PRÉFACE
Je me trouvais, il y a qaelqaes années , dan» une des plus belles provioces du Danemark :
la nature, tour à tour sauvage et riaute, souvent sublime, avait jeté dans le magnifique paysage que j'aimais à contempler , là de hautes forôls , ici des lacs tranquilles, tandis que dans l'éloignement la mer du Nord et la mer Baltique roulaient leurs vastes ondes au pied des montagnes de la Suède , et que la rêveuse mélancolie invitait h s'asseoir sur les tombeaux des anciens Scandinaves , placés , d'après l'antique nsage de ce peuple , sur des collines et des tertres répandus dans la plaine.
> Bien n'est plus poétique, a dit un éloquent
écrivain, qu'un cœur de seize années. > ^ps être aussi jeune , je l'étais cependant; j'aimais à sentir et à méditer , et souvent je créais autour de moi des tableaux aussi variés que les sites qui m'environnaient. Tantôt je voyais les scènes terribles qui avaient offert au génie de Sbakespeare les effrayantes beautés de Hamlel ; tantôt les images plus douces de la vertu et de l'amour se présentaient à moi , et je voyais les ombres touchantes de Virginie et de Paul : j'aimais à faire revivre ces élres aimables et infortunés ; j'aimais à leur offrir des ombrages aussi doux qne ceux des cocotiers, une nature aussi grande que «elle des tropiques, des rivages solitaires et magnlfiqueB comme ceux de la mer des Indes.
Ce fut au milieu de ces rêves , de ces fictions et de ces souvenirs , que je fus surprise un jour par le récit touchant d'une de ces infortunes qui vont chercher au fond du cceur des larmes et des r^rets. L'histoire d'un jeune Suédois d'une naissance illustre me fut racontée par la personne même qui avait été la cause innocente de son malheur. J'obtins quelques fragments écrits par lui-même : je ne pus les parcourir qu'à la hâte ; mais je résolus de noter sur-ic-cliainp les
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truils priricîpeui qui étaient restés gravés dans ma mémoire. J'obtins aprba quelques années la permission de les publier : je changeai les noms, les lieux, les temps; je remplis les lacunes, j'ajoutai les détails qui me parurent nécessaires; mais, je puis le dire avec vérité, loin d'embellir le caractère de Gustave , je n'ai peut-être pas montré toutes ses vertus ; je craignais de faire trouver invraisemblable ce qui pourtant n'était qne vrai. J'ai (àché d'imiler la langue simple et passionnée de Gustave. Si j'avais réussi , je ne douterais pas de l'impression que je pourrais produire ; car, au milieu des plaisirs et de la dissipation qui absorbent la vie , les accents qui nous rendent quelque chose de notre jeunesse ou de nos souvenirs ne nous sont pas indifférents , et nous aimons à être ramenés dans des émotions qui valent mieux que ce que le monde peut nous offrir.
J'ai senti d'avance tous les reproches qu'on pourrait faire à cet ouvrage. Une passion qui n'est point partagée intéresse rarement : il o'j a pas d'événements qui fassent ressortir les situations ; les caractères n'o^reni point de contrastes frappants ; tout est renfermé dans un seul développement, un amour ardent et combattu dans
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54 PSEiTACE.
le cœur d'un jeuDe homme. De là ces répétitioos contiouelles ; car les fortes passion!) , ou le sait bleu, ne peuvent être distraites, et reTienueut toujours sur elles-mêmes : de là ces tableaux peut-élre trop souvent tirés de la nature. Le solitaire Gustave, étranger au monde, a besoin de converger avec cette amie ; il est d'ailleurs Suédois; et les peuples du Nord, ainsi qu'on peut le remarquer dans leur littérature, vivent plus avec la nature ; ils L'observent davantage , et peut-être l'aiment-ils mieux. J'ai voulu rester fidèle à toutes ces convenances, persuadéed'ailleurs que, si les passions sont les mêmes dans tous les pays, leur langage n'est pas le même; qu'il se ressent toujours des mœurs et des habitudes d'un peuple, et qu'en France il est plus modifié parla crainte du ridicule, ou par d'autres considérations qui n'existent pas ailleurs. Qu'on ne s'étonue pas aussi de voir Gustave revenir si souvent aux idées religieuses : son amour est combattu par la vertu , qui a besoin des secours de la religion; et, d'ailleurs, n'estil pas naturel d'attacher au ciel des jours qui ont été troublés sur la terre?
