‹ ValérieChapitre 5 sur 43 · SUB MADAME DE KDUDNER. 3S · texte numérisé non relu

SUB MADAME DE KDUDNER. 3S

grande, et qui ressortiruz plus grande encore de vos désastres ! France , qui avez vouln exiler de vos conseils le Tout-Puissaot , et avez tu des bras de cbair , quoique appuyés sur des empires , tomber d'épouvante et redevenir impuissants!

• Dites aux peuples étonnés qne les Français ont été châtiés par leur gloire même; dites aux hommes sans ayenir que la poussière qui s'élève i:trfonibe pour être rendue à la terre des sépulcres!

> £t vous, France première, antique héritage to Gaules , fiQe de saint Louis et de tant de saints qai attirèrentsur elle des bénédictions étemelle , et pensée de la chevalerie , dont les rêves ont charmé l'univers, revenez tout entière, car vous êtes vivante d'immortaUlé ! Vous n'êtes point captive dans les liens de la mort, comme tout ce qui n'a eu que le domaine du mal pour régner on pour servir. •

£t elle finit en montrant la croix Jaissée dans ces lieux comme un autel magnifique qui doit tout rallier, et qai dira : ■ Ici fut adoré Jésus- Christ par le héros et l'armée cbère à son cœ^r; ici les peuples de l'Aquilon demandèrent le bonheur de la France. •

Ces pages expriment clairement en que[ sei»

madame de Erodoer concevait et conseillait la sainte allianee; mais ce qui était son rêve, ce qui fut un moment celui d'Alexandre, se déconcerta bientôt , et e' évanouit en présence des intérêts contraires et des ambitions posilives; qui eurent bon marché de. ces nobles chimères.

L'espèce de triomphe de madame de Kriidner an camp de Vertus marqua le plus haut point , et, pour ainsi dire, le sommet lumineux de son influence. On s'en effraya sérieusement , on s'efforça de l'éloigner de l'empereur et de faire en sorte qu'il la vtt moins. Lorsque Alexandre eut quitté la France, madame de Krâdner déclina rapidement dans son esprit; cette vénération pieuse qu'il ressentait pour elle ânit par l'aversion, par la persécution même.

Ceux qui croient sérieusement à l'intervention de la Providence dans les choses de ce monde ne doivent pas juger avec trop de sourire le r6le et la tentative de madame de Krâdner ; il est certain que 1 8 1 5 fut un moment décisif, et aux esprits religieux il doit sembler que l'épreuve était de force à susciter son témoin mystique et son prophète. Madame de Eriidner s'est moins trompée lur l'importance de 1815

D,mi,.=db,Ct.)onlc

SUK HADAHS P

même que sur lescoiisëquencee qu'elle en augurait. £a ces moments de craquement UDiversel, il arrive , j'imagine , que l'idéal qui est derrière ce monde terrestre se révèle , apparait rapidement à qnelques yeux, et Ton croit qu'il va s'introduire. Hais la feate ne referme aussitôt, et l'œil qui avait vu prctfondément et juste un îdstaDt,eD continuant de croire aux rayons disparus, s'abuse et n'est pins rempli que de sa propre lumière. Le malheur de certaines âmes , le tort de madame de Krûdner n'est peut-être que d'avoir conçu le beau dans les choses huraaîiws à un certain moment décisif et terrible , où il suffisait en effet d'un grand homme pour l'opérer. Hais l'homme a fait faute, et celui qui concevait le rdie n*est plus que visionnaire. Et nous-mêmes , rêveurs , ne disons-nous pas tous les jours : • Qu'auroit-ce élé en 1830, s'il y avait eu au gouvernail un grand cœur! > Si le noble, l'inléressaut , mais trop fragile Alexandre, avait élé un Charlemagne véritable, nu monarque en tout à la hauteur de sa fortune , madame de Eriidner était plus que justifiée ; mais alors eût -elle été nécessaire? Sa plus grande illusion fut de croire que de telles pen-

sées se cooscillent et s'inspirent là où elles ne germeraient pas d'elles-mèmea.

Après toat, sous une forme particulière, dans son langage biblique vague, mats avec un sentiment vivant et nouveau, madame de Eriidner n'a fait aulre chose qu'entrevoir à sa manière etproctamer de bonne heure , du sein de l'orage politique, cette plaie du néant de la foi , de l'indifférence et de la misère moderne, qu'avec plus ou moins d'autorité, de génie , d'illusion et de hasard, ont sondée, adoucie, aigrie, déplorée et tourmentée tour à tour ceux qui , en des sens divers , tendent au même but de la grande r^énération du monde, Saint-Martin, de Maistre , Saint-Simon , Ballanche, Fourîer et La Alennais.

