LETTRE XXIX
Venise, le
Toi seul , tu es assez bon , assez indulgent pour lire ce que je t'écris, et ne pas sourire de pitié, comme ceux qui se croient sages, et que je déteste.
Hier, dans la sombre rêverie qui enveloppe tous mes jours» et dans laquelle je ne pense
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qn'à Valérie^ et à Fimpossibilité d'être jamais
heureux, je suivais le tumulte de la place Baint-Marc y le jour baissait. Le vaste canal de la Ivdelca Malt mcore roogi des dmiiers rayons du soir , et les vagues murmuraient drâceaent; je les regardais fixément, atrétë ior le quai, quand tont-A-conp le bmit d'une robe de soie vint me tirer de ma rêverie. Elle avait passé si près de moi, qae mon attention avait été éveillée. Je levai les yenx , et mon cœur battit avec violence ; la femme qui avait passé près de moi, dont je ne pouvais' voir les traits, mais dont je voyais encore la taille, les cheveux, je crus... je crus que c'était elle; le trouble qu'elle m'inspire jtoujours me retint à ma place, je n'osais la suivre , édaircir mes doutes. Elle avait encore rhabillement du matin ; le zendaie, le mystérieux zendale, qui tai^ tAt voile et tantôt cache tonte la figure , la grande jupe de satin noir , le corset de satin lilas , le même qoe Valérie porte toujours, et que je Ini avais encore vu la veille ; un voile noir enveloppait sa tête, et laissait échapper une boucle de cheveux cendrés, de ces cheveu qui ne peuvent être qu'à Valérie. Est^^e la comtesse? medisais-jo. Mais seule, sans aucun de ses gens, traversant ce quai, à cette heure, c'est impossible J et si, comme elle le fait bouveat, elle allait chercher Tindigence, Marie,
sa chère Marie serait avec elle. Tout en observant cette femme, je la suivais machinalement. Enfin elle s'est arrêtée devant une maison de bien peu d'apparence. Elle a frappé un grand coup de marteau; le jour était entièrement tombé . — Qui est là ? cria une voix cassée . Ah I c'est toi, Bianca? — En même temps la porte s'ouvrit, et je vis disparaître cette femme. Je restai anéanti de surprise à cette place, où me retenait encore l'étonnement, la curiosité et un charme secret. 11 faut que je revoie cette femme, me disais-je. .. Quelle étonnante ressemblancel Il existe donc encore un être qui a le pouvoir de faire battre mon cœur! Mille idées confuses s'associaient à celle-là : si je voyais partir Valérie de Venise, si je m'éloignais d'elle, comme une loi sévère me l'ordonne, alors il me resterait quelque chose qui rendrait mes souvenirs plus vivans, un être qui aurait le pouvoir de me retracer l'image de Valérie. Ahl sans doute jamais je ne pourrais un seul instant lui être infidèle. Mais, comme on voudrait arrêter l'ombre d'un objet aimé, quand on ne peut l'arrêter lui-même, ainsi cette femme me la rappellera. La nuit était venue, elle était sombre; je m'étais assis sous les fenêtres du rez-de-chaussée; je pensais à Valérie, quand j'entendis ouvrir une des jalousies ; je levai la tête, et je vis de la lumière ; une femme s'avança, s'assit
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SOT la fenêtre ; je me doutais que c'était Bianca, et toute ma curiosité était revenue. Je sentis, après quelques minutes, quelque chose tomber à mes pieds; c'était des écorces d'orange quo Bianca venait de jeter • Le croirais-tu, £snest? récorce d'une orange , le parfum d'un fruit dont l'Italie entière est couverte, que je vois, que je sens tous les jours, me fît tressaillir, remplit d'une Tolupté inexprimable tous mes sens* II y avait quinze jours qu'assis auprès de Valérie, sur le balcon qui donne sur le grand canal, elle me parla de son voyage à Naples et du projet du comte de m'emmener avec lui; je sentis mes joues brûlantes et mon cœur battre et défaillir tour à tour ; tantôt de ravissantes espérances me transportaient aux bords de ce rivage enchanté; Valérie était à mes côtés, et les félicités du ciel m'environnaient ; mais bientôt je soupirais, n'osant me livrer à ces images de bonheur ; forcé à plier sous la terrible loi que me prescrivait le devoir, décidé à refuser ce voyage, et n'ayant pas la force de prononcer mon propre arrêt. Valérie avait engagé les autres à aller souper, se plaignant d'un léger mal de tète, et ne voulant manger que quelques oranges qu elle me pria de lui apporter ; nous étions restés seuls ; j'étais assis à ses pieds sur un des carreaux' de son ottomane î je me livrais à la volupté d'entendre sa
Uk VALÉElfi»
Toiz me dépeiadrB tons les phUirs qu'elle se promettait de ce voyage; mon ima^iinatioa suivait vaguement ses pas ; et Tinstant où je la voyais s'éloigner de moi jetait nu voile mélancolique sur toutes ces images. — Bientôt, ditellot nous verrons Pausilippe, et ce beau ciel que'vousaimez tant.-— Impatientée de ce que je ne partageais pas assez vivement ce qui Tenchantaity elle me jeta quelques écorces d'oranges. J'en vis une que ses lèvres avaient touchée, je l'approchai des miennes ; un frisson délicieux me iit tressaillir ; je recueillis ces écorceç; je respirai leur parfum ; il me semblait que l'avenir venait se mêler à mes présentes délices ; la douce familiarité de Valérie, sa bonté, l'idée de ne la quitter que pour peu de temps, tout fit de ce moment un moment ravissant. Je me disais qu'au sein des privations, condamné à un éternel silence, j'étais encore heureux, puisque je pouvais sentir cet amour, dont les moindres faveurs surpassaient toutes les voluptés des autres sentimens.
Voilà, mon ami, voilà le souvenir qui ce soir revint avec tant de charme ; et , quand assis sous le même ciel qui nous avait couverts Valérie et moi, environné d'obscurité et de l'air tiède et suave de l'Italie, le cœur toujours plein d'elle, je sentis ce méiiie parfum, dis-moi, mon £rnest, quand tout se réunissait pour favoriser
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non illasion» et me rappeler ce moment magi* que, mou délire était-il donc ^i étonnant?