Mon sincère désir a été celui de présenter un ouvrage moral , de peindre cotte pureté de
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mœurs dont od n'offre pas assez de tableaux, el qui est si étroitement liée au bonheur véritable. J'ai pensé qu'il pouvait être utile de montrer que les âmes les plus sujettes à être entraînées par de fortes passions sont aussi celles qui ont reçn le plus de moyens pour leur résister, et que le secret de la sagesse est de les employer à temps. Tout cela avait été bien mieux dit, bien mieux démontré avant moi ; mais on ne résiste guère à l'envie de communiquer aux autres ce qui nous a profondément émus nous-mêmes. Il est un enthousiasme qui est à l'âme ce que le printemps est à la nature : il fait éclore mille sentiments ; il fait verser des larmes auxquelles on croit le pouvoir d'en faire répandre d'autres. C'était là ma situation en lisant les fragments de Gustave; et si quelques regards Blleodris s'attachent sur cet ouvrage , comme sur un ami qui nous a révélé notre propre cœur, ils sauront tout à la fuis et m'excuser et me défendre.
LETTBE PRËUIËBE.
Tu dois avoir reçu toutes mes lellres, Ernest : depuis que j'ai quitté Stockholni, je t'ai écrit ItlusiGun) fois. Tu peux me suivre dans ce voyage, qui serait enchanteur s'il ne me séparait pas de toi. Ob ! pourquoi n'avons-nous pu réaliser ces rêves délectables de notre jeune âge, quand noire imagination s'élançait dans ce grand univers , vojait couler d'autres cieui , entendait gronder de plus terribles orages! quand, assis ensemble sur ce rocher qui se. séparait des autres, et qui nous donnait l'idée de l'indépendance et delaiierté, nos cœurs battaient tantôt de mille pressentiments confus , tantôt se rejetaient dans la sombre antiquité, et voyaient sortir de ces ténèbres nos héros favoris 1 Où sont-ils ces jours radieus de fortes et de douces émotions? Je t'ai quitté, aimable compagnon de ma jeunesse, sage
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58 VtLÉBIE.
ami qui réglais les mouvements trop désordouiiés de mon cœur, et endormais mes tiimultueui désirs aux accents de ton âme ingénieuse et inspirée! Cependant, Erbest, je suis quelquefois presque heureux; il y a un charme enivrant dans ce voyage, qui souvent me ravit ; tout s'accorde bien avec mon cœur, et même avec mon imagination. Tu sais comme j'ai besoin de cette belle faculté, qui prend dans l'avenir de quoi augmenter encore la félicité présente ; de cette enchanteresse qui s'occupe de tous les âges et de toutes les conditions de la vie, qui a des hochets pour les enfants , et donne aux génies supérieurs les clefs du ciel , pour que leurs regards s'enivrent de hautes félicités... Mais où vftis-je m'égarer? Je ne l'ai rien dit encore du comte. Il a reçu toutes ses instructions ; il va décidément h Venise, et cette place est celle qu'il désirait. 11 se plait dans l'idée qne nous ne nous séparerons pas , qu'il pourra me guider luimême dans cette nouvelle carrière où il a voulu que j'entrasse, et qu'il pourra , en achevant luimême mon éducation, remplir le saint devoir dont il se chai^ea en m'adoptant. Quel ami, Ernest , que ce second père ! quel homme eicellentt La mort seule a pu interrompre cette amitié qui le liait h celui que j'ai perdu , et le comte se plaît à la continuer religieusement en moi. Il me regarde souvent; je vois quelquefois
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des larmes dans ses yem : il trouve que je ressemble beaucoup à mon père, que j'ai dans mon regard Ja même mélaacolie ; il me reproche d'être comme lui presque sauvage, et de craiadre Irop le monde. Je t'ai déjà dit commeot j'ai fait la connaissance de la comtesse, de quelle manière touchante il me présenta à Valérie (c'est ainsi qu'elle se nomme, et que je l'appellerai désormais) : d'aillenrs elle veut qae je la regarde comme une sœu r, et c'est bien là l'impression qu'elle m'a faite. Elle m'impose moins que le comte ; elle a l'air si enfant 1 Elle est très-vive, mais sa bonté est extrême. Valérie parait aimer beauconp son mari ; je ne m'en étonne pas :
quoiqu'il y ait entre eux une grande différence d'âge, on n'7 pense jamais. On pourrait trouver quelquefois Valérie trop jeune ; on a peine à se persuader qu'elle ait formé un engagement anwi sérieox ; mais jamais le comte ne parait trop vieui. Il a trente-sept ans , mais il n'a pas l'air de les avoir. On ne sait d'abord ce qu'on aime le plus en lui, ou de sa figure noble et élevée , on de son esprit , qui est^toujours agréable, qui s'aide encore d'une imagination vaste et d'une extrême culture ; mais, en le connaissant davantage, on n'bésite pas : c'est ce qu'il tire de son cœor qu'où préfère; c'est quand il s'abandonne et qu'il se découvre entièremeut, qu'on le trouve si supérieur. Il nous dit quelquefois qu'il ne
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peut être aussi jeane dans le monde qu'il l'est avec nous, et que l'exaltation irait mal avec une ambassade.
