LETTHE DU COMTE A ERNEST
grios de la vieillesse sont comme la sombre tempête de l'automne , qui abat les feuilles et dévaste l'arbre lui-même. £rich, les joues sillonnées par les années et les souffrances, était assis sur le lit de Gustave ; ses cheveux gris se mêlaient aux rides de soq front; ses mains tremblaient ; ses yeux mornes interrogeaient les traits de Gustave ; il tenait une cassette ouverte ; il y avait quelques lettres , j'en vis une pour sa sœur, une autre adressée à Valérie; il rougit en voyant mes yeux tomber dessus : je l'embrassai. — Lisez-la, me dit-il, c'est la première que je lui écris , et c'est de ma tombe que je la date, — Hon, non, dis-je avec la plus vive douleur, vous ne mourrez point; vous vivrez, vous guérirez ; le temps effacera les traces d'une passion orageuse : Valérie a une sœur qui lui ressemble beaucoup , vous l'obtiendrez, et nous serons tons benrenx. — 11 secoua Irislement la tête ; il me conGa un paquet qui contenait ses dernières dispositions. 11 sortit le portrait de sa mère , le porta à ses lèvres , et le plaça sur son cœur : — Il faut qu'il y reste , dit-il.
II me remit une croix de Halle , pour la rendre à l'ordre de Saint-Jean , dont le prince Ferdinand est le chef. Il l'avait regardée un moment : — Uon père l'a portée longtemps, me dit-il ; et à sa mort le roi la demanda pour moi, afin que cette distinction restât dans la maison des Linar.
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Un vieillard, ud ecclésiastique déporté de France , qui a troavé un asile dans un couvent près de cette maison , est venu voir Gustave. Il l'avait rencontré souvent , et avait lu dans son &me la douleur qui le consumait. Il lui avait parlé quelquefois, l'avait plaint sans vouloir lui arracher son secret, et l'avait entretenu aussi de sa patrie. Ainsi s'élait formé entre eux uu lien cher à tons deux. Il s'approcha du lit de Gustave , et je remarquai l'altération de ses traits en voyant l'extrême pâleur et l'oppression du malade. Gustave lui présenta sa main, et de l'antre il montra sa poitrine , poor lai indiquer qu'il ne pouvait pas lui parler ; il essaya de sourire pour te remercier. Le vieillard posa sileucieusement deux œillets sur le lit de Gustave, en lui disant : — Ce sont le» derniers de mon jardin , je les ai cultivés moi-même. — Puis il joignit ses tremblantes mains, les mit snr sa poitrine, et regarda longtemps Gustave sans parler; seulement je vis deux larmes se détacher lentement de ses paupières ; il semblait que la nature, qui ne veut rien perdre à cet âge, les retenait malgré lui. Gustave avait remarqué aussi ces larmes ; car un rayon de soleil venait éclairer la tète auguste du pasteur. — Ne vous affligez pas sur moi, lui dit Gustave à voix basse, je crois à un bonheur plus grand que tout ce que la terre peut donner. — Il regarda le ciel , et ajouta : — Priez pour moi , apôtre de
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LETTBE DU C
Jésus-Christ, tous qui l'avez servi et ne l'avez pas offensé. — Le vieillard lui répondit : — Je ne sais qu'un pauvre pécheur.
Il prit un crucifix qu'il avait posé sur la table à côté du lit , et le présenta à Gustave , qui de ses languissantes mains le saisit et le porta à ses lèvres en inclinant la tête; puis il le remît . en levant pieusement ses yeui au ciel ; et , joignant ses mains, il dit : — sauveur et bienfaiteur des hommes ! il est plusieurs demeures dans la maison de ton père, ainsi tu l'as dit : donue-moi aussi une place, 6 toi qui fus tout amour 1 Ne regarde pas ma vie , regarde ce cœur qui aima beaucoup et souffrit. — I>e saint bomme s'était mil à geooui près du lit de Gustave, et, absorbé dans une fervente prière, il oubliait la terre des hommes , il était dans le ciel.