^o^s de la politique, l'iniluence de madame ' de Kriidner, en 1815, à Paris, sou action purement religieuse fut bien passagère , mais également vive et frappante sur ceux mêmes chez qui elle ne durait pas. Tous ceux qui l'approchaient un peu souvent subissaient le charme de sa parole , et prenaient an parfum de son âme abondante et toujours répandue. On en citerait une foule d'exemples. Madame de Lézai-Harnésia , une jeune femme charmante, qui avait vu périr

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Bi affreuBement son mari à Strasbourg , s'était remise en sa douleur à madame de KrUdaer, et partageait chaque Duit le même cilice, espérant par elle retrouver quelque communicatîoD avec celui qu'elle avait perdu , et qui déjà se révélait k la sainte amie plus détachée. Daos le ch&teaa où. elle fut , près du camp de Vertus , tout l'entourage de madame de Kriiduer , plus ou moins, prêchait à son exemple; sa fille, son gendre, prêchaient la famille du vieux gentilhomme qui les k^cait ; la jeune femme de chambre ellemême prêchait le vieux domestique du château. Quelques mots engagéaà la rencontre, n'importe à quel sujet et en quel lieu , servaient de texte , et, sur un escalier, sur un perron, au seuild'nn appartement, l'entretien tournait vite en pré* dication. Le respect pourtant et une sorte d'admiration s'attachaient à elle et corrigeaient l'impression de ses alentours. Bien des railleurs à Paris, qni allaient l'entendre dans son grand salon du faubourg Saint-Honoré, ouvert à tous, revenaient, sinon convaincus, du moins charmet et pénétrés de sa personne. Tel de sa connaissance familière , qni se croyait tenn de résister quand elle était là , prêchait un peu à son exemple dès qu'elle n'y était plus. Elle avait une

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éloquence parliculiërement admirable el un redoublement de plénitude quand elle parlait des misères humaines cbez les grands : > Ob 1 combien j'ai habité de palais , disait-elle à une jeune fille bien digne de l'entendre ; oh I si vous saviez combien do misères et d'angoisses s'y recèlent ! je n'en vois jamais un sans avoir le cœur serré. » Hais c'est surtout quand elle parlait aux pauvres de ces misères qui égalent les leurs, que l'effet de sa parole était souverain. Une fois, à Paris, soUicitée par l'amitié d'un homme de bien , M. de Gérando , elle pénétra , avec l'autorisation du préfet de police , dans la prison de Saint-Lazare , et là elle se trouva en présence de la portion véritablement la plus malade de la société. Elle commença au milieu de ces femmes étonnées et bientôl touchées. Les plaies des puissants furent étalées ; elle frappa son cœur ; elle se confessa aussi grande pécheresse qu'elles toutes ; elle parla de ce Dieu qui , comme elle disait souvent, l'avait ramassée au milieu des délices du monde. Gela dura plusieurs heures; l'effet fut soudalu , croissant ; c'étaient des sanglots , des éclats de reconnaissance.

Quand elle sortit , les portes étaient assiégées , les corridors remplis d'une double haie. Ou lui

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fit promeltre de revenir , d'envoyer de bous livres. Mais d'autres émotions survinrent ; elle u'y retourna pas ; el c'est dans ce peu de suite que , chez madame de Krudner , le manque de discipline, d'ordre fiie , et aussi de doctrine arrêtée, se fait surtout sentir.

Combien de fois , quaud on la pressait sur cette doctrine, quand on lui en demandait la source et les témoignages , quand on disait à ses idées mystiques : • Qui étes-vous? d'où ètes-vous? ■ elle se contentait, après les premiers mots, de faire un geste versEmpeytas, qui répondait : • Je vous expliquerai cela ;• et le veut de l'inspiration tournait , et de l'eiplication il n'en était jamais question davantage.

Dans les résultats et les actions de la vie , cette vacillation se retrouvait. Elle eût peutêtre sauvé Lobédoyère , si elle avait obéi à une seule pensée. Mais des suggestions diverses se succédaient près d'elle ; l'inspiralion variait au gré de la dernière personne qu'elle voyait ; et l'une de ces personnes , hostile à I^abédoyère , avait grand soin de ne la quitter qne peu d'instants avant l'heure de l'emperenr Alexandre , lequel trouvait la bonne inspiration clémente toute combattue el refroidie.