Si tu savais , Ernest , comme notre voyage est agréable ! Le comte sait tout, conoatl tout, et le savoir en lui n'a pas émoussé la sensibilité. Jouir de son cœur, aimer el faire du bonheur des autres le sien propre, voilà sa vie ; aussi ne gène-t-il personne. Nous avons plusieurs voitures, dont une est découverte ; c'est ordinairement le soir que nous allons dans celle-là. La saison est très-belle. Nous avons traversé de grandes forêts en entrant en Allemagne ; il y avait là quelque cbose du pays natal qui nous plaisait beaucoup. Le coucher du soleil surtout nous rappelait à tous des souvenirs différents, que nous nous communiquions quelquefois ; mats le plus souvent nous gardions alors le silence. Les beaux jours août comme autant de fêtes données nu monde ; mais la fin d'un beau jour, comme la un de la vie, a quelque chose d'attendrissant et de solennel : c'est un cadre où vont se placer tout naturellement les souvenirs, et où tout ce qui tient aut affections paraît plus vif, comme au coucher du soleil les teintes paraissent plus chaudes. Que de fois mon imagination se reporte alors vers nos montagnes ! Je vois à leurs pieds notre antique demeure; ces créneaux , ces fossés, si longtemps couverts de
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glaces sur lesquels noua nous exercions , la lance à la main, à des jeux guerrieri, glissaot sar cette glace comme sur nos jours, que nous n'apercevions pas. Le printemps revenait ; noas eacaladious le rocber ; nous comptious alors ces vaisseaux qui venaient àe nouveau tenter nos mers ; nous tâchions de deviner leor pavillon ; nous suivions leur vol rapide; nous aurions voulu être sur leurs mâts , comme les oiseaui marins, les suivre dans des régions lointaines. Te rappelles-tu ce beuu coucher du soleil, où uoDS célébrâmes ensemble un grand souvenir?
C'était peu après l'équinoxe. Nous avions vu la veille une armée de nuages s'avancer en présageant la tempèle ; elle; fut horrible : tous deax nous tremblions pour un vaisseau que nous avions découvert ; la mer était soulevée et menaçait d'eugloutir Ions ces rivages. A minait , nous enlendlmes les signaux de détresse. Ne doutant pas que le vaisseau n'eût échoaé sur on des bancs, mon père lit au plus vite mettre des chaloupes en mer ; au moment où il animait les pilotes côtiers , il ne résista pas à nos instances , et, malgré le danger, il nous permit de l'accompagner. Oh ! comme nos cœurs battaient ! comme DOns désirions être partout à la fois! comme nous aurions voulu secourir chacun des passagers ! Ce fut alors que tu exposas si généreusement ta vie pour moi. Mais il faut rester fidèle &
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ma promesse ; il faut ne point te parler dft ce qui te parait si simple, si naturel; mais an moins laisse-moi ma recounaissatice comme un de mes premiers plaisirs , si ce n'est comme an de mes premiers devoirs, et n'oublions jamais le rocher oii nous retournâmes après celte nuit, et d'où nous regardions la mer en remerciant le ciel de noire amitié.
Adieu , Ernest ; il est tard, et nons partons de grand matin.
Ernest, pins que jamais elle est dans mon cœur, cette secrète agitation qui tantôt portait mes pas snr les sommets escarpés des Koullen , tantôt sur nos désertes grèves. Ah I tu le sais , je n'y étais pas seul : la solitude des «fiers, leur vaste silence ou leur orageuse activité, le vol incertain de l'alcyon, le cri mélancolique de l'oiseaa qui aime nos régions glacées , la triste et douce clarté de nos aurores boréales, tout nourrissait les vagues et ravissantes inquiétudes de ma jeunesse. Que de fois , dévoré par la fièvre de mon cœur, j'eusse voulu , comme l'aigle des 'montagnes, me baigner dans an naage et renou-
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LETTBB II. 63
vêler ma vie! Que de fois j'eusse voulu me plonger daus Tabime de ces mers dévoraaies , et tirer de tous les élémeitts, de toutes les secousses , une nouvelle éaergie, quand je sentais la mieune s'éteindre au milieu des feux qui rae consumaieut!
