LETTRE XV
Padoae, U •••••
C'est de Padoue que je t'écris (tu vois que nous avançons à grands pas vers Venise).
Cette antique ville, qui est habitée par plusieurs savans , nous parut d'une tristesse affreuse ; mais Valérie avait besoin de se reposer. Ce soir, apprenant que David et la Banti devaient •dianter, la comtesse eut envie d'aller à l'opéra. .Le comte , ayant des lettres à écrire , ne put nous y accompagner. Valérie ne voulut point fairo do toilette, et nous primes une loge grillée.
VALKRIB.
O Ernest I de tous les dangers, aucun ne pouvait être aussi terrible pour ton ami 1 Figaro^ toi ce que je devais éprouver : il me semblait
que toutes les voluptés habitaient cette funeste salle ; le contraste des lumières » des parures de ces femmes éblouissantes , avec cette loge l'aiblement cclaircc, où il me semblait que Valérie ne vivait que pour moi ; la voix enchanteresse de David qui nous envoyait des accens passionnés ; cet amour chanté par des voix qu'on ne peut imaginer, qu'il faut avoir entendues, et qui, mille fois plus ardent encore, brûlait dans mon cœur. Valérie , transportée de cette musique» et moi si près d'elle» si près que je touchais presque ses cheveux de mes lèvres; alors la rose même qui parfumait ses cheveux achevait de me troubler. 0 Ernest I quels tumultes 1 quels combats pour ne pas me trahir 1 Et actuellement encore que j'ai quitté , depuis trois heures , ce spectacle , je ne puis dormir ; je t'écris d'une terrasse où Valérie est venue avec le comte, et d'où elle est sortie depuis une heure. L'air est si doux , que ma lumière ne s'éteint pas, et je passerai la nuit sur la terrasse. Comme le ciel est pur! Un rossignol soupire dans le lointain ses plaintives amours I Tout est-il donc amour dans la nature ? et les accens de David, et la complainte de l'oiseau du priatemps, et l'air que je respire, empreint encore
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du souffle de Valérie, et mon âme défaillante de volupté? le sois perdu, Ernest ! je n'avais pas besoin de cette Italie , si dangereuse pour moi. Ici les hommes énervés nomment amour tout ce qni émeut leurs sens et languissent dans des plaisirs toujours renouvelés , mais que rhabitude émousse ; ils ne reçoivent pas de ràme cette impulsion qui fait du plaisir un délire, et de chaque pensée une émotion; mais moi , moi , destiné aux fortes passions et ne pouvant pas plus leur échapper que je ne puis échapper à la mort, que deviendrai-je dans ce pays? Ah 1 puisque ceux qui n'ont besoin que de plaisir^, par cela seul ne sentent rien forte* ment; moi qui apporte une ftme neuve et ardente , sortant d'un climat âpre , moi , je suis d'autant plus sensible aux beautés de ce ciel enchanteur , aux délices des parfums et de la musique , que j'avais créé ces délices avec mon imagination , sans qu'elles fussent affaiblies par l'habitude. Ernest, que £aisais-tu, quand tu me laissas partir? Il fallait me précipiter dans les flots de la Baltique , comme Mentor prédpita Télémaque.
LETTRE XVL
EUNEST A GUSTAVE.
H., le
Gustave, j'ai dans ma tôte une suite de tableaux et de souvenirs qu'il faut que je te communique; ton image y a été mêlée sans cesse, et le plaisir que j'ai à t'en parler doit me faire pardonner si j'entre dans trop de détails. J'ai voulu passer la fête de Saint-Jean chez les parens d'Ida où l'on est toujours plus gai qu'ailleurs. Tu sais combien de fois nous avions fait ce voyage ensemble, je voulus aussi le faire à pied. Je partis la nuit, avec mon fusil, car j'avais le projet de chasser dans ma course. II avait fait si chaud pendant la journée , que la fraîcheur me parut délicieuse. Je passai d'abord par le bocage des Nymphes, que nous avions nommé ainsi , parce que nous aimions à y lireThéocrite. Un vent frais agitait les souples et légers bouleaux ; ces arbres exhalaient une forte odeur de rose : ce parfum me rappela vivement le souvenir do notre première course, c'était dans la même saison, à la mémo heure et avec le même projet que nous partîmes ensemble. Je m'assis à l'entrée du bocage, sur une des larges pierres qui sont au bord do la fontaine, et où l'on vient encore abreuver