Sascnsibililé,8onimagiaation, non retennes, se donnaient carrière. Ses illusions sur les choses de fait étaient extrêmes, et souvent piquantes ; elle les avait eues faciles en tout temps. Un jour, en 1815, à quelqu'un qui la venait voir dans la soirée à l'heure de sa prière , elle disait : <■ De grandes œuvres s'accomplissent ; tout Paris jeune. . . • £t cet ami , qui sortait du Palais-Boyal où il avait vu tout le monde diner, ne put la détromper comme ît aurait voulu. Ce trait est bien de celle qui , femme du monde, s'était flguré volontiers que Gustave ou quelque autre était mort d'amour pour elle '.

On aime à rechercber quelles furent , à cette époque de 1815, les relations de madame de Kriidner avec quelques personnes célèbres , dont l'àme devait par plus d'nn point rencontrer la sienne. Madame de Staël goûtait madame de Kriidner auteur de Valérie, mais elle était d'un esprit politique et bbtoriqne trop pro-

' — . M»l8 quoi? répliquait quelqu'un devsot qui elle disait que le Jeune homme était mort; mortP mais il est à Genève 1 ■ — ■ Oh I mon trèflnîher, s'écriall-elle avec sa giâee naturelle, s'il n'est pas mort , il n'eu est guère mieux pour

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uoncé pour entrer daus son eialtatioD proph<<tiqae , et elle en souriait piut6t. BeDJamiu Coufttaat, lui, n'en souriait pas. IL vit beaucoup madame de Krtidner en 1815; il trouvait près d'elle consolation dans ses crises , et aliment pour toute une partie de son àme. On sait quelles forent alors les vicissitudes politiques de l'illustre publicisle ; ses seutiments religieux n'étaient pas moins agités ; et , à cette limite extrême de la jeunesse , revenant à la charge en lui, ils livraient comme un dernier combat. D'autres troubles secrets i'y joignaient, et formaient un autre dernier orage. C'est près de madame de Krtidner qu'il allait, dorant des benret , chercber quelque repos , partager quelque prière. Adolphe toujours le même près de Valérie régénérée. Use bienveillance précieuse nous permet de reproduire quelques lignes qui peignent cette situation intérieure : « J'ai vn bter madame de Kriidner, écrivait

■ Beujamin Constant, d'abordavecdu monde,

■ eusuite seul pendant plusieurs heures. Elle

■ a produit sur moi un effet que je n'avais pas • éprouvé encore , et ce matin une circonstance > 7 a ajouté. Elle m'a envoyé un manuscrit ,

■ avec prière de vous le communiquer et de ae

> le remettre qu'à vous. Je voudrais le lircavec

■ vous : il m'a fait du bien ; il ne contient pas

• des choses très-nouvelles ; ce que tous les » cœurs ^prouvent , ou comme bonheur ou

• comme besoin, ne saurait èlre bien neuf;

• mais il a été à mon âme eu plus d'un endroit...

■ Il 7 a des veillés qui sont triviales, et qui

> tout d'un coup m'ont dëebiré. Quand j'ai lu

• ces mots qui n'ont rien de frappant : ■ Que

• de fois j'enviais ceux qui travaillaient à la

■ sueur de leur front , ajoutaient un labeur à

■ l'autre, et se couchaient à la fin de tous ces

> joars, sans savoir que l'homme porte en lui

> une mine qu'il doit exploiter! mille fois je me

■ suis dît : Sois comme les autres ; • j'ai fondu

> en larmes. Le souvenir d'une vie si dévastée,

■ si oragense, que j'ai moi-mémemenée contre

• tous les écueils avec une sorte de tBge, m*a - saisi d'une manière que je ne peux peindre. «

Contradiction piquante et touchante ! en même temps qu'alors, près d'une personne admirée et aimée , il se plaignait d'une certaine rigueur habituelle qu'il eût voulu attendrir, il se faisait i'organe d'une certaine sainteté m;s-

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lique qu'il essayait de suggérer. 1) écrivait :

• Je me dis qu'il faut que je sois ainsi pour

• vous ramener à )a sphère d'idées daus laquelle

• je n'ai pas le bonheur d'être tout à fait moi-

> même. Mais la lampe oe voit pas sa propre

> lumière, et la répand pourtant autour d'elle. ..