Ernest , j'ai quitté tons ces témoins de mou inquiète existence; mais partout j'en retrouve d'autres : j'ai changé de ciel , mais j'ai emporté avec moi mes fantastiques songes et mes vœux immodérés. Quand tout dort autour de moi, je veille avec eux; et, dans ces nuits d'amour et de mélancolie, que le priutemps exhale et remplit de tant de délices, je sens partout cette volupté cachée de )a nature, si dangereuse pour l'imagination par le voile même qui la couvre : elle m'enivre et m'abat tour à toor; elle me fait vivre et me tue; elle arrive à moi par tous les objets, et me fait languir après un seul. J'entends le vent de la nuit, il s'endort sur les feuilles, et je crois ouïr encore des pas incertains et timides; mon imagination me peint cet être idéal après lequel je soupire, et je me jette tout entier dans ce pressentiment d'amour et d'extase qui doit remplir le vague de mon cœur. Hélas! serai-je jamais aimé ! Verraije jamais s'exaucer ces brûlants et ambitieux désirs? Donnerai-je un moment, un seul instant, tout le bonlieurqiie je pourrai sentir?
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VALEBIE.
Vivrai'jc de ce do» spleiidide qui fait loucher au ciel '! Ali ! ce riVst pas tout , Ernest , que de (Jonner, il faut recevoir; ce n'est pas lout de valoir beaucoup, il faut être senti de même.
Pour faire mûrir In datte, il faut le sol d'Afrique; pour faire naître ces grandes et profonde» émotions qui nous viennent du ciel, il faut trouver sur la terre ces âmes ardentes et rares qui ont reçu la douce , et peut -être la funeste puissance d'aimer comme moi.
Hon ami, j'ai relu ce matin ma lettre d'hier; j'ui presque hésité à te l'envoyer : non pas que je voulusse jamais te cacher quelque chose, mais parce que je sens que tu me reprocheras avec raisou de ne pas chercher, comme je te l'avais promis, à réprimer un peu ce qu'il y a de trop passionné dans mou âme. Ne dois-je pus d'ailleurs cacher cette àme, comme uu secret, à la plupart de ceux avec qui je serai appelé à vivre dans le monde? Ne sais-je pas qu'il n'y a plus rien de naturel aux yeux de ces gens-là, que ce qui nous éloigne de la nature, et que je ne leur paraîtrai qu'un insensé eu ne leur ressem-
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LETTRE ni. G5
blant pas? Luisse-raoi donc errer avec mes chers souvenirs au milieu des forêts, nu bord des canx, où je me crée des êtres comme moi , où. je rassemble aulour de moi les ombres poétiques de ceux qui chantèreut tout ce qui élève l'homme, et qui surent aimer fortement. Là, je crois voir encore le Tasse soupirant ses vers immortels et son ardent amour; là, m'opparait Pétmrque a» milieu des voûtes sacrées qui virent naître sa longue tendresse pour Lanre ; là, je crois entendre les sublimes accords du tendre et solitaire Pergolèze; partout je crois voir le génie et l'amour, ces enfants du ciel , fuyant la multitude cl cachant leurs bienfaits comme leurs innocentes joies. — Ah ! si je n'ai pas été doté comme les fils du génie, si je ne puis charmer comme eux la postérité, au moins j'ai respiré comme eux quelque chose de cet eotliousiasmc , de ce sublime amour du beau, qui vaut peut-être mieux que la gloire elle* même.
Cependant, mon Ernest, ne crois pas que je m'abandonne sans réserve à mes rêveries. Quoique le comte soit un des hommes dont l'âme ait gardé le plus de jeunesse, si je puis m'expri' mer ainsi, il m'impose trop pour que je ne voile pas une partie de mon Ame. Je cherche surtout à ne pas paraître extraordinaire ô Valérie, qui , si jeune, si calme, me parait comme
on rayon matinal qni ne lombe que sur des fleurs et ne connaît que leur trauquille et douce Tégétation.
Je ne saurais mieai te peiudre Valérie qu'en te Dommant la jenue Ida , ta cousine. Elle lui ressemble beaucoup-, cependant elle a quelque ebose de particulier que je n'ai encore vu à aucune femme. On peut avoir autant de grâce, beaucoup plus de beauté , et être loin d'elle. Ou ne l'admire peut-être pas, mais elle a quelque chose d'idéal et de charmant qui force à s'en occuper. On dirait, à la voir si délicate, si svelte, que c'est une pensée. Cependant, la première fois que je la vis , je ne la trouvai pas jolie. Elle est très-pAle ; et le contraste de «a gaité, de son étourderie même, et de sa figure , qui est faite pour n'être que sensible et sérieuse, me fit une impression singulière.
J'ai vu depuis que ces moments où elle ne me paraissait qu'une aimable enfant étaient rares. Son caractère habituel a plutôt quelque chose de mélancolique; et elle se livre quelquefois à une excessive gaité, comme les personnes extrêmement sensibles, et qui ont les nerfs trèsmobiles , passent à des situations tout à fait élraugères à leurs habitudes.
Le temps est beau ; nouK nous promenons beaucoup; le soir, nous faisons quelquefois de la musique : j'ai mon viulon avec moi; Valérie
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joue do lu guilare; notis lisous au»ëi : c'est une véritable fêle que ce voyage.
