‹ ValérieChapitre 37 sur 68 · LETTRE XVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XVIII

main elle leDait le flacon» tandis qne de l'antre

elleôtait son rou{;e, en passant ses jolis doigts sur ses joues. Mous sorliiues un instant après» et elle monta en Toitnre. J'allai rêver an bord de la Brenta ; la nuit me surprit, elle était calme et sombre ; je suivais le rivage, désert à cette henre-là» et je n'entendais dans Téloignement qne le chant de quelques mariniers qui s'en allaient versFusine> pour regagner les lagunes. Quelques vers hiisans étincelaient snr les haies de buis comme des diamans. Je me trouvai insensiblement auprès de la superbe Villa-Pisani, louée par l'ambassadeur d'Espagne, et j'entendis la musique du bal. Je m'approchai ; on dansait dans un pavillon, dont les grandes portes vitrées donnaient sur le jardin. Plu* sieurs personnes regardaient, placées en dehors près de ces portes. Je gagnai une fenêtre, et je montai sur un grand vase de fleurs. Je me trouvai an niveau delà salle. L'obscurité de la nuit et Vèclat des bougies me permettaient de chercher Valérie, sans être remarqué. Je la reconnus bientôt ; elle parlait à un Anglais qui venait souvent chez le comte. Elle avait l'air abattu» elle tourna ses yeux du côté de la fenêtre» et mon cœur battit : je me retirai» comme si elle avait pu me voir. Un instant après, je la vis environnée de plusieurs personnes qui lui -demandaient quelque chose ; elle paraissait re-

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fuser, et mêlait à son refus son charmaDt sourire, comme pour se le faire pardonner. £Ue montrait avec la main antonr d'elle, et je me disais : — Elle so défend de danser la danse du chàle ; elle dit qu*il y a trop demonde. Bien, Valérie, bieni Ah I ne leur montrez pas celte charmante danse; qu'elle ne soit que pour ceux qui n'y verront qae Totreàme , ou plutôt qu'elle ne soit jamais vue que par moi, qu'elle entraîne à vos pieds avec cette volupté qui exalte Tamour et intimide les sens.

On continuait à presser Valérie, qui se dé* fendait toujours et montrait sa tête, apparemment pour dire qu'elle y avait mal. Enfin, la fonle s'-écoula; on alla souper : Valérie resta ; il n'y eut plus qu'une vingtaine de personnes dans la salle. Alors je vis le comte, avec une femme couverte de diamans et de ronge, s'avancer vers Valérie ; je le vis la presser, la supplier de danser : les hommes se mirent à ses genoux, les femmes l'entonraient; je la vis cAder; moi-même, enfin, entraîné par le mouvement général, je m'étais mêlé aux autres pour la prier, comme si elle avait pu m'entendre; et quand elle céda aux instances, je sentis un mouvement de colère. On ferma les portes pour que personne n'entrât plus dans la salle : lord Héry prit un violon; Valérie demanda son chàle d'une mousseline bleu-foncé; elle écarta

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ses cheveux de dessus son front ; elle mit son chàie sur sa tète ; il descendit le long de ses tempes, de ses épaules; son front se dessina à la manière antique» ses cheveux disparurent, ses paupières se baissèrent, son sonrire habituel s'effaça pea à peu, sa tète s'inclina, son châle tomba mollement sur ses bras croisés sur sa poitrine; et ce vêtement bleu» cette figure douce et pure, semblaient ,avoir ètè dessinés par le Corrège pour exprimer la tranquille résignation ; et quand ses yeux se relevèrent, que ses lèvres essayèrent un sourire, on eût dit voir, comme Shakspeare la peignit, la Patience souriant à la Douleur auprès d'un monument.

