LETTRE UI
B«...,Ie21 mars*
Mon ami, j'ai relu ce matin ma lettre d'hier ; j'ai presque hésité à te renvoyer : non pas que je voulusse jamais te cacher quelque chose, mais parce que je sens que lu me reprocheras avec raison de ne pas chercher, comme je te l'avais promis, à réprimer un peu ce qu'il y a de trop passionné dans mon àme. Ne dois-je pas d'ailleurs cacher cette àme, comme un secret, à la plupart de ceux avec qui je serai appelé à vivre dans le monde? Ne sais-je pas qu'il n'y a plus rien de naturel aux yeux de ces gens-là, que ce qui nous éloigne de la nature, et que je ne leur paraîtrai qu'un insensé en ne leur ressemblant pas ? Laisse-moi donc errer avec
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BMB dMTs sonrenin «a Hûliea des fioféto» an
bord des eaux, où je me crée des êtres comme moi, où je rassemble autour de moi les ombres poétiques de ceux qai chantèrent tont ee qui élève rhomme, et qni snrent aimer forte* ment. Là, je crois voir encore le Tasse, soupiuni 868 yers immortels et son ardent amonr ; là, m'apparaît Pétrarque, au milieu des voûtes sacrées qui virent naître sa longue tendresse pour Lanre ; là, je eroia entendre les sublimes accords du tendre et solitaire Pergolèze ; partout je crois voir le génie et l'amour, ces enfans du ciel, fuyant la multitude et cachant leurs bienfeits comme leurs innocentes joies. — -Ahl si je n'ai pas été doté comme les fils dn génie, si je ne puis charmer comme eux la postérité, au moins j'ai respiré comme enx quelque chose de cet enthousiasme, de ce sublime amour du beau, qui vaut peut-être mieux que la gloire elle-même.
Cependant, mon £rnest, ne crois pas que je m'abandonne sans réserre à mes rév^nea.
Quoique le comte soit un des hommes dont ràme ait gardé le plus de jeunesse, si je puis m'exprimer ainsi, il m'impose trop pour que je ne Toile pas une partie de mon âme. le cherche surtout à ne pas paraître extraordinaire à Valérie, qui, si jeune, si calme, me pa-\ ralt comme un rayon matinal qui ne tombe que )
] SUT des fleurs et ne connaît que leur tran* ^ quille et douce végétation.
Je ne saurais mieux te peindre Valérie qu'en te nommant la jeune Ida» ta cousine. Elle lui ressemble beaucoup ; cependant elle a quelque chose de particulier que je n*ai encore vu à aucune femrae^ On peut avoir autant de grâce, beaucoup plus de beauté, et être loin d'elle» On ne Fadmire peut-être pas, mais elle a quelque chose d'idéal et de charmant qui force à s'en occuper.' On dirait» à la voir si délicate, si svelte, que c'est une pensée. Cependant» la première fois que je la vis, je \ ne la trouvai pas jolie. Elle est très-p≤ et le contraste de sa gatté, de son étonrderi^ même» et de sa figure, qui est faite pour n'être que sensible et sérieuse, me fit une impression singulière.
J'ai vu depuis que ces momens où elle ne me paraissait qu'une aimable enfont étaient rares. Son caractère habituel a plutôt quelque chose de mélancolique ; et elle se livre quelquej fois à une excessive gatté, comme les personnes { extrêmement sensibles , et qui ont les nerb • très-mobiles, passent à des situations tout-à^ ; fait étrangères à leurs habitudes.
Le temps est beau; nous nous promenons beaucoup; le soir, nous faisons quelquefois de la musique : j'ai mon violon avec moi ; Valérie
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joue de la guitare ; nous lisons aussi : c'est une véritable fête que ee voyage .
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SloUen, le 4 a?riJ.
Mon ami, ce n'est que d'aujourd'hui que je
connais bien Valérie. Jusqu'à présent elle avait passé devant mes yeux comme une de ces figures gracieuses et pures» dont les Grecs nous dessinèrent les formes, et dont nous aimons à revêtir nos songes; mais je croyais son ftme trop jeune , trop peu formée pour deviner les passions ou pour les sentir; mes timides regards aussi n'osaient étudier ses traits. Cen'élait pas pour moi une femme avec l'empire que pouvaient lui donner son sexe et mon imagination; c'était un être hors des limites de ma pensée : Valérie était couverte de ce voile de respect et de vénération que j'ai pour le comte, et je n'osais le soulever pour ne voir qu'une femme ordinaire. Hais aujourd'hui» oui, aujourd'hui même, une circonstance singulière m'a fait connaître cette femme, qui a aussi reçu une Ame ardente et profonde. Oui, Ernest, la nature acheva son ouvrage, et comme ces vases sacrés de l'antiquité» dont la blancheur et la dé-
licatcsse étonnent les regards, elle garde dans son sein une flamme subtile et toujours vivante.