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les yaches da village. Tout était calme , je n'entendais dans le lointain que les aboiemens des cbieBS de la ferme qni est à l'ouest J'entendis sonner onze henres à la cloche du château ; et cependant il faisait encore assez clair pour me permettre de lire sans difficulté ta dernière lettre ; les expressions de ta tendresse m'émurent vivement, et le trouble de ton malheureux amour me fit éprouver quelque chose d'inexprimable. Au milieu de cette tranquille nuit et de ces tranquilles campagnes , un vent chaud aouffiait dans les feuilles ; il me semblait qu'il Tenait d'Italie pour m'apporter quelque chose de toi. Je fus tiré de ma rêverie par un jeune garçon qui faisait marcher devant lui des bœufs qu'il conduisait à la ville la plus voisine ; il chantait monotonement quelques paroles sur l'air des montagnes ; il s'arrêta auprès de la fontaine pour se reposer ; je continuai ma marche; de jeunes coqs de bruyères s'agitaient dans leurs nids , et semblaient appeler le jour par leurs chants , où plutôt par leur murmure matinal; enfin je passai près du lac d*Ullen. La fraîcheur qui précède l'aurore commençait à se faire sentir; je vis sur ces bords quelques canards sauvages qui, à mon approche, secouèrent leurs ailes et leur tète appesantie de sommeil. D'abord je voulus tirer sur eux, puis je lo leur laissai gagner tranquillement
la largeur du lac Je doublai le petit cap ,
et m'enfonçai dans la forêt. Je marchais sous les hauts sapins , n'entendant que le bruit de mes pas, qui quelquefois glissaient sur les ai* guilles des rameaux dont la terre était jonchée. En attendant, le court intervalle entre la nuit et l'aurore s'était passé. J'arrivai à la chaumière du bon André ; j'entrai dans l'enceinte de ce petit enclos, où tant de fois nous étions venus ensemble : tout dormait encore ; les animaux seuls venaient de se réveiller, ils paraissaient me recevoir avec plaisir. Je m'assis un instant, et je respirai l'air pur du matin. Je considérai autour do moi ces ustensiles si simples, si propres, et je pensai à la paix qui habitait celte demeure. Je passai une partie de la journée dans celte ferme , et je m'assis pendant le gros de la chaleur sous ce vieux chêne si épais, où le soleil, dans toute sa force , ne parvenait à jeter , à travers les branches , que quelques feuilles dorées qui tombaient çà et là ; des colombes des champs filaient au-dessus de ma tête ; les souvenirs de notre jeunesse m'environnaient ; et quand je m'en allai et que je ne vis que mon ombre solitaire , je sentis mon cœur se serrer, je sentis combien tu étais loin do moi , cher compagnon de mon heureuse enfance.
J'arrivai le soir à la jolie mai:>on qu'habitent
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les pareils d'Ida. C'était la reille de la ftte de
saint Jean ; tout le monde me demanda de tes nouvelles, et fut peioé de ton absence. Le lendemain matin, quand je descendis pour déjeuner, je trouvai Ida avec une couronne d'épis que de jeunes paysannes avaient posée sur ses dieveui. Elle était sous ce grand sapin prés de la fontaine qui est dans la cour; une multitude de jeunes filles et de jeunes garçons Fenvironnaient» chacun lui avait apporté son présent; les premiers avaient posé sur la fontaine des fraises dans des paniers d'écorce de bouleau ; d'autres, comme les filles d'Israël, y avaient placé de {jrandes cruches de lait , tandis que d'autres encore lui offraient des rayons de miel. Ida remerciait chacune d'elles avec une grâce charmante , et passait quelquefois ses doigts délicats sur les joues vermeilles des jeunes paysannes. Plusieurs enfans lui apportèrent des oiseaux qu'ils avaient élevés ; l'un d'eux tenait dans ses petites mains une nichée entière de rossignols ; mais Ida exigea qu'on les reportât où on les avait pris, ne voulant pas priver la mère de ses petits, ni les forêts de leurs plus aimables chantres. Je remarquai un Jeune garçon de seize â dix-huit ans, il tenait entre ses bras une petite hermine toute blanche, qu'il avait apprivoisée, et qu'il offrit en rougissant à Ida.
Le soir toute la cour fut remplie depaysans.
Tu te rappelles Tantique usage de la Saint- Jean; toutes les femmes avaient une couronne de feuilles sur la téte, et leurs tabliers étaient remplis de feuilles odorantes, dont elles couvraient tous ceux qui s'approchaient d'elles, en chantant des paroles amicales et bienveillantes; on avait dressé de grandes tables dans la forêt qui touche à la cour , et on avait allumé les feux de la Saint- Jean ; on soupa, et ensuite on dansa toute la nuit. Yoilà, cher Gustave, le récit de cette petite fête, dont j'ai voulu te mander tous les détails, afin que ton imagination les suive tous et se rapproche des scènes où la mienne t'appelait sans cesse et s'occupait toujours de toi. Adieu, mon cher Gustave ; adieu, quand te verrai-je, ami cher?.. .