Ces attitudes difiérentes, qui peignent tantôt des situations terribles, et tantôt des situations attendrissantes» sont un langage éloquent puisé dans les mouvemens de l'àme et des passions* Quand elles sont représentées par des formes pures et antiques, que des physionomies expressives en relèvent le pouvoir, leur effet est inexprimable. Milady Hamilton, douée de ces avantages précieux, donna la première une idée de ce genre de danse vrahnent dramatique, si Ton peut dire ainsi. Le cbàle, qui est en même temps si antique, si propre à être dessiné de tant de manières différentes, drape, voile, cache tour à tour la figure, et se prête aux plus séduisantes expressions . Mais c'est

de

VALÉAIB.

Valérie qu'il foui voir : c'est elle qui, à la fois décente^ timide, noble, profondément seniible»

trouble, entraîne, émeut, arrache des larmes, et £ait palpiter le cœur comme il palpite quand il est dominé par un grand ascendant ; c'est elle qui possùde cette grâce charmante qui ne peut s'apprendre, mais que la nature a révélée en secret à quelques êtres supérieurs. Elle n'est pas le résultat des leçons de l'art ; elle a été apportée du ciel avec les vertus : c'est elle qui était dans la pensée de Tartiste qui nous donna la Vénus pudique et dans le pinceau de Raphaël... Elle vit surtout avec Valérie; la décence et la pudeur sont ses compagnes ; elle trahit l'âme en cherchant à voiler les beautés du corps.

Ceux qui n'ont vu que ce mécanisme <lifficile

et étonnant à la vérité, cette grâce de convenance, qui appartient plusou moins à un peuple ou à une nation, ceux-là, dis-je, n'ont pas l'idée de la danse de Valérie.

Tantôt, comme Niobé, elle arrachait un cri étoufié à mon âme déchirée par sa douleur ; tantôt elle fuyait comme Galatéc , et tout mon être semblait entraîné sur ses pas légers. Non, je ne puis te rendre tout mon égarement,

lorsque, dans cette magique danse, un moment avant qu'elle finit, elle fit le tour de la salle en fuyant , ou en volant plutêt sur le parquet ,

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regardant en arrière, moitié effrayée; moitié

timide, comme si elle était poursuivie par TÂmour. J'ouvris les bras, je rappelai; je criais d'nne voix étonflito : — Valérie I ah i viens, viens , par pitié ! C'est ici que lu dois te réfugier ; c'est sur le sein de celui qui meurt pour toi que ta dois te reposer. — Et je fermais les bras arec un mouvement passionné , et la douleur que je me faisais à moi-même m'éveilla, et pourtant je n'avais embrassé qae le vide i Qae dis-je? le vide ; non, non : tandis que mes yeux dévoraient l'image de Valérie, il y avait dans cette illusion, il y avait de la félicité.

La danse finit : Valérie , épuisée de fatigue , poursuivie d'acclamations , vint se jeter sur la croisée où j'étais. Elle voulut Tonvrir , en la poussant en dehors ; je l'arrêtai de tontes mes forces, tremblant qu'elle ne prît l'air. £lle s'assit y appnya sa téte contre les carreaux : jamais je n'avais été si près d'elle ; nne simple glace nous séparait. J'appuyais mes lèvres sur son bras; il me semblait que je respirais des torrens de feu : et toi, Valérie, tu ne sentais rien, 1 rien ; tu ue soutiras jamais rien pour moi ! j

TALÉEIE.

LETIilE XIX.

Venise, lo««..

li n'y a que huit jours que je t'ai écrit , et combien de choses j'ai à le dire I Combien le

cœur fait vivre, quand on rapporte tout à un sentiment dominateur l II faut que je te parle d'un petit bal que j'ai donné à Valérie. Sa iète approchait; j'ai demandé au comte la permission de la célébrer avec lui. Nous sommes convenus qu'il s'emparerait de la matinée pour donner à la comtesse un déjeuner à Sala (campagne à quatre lieues de Venise), où il réunirait plusieurs femmes de sa connaissance. On devait danser après le déjeuner, et se promener ensuite dans les beaux jardins du parc, que Valérie aime passionnément.