La grande cloche du couvent sonna ; elle annonçait que l'office allait commencer. C'était une grande fête ; toutes les cloches des environs se mêlèrent à celle-là ; et deux enfants de chœur, entrant dans la chambre, vinrent avertir le vieillard qu'on le demandait. Il s'était déjà levé, et avait posé ses vénérables mains sur la tète de notre ami ; il se retourna vers moi, qui , muet témoin de toute cette scène , laissais couler des larmes, et me demanda si l'on ne songeait pas à faire administrer les sacrements au malade.
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913 VALÉBIB.
— J'attends à loat moment, dis-je, notre aumànier, qui doit venir de Venise : le jeune comte de Lioar, ajoutai-je, n'est pas catholique. — Il n'est pas catholique ! s'écria le vieillard avec un accent douloureux , et laissant échapper un soupir que je voyais toi être pénible ; muis je l'ai vu à la messe , je l'ai vu prier Dieu avec ferveur ! — Nous pensons , dis-je , qne le père de tous les hommes peut élre invoqué partout; et là oii nous trouvons nos semblables , nous mêlons nos prières , notre reconnaissance : la même miséricorde o'existe-t-elle pas pour tous ceux qui ont les mêmes misères? — Il soupira ; sa religion et la bonté de son âme luttaient ensemble. — Homme excellent, qui ne vouiez que bénir, dis-je, je vois combien il en coiiterait h cecœur poar nous rejeter. Gelai que vous cherchez à imiter, celui qui dit : Venez tous à moi , vous qui souffrez , est encore mille et mille fois meilleur pour les hommes. — Il regarda Gustave ; Ërich essuyait son visage pâte , sur lequel étaient des gouttes de sueur.
Le pasteur leva ses mains au ciel , et dit : — La miséricorde de Dieu est plus grande que le sable de la mer. — Et puis il sortit lentement , retourna la tète , et à la porte il bénit te malade.
Il m'a demandé si je connaissais la place où il
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LETTKB DU COMTE A. EBHEST. 313
Toalait ôlre enterré ; je n'ai pa lui répondre que par UQ sigoe de tète négatif. Je Bouffrais horriblement , il s'en est aperçu. Il a toute sa raison. Il m'a fait approcher, et m'a prié d'uue voix faible de prendre les arrangements nécessaires pour qu'il pût être enterré sur une colline voisine, d'où la vue porte sur la Lombardie ; elle est couverte de hauts pins. Il a légué une somme pour Bocourir toutes les mères pauvres de ce boui^ , pour les aider à élever leurs enfants. Il a voulu que chaque année, aujourdeson enterrement, ces enfants vinssent sur sa tombe ; qu'où leur fit aimer ce lieu solitaire , où coule une fontaine d'une eau pore. Il se plaît à penser que ces innocentes créatures aimeront cette place ou il trouvera le repos. Je lui ai promis de remplir ses volontés.
Le médecin de Bologne est arrivé ; il le trouve bien mal ; il ne croit pas qu'il puisse vivre encore quatre jours. Oh ! quelle affreuse nuit j'ai passée!
J'ai été visiter la colline, comme je le lui avais promis. Il soufflait un vent impétueux; une nuée d'oiseaux de passage s'est abattue snr les arbres : ces oiseanx, dans leurs cris monotones, semblaient répéter leurs adieux en commençant leur nouvelle migration. Ils se sont élevés dans les airs, ont tourbillonné, se sont
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abattus encore, et ont disparu. J'ai vu une place , c'était celle qu'il a choisie; il ; a travaillé : il y avait un arbre dont les rameaux étaient dëpouiliég, mais il vivait toujours et s'élançait vers le ciel. La bêche qui avait servi à Gustave était appuyée contre cet arbre; sur sa rude el antiqae écorce était cette inscription : Le voyageur qui dormira à tes pieds n'aura plus beioin de ton ombre ; mais tes feuilles tomberont mr la place où il reposera , el diront au passant que tout périt.
