeau ; les arbustes le cachaieut : Valérie , étonnée de ce changement, BC douta que je les avais fait planter ; elle me remercia d'une vois attendrie, en me disant que j'ayais réalisé son idée. Nous écartâmes des branches touffues d'ébéniers qui avaient fleuri encore une fois dans cette automne, et quelques branches de saule et d'acacia. Valérie fixa ses regards sur la tombe d'Adalphe ; ses larmes coulèrent ; elle leva ses yeux au ciel ; je vis ses lèvres se remuer doucement , sou visage s'embellir de piété : elle priait pour son fils. Des voix célestes se mêlèrent à ce moment d'attendrissement ; les religieuses chantaient de saintes strophes qui arrivaient jusqu'à nous à travers le silence, au moment où te soleil se retirait lentement, abandonnant la terre, et s' éteignant au milieu des vagues , comme la vie de l'homme qui s'éteint , qui parait tomber dans l'abtme des ténèbres pour en ressortir plus belle et plus brillante.