HoD ami, ce n'est que d'aujourd'hui que je conuais bieu Valérie. Jusqu'à présent elle avait passé devant meSTeni comme une de ces figures gracieuses et pures , dont les Grecs nous dessinèrent les formes , et dont nous aimons à revêtir DOS songes ; mais je croyais son âme trop jeune, trop pen formée pour deviner les passions on pour les sentir ; mes timides regards aussi n'osaient étudier ses traits. Ce n'était pas pour moi une femme avec l'empire que pouvaient lui donner son sexe et mon imagination ; c'était un être hors des limites de ma pensée : Valérie était couverte de ce voile de respect et de vénération que j'ai pour le comte, et je n'osais le soulever pour ne voir qu'une femme ordinaire. Mais aujourd'hui, oui, aujourd'hui même, une circonstance singulière m'a fait connaître cette femme, qui a aussi reçn une àme tirdente et profonde. Oui , Ernest , ta nature acheva son ouvrage ; et, comme ces vases sacrés de l'antiquité, dont la blancheur et la délicatesse étonnent les regards,
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elle garde dati» sou sein une ilammc sublile el toujours vWante.
Ëcoute, Ernest, et juge toi-inèiiie si j'avnis connu jusqu'à présent Valérie. Elle avait eu envie aujourd'hui d'arriver de meilleure heure pour diner ; le comte avait envie d'avancer , mais il a cédé ; au lieu d'envoyer le courrier, il est monté lui-même à cheval pour faire tout préparer. Quand nous sommes arrivés, Valérie Ta remercié avec une grâce charmante; ils se sont promenés un instant ensemble , et tout à coup le comte est revenu seol et d'un air embarrassé. Il m'a dit : — Nous dînerons seuls ; Valérie préfère ne pas manger encore. J'ai été fort étonné de ce caprice , et déjà j'avais cru m'ap«rc«voir qu'elle avait de l'inégalité de caractère. Pions nous sommes hàlés de finir le repas. Le C(Hnte m'a prié de faire prendre du fruit dans la. voiture, crojant que cela ferait plaisir à sa femme. Je sortis du bourg, et je trouvai la comtesse avec Marie, jeune femme de chambre qui a été élevée avec elle, et qu'elle aime beaucoup ; elles étaient toutes deux auprès d'un bouquet d'arbres. Je m'avançai vers Valérie, et je lui offris du fruit , ne sachant trop que lui dire ; elle rougit; elle paraissait avoir pleuré, et je sentis que je ne lui eu voulais plus. Elle avait quelque chose de si intéressant dans la figure, sa voix était si douce quand elle me remercia, que j'en
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fus très-ému.^ Vous aurez été éloiiué, uie ditelle avecuoe espèce de timidité, de ne pas m'avoir vue au dîuer? — Pas du tout, luirépoadisje, extrêmement embarrassé. — Ellesourit. — Paisque nous devons être souvent ensemble, conlinus-t-elle , il est' bon que vous vous accoutumiez à mes enfantillages. — Je ne savais que répondre : je lui offris mou bras pour s'en retourner , car elle s'était levée. — Étes-vous incommodée , madame? lui dis-je enfin ; le comte le craignait. — S'est-il informé où j'étais? me demanda>t>elle précipitamment. — Je croîs qu'il vous cberche , lui répondis-je. — Votre dtuér a été cependant assez long. -~ Je l'assurai que nous avions été peu de temps à table. — Cela m'a paru fort long, m'a-t-elle répondu. — Elle regardait autour d'elle très-soavent pourvoir si elle n'apercevrait pan le comte, quand un des gens est venu avertir que les chcvanx étaient mis. — Et mon mari , a-t-elle demandé, où estil ? — Iffonsieura pris les devants, à pied, a répondu cet homme, après avoir ordonné qu'on mit les chevaux pour que madame n'arrivât pas de nuit, à cause des mauvais chemins. — C'est bon, a dît Valérie, d'une voii qu'elle cherchait àmailriser... — Mais je m'apercevais de toute son agitation. Nous sommes entrés dans la voiture; je me suis assis vis-à-vis d'elle. D'abord elle a été pensive ; puis elle a cherché à cacher ce
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qui la tourmentait : elle a ensuite CAnayé de paraître avoir oublié ce qui s'était passé ; elle m'a parlé de choses indifférentes ; elle a tâché d'être gaie , me racontant plusieurs anecdotes fort plaisantes sur V.... , où nous devions arriver bientôt.
