LE COMTE A ERNEST
Je ne perds pas na moment à vous répondre.
Le baron de Bojsse est arrivé; il m'a remis votre lettre et le paquet qui contient le récit de» malheurs et des vertus de Gustave. L'io' fortuné ! combien il a sonffert ! Mon cœur a été déchiré en lisant ces tristes lignes, en repassant tous ses jours de douleur. Oh 1 combien je me suis reproché ma fatale imprudence 1 Depuis que je connais la source de ses peines, mon affection semble s'être accrue de mes injustices mêmes, et je tremble des dangers auxquels il est livré ; car je connais maintenant toute l'iafloence que doit avoir sur son cœur une passioD si violente. Je pars pour Pietra-Mala. Nous avons appris indirectement que Gustave s'y était arrêté. Il ne nous a point écrit lui-même, et son silence commençait à noua inquiéter.
Nous fîmes la semaine passée , Valérie et moi , une promenade à Lido. Vous connaissez le mélancolique intérêt qui nous attache à ce lieu. Le souvenir de notre jeune ami vint se mêler à nos entreliens , et je vis Valérie extraordinairemcnt affectée. Quelques mois qui lui sont
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échappés ont excité ma curiosité, et bientôt tout mon intérêt : j'ai insisté pour qu'elle continuât de parler. Alors, avec douleur et timidité , Valérie m'a peint le funeste état de Gustave ; elle m'a dit qu'il était causé par uue passion terrible... ■ Une passioni oi-je dit; et la plus tendre pitié s'est emparée de moi. Et qui , qni , Valérie, a troublé la vie de Gustave? ° Elle s'est jetée sur mon sein ; j'ai senti ses larmes , j'ai tremblé ; on muet effroi a glacé ma langue. « mon ami ! il m'a toujours dit que c'était en Suède qu'il aimait. — Eh bien ! aî-je dit , si c'est en Suède... > Elle ne m'a pas laissé achever, et, avec an regard qui contenait toute la douleur d'une ftme aussi bonne, elle a ajouté : ■ Le sÀlence est criminel , quand il peut être anssi dangereux. Hon ami, je crains d'être la cause innocente et malheureuse de l'état de Gustave. Je n'en ai pas de certitude; mais j'ai des soupçons , j'en ai beaucoup. <> Elle m'a embrassé. ■ mou ami! qu'il a dû souffrir....
lui qui est si sensible ! De quels tourments il a dû être déchiré, lui qui se reprochait les moindres fautes! ■> Alors il m'a semblé qu'un voile épais tombait de dessus mes yeux. Valérie m'a' rendu compte de tout ce qui lui avait donné ces soupçons, et, au nom de notre bonheur, elle m'a conjuré d'allei* rejoindre cet inforluué et de m'occupcr de lui.
LETTRE XLTIl. 277
Valérie m'a dit avec quelle vertueuse adresse Gustave avait su lui faire accroire qu'il aimait une femme eu Suède, et que ce n'était qu'à la fiu de son séjour qu'elle avait cru a'apercevoir qu'elle était elle-même l'objet de cette passion , sans cependant en avoir une entière certitude ; qu'elle avait voulu dès lors m'en parler , persuadée que mon amitié pour Gustave m'aurait fait prendre de mon cœur les conseils qui convenaient à sa situation ; mais qu'une extrême timidité l'avait retenue. Il lui paraissait si extraordinaire , ajouta-t-elle, d'avoir pu inspirer une passion , qu'elle n'avait jamais osé me dire qu'elle le pensait. Cette àme douce et modeste ignore tout son pouvoir , comme vous voyez , et se reproche actuellement d'avoir immolé son devoir è la crainte de paraître ridicule ; cependant elle sent bien qu'il fallait laisser partir Gustave, et que l'absence est le véritable remède à ses maux.
Je voulais vous donner tous ces détails, à vous , l'ami de Gustave , et le nôtre par conséquent. Abl pourquoi, en vous développant le caractère de Valérie, en vous la montrant faisant mon bonheur , et me découvrant à moimême de nouvelles vertus, poorquoi suis-je ramené à ces terribles circonstances qui me peignent le malheur de l'être que j'aime le plus après elle !
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Je para dans deax joars. Je vous écrirai dès que je serai à Pîetra-Hala. Uon cœur s'agile dans de sombres idées; je ne sais pourquoi elles m'assailleot ainsi à présent. J'ai tu Gustave malade et changé; mais, à vingt-deux ans, avec uue constitution forte on ne s'alarme point.
Qu'il me tarde de vous voir et de voir Gastave avec vous, qui reçûtes les premiers élans de ce cœur si bien fait pour l'amitié ?
Agréez, monsienr, les expressions de tous les sentiments que vous inspirez ; et si ma lettre n'exprime pas tout ce que je voudrais vous dire, dites-vous que, pour vous parler ainsi et de Gustave , et de Valérie , et de moi-même , il fallait vous apprécier beaucoup , et , je pais dire, vous aimer.
J'ai l'honneur d'être , etc.
LETTRE XLVm.