LETTRE DU COMTE A BBNEST
lignes : je ne vous les envoie pas, car je vous attends.
t Mon Ernest , je viens te parler encore une
■ fois avant de disparaître de la terre^ J'ai tenu
• ma parole ; j'ai tenu les promesses de l'ena fauce , les serments d'un âge plus mûr, je t'ai
• aimé jusqu'à la mort. Ne t'effraye pas de ce o mot : la mort elle-même u'est qu'une illusion :
■ c'est une nouvelle vie cachée sous la destnio-
> tîon. L'amitié ne meurt pas ; la mienne attend
> celled'ErnestdanalGsdemeuresinébranlabieB » du repos. Omoa Ernest! si lu avais pu fermer " mes jeux , garder mon dernier regard dans •> ton coeuF, pour te consoler dans ces moments
■ où tu. te diras ; Je ne le revrrrai plus ! il ma
> semble que ce dernier regard t'eût peint nn
• sentiment indestructible qui doit consoler de
> ce qui est passager.
•> Ernest , je te dois un bien grand bonheur ; ■> tu m'as sauvé une douleur horrible, celle de
> croire que je mourrais sans être connu de
> lui, de cet ami incomparable. Ah! les âmes
> subUmes ont seules des inspirations sablimes !
• Telle était la tienne en loi envoyant mes let- ' très, en mettant sous les regarda de son âme » si supérieure les combats, les douleurs, les
■ fautes et les regrets d'un cœur qu'il peut en-
> core plaindre, et que sa bonté sait environner
>• d'une indulgenee paterodlc. Et elle auasi, ' l'ange do ma vie ! elle sait qae ]e l'aiiaai d'un
■ amour pur comme elle. Je meurs heureux ; > c'est ani accents tonchanta des r^rets que je
■ m'endors ; j'entends ceux de ta voix ; j'oee j
■ mêler ceux de Valérie.
• Adieu , mon Ernest; vis heureux. Non, ce
• n'est pas le bonheur qne je désire le plus pour
■ toi ; garde ton àme : c'est un si grand bien
• que, dusses-tu Tacheter par de vives souf-
■ frances , il ne serait pas assez payé.
■ Adieu, Ernest, ami fidèle, enfant de la - piété et de la vertu , je t'attends. ><
La voilà , cette lettre touchante , et dont vous êtes digne : elle n'a pas été dictée sans l'agiter beaucoup ; elle a été interrompue souvent - elle a été ensuite mouillée de larmes. Lorsqu'il a essayé de la relire, il était trop affaibli; mais il a Toalu la toucher, la regarder, parce qu'elle était pour voas.
Il n'est plus pour nous ni crainte ni espoir; la douleur seule reste et ronge mon coeur. T^e vertueux Gustave, mon fils, mon espérance, n'est plus... il a été rejoindre ses pères, et ses jours orageux sont ensevelis dans la froide demeure de la destruction. Je vais accomplir le
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LETTBE Dt COMTE A BBNEST. 319
triste et dernier devoir que j'ai à lui rendre ; je vais tâcher de faire vivre encore les dernien instants de celui qui n'est plus , pour les retracer à celui qu'il aima tant. .. Je m'arrête : laissez couler mes larmes, laissez coaler les vôtres, pour que votre sein ne se brise pas.
J'ai eu un violent accès de fièvre; j'ai été dans mon lit, privé pendant quelque temps de sentiment, pnis tout entier & la douleur dont je me ressens encore. Je tâcherai de vous peindre, non ce que j'ai ëprouvé, mais ce qui me reste de souvenir de ce terrible moment et de ce qui le concerne.
Le lendemain du jour ott il vous écrivit, sa poitrine et sa tète s'embarrassèrent tellement , que le médecin craignait qu'il ne pass&t pas la nuit. Nous ne le qnitl&mes pas d'un instant.
