JOURNAL DS GUSTAVE
lear appelée remords, qni le ramène à la vérité. Toîlà comment il faut qu'il achète l'espérieuce ; il n'en voudrait pas autrement; il faut qu'elle soit payée pour qu'elle lui appartienne bien.
Ce pauvre matelot ! pendant qu'il me parlait « je l'avais plaint sincèrement ; mais j'avais Bonri de pitié en le voyant mettre son pèlerinage au rang de ses meilleures actions. Et puis je me repris moi-même de mon orgueil , et je me dis : * Les hommes sont si petits, et pourtant ils rejettent tant de choses comme au-dessous d'oui! Dieu est si grand, et rien ne se perd devant lui! Chaque mouvement , chaque pensée vertueuse même vient s'épanouir devant ses regards ; il a compté chaque intention , chaque sentiment louable de sa créature , comme chaque battement de son cœur ; il dit à la vie de s'arrêter , et au bien de croître et de prospérer dans les siècles. Dieu de miséricorde! peusais-je, tu comptes aussi les pas dn pauvre matelot que la piété iiUale fait cheminer à travers les ronces de l'Apennin et sous le ciel brûlant de sa patrie. •-
Qnand je regarde dans le vallon solitaire aoetimide fleur qui meurt avec ses parfums , et qui D'à point été vue; quand j'entends le chant rare
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de l'oiBeau solitaire qui meart el ne laisse point de traces -, qne je pense que je pnis mourir comme eux , c'est aioi-H que je suis bien malheureux! Une douloureuse inquiétude, un besoin d'être pleuré par elle vient me saisir. J'entends quelquefois te cri des pâtres qui rassemblent les chèvres sur les montagnes, et les comptent : j'en entendis un l'autre jour se lamenter , parce que sa chèvre favorite lui manquait, et qu'il craiguait qu'elle ne fûttombée dansie précipice, et je pensais que bientôt ceux qui m'aimaient , en comptant les félicités de lear vie, diraient avec un soupir : • Ce pauvre Gustave! il nous manque , il est tombé dans la profonde nuit de la mort! -
Je ue suis pas toujours aussi malheurenx que ta pourrais le croire ; j'ai besoin de te contoler, mon Ernest ; il me semble sentir les larmes que je te fais verser. Chaque moment ne tombe pas tristement sur mon cœur ; sonvent il y a des repos, des intervalles où une espèce d'attendrissement, une vague rêverie, qui n'est pas Bans charme, vient me bercer
Qiiel est donc ce fonds intarissable de bonheur qui se trouve dans l'homme dont le cœur est resté près de la nature ? Qtiel est ce souffle
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iiicoinpréheasible eiravissant qui, soblimement confondu avec l'inslinct moral et les mystères de iiosgrandes destinées, nous donne ces vagues et douces inqaiétudes; ce besoia du bonheur qui, dans la jeunesse , en tient quelquefois lieu ; enfin, cet inconcevable encliautement qui ne lient h rien de positif , et qui ne peut être banni par le malheur même ?
Je me promène dans ces montagnes parfumées par la lavande et le chèvrefeuille, et je me dis : <■ Dans ses retraites les plus cachées , dans ses asiles les pins inabordables, la nature, encore élégante, toujours belle, se pare pour le bonheur et pour l'amour ; des millions de créatures ont véca et vivent encore sur ces feuilles tendres et veloutées , et sentiront les innombrables voluptés que donnent la vie et l'amonr réunis : et si l'homme, superbe favori de la puissance qui l'appela à la lumière ; si l'faomme fier et sensible pénètre ici, beau de jeunesse, heureux d'amour, dans la pompe des espérances , dans l'ivresse des désirs permis, oh! quel paradis il rencontre ! son cœur battra à la fois de toutes les émotions; ses regards s'élèveront avec une douce fierté vers le ru'mameat , et s'abaisseront
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avec extase sur sa compagoe. Puissance du ciel !
