LETTRE XXX
Yeiiii6| le.
Elle est partie, je te Fat déjà dit; je te le répète, parce que cette pensée est toujours là pour appesantir mon existence Il me semble que je traîne après moi des siècles dans ces espaces qu'on nomme des jours. Je ne souffre que de cet ennui qui est un mal affreux, de cet ennui insurmontable, qui place dans nne vaste uniformité tous les instans comme tous les objets. Rien ne m'émeut, pas même son idée.
Je me dis : elle n'est pins là ; mais à peine ai-je la force do la regretter; je me sens mort au dedans de moi , quoique je marche et que je respire encore. Quelle est donc cette terrible maladie, cette langueur qui me fait croire que je ne suis plus susceptible de passion, ni même d'un intérêt vif ; qui me ferait envier les hommes les plus médiocres seulement, parce qu'ils ont l'air d'attacher du prU aux chose;» qui n'en ont point ? Quand la nature, et sa grandeur, et son
IIG VALi&IB.
silence me ferlaient, était-elle autre qu'elle
n'est aujourd'hui? Où sont-elles les voix de la | montagne , des torrens, des forêts ? Sont-elles étdntesT oo bien l'homme porte-lril enlni^avec la faculté de mesurer la grandeur, le pouvoir \ deréver aussi d'ine£Eables harmonies? Ah 1 sans ( \ doute il est un langage Tirant au dedans de "nous-mêmes , qui nous fait entendre tous ces secrets langages. Les ondes deviennent pit- i toresques en réfléchissant de beaux paysages ; 1 mais, pour les réfléchir, il faut qu'elles soient pures.
Il semble qu'un ouragan ait passé au dedans
de moi, et y ait tout dévasté ; et cet amour, qui I crée des encbantemens , n'a laissé après lui, pour moi, qu'un désert.
Je sens que je m'abandonne moi-même.
Quand je la voyais, j'étais souvent malheureux. Forcé de lui cacher mon amour, comme on cache un délit, je voyais un autre en être aimé, sufKre à son bonheur ; et cet autre était un bienfaiteur, un père, que je craignais d'outrager; et je sentais en moi un autre empire, une force de passion qui me rejetait dans un coupable vertige. Ainsi, forcé de les aimer tous deux, ne pouvant échapper à aucun de ces deux ascendans , ma vie était une lutte continuelle; mais, au milieu des vagues, je m'efforçais encore d'atteindre l'un ou l'autic livagc. L'un, escarpé
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et sévère, m'effrayait; mais je voyais la verta me tendre la main» et il y avait qnelque chose en moi qui, dès mes plos jeanes années, m'animait pour elle. L'autre rivage était comme une de ces belles ûes jetées sur des mers lointaines, dont les parfums viennent enivrer le voyageur, avant même qu'il l'aperçoive. Je fermais les yeux 9 je perdais la respiration , et la volupté m'entratnait comme nnfoible enfant; mais dans ces courts inslans, au moins, j'avais le bonheur de l'ivresse, qui ne compte pas avec la raison. Sans doute, je me réveillais, et c'était pour souffrir; mais dans ces jours de danger, et souvent de douleurs , j'étais soutenu par une activité , par une fièvre de passion , par des momens d'orgueil, par des momens plus beaux de défiance, et que la vertu réclamait : mon existence se composait de grandes émotions; et le souffle de Valérie, quelque chose qui arrivAt, m'environnait, et m'empêchait de m'éteindre comme à présent
VALÛIK.
UiiXïftË XXXI.
Venise, le*..
Il y a bien long-temps, mon ami, que je ne Tai écrit; mais qu'avais-je à,te dire? Parle- t-on d'un rivage abandonné » où tont attriste , d'où les eaax vives se sont retirées, et sur leqael a passé le vent de la destruction, qui a tout des^ séché? Mais actuellement que l'espérance d'être moins malheureux est venue de rechef visiter mon âme, je pense à toi; toi, dont Tamitié jeta de si beaux rayons dans ma vie; toi, que j'aimais dans cet Age qui prépare aux longues affections » dans Tenfoiice , où le cœiir n'a été rétréci par rien.
Ernest, je suis moins malheureux : que dis-je? je ne le suis plus. Je vis, je respire librement ; je pense, je sens, j'agis pour elle : et si tu savais ce qui a produit cet énorme changement! Une pensée d'elle est venue me toucher » à cent lieues de distance. Il m'a semblé qu'elle reprenait des rênes abandonnées , qu elle se chargeait de ma conduite , et j'ai soulevé ma téte , un sang plus chaud a circulé dans mes veines, une douce fierté a relevé mon regard abaissé vers la terre .
LBTTRB XXXI.
Il y a eo hier deax mois qu'elle est partie.
On est vena me demander à l'hôtel , ponr me
dire qu'il y avait à la douane des caisses de Florence, avec une lettre de la comtesse, qu'on me priait de réclamer moi-même. A ces mots, je sentis le reste de mon sang se porter à mon cœur en battemens précipités et inégaux; J'éproavais une impatience qui contrastait bien avec mon état; j'étais si ftiible qu'à peine pouvais-je m'habiller, et mes yeux voyaient tous les objets doubles.Enfin, j'ai soiyi mon condnc« tenr. l'ai trouvé la lettre^ mais je n'ai osé la lire, de peur de me trouver mal, et je la serrais conyulttvement dans mes doigts; et quand je pus me dérober àlavue des ecmmds, jela portai à mes lèvres. Je pris une gondole ; j'embarquai les caisses ; j'allai tout près de là dans un jardin solitaire, et je m'étendis sous un laurier : déjà sensible aux douces émotions, je laissais venir sur ma tète les rayons du soleil, qui allait se condier dans la mer, je comptais déjà avec les plaisirs; et, puisque je vivais depuis deux in-J stans, je voulais déjà vivre heureux. Voilà bien l'homme 1 Et qu'est-ce qui m'avait tiré de cet état de stupeur? Une ieuille de papier. Je ne savais encore ce qu'elle contenait, n'importe : avec elle étaient revenus mes souvenirs, mon imagination ; c'était Valérie qui l'avait touchée; c'était elle qui avait pensé à moi. Long- temps
▼AIÉMB.
je ne pus lire ; des nuages épais couvraient mes yeux ; quelquefois je frissonnais , el je me disais : — Peut-être le comte a-t-il été rappelé et ne reviendra-t-il pas à Venise. — Quand je pus lire, je cherchai les dernières lignes , pour Toir s'il n'y avait rien d'extraordinaire , si elles ne disaient pas un plus long adieu.. . je vis : — Faites suspendre mon portrait dans le petit salon jaune oik nous prenons le thé. «— *
Ohl quels momens d* enivrante extase! Valérie, je reverrai tes traits chéris, je pourrai les ▼oir à toute heurel Le matin, quand l'aubeenrcore douteuse n'aura paru que pour moi , je volerai à ce salon chéri ; ou plui&t, ignoré du reste de la maison, j'y passerai les nuits , je croirai voir ton regard sur moi, et tu viendras encore, comme un esprit bienfaisant, dans mes songes. Mon ami , malgré moi il faut que je finisse; je suis trop faible pour écrire de longues lettres.
LETTKE XUII.