Cependant , h cinq beures du matin , il y eut un grand mieux; il se sentit tout à coup plus calme; l'oppression diminua; ses mains Reniement étaient extraordinairement froides et s'engourdissaient. On les lui fit mettre dans de l'eau tiède; ce sentiment parut lui faire plaisir. A six heures, à peu près , il demanda quel quantième du mois nous avions ; je lui dis que c'était le huit décembre. — Le huit ! répéta-t-il sans rien ajouter. Puis îl me demanda si je crojais que nous aurions du soleil : le médecin lui ré-
pondit qu'il le croyait, parce que le ciel avait été très-pur pendaat la nuit. — Gela me ferait plaisir, dit-il. Il demanda du lait d'amande. A buit heures , il dit à Erich : — Mon ami , regardez le temps , voirez s'il fera beau. Ericli revint et lui dit : — Les brouillards montent, et les montagnes se dégagent; il fera beau. — Je voudrais bien, dit Gustave, voir encore un beau jour sur la terre. — Puis, se retournant vers moi , il me dit : — L'aumônier ne vient pas , je mourrai sans avoir accompli les devoirs de la religion. — Mon ami, dis-je, votre volonté vous est comptée par celui devant qui rien ne se perd. — Je le sais , dit-il en joignant les mains. Puis il se retourna encore vers moi , et me dit : — Je voudrais me lever ; et , prévoyant que je m'y opposerais, il continua : — Je me sens fort bien ; je voudrais en proiiter pour prier. — En vain je lui objectai qu'il prierait dans son lit, qu'il était trop faible , je ne pus le détourner de cette idée. Il passa une robe de chambre ; mais à peine eut-il essayé de se tenir sur ses jambes, qu'un vertige l'obligea à se rasseoir en s'appuyant sur moi. Il se leva derechef, s'ageuouilla lenlemeat , et , mettant la tête dans ses mains et s'appuyant contre le dossier d'un fauteuil , il pria avec ferveur. J'entendais quelques mots que la piété, le repentir, lui faisaient prononcer avec onction ; j'entendais mon nom et
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celui de Valérie ae coofoadre; il demandait notre bonheur. Moi-même, à genoux à ses côtés , je Toulais prier pour lui ; mais , trop distrait, des paroles sans suite arrivaient sur mes lèvres ; je ne pensais qu'à lai.
Quand il eut fini et qu'on l'ent aidé à se relever, il nous dit : — Je suis tranquille , la paix est dans mon cœur, — Il sourit doucement. De voulut point être déshabillé, et se recoucha ainsi. Il noua pria d'avancer son lit vers la fenêtre , de mettre sa tête de manière à voir l'ouest. — C'est là la Lombardie , me dit-il ; c'est là que le soleil se couche : je l'ai vu bien beau auprès de vous et auprès d'elle ! — Il fit approcher son lit encore plus près de la fenêtre. Le médecin craignit qu'il ne vint de l'air. — Cela ne me fera plus de mal , dit Gustave , — et il sourit tristement. Il nous pria de lui mettre des coussins pour qu'il fût assis. On avait une vue très-étendue de cette fenêtre, d'où l'on embrassait une grande partie de la chaîne de l'Apennin ; l'aurore éclatait dans l'orieut ; et le soleil , déjà levé en Toscane , s'avançait vers nos montagnes. Gustave écarta les rideaux , se retourna , et contempla ce magnifique spectacle. Pour moi , qui avais suivi toutes ses idées , de noirs pressentiments , d'affreuses images me glaçaient ; j'étais assis sur son lit, et ma.téte était dans mes mains. Il leva les siennes au ciel avec un regard inspiré, et me dit : — LaissoDS la douleur à celui pour qui la vie est
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tout, et qui n'est pas initié dans les mystères de la mort. — Hélw ! lui dis -je , l'avenir m'épouvante malgré moi, Gustave. — Ob ! qne je bénis )e ciel , dit-il , de l'eipérance et de la tranquillité qui se confondent dans mon cœur et le ren dent aussi serein que le Kra ce jour! Oui, dit-il, et sa figure s'anima de la plus céleste expression en regardant l'horizon ; oui , Amon Dieu, l'aurore répond du soleil ; ainsi le pressentiment répond de l'immortalité ! — Il répandit doucement alor« les deux dernières larmes qu'il a versées sur cette terre; il ne parla plus. It pria qu'on loi jouât le superbe cantique de Gellert sur la résurrection ; Berlhi le joua. Il respirait péniblement ; il avait presque toujours les yenx fermés : un instant il lei ouvrit quand le cantique fut fini ; il me tendit la main , fixa ses yeux du c6té du coucbaut, Deus ramiers privés vinrent s'asseoir sur la corniche de la fenêtre ; il me les fit remarquer de la main. — ■ Ils ne savent pas que la mort estai près d'enx, dit-il.
Le soleil s'était entièrement levé ; je voyais qne Gustave cherchait ses rayons. Sa respiration s'embarrassait de plus en plus ; sa tête s'appesantit ; il me cherchait de la main , et je vis qu'il ne me reconnaissait plus. Il soupira , une l^ère convulsion altéra ses traita : il expira snr mon sein, une de ses mains dans celles d'Éricfa. ..