Quand je suis revenu près de Gustave , il achevait d'écrire avec beaucoup de peine quelques lignes; il me les remit. Je ne pus les dédiîffrer ; il l'avait prévu , et me les dicta.
J'ai passé la nuit près de lai : il a prononcé souvent votre nom , il vous appelait ; il a aussi prononcé le nom de sa sœur, m'a donné un paquet pour elle, écrit avant qu'il fût si mal. Il m'a bien recommandé de vous remettre tout ce qui était à votre adresse , et dt vous dire combien il vous aimait. Un moment il a fermé les yeui, puis il les a rouverts, m'a tendu les mains, et m'a dit en soupirant : — J'ai cherché à rassembler les traits de Valérie, je n'ai pu y réussir : ils sont si bien là 1 (il a montré son cœur) ; mais déjà mon imagtnalioii est morte, je n'ai pu avoir une idée distincte de ses traits ; je voulais prendre congé d'elle. Dites-lui , dites-lui combien
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LETTBB DU COHTB A BHNEST. 3lâ
jernîmai. — Il a pris niamatn. il a fixé les yeux dessus , et a dit : — Elle conduira Valérie par une route fleurie et douce ; elle sera toujours dans la sienne. — II est tombé dans une lougu» rêverie ; puis il m'a demandé à quelle heure son père était expiré.
IL s'est endormi. Au bout d'une heure, il m'a demandé de lui lire quelques chapitres de l'Évangile ; ce que je fais tous les matins.
Le médecin est venu lai apporter une potiou calmaate ; il l'a éloignée doucement de la liîain , en disant : — Je suis assez calme pour mourir ; c'est tout ce qu'il faut. — Il s'est retourné vers Erich , et lui a dit : — Je vous remercie de tous vos BOius; je vous attendrai là-bas , oii nous ne noua séparerons plus. Ce bon Erich pressait en sanglotant les mains de Gustave contre ses lèvres , et celui-ci pressait sa tête blanchie contre son cœur.
Ce matin il m'a fait appeler; il m'a demandé si je n'avais pas de réponse de l'aumônier, et m'a dit qu'il désirait bien le voir arriver. — Il sera trop lard, a-t-il ajouté. — Je l'attends ^'une minute à l'autre, dis-je. — Je suis bien faible, mon digne ami, a-t-il continué. — Puis j'ai vu qu'il voulait me parler de Valérie ; il a hésité. — Avez-vous quelque chose à me dire?
316 VALBHIE.
lui aî-je demandé. — Non, ood, je dois id'ïdterdire ce sujet de coDrersation... Tout est régie d'ailleurs , tout est fini ; et je snis trop heareui , puisqu'elle sait que je meurs pour elle. PardoDuez-moi , bomme excellent et respectable! N'est-ce pas, tous m'avez pardonné?
Donnez-moi votre main , serrez la mienne *.
hélas! il ne me reste plus de force ponrexprimer mes sentiments ! —
Il avait pris des mesures pour que les vassaux de m terre fussent aussi beureux qn'il était eu son pouvoir de les rendre. Cette terre , qni revient à sa sœur, est en Scanie, et c'est celle où vous passâtes ensemble une partie de votre enfance. Il vous a nommé , ainsi que moi , ponr surveiller ses volontés. Avec quelle touchante inquiétude il s'est assuré si ses dispositions étaient entre mes mains I II a absolument voulu ouvrir encore une fois le paquet cacheté, pour se convaincre qu'il ne les avait pas oubliées. Souvent il vous appelle ; il dit : — Mon Ernest! mon Ernest! où es-tu? — Je lui ai lu voire lettre : calmez-vous, il sait que le devoir seul pouvait vous retenir. D'autres fois il appelle Valérie ; il dit : — Ma sœur, ma tendre sœur! ta me promis de m'aimcr cemme un frère. —
11 a voulu vous écrire encore , il n'en a pas eu la force. Les deux premières lignes sont de lui; j'ai écrit le reste sous sa dictée. Voilà ces
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