que rëservez-vous donc àvosélusP »
Je sais retourné dans ces mêmes lieux , Er-<nest, j'y suis retourné ; j'ai vu un jeune homme qui me paraissait transporté de bonheur. Près de lui était une jeune personne svelte, jolie; une de ses mains était sur l'épaule du jeune homme : tous deax étaient simplement mais étégamment vètuB. Je les regardais , placé derrière an buisson ; j'étais descendu par un sentier qnl m'est connu, et il me semblait que je faisais le songe de mes pensées d'hier. Ils parlaient, mais je ne les entendais pas. Ils se sont promena, ils se sont assis; il semblait qu'ils venaient annoncer uneépoqnede félicité à ces lieux, qu'ils doivent connaître et aimer beaucoup. Ils ont élevé ensemble leurs mains vers le ciel , ils ont essuyé des larmes, ils se sont embrassés. Âhl l'innocence seule aime ainsi ! Il y avait du calme des anges au milieu de leurs transports. Jamais je n'embrasserai ainsi la beauté idolâtrée, ta femme choisie pour moi par la passion et le malheur ; je le pensais. Valérie ! si mes lèvres , flétries par une consumante ardeur , osaient approcher des tiennes; si ces larmes rares, passionnées, qui contiennent mes longues douleurs , étaient
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changées ea larmes Toluptueases , et tombaient sur tes paopiëres; si nos cœurs, l'un sur l'autre, se répoudaient tumultueusement, je le sens, en expirant de félicité, le cri du désespoir se mâlerait à la vois des délices , et la hideuse figare du crime se placerait auprès de la vision des anges !
Il n'est donc pas possible^ il n'est aucun moyen d'arriver à cette félicité révélée à mon imagination seule, h la félicité innocente!.... * Bêlas 1 un moment, un seul moment, Dieu tout-puissaDt! disais-je, toi auquel rien a'eiA impossible , et je rendrais ensuite goutte à goutte ce sang qui menace de briser mes veines, où les flammes du désir courent et me consument! ^
Ëmest, j'étais tombée genoux; mes cheveux étaient trempés de sueur, une oppression affreuse fatiguait mon setD , un froid mortel roidissait mes bras. J'ai voulu me lever; mais, accablé de faiblesse, je suis retombé, et je me suis couché le visage contre terre, cherchant à Bte calmer. Je te l'avoue, un instant j'avais espéré que j'allais expirer : je humais l'Immidilé de la terre, qu'une pluie légère venait de rafraîchir; et cette odeur, si délicieuse ordinairement, n'excitait en moi que de sinistres pressen- ' timents. Cependant mes lèvres et ma poitrine desséchées cherchaient à se rafraîchir ; et l'ia-
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slinct de la vie agissait , sans qae je m'en aperçasse, au moment même où j'appelaU , où je désirais la mort. Dans cet instant, les amants mêlaient leora Toix et chantaient un de ces airs tendres qui sont si facilement répétés en Italie. Je les écoutais en fermant les yen\ , et en voulant me livrer à cette espèce de distraction qui s'offrait au milieu de mes tourments. Cette musîqne , chantée par des voix beurenses, me soulagea ; je pus me lever. Je les vis s'avancer vers moi; j'en fus frappé, quoique je désirasse les voir de plus près. • Non, non, medis-jCiIe bonheur aussi est une chose sacrée : il est si beau ce moment fugitif, ce ravissant éclair de la vie, où tout est enchanteinent I Je ne mêlerai pas l'image de la mort, le deuil de mes traits flétris, à leur innocente et vive joie ; ils reculeraient devant moi comme devant un pressentiment fnncste ; ils liraient le malheur de ma vie sur mon visage; et ma jeunesse, altérée, décomposée par la souffrance , leur dirait : ■ Toilà ce que fait l'amour ! >
Je me cachai dang d'épaisses broussailles, ils passërenl. J'allai lentement sur la place où ils avaient été assis ; et , mêlant ma mélancolie aux scènes de leur bonheur, je regardai longtemps celte place abandonnée maintenant à la méditation , et je pensai à ce tableau du Poussin, où de jeunes amants, dans l'ivresse du bonheur, fou-
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lent aux pieds des tombeuux qoi bientôt les engloutiront eax-mëcaes.
J'ai appris que leB jeunes gens que j'avais vus si beureux s'étaient mariés hier. Ernest, je te l'avais bien dit, c'était de cet amour qui fait vivre.
Aujourd'hui je me suis levé avec le jour.
