LETTRE XIV
Nous avons quitté le Tyrol » nous sommes entrés en Italie : nous nous sommes mis en
route ce matin avant le lever du soleil. Pendant qu'on faisait raCraichir les chevaux fatigués d'une marche de trois heures, le comte a proposé à sa femme de prendre les devans, et nous avons fait une des promenades les plus agréables: nous étions ravis de fouler aux pieds le sol de l'Italie ; nous attachions nos regards sur ce ciel poétique, sur cette terre d'antiques merveilles» que le printemps venait saluer avec toutes ses couleurs et tous ses parfums. Quand nous eûmes marché quelque temps, nous aperçûmes des maisons groupées çà et là sur un côteau, et l'impétueux Adige se lançant avec fureur au milieu de ces tranquilles campagnes. Un groupe ]de cyprès et des colonnes à moitié ruinées fixèrent notre attention. Le comte nous dit que c'était sûrement quelque temple ancien. Cette terre, couverte de grands débris, s'embellit de ses ruines, et les siècles viennent
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expirer tour à tour dans ces monumens, au mi->
liea de la nature toujours vivante. Nous nous
écartftmes du grand ehemin pour aller visiter
ce temple, dont l'architecture corinthienne
nous parut encore belle. Apparenunent que les
habitans du village aimaient ce lieu solitaire»
que les cyprès et le silence semblaient vouer à
la mprt. Nous vîmes son enceinte remplie de
croix qui indiquaient un cimetière; quelques
arbres fruitiers et des figuiers sauvages se mô-
la(ent au vert noirâtre des cyprès. Une antiquQ
cigogne paraissait au sommet d'une des plus
hautes colonnes, et le cri solitaire et aigu de
çet oiseaii se confondait avec la bruyante voix
de FAdigc. Ce tableau à la fois religieux et
sauvage nous frappa singulièrement. Valérie,
fatiguée ou entraînée par son imagination ,
nous proposa de nous reposer, Jamais je ne la
vis si charmante ; l'air du matin avait animé «
9011 teint; son vêtement pur et léger lui donnait quelque chose d*aérien , et l'on eût dit
voir un second printemps plus beau, plus jeune encore que le premier, descendu du ciel sur cet asile du trépas; elle s'était assise sur un des tombeaux ; il soufllait un vent assez frais, et, dans un instant, elle fiit couverte d'une pluie de fleurs des pruniers voisins , qui , de leur duvet et de leurs douces couleurs, semblaient |« caresser. Ëlle souriait on les assemblant
autour d'elle ; 'et moi, la voyant si belle, si pure, je sentis que j'eusse voulu mourir comme ses fleurs, pourvu qu'un instant son souffle me touchât. Mais au milieu du trouble délicieux d'un premier amour , au milieu de cette volupté d'un matin et d'un printemps d'Italie, un pressentiment fnneste vint me saisir ; Valérie s'en aperçut, et me dit que j'avais l'air préoccupé. — Je pense aux feuilles de l'automne qui, flétries et desséchées, tomberont et couvriront ces fleurs. — Et nous aussi , dit-elle. — Le comte nous appela alors pour nous montrer une inscription ; mais Valérie vint bientôt reprendre sa place. Un grand et beau papillon qu'on nomme , je crois , le Sphinx, enchanta Valérie par ses couleurs ; il était sur un des figuiers, le comte voulut le prendre pour l'apporter à sa femme; mais, comme le Sphinx de la fable, il alla s'asseoir sur le seuil du temple; je courus pour m'en saisir , mon pied glissa , et je tombai ; bientôt relevé, j'eus le temps de saisir encore le papillon , que j'apportai à la comtesse. Toute effrayée de ma chute, elle était pâle , et le comte s'en aperçut. — Je parie, dit-il, que Valérie a la superstition de sa mèro et de beaucoup de personnes de sa patrie. — Oui, dit-elle, je suis honteuse de l'avouer. — Et quelle est cette superstition? demandai-je d'une voix émue. — Le comte me répondit en