PRÉFACE. S
ceutc dti son malheur. J'obtins quelques frag- ^ mens écrits par lui-même : je ne pas les parcourir qu'à la baie ; mais je résolus de noter j sur-le-champ les traits principaux qui étaient ; restés gravés dans ma mémoire. J'obtins après ' qnekpies années la permission de les publier : \ je changeai les noms , les lieux , les temps ; je • remplis les lacunes» j'ajoutai les détails qui me parurent nécessaires; mais, je puis le dire avec vérité, loin d'embellir le caractère de Gustave , je n'ai peui-étre pas montré toutes ses Tertas ; je craignais de hire tronver invraisemblable ce qui pourtant n'était que vrai. J'ai tftché d'imiter la langue simple et passion- 1 née de Gustave. 8i j'avais réussi , je ne don— ^ terais pas de l'impression que je pourrais produire ; car , au milieu des plaisirs et de la dissipation qui absorbent la vie, les accens qui nous rendent quelque chose de notre jeunesse . ou de nos souvenirs ne nous sont pas indifférons, et nous aimons à être ramenés dans des émotions qui valent mieux que ce que le monde peut nous offrir.
J'ai senti d'avance tous les reproches qu'on
UiyiLi
h PAÉFACË.
( pourrait faire à cet ouvrage. Une passioa qui | \ n'est point partagée intéresse rarement : il n'y a pas d'événemens qui fassent ressortir les si- I tuations ; les caractères n'offrent point de con- / trastes firappans ; tout est renfermé dans un | seul développement, un amour ardent et combattu dans le cœur d'un jeune homme. De là ^ ces répétitions continuelles; car les fortes passions , on le sait bien , ne peuvent être distraites, et reviennent toujours sur elles-mêmes : , de là ces tableaux peut*étre trop souvent tirés de la nature. Le solitaire Gustave, étranger au ' monde, a besoin de converser avec cette amie ; i il est d'ailleurs Suédois ; et les peuples du Nord, ainsi qu'on peut le remarquer dans leur litté- ' rature , vivent plus avec la nature ; ils l'observent davantage, et peut-être Taiment-ils mieux. J'ai voulu rester fidèle à toutes ces conj^irenances; persuadée d'ailleurs que, si les i passions sont les mômes dans tous les pays , ^leur langage n'est pas le même ; qu'il se ressent toujours des mœurs et des habitudes d'un peuple ; et qu'en France il est plus modifié par la crainte du ridicule , ou par d'autres consi-
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dérations qui n'existent pas ailleurs. Qa'on ne
s'étonne pas aussi de Toir Gustave revenir si sonyent aux idées religieuses : son amour esr combattu par la vertUi quia besoin des secours de la religion; et, d'ailleurs, n'est-il pas nature! d'attacher au ciel des jours qui ont étéj troublés sur la terre t
Mon sincère désir a été celui de présenter un ouvrage moral, de peindre cette pureté de mœurs dont on n'offre pas assez de tableaux, et qui est si étroitement liée au bonheur véritable. J'ai pensé qu'il pouvait être utile do montrer que les âmes les plus sujettes à être entraînées par de fortes passions sont aussi celles qui ont reçu le plus de moyens pour leur résister, et que le secret de la sagesse est de les employer à temps. Tout cela avait été bien mieux dit, bien mieux démontré avant moi ; mais on ne résiste guère à l'envie de communiquer aux autres ce qui nous a profondément émus nous-mêmes. Il est un enthou-siasme qui est à l'ainc ce que le printemps est à la nature : il fait éclore mille sentimens ; il
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fait vorser des larnieB auxquelles on croit le pouToir d'en faire répandre d'autres.
C'était là ma situation en lisant les fragmens de Gustave ; et si quelques regards attmdris s'attachent sur cet oumgei comme sur un ami qui nous a rérélé notre propre cœur, ils saa*ront tout à la fois etm'excuser et me défendre.
YALÉRIË.
LETTRE PllEMlÈRE.
Eichstadt, le 10 mars.
