‹ ValérieChapitre 52 sur 68 · LETTRE XXXV. U · texte numérisé non relu

LETTRE XXXV. U

. réalité constante , et je ris quand je vois cette multitude dégradée vouloir des biens qu'elle ne sait pas donner, et dont le poids seul l'écraserait.

» Opant à vous, Gustave, vous êtes bit pour jouir de vosdouleurs mêmes» et pour vous plaire dans votre force. Je devrais, au lieu de douleurs, dire contrariétés, obstacles, auxquebon donne trop de latitude dans la vie, et quelaProvidence envoie pour nous apprendre à lutter, à les vaincre, à les voiivsous nos pieds, tandis que nos regards embraraent un superbe horizon.

» Les grandes douleurs sont rares, et ne les sent pas qui veut. J'ai promis à votre père, mourant, d'être votreami ; je vous pressai contre mon cœur , et mon cœur vous adopta : je mis la main de Valérie dans la vôtre, comme celle d'une sorar dont la voix et les regards devaient charmer votre vie ; ou plutêt je mis à vos côtés ' les douces vertus , sûr que vous les respecteriez, que leur ascendant vous ferait fuir tout ce qui ne leur ressemblerait pas , et que mon bonheur vous ferait aimer un bonheur pareil.

Vous le dirai-je? je vous trouvai sauvage, habitué à une vie austère; vous étiez trop loin de ces douces achetions qui sont les grûces de la vie, et qui , en fondant ensemble notre sensibilité et nos vertus, nous préservent égale* inent et des passions extrêmes et d'une hon-

▼ALÉUB.

teuse dégradation. Gustave , paissé-je ne pas m'étre trompé I poissieE-vons marcher dans la vie en sentant votre àme s'agrandir , et en voyant tout ce qu'elle a d'aimable 1 puissent vos derniers regûrds tomber sur mes cendres, et les bèniri »

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Veniseï le...

Te rappelles-tu, Ernest, cette singulière aventure à laquelle je ne donnai aucone suite, mais dont je te parlai il y a rix mois; cette Bianoa, qui m'avait vivement ému par sa ressemblance prodigieuse avec la comtesse ? Je pris quelques informations sur eUe : j'appris qae c'était la fille d'nn pauvre compositeur qui s'était ruiné en Élisant de méchans opéras ; qu'il était mort, et qu'elle vivait avec une vieille tante; que toutes deux ne voyaient personne, et que Bianca était la filleule de la duchesse de M..., qui se plaît à relever ses charmes par une mise élégante : elle lui a donné des talmis ; et Bianca, disait-on, était très-bonne musicienne. J'en parlai à Valérie dans le temps ; nous cherchâ-

BMS à la vpir,jnw vainement, et je l'oubliaL

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£a revemint, il y a quelques jours, vers les six heures du soir, de rtle Saint-Georges, jo

repassai sur le quai des Esclavons, sous ces mêmes fenêtres où je m'étais déjà arrêté une fois : mes ordiles forent surprises par une ravissante mélodie. D'abord je ne comprenais pas ce qui produisait sur moi cet effet ; ensuite je me rappelai une romance que Valérie chantait souyent. le m'arrêtai, et livrai mes sens et mon cœur à celte muette extase qui ne peut être connue que des âmes que Famour a habitées. Peu à peu, me rappelant que c'était là que j'avais vu, il y avait plusieurs mois, Bianca, je pensai que ce pouvait être elle qui chantait ainsi, et j'eus une curiosité extrême de la voir, de me représenter plus vivement Valérie ; car cette singulière Bianca n'a pas seulement beaucoup de ressemblance avec la comtesse , elle a aussi beaucoup de sa voix.

Après plusieurs tentatives, trop longues à détailler, je parvins jusqu'à elle ; je la vis un instant, et ce ne fat pas sans trouble. Elle a de Valérie presque tout ce qu'on peut séparer de son àme ; il ne lui manque que ses grâces, que cette expression qui trahit sans cesse cette flme profonde et élevée, et qui est si dangereuse pour ceux qui savent aimer.