Je remarquais qu'elle mettait souvent la léte h la portière, pour voir si elle n'apercevrait pas le comte; elle faisait dire au postillon d'avancer, parce qu'elle craignait qu'il ne se fatiguit â force de marcher. A mesure que nous avaacioDs, elle parlait moins et redevenait plus pensive : elle s'étonna de ce que nous ne rejoignions point son mari. — Il marche très-vite, luirépondla-je; — mais je m'en étonnais aussi. Nous traversâmes une grande forêt : l'inquiétude de Valérie augmentait toujours ; elle devint extrême. A la fin , elle était descendue ; elle devançait les voitures , eroyant se distraire par une marche précipitée; elle s'appuyait sur moi, s'arrêtait, voulait retourner sur ses pas; enfin elle souffrait horriblement. le souffrais presque autant qu'elle : je lui disais que sûrement nous trouverions le comte arrivé â la poste , qu'il aurait pris un chemin de traverse ; et je le pensais. Halheureosement on lui avait parlé d'une bande de voleurs qui , quinze jours auparavant , avaient attaqué une voiture publique. Je sentais croître mon intérêt pour elle, à mesure que son iuquié-
lude anginentait ; j'osais la. regarder , interroger ses traits; notre position me le permettait. Je voyais combien elle savait aimer , et je sentais l'empire que doivent prendre sar d'autres âmes les Ames susceptibles de se passionner. J'éprouvais une espèce d'angoisse , que son angoisse m« donnait ; mon ctsar battait; et en même temps , Ernest , j'éprouvais quidqne chose de délicieux , quand elle me regardaitavec une expression touchante , comme pour me remercier du soin que je prenais.
Nous arrivâmes h la poste ; le comte o'j était pas. Valérie se trouva mal ; elle ent une attaque de nerfs qui me fit frémir. Ses femmes couraient pour lui chercher du thé, de la fleur d'orange , j'étais hors de moi. L'état de Valérie, l'absence du comte, un trouble inexprimable que je n'avais jamais senti , tout me faisait perdre la tête. Je tenais les mains glacées de Valérie ; je la conjurais de se calmer : je lui dis , pour la tranquilliser, que tons les voyageurs allaient voir an château , trËs-près du grand chemin , dont la position était singulière. Dès qne je la vis un peu moins souffrante, je pris avec moi deux hommes du pays , et nous nous dispersâmes pour aller à sa recherche. Après une demi-heure de marche, je le trouvai qui se hâtait d'arriver : il s'était égaré. Je lui dis combien Valérie avait
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souffert ; il en fut eslrémemeiit fâché. Quand nous fûmes près d'arriver à la maison de posle , je me mis à conrir de toutes mes forces pour annoncer le comte, et pour être le premier à donner cette bonne nouvelle. J'eus an moment bien heureux , en voyant tout le bonheur de Valérie. Je retournai alors vers le comte, et nous entrâmes ensemble; Valérie se jeta à son cou. Elle pleurait de joie ; mais , l'instaut d'sprès , paraissant se rappeler tout ce qu'elle avait souffert, elle gronda le comte, lui dit qu'il était impardonnable de l'avoir exposée k toutes ces inquiétudes, de lavoir quittée sans lui rien dire ; elle repoussait son mari , qui voulait l'embrasser.— Oui, il est impardonnable, dit-elle, d'écouter son ressentiment. — Mais je n'étais pas fàcbé, lui dit-i[. — Comment! vous n'étiez pas fàché*^ — Non, ma chère Valérie, soyez-en sûre; je voulais éviter une explication. Je sais que vous êtes vive, que cela vous fait mal : je sais aussi combien vont) vouh apaisez facilement ; vous êtes si bonne, Valérie! — Elle avait les larmes aux yenx ; elle prit sa main d'une manière touchante. — C'est moi qui ai tort, ditelle ; je vous en demande bien pardon. Gomment ai-je pu me f&cber d'un mot qui n'était sûrement pas dit pour me faire de la peine? Oh!
corahien vous êtes meilleur que moi ! — J'aurais
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LETTItB '
voulu me jcleràses pieds, lui dire qu'elle était un ange. Le comte, qui est si Bensible, ne m'a pas paru assez reconnaissant.
