VÂLBBIE
figure; la grande jupe de satin 'noir, le corset de satialîlas, le même que Valérie porte toujours, et que je lui avais eDcore vu la veille ; un voile noir enveloppait sa tête, et laissait échapper une boucle de cheveux cendrés , de ces cheveux qui ne peuvent être qu'à Valérie. Est-ce la comtesse? me disais-je. Mais seule, sans aucun de ses gens, traversant ee quai , à cette heure, c'est impossible; et si, comme elle te fait souvent, elle allait chercher l'indigence, Marie, sa chère Marie serait avec elle. Tout en observant cette femme, je la suivais machinalement. Enfin elle s'est arrêtée devant une maison de bien peu d'apparence. Elle a frappé un grand coup de marteau; le jour était entièrement tombé. — Qui est là ? cria une voix cassée. Âb ! c'est toi , Bianca? — En même temps la porte s'ouvrit , et je vis disparaître cette femme. Je restai anéanti de surprise à cette place, oil me retenait encore l'étoaneraent, la cnriosité et un charme secret. Il faut que je revoie cette femme, me disais-je... Quelle étonnante ressemblance ! Il existe donc encore un être qui a le pouvoir de faire battre mou cœur ! Mille idées confuses s'associaient à celle-là : si je voyais partir Valérie de Venise, si je m'éloignais d'elle, comme une loi sévère me l'ordonne, alors il me resterait quelque chose qui rendrait mes souvenirs plus vivants , un être qui aurait le pouvoir do
LETTIIE XXI1C. loi
me retracer l'image de Valérie. Ah ! sans doute jamais je ne pourrais iid seul iustaiit lui être infidèle. Mais , comme on voudrait arrêter l'ombre d'an objet aimé, quand on ne peut l'arrêter lui-même, ainsi cette femme me la rappellera. La nuit était veaae, elle était sombre ; je m'étais assis sous les fenêtres du rez-de-chaussée ; je pensais à Valérie, quand j'entendis ouvrir une des jalousies. Je levai la tôle, et je vis delà lumière ; une femme s'avança, s'assit sur la fenêtre ; je me doutais que c'était Bianca , et toute ma curiosité était revenue. Je sentis, après quelques minutes , quelque chose tomber à mes pieds; c'étaient des écorces d'orange que Bianca venait de jeter. Le croirais-tu , Ernest P l'écorce d'une orange, le parfum d'un fruit dont l'Italie entière est couverte, que je vois, que je sens tous les jours, me fit tressaillir, remplit d'une volupté inexprimable tous mes sens. Il y avait quinze jours qu'assis auprès de Valérie, sur le balcon qui donne sur le grand canal , elle me parla de son voyage à Naples et du projet du comte de m'emmener avec lui; je sentis mes joues brûlantes et mon cœur battre et défaillir tour à tour ; tantôt de ravissantes espérances me transportaient aux bords de ce rivage enchanté ; Valérie était à mes o6tés , et les félicités du ciel m'environnaient; mais bientôt je soupirais, n'osant me livrer à ces images de bonbeurj
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forcé à plier sous la terrible loi qae me prescrivait le devoir, décidé à refuser ce voyage , et n'ayant pas la force de prononcer mon propre arrêt. Valérie avait engagé les autres à aller souper, se plaignant d'un léger mal de tête, et ne voulant manger que quelques oranges qu'elle me pria de lui apporter. Nous étions restés seuls ; i'étaia assis à ses pieds sur an des carreaux de son ottomane ; je me livrais à la volupté d'entendre sa voix me dépeindre tous les plaisirs qu'elle se promettait de ce voyage; mon imagination suivait vaguement ses pas ; et l'instant où je la voyais s'éloigner de moi jetait un voile mélancolique sur toutes ces images. — Bientôt, dit-elle, nous verrons Pausilippe, etce beau ciel que voas aimez tant. — Impatientée de ce que je ne partageais pas assez vivement ce qui l' enchantait , elle me jeta quelques écorces d'oranges. J'en vis une que ses lèvres avaient touchée ; je l'approchai des miennes, un frisson délicieux me fit tressaillir. Je recueillis ces écorces ; je respirai leur parfum ; il me semblait que l'avenir venait se mêler à mes présentes délices ; la douce familiarité de Valérie, sa bonté, l'idée de ne la quitter que pour peu de temps , tout fit de ce moment un moment ravissant. Je me disais qu'au sein des privations, condamné à un étemel silence , j'étais encore heureui, puisque je pouvais sentir cet amour, dont les moindres
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LETTHB XXX. 168
faveurs surpassaieut toutes les voluptés des autres sentiments.
Voilà, mon ami, voilà le souvenir qnicesoir revint avec tant de cbarme ; et quand , assis sous le même ciel qui nous avait couveris Valérie et moi, environné d'obscnrité et de l'air tiède et suave de l'Italie , le cœur toujours plein d'elle, je sentis ce même parfum, dis-moi, mon Ernest , quand tout se réunissait pour favoriser mon illusion et me rappeler ce moment magique, mon délire était-il donc si étonnant?