LETTRE VIII
J'ai voulu renoiir«r h nue partie de ces douces habîtades qui étaient devenues un besoin pour moi , et qui pouvaient devenir daii^oreuses. J'ai demandé au comte la perraissiou d'aller dans une autre voiture, au moins quelquefois, et j'ai prétexté l'envie que j'avais d'apprendre l'italieu, nfîn de savoir quelque chose de celte langue quand nous arriverions à Venise. J'ai bien su que Valérie, ainsi que son man , me trouvaient bi/^rre ; mnis enfin ils ne m'ont point empêché de suivre mon nouveau plan. J'évite aussi de me promener seul avec elle. Il 7 a un charme si ravissant, dans cette belle saison, auprès d'un objet aussi nimableî Respirer cet air, marcher sur ces gazons, s'3' asseoir, s'environner du silence des forêts, voir Valérie , sentir aussi vivement ce qui me donnerait déjà sans elle tant de bonheur , dis , mon ami, ne serait-ce pas défier l'amour?
Le soir, quand nous arrivions, et que, fatiguée de la roule, elle se couchait sur un lit de repos, je venais toujours m' établir avec le comte auprès d'elle \ mais il se mettait dans un coin à écrire, et moi j'iiidais Marie à faire le lUé :
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c'êlait moi qui en apportais h Valérie , et qu'elle grooduit quaod il u'éUit pas boa. Ensuite c'était sa guita<% que je lui nccordais. J'en joue noieux qu'elle; il m'est arrivé de placer ses doigls sur les cordes dans uq passage difficile ; ou bien je dessinais avec elle, je l'aiDUbais eu lai fai!>ant toutes sortes de ressemblaoces. Ne m'est-il pas arrivé de la dessiner elle-mémel Couçois-tu uoe pareille iuiprudeoceP Oui, j'ai esquissé ses formes charmantes ; elle portait sur moi ses yeux pleins de douceur, et j'avais Is démence de les fixer, de me livrer, comme un insensé , à leur dangereux pouvoir. Eh bien I Ernest, je suis devenu plus sage; il est vrai que cela me coule bien cher : je perds non-seulement tout le bonheur que j'éprouvais dans cette douce familiarité (je ne devrais pas te regretter, puisqu'il pouvait me conduire à des remords), mais je perdrai peut-être la confiance de Valérie; elle commençait à me témoigner de l'amitié.
Hier , en arrivant dans la ville où nous devions coucher, j'ai vile demandé ma chambre. — Allez-vous donc encore vous enfermer? m' a-telle dit ; vous devenez bien sauvage. Elle avait l'air mécontent en disant cela ; je l'ai suivie , j'ai arrangé le feu , porté des paquets , taillé des plumes pour le comte, afin de cacher l'embarras que me donne une situation toute nouvelle. Je croyais, à force d'attentions qui rappelaient la
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polilesse, auppiéer à toutes ces iaspirationg de cœur qui ae sont imUcment calculées. Aussi Valérie s'en est-elle aperçue, — On croirait, dit-elle, que nous tods avons reproché de ne pas assez tous occuper de nous, et qne tous voulez lions cacher qne tous tous ennuyez. — Je me sois to ; il m'était également impossible et de la tirer de son erreur , et de ne lui dire que quelques phrases qui n'eussent été qu'agréables. J'avais l'air sûrement bien triste, car elle m'a lendu la main avec bonté, et m'a demandé si j'avais da chagrin. J'ai fait un signe de tète comme pour dire oui , et les larmes me sont venues aui yeux.
Ernest , je suis trisie , et ne veux pas m'occuper de ma trigtesse. Je le quitle , pardouue-moi ces éternelles répétitions.
