‹ ValérieChapitre 25 sur 43 · LETTRE XXXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXV

• il Élit fuir le temps, et laisse enfin à l'art

> étonné son miracle da Jagement dernier.

' Mais qoe j'aime surtout sou génie, quand

> il se dépose dans cette grande conception,

■ dans ce temple dont la vaste immensité ap- » pelle pensée sur pensée , et qu'un siècle entier

■ construisit lentement ! Des rochers ont été

■ arrachés à la nature , de froides carrières ont

• été dévastées , d'innombrables mains ont tra-

> vaille à assembler ces pierres , et se sont en- <• gourdies elles-mêmes : mais où est-il celui qui » dooua une pensée h tout cela; qui dit à ces

■ magoifiqaes colonnes de s'élever; qui fit la

> loi à cette énorme coupole, et la fit obéir à sa » téméraire conception ; qui réabsa ainsi cet ■> incroj'ablerêve parun art pieux et les secours B de ces pontifes qui portèrent la triple cou- ■■ roDDe? Hélas t il a passé aussi l'auteur de ces

• merveilles ; et comme lui les pontifes se sont

■ levés lentement de leurs sièges sacrés , ils ont

■ déposé leur tiare, et ont passé sous tes voûtes,

■ sublime monument, majestueux Saint-Pierre I

• toi qui, créé par des hommes , as vu s'effacer " la race de les créateurs , et qui verras encore,

■ pendant dessièclpji, les générations plier reli-

■ gieusement sous tes dômes. > (Tick. )

> Vous foyet , Gustave, combien je me suis laissé eutr^ner; et, pourtant, de combien de choses encore je voudrais vous parler!

■• Suivez-moi. Voyez, près de là où dormeot d'ambitieux Césars, veiller d'humbles filles qui ont renoncé à tout; voyez, sous l'arc du triomphateur, l'araignée filer silencieusement sa toile. C'est au pied de ce Capitole, où vinrent expirer tant d'empires, que j'ai lu Ïile-Live-, c'est aussi du rivage où je considérais Caprée que j'aimais à lire Tacite, et à voir l'affreux Tibère, par un juste châtiment de la Providence , forger soa propre malhenr en forgeant celui des autres , et écrire au sénat qu'il était le plus à plaindre des homme».

> Mais laissons les crimes des Bomains; voyons de ce même rivage ces verdoyantes iles parées d'noe éternelle jeunesse , et le Vésuve tonnant sur ce même golfe où nous uous laissons tranquillement aller vers Pauailippe. Plus loin, que j'aime, sur cette terre mythologique, près de l'antre où prophétisait la Sibylle, le couvent d'où sort un pauvre religieux qui s'en va prêchant la vertu et prophétisant sa récompense!

■ Que j'aime ù ra'arrëter dans ces vallons qne le ciel semble regarder avec joie, et où mon pied heurte souvent contre une pierre funèbre ! Bocages de Tibur, aimable Tivoli , jardins où méditait Cicéron , sentiers que suivait Pline en observant la nature, qu'avec volupté je me suis vu an milieu de vous ! Ah I du moins

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Tons resterez toujours à l'Italie, et le voyageur cherchera vos traces et les retrouvera.

» Mais vous, chefs-d'œuvre que mes sens enchantés contemplent souvent, où vivent encore des hommes que nous n'admirons pas assez, vous pouvez quitter ce ciel comme des captifs emmenés loin de leur pays natal; un nouvel Alexandre peut étonner l'univers et enrichir son triomphe de vos superbes dépouilles : heureux alors celui qui vous aura vus ici ; ici, ou vous fûtes inspirés par la religion, et oil la religion vous entoura de ses pompes! Heureux qui vous aura vus dans ces temples où se prosterna devant vous la dévotion liumhle et errante et la puissance orgueilleuse et superbe !

* En dtant d'ici la Transfiguration, la sainte Cécile, la sainte Cène, du Dominiquin, où les placera-t-on ? Quel que soit le palais magnifique ou l'édifice qui leur est destiné , leur effet sera détruit. C'est au fond d'une chartreuse, c'est rempli de terreur et d'effroi, qu'il faut voir un saint Bruno, et non auprès d'un front couronné de roses. Et ces vierges si pures, qui ont apporté des traits divins et des Ames qui ne connaissent que le ciel , les verrat-oD sans tristesse à c6té de profanes et d'impudiques amours?