La tante de Bianca me reçut très-bien, ainsi qu'elle-même. J'eus occasion de leur rendre

ikê VAIJSRIB.

quelques services auprès d'ua homme que je connaissais beanconp, et je revins les voir plusieurs fois : je les menai au spectacle à différentes reprises, ce qui leur fit beaucoup de plaisir à toutes deux. J'étais bien aise de m'étonrdir, de rapetisser même mon existence, afin de m'éloigner de cette dangereuse solitude qu'iiabite Valérie. Je sentais bleu que son image me suivait ; mais, an milieu de ce cercle de nouvelles habitudes, dans lesquelles je cherchais à me jeter ; dans ces chambres mesquines» mal éclairées; dans ces loges ténébreuses, o& vont s'engloutir les personnes qui ne marquent pas ; à la vue de ces manières qui ôtent tout à l'imagination ; de ces inquiétudes pour pa« raltre quelque chose ; de ces éclats de rire forcés ; de ces chuchoteries qui sont la coquetterie de ces sortes de gens qui par là croient se rapprocher du bon ton ; an milieu de tout cela» j'éloigne Valérie autant qu'il est possible : il me semble que j'aurais honte de l'associer à des scènes si peu faites pour elle, et je pense souvent à ces grands contrastes qu'établissent . les différentes nuances de la société. Ce qui marque surtout le rang, ce n'est ni l'or ni le luxe ; c'est une certaine élégance dans les manières, quelque chose de calme, de naturellement noble, sans calcul et sans effort, qui met chacun à sa place et reste toujours à la sienne.

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Quoi qu'il en soit, Ernest, et quoique mon âme n'en revienne que plus fortement à Valérie» par les soins qae je me donne pour m'en éloigner, comme une branche qu'on veut écarter avec force du tronc y revient avec plus de violence» qnoi qu'il en soit» je sens qneBianca fait quelquefois nne vive impression snr mes sens. Ce n*est rien de ce trouble céleste qui mêle ensemble tout mon être et me fait rêver an del, comme si la terre ne pouvait contenir tant de félicités ; c'est une flamme rapide, qui ne brûl^ pas, qui n'a rien de ce qui consume» et que j'appellerais désir» si je ne savais pas si bien ce que c'est que désirer.

11 m'arrive quelquefois de regarder longtemps Bianca; et quand nn de ses traits on quelque chose de sa taille m'a rappelé Valérie» je cherche alors à l'oublier elle-même, et à écarter tout ce qui pourrait troubler mon iliu» sion. Je crois que ces momens» où je suis à cent lieues de Bianca, lui font croire que je raime : je souris alors» comme s'il était si facile de m'inspirer de l'amour I

Il en est de la voix de Bianca comme de ses traits; elle a des sons de Valérie» mais aucune de ses inflexions. Et où les aurait-elle prises ces inflexions, ces leçons que donne l'àme»

qu'on reçoit sans s'en apercevoir, et qui prouvent rexcellence du maitre ?

VÂLÉHIE.

Hier j'ai été chez Bianca , et ecmme il fiisait très-bean, j'ai proposé à sa tante et à elle de prendre de^ glaces» ce que nous avooa fait. Bianca et moi, nous noiu sommes promenés ; et elle m*a parlé de la duchesse, de son père, de Tenvio qu'elle avait eue d'entrer au théâtre de la Phénmf du plaisir que lui faisaient les bals, et combien elle aimait à roir ces grandes dames bien parées. Pendant tout cela, je n'écoutais pas bien attentivement, jusqu'à ce qu'elle se baissa pour cueillir une vid^ : en la prenant, elle fit envoler un (^rand papillon qui passa près de moi. Tout-à-coup une multitude d'idées, de souvenirs, qui avaient dormi long-temps, vinrent se réveiller; je me rappelai vivement notre entrée en Italie, ce cimetière, l'Adige, le sphinx, et qnelqaes traita de l'enfonce de Valérie, si difiérens de ce qne je venais d'entendre. Je devins si rêveur, que Bianca m'en fit des reproches : alors je m'effor-» çai de paraître extrêmement gai, et je me permis même quelques petites libertés , bien innocentes, qui ne furent pas repoussées, ce qui me contint, au lieu de ra'enhardir. Je ne me comprends pas moi-même ; quelquefois je suis si bizarre, si singulier 1 J'aurais honte de te parler de tout cela , Ernest , si au fond je ne me disais pas que je puis abuser de ton amitié comme de ta patience. Celte idée m'est douce;