Je suis extrêmement troublé, mou ami, je ne sais ce que tout cela deviendra; sans qne je l'eusBC voulu , Valérie s'est aperçue qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire et d'affligeant daus mon cceur. Elle m'a fait appeler ce soir pour tirer des papiers d'une cassette que Marie
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ne pouvait pas ouvrir. i,e comte était sorti poor se promener. Ne voulant pas sortir brusquement , j'ai pris un livre et lui ai demandé si elle désirait que je lai lusse quelque chose. Elle m'a remercié , en disant qu'elle allait se coucher. — Je ne snis pas bien , a-t-elle ajouté ; puis , me tendant la main : Je crois que j'ai de la fièvre. — Il a bien fallu toucher sa main ; j'ai frissonné ; je tremblais tellement qu'elle s'nt est aperçue. — C'est singulier, a-t-elle dit, ^ou» avez si froid, et moi si chaud! — Je me sni»
levé avec précipitation , voyant qu'elle étiût debout devant moi ; je lui ai dit qu'en effet j'avais très-froid et très-mal à la tète. — Et vous vouliez TOUS gêner et rester ici pour me faire la lecture? — Je suis si heureux d'être avec vous, ai-je dit timidement. — Vous êtes changé depuis quelque temps , et je crains bien que vous ne vous ennuyiez quelquefois. Vous regrettez peut-être votre patrie, vos anciens amis? Cela, serait bien naturel. Mais pourquoi nous craindre? pourquoi vous gêner? — Pour toute réponse, je levais les yeux au ciel et je soupirais. — Mais qu'avez-vous donc ? me dit-elle d'un air effrayé. — Je m'appuyai contre U cheminée SBDS répondre; die a soulevé ma tète, et, d'an air qui m'a rappelé h moi , elle m'a dit : — Ne me tourmentez pas, parlez , je vous en prie. — Son inquiétude m'a soulagé : elle m'interrogeait
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toujours. J'ai niiii ma main sur mon iXEur oppressé , et jo lui ai dit à voit basse : — Ne me demandez rien , abandonnez on malheureax. — Mes jeux étaient sans doute si égarés, qu'elle m'a dit : — Vous me faites frémir. — Elle a fait nn mouvement comme pour mettre sa main sur mes jeux : — Il faut absolument que vous pariiez à mon mari, a-t-elle dit, il vous consolera. — Ces mots m'ont rendu à moi-même; j'ai joint les mains avec une expression de terreur. — Non , non , ne lui dites rien , madame , par pitié, ne lui dites rien. — Elle m'a iulerrompu : — Vous le contioissez bien mal , si vous le redoutez; d'ailleurs il s'est aperçu que vous aviez du chagrin, nous en avons parlé ensemble; il croit que vous aimez... — Je l'interrompis avec vivacité ; il me semblait qu'un trait de lumière était cnvojé à mon secours pour me lirer de cette terrible situation. — Oui, j'aime, lui dis-je en bnissnnt les yenx et en cachant mon visage dans mes mains pour qu'elle n'y vit pas la vérité, j'aime à Stockholm une jeune personne. — Est-ce Ida? me dit-elle. — Je secouai la tète machinalement, voulant dire non. — Mais si c'est une jeune personne , ne pouvez- vous pas l'épouser ? — C'est une femme mariée, dis-je, en fixant mes yenx à terre et soupirant profondément. — C'est mal , me dit-elle vivement. — Je le sais bien , dis-jc avec tristesse. — Elle se
repenUt apparemment de m'avoir affligt! , et ajouta : — C'est encore plus malbenreux; on dit que les passions donnent des tourments si terribles. Je ne vous gronderai plus quand vous serez sauvage , je vous plaindrai ; mais promettez-moi de faire vos efforts pour vous vaincre.
— Je lo j ure , dis-je , enhardi par le motif qui me guidait ; et , prenant sa main , je le jure à Valérie , que je respecte comme la vertu , que j'aime comme le bonheur qui a fui loin de moi.
— Il me semblait que je voyais un ange qui me réconciliait avec moi-même, et je la quittai.
Aujourd'hui , eu montant en voilure , je suis resté seul un instant avec Valérie ; elle m'a demandé avec tant d'intérêt comment je me trouvais , que j'en ai été profondément ^mu. — Je n'ai riea dit à mou mari de notre conversation ; j'ignorais si cela ne vous embarrasserait pas : il est des choses qui échappent, et qu'on ne confierait pas ; votre secret restera dans mon eœur jusqu'à ce que vous me disiez vous-même de parler. Cependant je ne puis m'empêcher de vous dire qu'à votre place je voudrais être gaidé
LETTBE II. 87
par un ami comme le comte; si voua saviez ctHnme il est bou et sensible ! — Ah ! je le sais , loi dis-je, je le sala; mais je Hentais en moimême que je pouvais tromper Valérie , et m'enorgueillir même de mon subterfuge, et qu'il m'était impossible de tromper le comte volontairement. — Je me snis rappelé encore , a dit Valérie, que j'ai pu vous induire en erreur hier pendant notre couversalion ; je vous ai dit que votre ami s'était aperçu que vous aviez du chagrin : c'est vrai ; j'ai ajouté ; Il croit que vous aimez; j'allais achever, et vous m'avez interrompue avec vivacité, croyant que je vous parlais de votre amour, tant le coeur se persuade facilement qu'on s'occupe de ce qui l'occupe 1 J'avais tout autre chose à vous dire... Mais je vois le comte qui s'avance ; tranqoillisez-vous , il ue sait rien.
Ernest, vit -on jamais une plus angélique bonté? Et ne pas oser lui dire tout ce qu'elle inspire! Lui faire croire, lui persuader qu'on en peut aimer une autre quand une fois on l'a connue! mou ami , cet effort est bien grand I
LETTBE XI.
Noos sommes arrivés k Vienne. Le comte m'a
prié d'aller avec Uii dans le monde : j'v étais décidé. Ll faut bien m'éloigner, autant que je le pourrai, de Valérie; elle est résolue à ne point faire de connaissance ici, à rester eheit elle, et à De voir qu'une jeune femme avec qui elle a passé quelque temps à Stockholm.