J'avais éprouvé une si forte oppression, que j'ai cm que l'air du matin m'aiderait à respirer. Il y a ici une colline couverte de hauts pins , an milieu desqaels se trouve une fontaine : plusieurs enfants s'y étaient rassemblés. Je cherchais à ne pas troubler leurs jeui. L'ÎQSomuie de la nuit m'avait fatigué , je me suis endormi. Il m'a semblé voir nn sentier dans ce même bnis, et Valérie s'avancer vers moi. Mon âme était ravie ; mais je me sentais retenu à celte place. Les vents frais et légers se disputaient son voile blanc; le lierre paraissait vouloir enlacer son pied délicat. Déjà elle élait près de la fontaine : elle a soulevé un des enfants, elle l'a embrassé. J'ai fuit un effort pour voler à elle; je me suis éveillé, et j'ai vu que <x n'était qu'un songe ; mais mon sang était rafraîchi , des larmes
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de bouhenr étaient encore sar mes paupières humides. J'ai été prendre le plus jeune des eDfants , et , ne pouvant respirer te souffle de Valérie, j'aurais voulu respirer quelque chose de la tranquillité de cet enfant. Qu'ils sont beaux ces êtres qui n'ont rien deviné! Que j'aime ces yeux oii dort encore l'avenir avec ses tristes inquiétudes ; ces yeux qui vous regardent sans vous comprendre, et qui vous disent pourtaat qu'ils vous veulent du bien I
Il faut que je revienne souvent à cette colline, que j'habitue ces enfants à y revenir, que j'obtienne une place qui sera à moi, et près de laquelle ils viendront jouer en disant : ■ Notre ami était là; comme nous aimions à le voir avant qu'il disparût 1 ■
Je me suis regardé dans la fontaine, je ne sais comment , et j'ai été saisi de ma p&leur, de mon air de souffrance. Il est bizarre que la maladie ne m'effraye pas , et que ses effets me fassent reculer d'effroi. Je tousse beaucoup; ma dernière crise a épuisé le reste de mes forces. Je n'ai qu'un regret , bon Ernest, c'est de ne pouvoir te dire , avec ces regards qui sont des paroles , avec ces accents qui n'appartiennent qo'i la plus tendre amitié , que tu m'es bien cher !
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Cher... que cette espression est faible pour tant de dettes !
Adiea , Ernest. Que ce mot me frappe 1 II me semble que je quitte la vie parce mot I... J'avais pensé si souvent à la mort, et le repos m'avait paru bien doux! Nous nous reverrons, ami bienaimé, ami digne de ce nom, premier bonheur de ma vie , avant que je connusse celle pour qui je ne puis vivre, pour qui je meurs!
£ricb te fera parvenir ce journal avec d'autres papiers. J'y joins une lettre pour Valérie; je n'ose la lui envoyer. Tu la liras , Ernest ; et si un jour tu crois qu'elle puisse la voir, je te devrai plus que tout ce que tu fis déjà pour moi. Cette idée adoucit ma mort. Vis heureux, mon £mest!
LETTBE XLV.
Je vais donc encore une fois tous parler, Valérie! mais ce n'est plus d'un autre amour; je De puis plus vous tromper. Vous ne me refuserez pas votre pitié; vous me lirez sans colère. Songez que, déjà étenda dans le cercueil par la douleur qui me tue, je me relève encore une fois pour vous dire un long adieu. Est-ce en quittant la vie, est-ce blessé d'un trait mortel, qu'on peut songer à altérer la vérité, à faire mentir le dernier accent de la voix? Celle voix vous dit enfin que c'est vous que j'aimai... Ah ! ne détournez pas de moi ces yeux auxquels fut confiée l'expresBion de toutes les vertus; plaignez-moi! J'ai souffert tous les tourments, j'ai épuisé toutes les douleurs pour expier mon cruel égarement ; j'ai combattu jusqu'à la mort cette passion que tout réprouve; et maintenant encore elle est là pour me suivre dans cette lugubre demeure qui épouvante l'amour ordinaire. Valérie ! vous ne pouvez plus me la défendre !
Ne me plaignez pas. Vous pleurerez sur moi, n'est-ce pas, femme généreuse, augéliquc bonté,
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LETTBE XLV.