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et puis je trayaille pour un bot que ta approuves : ne faut-il pas tâcher de retrouver ma raison? ïdck&r, que sais-je?... poursuivons.

Voyant qae Bianca ne mait qne penser de tout ce qu'elle voyait, et devenant toujours plus embarrassé moi-même , je lui proposai une promenade anr l'eaa : j'appelai les gondoliers , et nons partîmes avec la permission de sa tante » qui, pour finir un ouvrage, voulut rester.

Bianca se plaça dans la gondole ; les rames commencèrent à nons emporter doncement. H me semblait qu'elle me regardait avec intérêt, mais sans timidité. Tout-à-coup elle prit ma main et me dit : WaveU mai amatof Je ne sais pas pourquoi ces paroles me troublèrent autant : mon sang se porta à la tète, mon cœur battit ; je n'eos la force ni de parler » ni de prendre légèrement cette question, et je souris mélancoliquement en môme temps que je sentais mes yeux se remplir de larmes. Je vis Bianca rougir , et son visage exprimer la joie. Cette singulière méprise me peina, et je me reprochai d'y donner Heu . Soudain je me levai, et résolus de ne pins la voir : je me dis aussi que je devais éviter de produire quelque impression sur elle, quand même ce ne serait pas de l'amour, quand mémo je la croirais incapable d'en ressentir ; le moindre intérêt, la moindre espérance déjouée pouvait lui faire damai.

VALÉRIB.

Je m'étais avancé àrextrémité de la gondole ; Bianea me rappela. Siette mattOf me dit-elle ;

perche non statc qui? Je sentis que ma position allait redevenir embarrassante , et je cherchai à m'en tirer. — Bianca, loi dia-je en lai prenant la main , faites-moi le plaisir de chanter l'Àmo piu che la vt/a. — C'était cette romance de Valérie. J'appnyai ma tète de manière que mes yeux glissaient anr le vaste horizon et franchissaient dans le lointain les Alpes du Tyrol que nous avions franchies ensemble.

Bianca , soit qu'elle fftt émue , soit qu'elle me parût telle, chanta d'une manière passionnée qui me saisit ; sa voix entra dans tous mes sens ; j'éprouvais une inquiétude délicieuse » un besoin d'exhaler l'oppression de ma poitrine.... Dans ce moment » les gondoliers firent un cri pour saluer une autre gondole. Je levai machi* nalement les yeux , je vis Lido de loin ; et , comme la voix des sirènes enchantait les compagnons d'Ulysse, de même je me sentis enchanté : Valérie me semblait être sur le rivage ; un désir ardent de sa présence s'empara do mon cœur. Je n'osais étendre les bras, pour ne pas étonner Bianca ; mais je les étendis dans la pensée ; je l'appelais à voix basse ; je languissais y je me mourais ^ et , sentant toute mon indigence, je me disais : a Jamais tu ne la tien* dras dans tes bras ! » Attendri aussi par les

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sons de Biaoca, par ces parolee : La$cia mi marir I je me mis à plearer amèrement.