Le comte m'a regardé hier de manière à m' embarrasser beaucou p ; il ro'a reproché doucement d'avoir de l'inégalité dans le caractère , d'être singulier : j'ai raugi. — Votre père, mon cher Gustave, avait le même besoin d'être seul ; sa santé délicate lui faisait redouter le grand monde; mais à votre âge, mon ami, il faut apprendre h vivre avec les hommes. Et que deviendrez-vous un jour, si à vingt ans vous fuyez vos meilleurs amis? — Depuis huit jours je n'ai pas été nn instant sans chercher à m'éviter moimême ; j'ai senti tonte la fatigue attachée à l'en • vie de s'amuser. J'ai vu des bals , des dîners , des spectacles, des promenades, et j'ai dit cent fois que j'admirais la magnificence de cette ville tant vantée par les étrangers. Cependant je n'ai pas obtenu un seul moment de plaisir. La solitude des fêles est si aride : celle de ta nature nous aide toujours à tirer quelque chose de xatisfaisaut de notre âme; celle du monde nous fait voir une foule d'objets qui nous empêchent d'être à nous et ne nous donnent ricit.
Si je pouvais observer, former mon jugc-
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ment , m'amuaer des ridicules ; mais je sens trop vivement pour que cela me soit possible. Si j'osais m' occuper de l'objet que je fui» , je ne me trouverais plus seul an milieu de ces rassemblements; je parlerais à Valérie absente, et n'écouterais personne ; mats je ne puis me permettre ce dangereux plaisir, et je travaille sans cesse à en éloigner la pensée.
LETTRE XU.
EKSEST A GUSTAVE.
Cette lettre, cher Gutitave, t'apportera, au milieu des beaux pays que tu habites maintenant, les parfums de notre printemps et les souvenirs de la patrie. Oui, mon ami, les cieui se sont ouverts , des milliers de fleurs sont revenues sur les prairies de Holiyn , que nos pieds fonlèrent si souvent ensemble. Que ne sommesnousencore réunis! nous traverserions ces vastes forêts, nous poursuivrions l'élan jusque dans ses retraites les plus cachées; mais, sans le blesser, nous te laisserions h sa sauvage liberté, et, charmés de silence et de solitude , nous nous reposerions, comme nous le fîmes si souvent . de nos
courses vagaboodes. Ce besoin d'errer sans projet, sans dessein, t'ôtaît quelque chose de ces forces trop actives , trop dévorantes. Oh ! que n'es-tu encore ici , que ne caltnes-tu ainsi cette agitation de ton àme, qui te jette maintenant dans des dangers que je crains tant pour toi ! Ta le sais , Gustave , je n'ai jamais redouté l'amour; il est désarmé pour moi , par la tranquillité de mon imagiuatiou , par une foule d'habitudes douces, de sensations peut-être monotones, mais qui par là même ont un empire continuel. Ma vie se compose d'un doux bien-être, et je ressemble à ces végëiaui de l'Inde, que la nature destina à garantir de l'orage, puisque l'orage ne les frappe jamais. C'est ainsi que je me crois plus fait que bien d'autres pour calmer, pour diriger un peu les mouvements trop exaltés de ton àme. Ce n'est pas ton absence seule qui me chagrine , c'est cette passion que chaque jour verra augmenter avec les charmes , et surtout avec les vertus de Valérie. Oui, Gustave, elle croîtra avec ces dangereuses compagnes, elle consumera ces forces avec lesquelles tu luttes encore. Oh ! crois-moi , reviens , arrachetoi à ces fuuesles habitudes I Ouvre ton âme à cet ami que tu m'as appris à respecter, reviens ; n'u-t-ii pas pour but ton bonheur, et pour règle ses devoirsi' Ton àme vaste et grande le frappa, il. te crut propre aux pins briilanls développe-
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menu ; et , mûri lui-même par l'<ixpérience , appelé à eette auguste adoption par l'amitië , il voalot être ton père, et achever, dans la patrie des arts, cette éducation déjà si heorensement commencée. Hais s'il voyait cette même âme dévastée, ces grandes facultés anéanties; s'il Tojait ton bonheur s'engloatir dans un terrible naufrage; dis-moi, lui-même ne serait-il pas inconsolable? Encore une fois, reviens, change ta divorant0 et déliciense fièvre contre plus de tranquillité. Que dis-je? ta délicieuse fièvre! non, non, Gustave n'a point d'ivresse; pour lui l'amour n'a que des tourments , et ses félicités n'arrivent dans son sein que comme des poignards qui le déchirent.
Adieu, mon ami, je compte t' écrire bientôt, et te parler d'Ida , qui , malgré la coquetterie que tu lui reproches, et ses petites imperfections , ne laiiise pas que d'être bien bonne et bien aimable.
(La répoDsei cette lettred'ErnœtneB'eetpolnl retrouvée.]