Je ne pouvais trouver un lieu plus enchanteur pour seconder mes projets. Ainsi je demandai la permission d'arranger une des salles pour le soir ; ce qu'on m'a accordé. J'avab eu un plaisir extrême à m'occuper de ce qui devait l'amuser ; je me disais que ce bonheur-là était innocent, et je m'y livrais ; j'étais plus tranquille dopuis que jo. no sonf^oais qnèi courir, à acheter dos Heursy à orner et arranger la salle comme je voulais qu'elle le fût.

Hier donc nous partîmes d'asbcz bon matin

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pour arriver à Sala avant la chaleur. Valérie comptait seulement y déjeuner , et revenir le soir à Venise. Il y eut une course de chevaux , donnée par mylord E., qui vient souvent chez le comte» et que Valérie intéresse beaucoup, sans qu'elle-même s'en aperçoive. On déjeuna dans des bosquets impénétrables aux rayons du soleil. La matinée se prolongea : on voulut danser; mais les femmes» prévenues qu'il y aurait un bal le soir, préférèrent la promenade, et Valérie bouda un peu. Cela nous mena assez tard. La marquise de Rici, instruite de nos projets, proposa à la comtesse de ne pas coucher à Venise , mais de passer chez elle le reste de la journée et la nuit : on partit fort gaiement

Nous arrivâmes les derniers chez la marquise. Les femmes avaient eu soin d'apporter d'autres robes, et elles parurent toutes trèsélégamment vêtues. Valérie éprouvait un moment d'embarras ; sa robe était chiffonnée ; elle avait couru dans les bosquets ; et quoiqu'elle me parût mille fois plus jolie» je la voyais promener des regards inquiets sur sa personne.

Une de ses manches s'était un peu déchirée , elle y mit une épingle; son chapeau parut lui peser, die Tùta, le remit : je voyais toutœla du coin de l'œil. La marquise la laissa un instant s'agiter; puis elle l'appelai et Valérie trouva une

YALBIIIS.

robe des plus élégantes; elle arrivait de Paris ; c'était une galanterie da comte. Son coiffeur se

trouva là aussi : on posa sur ses cheveux une gairlande de maures bleues, dont la couleur allait à merveille avec le blond de ses cheveux. Elle mit un bracelet enrichi de diamans, avec le portrait de sa mère » que le comte lui avait donné. On m'appela pour me montrer tout cela; et je me disais , en voyant la comtesse passer d'une glace à l'autre, et monter sur une chaise pour voir le bas de sa robe : —Elle a bien nn peu plus de vanité que je ne croyais ; — mais je faisais grâce à cette légère imperfection en faveur du plaisir qu'elle lui donnait. Elle était surtout enchantée de Tétonnement qu'elle allait causer, puisqu'elle s'était récriée sur le désordre de sa toilette. .. Au moment où elle allait jouir de son triomphe , Marie , qui l'habillait , toussa ; le sang se porta à sa tète ; elle faisait des efforts pour se débarrasser de quelque chose qui la tourmentait à la gorge... Valérie, toute effrayée, lui demanda ce qu'elle avait; Marie lui dit qu'elle sentait une épingle qu'elle avait eu Timprudencedemettre dans sa bouche, mais qu'elle espérait que ce ne serait rien. La comtesse pâlit , et l'embrassa pour lui cacher sa frayeur. Je courus chercher un chirurgien; mais Valérie, tremblant qu'il ne tardât trop à venir, et n'ayant point de voiture, avait jeté sa

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guirlande 9 remis son chapeau, pris un fichu; elle entraînait Marie tont en courant, et se

trouva sur mes pas quand je frappai à la porte du chirurgien, qui demeurait près de Dole, petit boarg.