LETTRE XVIL
Venise, le
Nous voilà depuis un mois à Venise, cher Ernest. J*ai été très-occupé avec le comte, et c'est ainsi qu'il m'a fallu passer tant de temps sans l'écrire; et puis, je suis si mécontent de moimême, que cela me décourage souvent. Je sens qu'il m'est aussi impossible de te tromper que
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de guérir de celte cruelle maladie qui trouble et ma conscience et ma raison... J'étais honteux de te parler de moi ; vingt fois j'ai voala me jeter aux pieds du comte, lui tout avouer, le quitter après ; c'est bien là mon devoir, je le sens clairement» toat m'avertit que je devrais snivre cette voix intérieure qui ne nous trompe pas, et qui me crie sans cesse : — Pars, retourne sur tes mSt il te reste encore ime antre amitié, et deux patries à retrouver, dont l'une est dans le cœur d'£rnest où tu comptas tes premiers jours de bonheur. Ta déposeras dans ce cœnr noble et grand l'imagede Valérie, que tn n'oses garder dans le tien ; tu l'y retrouveras, non telle que ta ^coupable imagination te la peint, mais oomme Famie qui doit travailler au bonheur du comte. Et malgré tout cela, je ne pars pas, ell&chement je cherche à m'abuser» et je croia encore que je pourrais guérir. II y a quelques jours que j'étais décidé à prier le comte de me fiûre aller à l'ambassade de Florence, pour y passer un an . J'avais trouvé une raison plausible pour cela, je médisais, du moins, je serai 0OUS le même ciel que Valérie. Mais je la revis, elle me parla d'un voyage que le comte lui ferait faire dans huit mois, et je résolus de ne partir que deux mois avant elle, pour me déshabituer ainsi peu à peu de sa présence, espérant la revoir à son passage à Florence «
Ernest, plus que jamais j*ai besoin de ton indiil^jence. Je relis tes lettres, j'entends ta voix me rappeler à la vertu, et je suis le plus faible des hommes.
LETTRE XVIIL
Venise, le
T'écrire, te dire tout, c'est revivre dans chaque instant do la nouvelle existence qu'elle m'a créée. Garde bien mes lettres, Ernest, je t'en conjure ; un jour peut-être, au bord de nos solitaires étangs, ou sur nos froids rochers, nous les relirons, si toutefois ton ami se sauve du naufrage qui le menace, si l'amour ne le consume, comme le soleil dévore ici la plante qui brilla un matin. Hier encore, une chose assez simple en elle-même me montra sa confiance.
Tout fortifie sa naissante amitié, tout alimente ma dévorante passion : elle met entre nous deux son innocence, et l'univers reste pour elle comme il est, tandis que tout est changé pour moi.
Depuis long-temps l'ambassadeur dTspagne lui avait promis un bal ; cette réunion devait être des plus brillantes, par la quantité d'étrangers qui sont à Venise, caries nobles Vé-
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et
nitiens ne peuvent fréquenter les maisons des ambassadeurs. Valérie s'en feisaît une fSte. A huit heures du soir j'entrai chez elle pour lui remettre une lettre ; je la trouvai occupée de sa toilette. Sa coiffdre était charmante, sa robe simple, élégante, lui allait à ravir. — Dites-moi sans compliment comment vous me trouvez^me demanda Valérie : je sais que je ne suis pas jolie, je voudrais seulement ne pas être trop maly il y aura tant de femmes agréables 1 — Âh I ne craignez rien, lui dis-je, tous serez toujours la seule dont on n'osera compter les charmes , *et qui ferez toujours sentûr en vous une puissance supérieure au charme même.— Je ne sais pas, dil-elle en riant, pourquoi vous voulez faire de moi une personne redoutable, tandis que je me borne à ne pas vouloir faire peur^ Oui, continua-t-elle , je suis d'une pâleur qui m'effraie moi-même, moi qui me vois tous les jonrsy^ je veux absolument mettre du rouge, n fiutcfue vous me rendiez un service, Linar. Mon mari, par une idée singulière, ne veut pas que je. mette du rouge; je n'en ai point Mais ce s% au bal, paraître avec un air de souffrance au milieu d*une fôte, je ne le puis pas; • je^jû décidée à en mettre une teinte légère.
JéiÉittnû la première, je danserai, il ne verra rien. Faites-moi le plaisir d'aller chez la marquise de Ricif^sa campagne est à deux pas
VALÉUE,
d'ici, vous lui demanderez du rouge; mon cher Linar, dépêchez-vous» vous me ferez un grand plaisir. Passez par le jardin, afin qu'on ne vous voie pas sortir. £n disant ces mots» elle me poussa légèrement par la porte. Je courus chez la marquise; je revins au bout de quelques minutes : Valérie m'attendait avec l'impatience d'un enfont, une légère émotion colorait son teint ; elle s'approcha du miroir» mit un peu de rouge, puis elle s'arrêta pour réfléchir : il me 8end>lait que j'entendais ce qu'elle se disait. Ensuite elle me regarda :— C'est ridicule» dit-elle» je tremble comme si je faisais une mauvaise action... c'est que j'ai promis... ce^ pendant le mal n'est pas bien grand. Oh I combien il doit ôtre aflPreux de faire quelque chose de vraiment répréhensible 1 ~ En disant cela, elle s'approcha de moi : — * Vous pâlissez» me dit-elle, — elle prit ma main : — Qu'avez-vous, linar? vous êtes très-pâle. —Effectivement»
je me sentais défaillir ; ces mots : combien il est affreux de faire quelque chose de vraiment répréhensible I — étaient entrés dans ma conscience comme un coup de poignard. Cette crainte de Valérie pour une faute aussi légère me ht faire un retour affreux sur ma passion criminelle et mon ingratitude envers le comte. Valérie avait pris do l'eau de Cologne» elle voulait m'en faire respirer Je remarquai que d'une