Je t'ai dit que nous devions passer quelques jours ici , pour que Valérie se reposât ; ces jours ont été les plus agréables de ma vie. Il me semble qu'elle a plus de confiance en moi depuis que je la connais mieux ; elle pense, je eroi» que je ne m'étonne plus de quelques petites inégalités d'humeur, dont je dois maintenant connaître la source. Une très-grande sensibilité empêche d'avoir une attention continuelle sur soi-même. Les âmes froides n'ont que les jouis-, sances de l'amour-propre; elles croient que le calme et la méthode qu'elles portent dans toutes leurs actions et dans toutes leurs paroles leur attireront la considération de ceux qui les observent : elles savent pourtant bien aussi se fàcber et se réjouir ; mais c'est pour des riens , et c'est toujours au dedans d'elles-mêmes ; elles craignent jusqu'aux traits de leur visage, comme des dénonciateurs qui vont raconter ce qui se passe au logis. Absurde prétention , de prendre
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pour sageGse ce qui vient de l'aridité du cœur ! Jamais Valérie ne me parait plus aimable , plus touchaote, que quand sa vivacité l'a emportée UD ÎDstant, et qu'elle cherche à racheter UD tort. Et quel tortP celui d'aimer comme oq ne sait pas aimer dans le monde. Je rohbcrrais l'autre jour, lorsqu'elle reçut une lettre de sa mère; je la lisais avec elle en suivant sa physionomie. Et quand après cela elle sera ou triste ou préoccupée, qu'elle ne saura pas, avec une étude parfaite de dissimulation , approuver tout ce qu'on lui propose, sourire à ce qui l'ennuie, appellera-t-on cela des caprices? Et pourtant elle veut racheter comme des tort» ces moments ob elle ne peut appartenir qu'à l'idée qui domioe ion àme ' La meilleure des allés, la plus aimante des femmes voudrait être à la fois, et profondément sensible, et toujours allenlive à ne jamais contrarier les autres! Et quand on me dirait : — Il y a des femmes plus parfaites, — je répondrai : — Valérie n'a que seî» ans. — Ah! qu'elle ne change jamais! qu'elle soit toujours cet être charmant que je n'avais vu jusqu'à présent que dans ma pensée !
Je me promeDais ce matia avec Valérie daus un jardJD au bord d'une rivière. Elle a demandé le déjeuner : on nous a apporté des fraises, qu'elle a voulu me faire manger à la manière de notre paye; car elle m'avait entendu dire que cela me rappelait les repas que je faisais avec ma sœur, et nous envoyâmes chercher de la crème. Nous avions avec nous quelques fragments du poëme de l'Imagination, que nous lisions en déjeunant. Tu sais combien j'aime les beaux vers, mais les beaux vers lus avec Valérie, prononcés avec sou organe charmant , assis auprès d'elle, environné de toutes les magiques voix du printemps qui semblaient me parler, et dans celle eau qui courait, et dans ces feuilles doucement agitées comme mes pensées! Mon ami, j'étais bien heureux, trop heureux peut-être 1 Ernest , celte idée serait terrible ; elle porterait la mort dans mon âme , qu'habite la félicité ; je n'ose l'approfondir.
Valérie fut émue en lisant l'épisode enchanteur d'Amélie et de Volnis ; et quand elle arriva à ces vers :
n> iim ttaïKWt i'tbtai .
T6 VALBBIB.
elle a soari ; et , en me regardant , elle me dit : • Savez-vous que cela toqs ressemble beaucoup? <• J'ai roDgi d'embarras; et puis j'ai pensé : « Ab ! si vous étiez mou Amélie! • Mais soudain j« me suis reproché ma pensée comme un crime, et c'en était bien un. Je me suis levé, je me suis enfui; j'ai été m'eufoncer dans la forêt voisine, comme si j'&rais pu m'éloigner de cette coupable pensée.
Après une course assez rapide , réfléchissant à ce que penserait de moi Valérie , que j'avais quittée si ridiculement , je résolus de revenir à la maison , et de lui demander pardon. Cberchauldans ma tète uue excuse et n'en trouvant point , je cueillais en chemin des marguerites pour les lui apporter, et je me mis , sans y penser , à les interroger en les effeuillant , comme nous avions fait tant- de fois dans notre enfance. Je me disais : • Comment suis-jeaîmédc Valérie?» J'arrachais les feuilles l'uneaprè» l'autre jusqu'à la dernière; elle dit : pas du tout. Le croirais-tu P cela m'affligea.
J'ai voulu aussi savoir comment j'aimais Valérie. Ah ! je le savais ' bien ; mais je fus effrayé de trouver, au lieu de beaucoup, passionnément : cela m'épouvanta. Ernest, je crois que j'aipAli. J'ai voulu recommencer, et encore une fois la feuille a dit : passionnément. Mon ami , élait-ce ma conscience qui donnait une voix à
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celte feuille? Ha coDBCîence saarait-rlle déjà ce que j'ignore moi-même, ce que je veui ignorer toute ma vie ? ce que tu ne croirais jamais si on te le disait , toi qui me connais si bien , toi qui sais que jamais je ne fus léger , que la femme d'un autre fut toujours on objet sacré pour moi ? Bt j'aimerais Valérie! Non, non;
Sois tranquille, £rneet, tu n'auras pas besoin de me rejeter loin de toi .