VOUS plearerez snr moi? Non, je ne Tondrais pas ne pas tous avoir aimée. Abl pardooae, Valérie, pardonne! ton innoMnce me fut toujours sacrée, je l'aimais comme ta Tie. Si j'ai osé rêver quelquefois à une félicité trop grande pour la terre, c'était en pensant à ce temps où TOUS étiez libre, où vos regards auraient pu tomber sur moi ; mais jamais , non , jamais je ne désirerai un bonheur qui eût été enlevé au plus généreux des hommes. Valérie, je l'ai tu aimé de vous , j'ai tu votre bonheur , et j'ai éprouvé tous les remords du crime. Valérie, ai-je assez souffert?....
Mais je ne suis pas indigne de toi, beauté angélîque! Non, non; cette passion pouvait m'èlre défendue , et m'élever pourtant. Que de fois, forcé de paraître au milieu d'un monde que je fuyais , j'ai vu tomber sur moi les regards d'une insultante pitié 1 Ou me plaignait comme an insensé indigne des plaisirs de la terre, puisqu'il ne les recherchait pas. Ces hommes , qui regardent comme chimérique le bonheur composé de sentiments purs, me voyaient comme un triste reproche qui importune : ils m'auraient pardonné des y'uxs , ils ne me pardonnaient pas de ne point attacher de prix à ce qu'ils appréciaient tant. La fortune , la naissance, ces dons si splendides selon eu&, leur paraissaient tout. Valérie ! que j'eusse
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no valAkib.
été indigent avec tous ces biens , sans ce coear créé pour d'inépuisables félicités, et que l'amour a détruit! Que de fois, solitaire et rentrant dans ce cœur, je me trouvais plus heureai, an sein de la souffrance , que ceux qui ne savaient rien se défendre et ne jouissaient de rien, qui poursuivaient chaque plaisir, et le voyaient s'évanouir en l'atteignantl Valérie! je sentais alors avec orgueil les battements de ce cœur qui savait si bien t'aimer!
Valérie, j'eusse dû te fuir; je me suis préparé moi-même ces maux sous lesquels je succombe maintenant. Mais, si je n'ai pu t'arracber ces soins que l'amour a dévorés, si j'ai offensé ce Dieu qui te créa à son image, prie pour moi; prononce quelquefois an pied des autels , on dans la vaste enceinte de cette nature qne tn nimes , prononce le nom de Gustave, dont la raison fut égarée par tes cbarmes et tes vertus.
Surtout, femme céleste! ne te reprocbe rien ; ne crois pas que tu eusses pu me faire éviter cette passion funeste. Je connais ton àme si délicate et si sensible , qui se crée des tourments qui prouvent sa perfection ; ne te reproche rien. Je t'aimais comme je respirais, sans me rendre compte de ce que je faisais. Tu étais la vie de mou ftme : longtemps elle avait langui après toi ; et en te voyant je ne vis que ta ressemblance, je ue vis que cette image que j'avais
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portée dans moo ccear, vue dans mes rêves , aperçae daDS toutes les scènes de la nature, dans toutes les créations de ma jeune et brûlante imagination. Je t'aimai sans mesure, Valérie; tes attraits me consumèrent, et l'amonr me sépara des jours de l'adoleBcence , comme an violent orage sépare quelquefois les saisons.
Adieu , Valérie , adieu 1 Mes derniers regards se tourneront tiers la Lombardte. Peut-être tressailliras-tu ; peut-être tes pieds fouleront-ils un jour la terre qui couvrira ce sein si agité. Il n'y aura pas de flears comme sur le tombeau d'Atlolphe, elles sont pour l'innocence; mais, dans la cime des bauts pins, le vent murmurera «omme les vagues de la mer près de Lido , et de mélancoliques accents descendront des mon- -tagnes, se mêleront aux souvenirs de Lido, et ta voix confondra le nom de Gustave et celui de ton Adolphe , et tu croiras le voir près de moi , et tes bras s'étendront vers nous. Oh ! laisse-moi la touchante volupté de tes regrets ! Adieu, ma Valérie I tu es mienne parla toutepuissance de ce sentiment qu'aucun élre n'a pu éprouver comme moi. Adieu : mon cœur bat et s'arrête tour à tour. Vivez heureux tous deux : je meurs eu tous aimant.