> J'avais passé ma journée tout senl , et je n'é-

■ tais sorti que pour aller voir madame de >> Krudner. L'excellente femme ! elle ne sait V pas tout , mais elle voit qu'une peine affreuse

• me consume ; elle m'a gardé trois heures pour

> me consoler : elle me disait de prier pour - . ceux qui me faisaient souffrir , d'offrir mes

■ sou^rances en expiation pour eux , s'ils en

■ avaient besoin. • Et ailleurs : " . ..Je suis une

■ Ivre que l'orage brise , mais qui , eu se bri-

• sant, retentit de l'harmonie que vous èles des- » tinée à écouter Je suis destiné à vous

■ éclairer en me consumant Je voudrais

• croire, et j'essaye de prier.... > Parmalheur pour Benjamin Constant , ces élans qui se ranimaient près de madame de Kriidner, et qui étaient au comble pendant la durée du Paler qu'il récitait avec elle , ue se soutinrent pas , et il retomba bientôt au morcellemeut , à l'ironie , au dégoût des choses, d'où ne le tiraient plus

que par assauts ses nobles passions de citoyen ' . A sa sortie de France, après 1815, madame de Krùdoer traversa successivement divers États de l'Allemagne , émouvant partout à sa voix les populations , et bientôt éconduite pâlies gouvernements. H. de Bonald l'ayant à ce propos persiflée dans le Journal des Débats du 28 mai 1817 d'un ton tout à fait badin ', une plume amie, qui u'est peut-être autre que celle de Benjamin Constant , la défendit dans le Journal de Paris du 30, et rappela au patricien offensant les simples égards qu'au moins il

1 En lait de relaUons qu'on aime, Indiquons eocore que Mme de Krûdner connut H. de Chateaubriand dès l'heare d'^tala (1801). Les Illustres Hémoires produiront nue lettre tout uiïectueuse, tout empressée, qu'elle lui adressait i Rome sur la nouvelle de la mort de Mme de Beauraout,

' M. de Bonald commeaç^it de la sorte : • Mme de Krbdner a été joile, elle a publié un roman , peut-être le sieu ; Il s'appelait, }e crois, f^alérie,\i était sentimental et passablement ennuyeux. Aujourd'hui qu'elle s'est jetée daus la dévotion mystique, elle fait des prophéties ; c'est encore du roman ,

mais d'un genre tout opposé • Il âniseait et concluait

du même ton : • L'Ëvanglie en main , j'oserai lui dire que nous aurons toujours des pauvresau milieu de noue, ne filtce que de pauvres têtes. > L'anouyme du Journal de ParU se permit de trouver ee jeu de mois final plus digue de Potier ou de Brunet que d'un chrétien sérieusement pénétré de l'Ëvangile.

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devait, lui l'homme des races, à la petite-lille du maréchal de Huoich. Bientôt, en s'éloigaaot des échos de la Saisse et de la vallée du Bhia , les accents de madame de Kriidaer ne □ous arrivèrent pins. Nons la perdrons aussi de vue dons notre récit ; ce que uoos aurions h ajouter ne serait guère qu'une variante monotone de ce qui précède. Elle publia quelques petits écrits en allemand , dont on peut voir les extraits dans la notice de H. Harmier. Des professeurs d'université imprimèrent le détail des conversations qu'ils avaient eues avec elle. Dans toute cette dernière partie de son apostolat , madame de Kriidner ne me parait pas différer des nombreux sectaires qui s'élèvent chaque jour en Angleterre et aux États-Unis d'Amérique : l'originalité de son rôle est finie. Ayant obtenu , vers la fin , la permission de se rendre à Saint-Pétersbourg , elle en fut bannie peu après pour s'être déclarée en faveur des Grecs; et elle moomt, en 1824, en Crimée, où elle essayait de fonder une espèce d'établissement pénitentiaire. Honneur et bénédiction ù celle qui sut demeurer jusqu'au bout, et sous le scandale de son zèle , on infatigable martyr de la charité !

J8 ISOTICB S

Mais c'est à la France , pour ne pas être ingrate, qu'il convient surtout de garder le souvenir d'une personne qui, de bonne beore , a tourné vers elle ses regards , qui a embelli sa société , adopté sa langue , orné sa littérature , qui l'a aimée en tout temps comme Marie Stoart l'atma , et qui , trahissant encore le fond de son âme à son heure de mystique ivresse, ne râva d'autre r6le en la revoyant que celui d'une Jeanne d'Arc de la paix, de l'union et de la miséricorde.

Saihte-Beuvb.

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