Je sois bien sur, mou ami , que la crainte seule d'aimer celle que je n'ose nommer ( car je dois la respecter trop pour associer son nom à une idée qui m'est défendue ) m'a fait croire.... Je ne sais t'esprimer ce que je sens, cela doit être obscur pour toi ; voici quelque chose de pins clair.
Ce soir , arrivant dans nn village d'Autriche , et trouvant qu'il était plus lard qu'on ne pensait , le comte s'est décidé à passer ta nuit dans cet endroit. On a dressé le lit de Valérie , et , pendant qu'on arrangeait son appartement ,
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nous HomineB lous passés dans une jolie salle qu'on venait de peindre et d'approprier avec assez d'élégaace. Il y avait là quelques mineurs qui jouaient des valses. Tu sais combien ou cuUive lii musique en Allemague. Quelques jeunes filleg qui étaient veuues voir l'tiètesse valsaient; elles étaient presque toutes jolies , et nous nous amusions à voir leur gaité et leur petite coqueLterie villageoise. Valérie, avec sa vivacité ordinaire , a appelé ses deux femmes de chambre; elle voulait aussi leur donner le plaisir de la dtinee. Bientôt le bal a cessé, les musiciens seuls sont restés. Le comte est venu prendre Valérie et l'a fait valser, quoiqu'elle s'en défendit , ayant une espèce d'éloigncment pour cette danse que sa mère n'aimait pas. Quand il eut fait deux ou trois fois le tour de la salle, il s'arrêta devant moi. ■ Je serai spectateur à mon tour , a-t-ii dit , Gustave ; Valérie vous permet définir la danse avec elle. ■ Mon cœur a battu avec violence ; j'ai tremblé comme un criminel : j'ai hésité longtemps si j'oserais passer mon bras autour de su taille. Elle a souri de magaueberie. — J'ai frémi de bonheur et de crainte ; ce derniersentiment est resté dans mou cœur , il m'a persécuté jusqu'à ce que j'aie été complètement rassuré. Voici comment je suis devenu plus tranquille.
La soirée était si belle, que le comte nous a
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propose ane promenacle. Il avait donné le bras & Valérie , je marcbaÎB k côté de loi ; il faisait assez Bombre , les étoiles seules nons écLairaîeot. La comerfiation sfi ressent toujours des impressions que reçoit l'imagmalion ; la nôtre est devenue sérieuse et même mélancolique comme la nuit qui nous environnait. Nous avons pftrié de mon père ; nous nous sommes rappelé , le comte et moi , plusieurs traits de sa vie qai mériteraient d'être pobliés, pour fnire l'admiration de tous ceux qui savent sentir et aimer le beau. Nous avons mêlé nos tristes et profonds regrets, et parlé de cette belle espérance que l'Être suprême laissa surtout k la douleur : car ceux-là aeuls qui ont beaucoup perdu savent combien l'bomme a besoin d'espérer. A mesure que le comte parlait, je sentais mon affection pour lui s'augmenter de tonte sa tendresse pour mon père. Quelle douce immortalité! pensais-je, que celle qui commence, déjà ici-bas dans le cceur de ceux qui nous regrettent I
Que j'aimais cet bomme si bon qui sait connaître ainsi l'amitié ! l'amitié que tant d'bommes croient cbérir , et que si peu savent honorer dans tous ses devoirs ! Comme mon cceur éprouvait alors ce sentiment pour le comte I J'y mêlais ce qui le rend à jamais sacré , la reconnaisHance. Il me semblait que mon cœur épuré ne contenait plus que ces heureuses affections
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qui se réfléchissaient doucement sur Valérie. Nous nousétions assis , la lune s'était levée , les lumières s'éteignaient peu à peadansie village , quelques chevaux paissaient autour de nous , et les eaui argentées et rapides d'un rnisseaa nous séparaient de la prairie. — J'ai de tout temps aimé passionnément une belle nuit, dit le comte ; il me semble qa'ellc a toujours mille secrets à dire aux âmes sérieuses et tendres ; je crois aussi que j'ai conservé cette prédilection pour la nuit parce qu'on me tourmentait le jour. — Vous n'étiez pas heureux dans votre enfance? — Ni dans ma jeunesse, ma cbêre Valérie. — Il soupira : — Mais j'ai sauvé ce qu'il 7 a de si précieui à conserver , une Ame qui n'a jamais désespéré du bonheur. Le passé est pour moi comme une toile rembrunie qui attend un beau tableau qui n'en ressortira que davantage. C'est 'maintenant votre ouvrage à tous deux , mes amis, dit-il en tendautses bras vers nous; c'est à vous à conduire doucement mes jours. Valérie t'embrassa avec tendresse ; je me jetai aussi à son cou : je ne pus proférer une seule parole. Quel serment pouvait valoir les larmes que je versais ? Jamais je n'oublierai ce moment, il m'a rendu le calme et le courage.
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