Ta dois avoir reça toutes mes lettres» Ernest :
depuis que j'ai quitté Stockholm , je t'ai écrit plusieurs fois. Tu peux me suivre dans ce voyage, qui serait enchaoteur s'il ne me séparait pas de toi. Oh I pourquoi n'avons-nous pu réaliser ces rêves délectables de notre jeune âge » quand notre imagination s'élançait dans ce grand univers, voyait couler d'autres cieux, entendait gronder do plus terribles orages I quand t assis ensemble sur ce rocher qui se séparait des autres , et qui nous donnait Fidée de rindépendance et de la âerté, nos cœurs battaient tantôt de mille pressentimens confus , tantôt te rejetaient dans la sombre antiquité , et voyaient sortir do ces ténèbres nos héros favoris I Où sont-ils ces jours radieux de fortes et de douces émotions? Je t*ai quitté , aimable compagnon do ma jeunesse , sage ami qui réglais les mouvemens trop désordonnés de mon cœur, et endormais mes tumultueux désirs aux accens de ton âme ingénieuse et inspirée ! Ce-
pendant, Ernest , je suis quelquefois presque heureux ; il y a un charme enivrant dans ce voyage, qui souvent me ravit ; tout s'accorde bien avec mon cœur , et même avec mon imagination. Tu sais comme j'ai besoin de cette belle faculté, qui prend dans Tavenir de quoi augmenter encore la félicité présente ; de cette enchanteresse qui s'occupe de tous les âges et de toutes les conditions de la vie , qui a des hochets pour les enfans , et donne aux génies supérieurs les clefs du ciel , pour que leurs
regards s'enivrent de hautes félicités Mais
où vais-je m'égarer ? Je ne t'ai rien dit encore du comte. 11 a reçu toutes ses instructions ; il va décidément à Venise, et cette place est celle qu'il désirait. Il se plaît dans l'idée que nous ne nous séparerons pas , qu'il pourra me guider lui-même dans celte nouvelle carrière où il a voulu que j'entrasse , et qu'il pourra , en achevant lui-même mon éducation , remplir Je saint devoir dont il se chargea en m'adoptant. Quel ami, Ernest , que ce second père ! (Juel homme excellent I La mort seule a pu interrompre cette amitié qui le liait à celui que j'ai perdu, et le comte se plaît à la continuer religieusement en moi. Il me regarde souvent ; je vois quelquefois des larmes dans ses yeux : il trouve que je ressemble beaucoup à mon porc , que j'ai dans mon regard la même mé-
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lancolie; il me reproche d*être comme lui presqoe sauvage» et de craindre trop le monde, ie f ai déjà dit comment j'ai fait la connaissance de la comtesse , de quelle manière touchante il me présenta à Valérie ( c'est ainsi qa'elle se nomme 9 et qne je rappellerai désormais)»^ d'ailleurs, elle veut que je la regarde comme une sœur , et c'est bien là l'impression qu'elle m'a fitite. Elle m'impose moins que le comte f elle a l'air si enfant ! Elle est très-vive , mais sa bonté est extrême. Valérie parait aimer beaucoup son mari ; je ne m'en étonne pas : quoiqu'il y ait entre eux une grande différence d'âge, on n'y pense jamais. On pourrait trou- ▼er quelquefois Valérie trop jeune : on a peine à se persuader qu'elle ait formé un engagement aussi sérieux ; mais jamais le comte ne parait trop vieux. Il a trente-sept ans ; mais il n'a pas l'air de les avoir. On ne sait d'abord ce qu'on aime le plus en lui , ou de sa figure noble et élevée \ ou de son esprit , qui est toujours agréable , qui s'aide encore d'une imagination vaste et d'une extrême culture ; mais » en le connaissant davantage , on n'hésite pas : c'est ce qu'il tire de son cœur, qu'on préfère ; c*est quand il s'abandonne et qu'il se découvre entièrement, qu'on le trouve si supérieur. Il nous dit quelquefois qu'il ne peut être aussi jeune dans le monde qu'il lest avec nous, et que
iO VALiAlB.
rexaliation irait mal avec une ambassade.
Si tu savais, Ernest, comme notre voyage est agréable 1 Le conile sait tout, connaît tout> et le savoir en loi n'a pas émonssé la sensihH
/ lité. Jonir de son cœnr, aimer et faire dn bonheur des autres le sien propre, voilà sa vie; aussi ne géne^t-il personne. Nous avons plusieurs voitures, dont une est découverte ; c'est ordinairement le soir que nous allons dans celle-là. La saison est très-belle. Nous avons traversé de grandes forêts en entrant en Ailema^jne ; il y avait là quelque chose du pays natal qui nous plaisait beaucoup. Le coucber du soleil surtout nous rappelait à tous des souvenirs différens que nous nous communi-
. quions quelquefois ; mais le plus souvent nous gardions alors le silence. Les beaux jours sont comme autant de iétes données au monde; mais la fin d'un beau jour, comme la fin de la vie» a quelque chose d'attendrissant et de solennel : c'est un cadre où vont se placer tout naturellement les souvenirs, et où tout ce qui tient aux affections parait plus vif, comme an coucher du soleil les teintes paraissent plus chaudes. Que de fois mon imagination se reporte alors vers nos montagnes I Je vois à leurs pieds notre antique demeure ; ces créneaux ,
î ces fossés, si long-temps couverts de glaces»
; sur lesquels nous nous exercions, la lance à la
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mAUf à des jeox guerriers, glissant sur cetteH glace comnie sur nos jours, que nous n'aper- ' cevions pas. Le prinleuips revenaU; nous es-.^ caladions le rocher ; nous comptions alors ces yaisseanx qni Tenaient de nouveau tenter nos mers ; nous tâchions de deviner leur pavillon; nous suivions leur vol rapide ; nons aurions Toula être sur leurs mâts, comme les oiseaux marins, les suivre dans des régions lointaines. Te rappelies-tu ce beau coucher du soleil, où nous célébrâmes ensemble un grand souvenir T C'était peu après l'équinoxe. Nous avions vu la veille une armée de nuages s'avancer en présagiaaiit la tempête ; elle fut horrible : tous deux nous tremblions pour un vaisseau que nous avions découvert ; la mer était soulevée et mefiaoail d'engloutir tous ces rivages. A minuit, nous entendîmes les signaux de détresse. Ne doutant pas que le vaisseau n'eût échoué sur un des banrà, mon père fit au plus vite mettre des chaloupes en mer ; au moment où il animait les pilotes cotiers, il ne résista pas à nos instances, et, malgré le danger, il nous permit de raccompagner. Oh I comme nos cœurs battaient 1 comme nous désirions être partout à la fois 1 comme nous aurions voulu secourir chacun des passagers ! Ce fut alors que tu exposas si généreusement ta vie pour moi. Mais il faut rester fidèle à ma promesse ; il faut ne point te parler
ià
(le ce qui le paraît si simple, si naturel ; mais au moins laisse-moi ma reconaaissance comme un de mes premiers plaisirs, si ce n'est comme un de mes premiers devoirs, et n'oublions jamais le rocher où nous retournâmes après cette nuit» et d'où nous regardions la mer en remerciant le ciel de notre amitié.
Adieu, Ernest; il est tard, et nous partons de grand matin*