Qu'elle me parut irrésistible, Ernest I Ses traits exprimaient une inquiétudcisi touchante I Son âme entière était sur son charmant yisage. Ce n'était plus cette Valérie enchantée de sa parure, et attendant avec impatience un petit triomphe; c'était la sensible Valérie, avec toute sa bonté, toute son imagination, portant le plus tendre intérêt, et toutes les craintes d'une âme susceptible de vives émotions, sur l'objet qu'elle aimait, et qu'elle aurait aimé sans le connaître dans ce moment-là, puisqu'il était en danger. Heureusement Marie ne souffrait pas beaucoup, et Ton parvint à retirer l'épingle. La comtesse leva vers le ciel ses beaux yeux remplis de larmes, et le remm^ia avec la plus vive reconnaissance. Après avoir bien fait promettre à Marie qu'elle ne ferait plus la même imprudence , nous regagnâmes la campagne de la marquise; elle-même venait à notre rencontre.

Quand nous arrivâmes, tous les yeux se portèrent sur nous ; les femmes chuchottaient : les unes plaignaient Valérie d'avoir si cliaud ; les autrea s'attendrissaient sur cette charmante robe , que let roncea avaient abîmée » et qui

méritait plus d*é{jards. Valérie commençait à s'embarrasser : sa jeunesse et sa timidité Tempéchaient de prendre le ton qui lui convenait : elle paraissait attendre que le comte parlât pour la tirer de cette situation gênante ; mais ( ô étrange empire de la multitude sur les âmes les plus nobles et les plus belles! ) le comte luimême garda le silence. J'allais parler; il me regarda froidement : un instinct secret m'avertit que je nuirais à la comtesse, et je me tus.

La marquise rentra. Alors le comte se leva et s'approcha d'une fenêtre; Valérie s'avança vers lui. J'entendis qu'il lui disait : —Ma chère amie , vous auriez dû m'appeler ; vous êtes si vive ! tout le monde vous a attendue pour lo dtner. — Je la vis chercher à se justifier. Je tremblais que son mari ne lui dit quelque chose de désagréable ; car il ne pouvait savoir que ce queles autres lui avaient peut-êtremal rendu. Je vis à côté de moi un jeune enfant de la maison : — Mon ami, lui dis-je, allez vite souhaiter la bonne fête à madame la comtesse de M....; cette jolie dame qui est là , et vous aurez du bonbon. — Est-ce sa fête aujourd'hui? — Oui, oui, allez. — Il partit, et, avec sa grâce enfantine, il fit son petit compliment à Valérie, qui, déjà émue, le souleva, l'embrassa. Ce moyen me réussit. Comment le comte, rappelé à l'idée de la fête de Valérie, aurait-il voulu lui faire de

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la peine ce jour-là? Je le vis prenaDi la main de sa femme; je n'entendis pas ce qu'il lui disait, mais clic sourit d'un air attendri.

Elle passa dans une pièce attenante, pour arranger ses cheveux qui tombaient ; je restai • à la porte sans oser la suivre. L'enfant alla auprès d'elle, et lui dit : — Me donnerez^vous aussidu bonbon, comme ce monsieur, pour vous avoir souhaité la bonne féte ? — Quel monsieiir# mon petit ami ? — Mais, celui qui est l^i ; iiagafdes.— sue m'entrevit, parut mis deviner, et ses yeux s'arrêtèrent sur moi avec reconnaissance ; elle embrassa encore une fois l'enfiuit^ jft^iiitdit :— Oui, je vous dbnnerai aussi du bonbon ; mais allez embrasser ce bon monsifiur.—^ Avec quel ravissement je reçus dans Wf^lam eet enfont chéri 1 Comme je posai mes lèvres à la place où Valérie avait posé les sieiines l Jflais comment te rendre, £rnest, ce qiil tl'^fUMivai en trouvant une larme sur la joue de Penfont, en la sentant se mêler à tout Bion ôtre 1 II me sembla aussi repasser toute umiMàvé^ cette larme me paraissait la contenir to«l Àiititee. Oui, Valérie, tu ne peut^ m'envoyçr, me donner que dos larmes ; mais c'^ <^ témoigna^ies de ta pitié que se rttrandMrontdésormais mes plus douces jouissf^yces.

7k VALÉRIE.

Je laisse là ma lettre ; je suis trop affecté pour continuer .

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