Écoute, Ernest, et juge toi-même si j'avais connu jusqu'à présent Valérie. Elle avait eu envie aujourd'hui d'arriver de meilleure heure pour dîner : le comte avait envie d'avancer, mais il a cédé ; au lieu d'envoyer le courrier, il est monté lui-même à cheval pour faire tout préparer. Quand nous sommes arrivés, Valérie l'a remercié avec une grâce charmante; ils se sont promenés un instant ensemble, et tout-à-coup le comte est revenu seul et d'un air embarrassé. Il m'a dit : — Nous dînerons seuls; Valérie préfère ne pas manger encore.
J'ai été fort étonné de ce caprice, et déjà j'avais cru m'apercevoir qu'elle avait de l'inégalité de caractère. Nous nous sommes hâtés de finir le repas. Le comte m'a prié de faire prendre du fruit dans la voiture, croyant que cela ferait plaisir à sa femme. Je sortis du bourg, et je trouvai la comtesse avec Marie, jeune femme de chambre qui a été élevée avec elle, et qu'elle aime beaucoup ; elles étaient toutes deux auprès d'un bouquet d'arbres. Je m'avançai vers Valérie, et je lui offris du fruit, ne sachant trop que lui dire; elle rougit; elle paraissait avoir pleuré, et je sentis que je no lui en voulais plus. Elle avait quelque chose de si intéressant dans la figure, sa voix était si douce quand
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elle me remorcia, que j'en fus très-ému.-— Vous anres été étonné, me dit-elle arec nne espèce
de timidité, de ne pas m'avoir vue an dîner?
— Pas du tout, lui répondis-je, entrémemeni embanassé. — Elle ionrît Puisque nous devons être souvent ensemble, continua-t-elle, il est bon que vous accoutumiez à mes enfantillages. —Je ne sayais que répondre : je lui of^ fris mon bras pour s'en retourner, car elle s'était levée. — Êtes-vous incommodée, madame?
lui dis-je enfin ; le comte le craignait — - S'est^il informé où j'étais? me demanda-l-elle précipitamment. — Je crois qu'il vous cherche, lui répondi8-je.~Votre dîner a été cependant assez long.— Je rassurai que nous avions été peu de temps à table. — Cela m\i paru fort long, m'al-elle répondu. — Elle regardait autour d'elle très-souvent pour voir si elle n'apercevrait pas le comte, quand un des gens est venu avertir que les chevaux étaient mis. — £t mon mari, a-t-elle demandé, où est-il? — Monsieur aj^pris les devans, à pied, a répondu cet homme, après avoir ordonné qu'on mit les chevaux pour que madame n'arrivât pas de nuit, à cause des mauvais chemins. — C'est bon, a dit Valérie, d'une voixj[|u'6llo cherchait à piailriser. .. — Mais je m'apercevais de toute son agitation. Nous sommes entrés dans la voiture; je me suis assis vis-à-vis d'elle. D'abord elle a été pensive ; puis
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elle a cherché à cacher ce qui la tourmentait : elle a ensuite essayé de paraître avoir oublié
ce qui s'était passé ; elle m'a parlé de choses indifiterentes; elle a tâché d'être gaie, me racontantplusieurs anecdotes fort plaisantes sur Y*. .» où nous devions arriver bientAt.
Je remarquais qu'elle mettait souvent la tête à la portière, pour voir si elle n'apercevrait pas le comte ; elle faisait dire au postillon d'avancer, parce qu'elle craignait qu'il ne se fatiguât à force de marcher. A mesure que nous avancions, elle parlait moins et redevenait plus pensive : elle s'étonna de ce que nous ne rejoignions point son mari. — Il marche très-vite» lui répondis-je; — mais je m'en étonnais aussi. Nous traversâmes une grande foret : l'inquiétude de Valérie augmentait toujours ; elledevint extrême. A la fin, elle était descendue ; elle devançait les voitures, croyant se distraire par une marche précipitée ; elle s'appuyait sur moi, s'arrêtait, voulait retourner sur ses pas ; enfin, elle souffrait horriblement. Je souffrais presque autant qu'elle : je lui disais que sûrement nous trouverions le comte arrivé à la poste, qu'il aurait pris un chemin de traverse, et je le pensais. Malheureusement, on lui avait parlé d'une bande de voleurs qui, quinze jours auparavant, avaient attaque une voiture publique. Je sentais croître mon intérêt pour elle, à mesure que