• £t voua aussi, enfants de la Grèce, race de

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demi-dieux, modèles enchanteurs de l'art, vous qui, eu quitlaot la Grèce, n'avez changé que de terre sans changer de ciel, ne quittez jamais cette seconde patrie, où les souvenirs de la première 60Dt si vivement empreints! Ici, sous de légers portiques, ou bien sous la voûte plus belle d'un ciel pur , vos regards se tournent encore vers l'Âttique ou la fabuleuse Sicile. Irez-vous cacher vos fronts sous d'épaisses murailles et au milieu d'une terre étrangère? Vous, Nymphes, dispersées dans ces bocages, vivrez-vous auprès des ruisseaux enchaînés?

Et vous aussi. Grâces, qui n'êtes point vêtues , qui ne pouvez point l'être, que fericz-vons dans des climats rigoureux?

" Vous devez me savoir gré, mon ami, d'nne aussi longue lettre ; car ce n'est pas le pays où il faut écrire, et j'emploie chaque minute è amasser des souvenirs. D'ailleurs vous'm'avez presque donné le droit de vous en vouloir, si je ne trouvais pas bien plus doux de vous aimer comme vous êtes. Il faudra pourtant, Gustave, que je vous parle de vous-même ; ce ne sera pas aujourd'hui, mais au premier moment. Vous m'effrayez quelquefois ; et cela, parce que tous avez dépassé votre Age. Gustave , Gustave , il n'est pas bon de se retirer devant la vie comme devant un ennemi avec lequel nous dédaignons également et de nous battre et de nous récon-

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cilier. QaoUes sont ces sombres préventions , cette défiance du bonheur? J'aimerais mieux ■vous voir faire des fautes; votre âme me rassurerait sur toutes celles qui peuvent vous être vraiment dangereuses. Vous êtes absolument le contraire de la plupart des jeanes gens, qui comptent la jeunesse pour tout, et croient que ces belles années nous ont été données, avec leurs couleurs vives et leur ivresse , poor nous cacher l'ennui et les dégoûts des années qui suivent ; tandis que, si nous connaissions la vie, nous verrions qu'en nous en rendant dignes elle n'est pas un don funeste, un fruit amer sous une écorce douce et brillante. Mais je réserve & une autre lettre de plus longues réflexions. Je voudrais, Gustave, que votre jeunesse fût comme un beau péristyle qui doit conduire à un plus bel ordre d'architecture. Je voudrais , Gustave, vous voir, non pas toujours heureux, il est trop utile de ne pas toujours l'être, mais vous voir avec le bonheur de votre âge et avec ses beaux défauts. C'est de nous-mêmes que nous devons tirer notre bonheur ; c'est à nous à tout donner aux autres, même en croyant recevoir beaucoup d'eux : être riche, c'est être susceptible de la faculté de jouir; c'est avoir en soi quelque chose qui vaut mieux qne ce que les hommes peuvent donner.

■ Que le vulgaire se plaigne des illusions dé-

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truites; il existe, ponr l'homiDe supérieur, une réalité constante, et je ris quand je vois cette multitude dégradée vouloir des biens qu'elle ne sait pas donner, et dont le poids seul l'écraserait.

■ Quant à tuus, Gustave, vous êtes fait pour jouir de vos douleurs mêmes, et pour vous plaire dans votre force. Je devrais , au lieu de douleurs, dire contrariélës, obstacles, auxquels ou donne trop de latitude dans la vie, et que la Providence envoie pour nous apprendre à lutter, à les vaincre, à les voir sous nos pieds, tandis que nos regards embrassent un superbe borizon.

- Les grandes doaleurs sont rares, et ne les sent pas qui veut. J'ai promis à votre père mourant d'être votre ami^je vous pressai contre mon cœur, et mon cœur vous adopta : je mis la main de Valérie dans la vôtre , comme celle d'une sœur dont la voix et les regards devaient charmer votre vie ; ou plutôt je mis à vos côtés les douces vertus , sûr que vous les respecteriez, que leur ascendant vous ferait fuir tout ce qui ne leur ressemblerait pas , et que mon bonbeur vous ferait aimer un bonheur pareil.

Vous le dirai-je?je vous trouvai sauvage , habitué à une vie austère ; vous étiez trop loin de ces douces affections qui sont les grâces de la vie, et qui , en fondant ensemble notre sensibi-

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lité et nos vertue, uous préservent également et des passioDS extrêmes et d'une houteuEe dégradation. Gustave, puissé-je ne pas m'étre trompé! puissiez-voua marcher daas la vie en sentant votre àme s'agrandir , et en voyant tout ce qu'elle a d'aimable t puissent vos derniers regards tomber sur mes cendres , et les bénir ! -

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