Elle cessa de chanter ; elle se rapprocha de moi; puis elle me dit Je ne puis youscomprencfare. Vous êtes un jeune homme bien mélancolique 1 Etes- vous tous comme cela dans votre pays? £a ce cas-là, je vois bien qu'il vaut mieux rester en Italie. — £t comme elle crut que je pouvais être blessé , ne lui répondant pas f elle prit son mouchoir, essuya mes yeux, souCBa dessus , pour qu'ils ne parussent pas rouges , et me dit : — C'est pour que ma tante ne voie pas que vous avez pleuré. Ah 1 ne soyez pas triste, je vous prie. — Elle mit à ces paroles un accent caressant qui me toucha. — Non, lui dis-je, Bianca, je tâcherai de ne pas l'être ; mais c'est une maladie à laquelle tous ne comprenez rien. — , Êtes-vous malade? me dit-elle en paraissant m'interroger de son regard. — Mon âme Test beaucoup, dis^je. — Ohl en ce cas, répondit-elle , je vous guérirai bien vite. Nous iron» souvent rire à la comédie ; je tâcherai aussi de vous égayer. —Je souris.— Oui, dit-elle, nous ne penserons qu'à nous amuser, qu'à être ton* jours ensemble. — Elle avait repris ma main.

— Bianca, dis-je 9 tout embarrassé, je vous demanderais un plaisir. .. — le ne savais pas encore ce que je lui demanderais ; mais j'avais

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retiré ma main > el c'était pour dire qaetqiie chose. Nous approdiioiis da jardin ; la tante

nous attendait déjà sur le rivage; elle n*eut que le temps de me dire : — Je ferai volontiers ce que tous me demanderes.— le les ramenai.

J*hésitai le lendemain si je retournerais chez fiianca : plusieurs raisons me retenaient; une espèce de charme qui faisait diversion à Tennui où je retombais si souvent , et la crainte de choquer cette bonne fille , me ramena auprès d'elle. Je la trouvai seule ; à peine me vit-elle , qu'elle me dit , après m'avoir fait asseoir et m'avoir fait prendre du café , d'après l'usage des . Vénitiens : — £h bien 1 quri est ce plaisir que je dois vous faire? — Elle s'était rapprochée familièrement de moi; je fus trèsembarrassé ; je n'y avais plus pensé > et n'avais nullement préparé ma réponse ; je me remis à une seconde question qui suivit rapidement la première. —Bianca, dis-je» ne mettez ploa de poudre ainsi sur votre visage » cela vous abime Ja peau. — Comment I dit-elle en éclatant de rire, c'est pour me dire cela qu'il roas a ftillu vingt-quatre heures ? — Je sentis tout le ridicule de ma position. — Au reste» dit-elifii» c'est l'usage ici» parmi les fomïûes un peu comme il faut » de mettre de la poudre : ne l'avez-vous pas remarqué? — Oui, dis-je en me remettant ; mais vous n'enavea pas besoin ;

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vous êtes si blanche 1 — Elle sourit : — Eh bien 1 paisqae cela yoiia fiait plaisir, et qu'il ne font pas contrarier nne âme malade , poursuivitelle en riant , je vous promets de n'en plus mettre. Mais il est impossible , ajouta-t-elle en cherdiaiit à me deviner, que tous n'ayez pas voulu me demander autre chose. — A l'accent qu'elle mit à ces paroles , je vis bien qu'il latt me tirer d'afttûre moins sanchemeni que la première fois Oui, Bianca, lui dis-je en fixant mes regards sur elle » j'ai encore une prière à vons fidre; me promettes-vons de consentir à ce que je vons demanderai f — Oui y si ce n'est pas un péché que mon patron me défende. — • En même temps elle me montn w "petit saint Antoine peint à Thmle , qui éliit suspendu près de la cheminée. — Rasflvre^vous, — lui dis-je, et je sortis précipitamment l'aUai dans une des plus belles boutiques de la mercerie , acheter un châle bleu trèsl)eau, comme celui que porte Valérie, et qu'elle a presque toujours. le revins auprès defiianea, qui était encore seule ; on avait ap^ porté des lumières , fermé les stores ; elle m'attendait -Eh bien t lui dis-je, me voici ; étes- VMa toujours disposéeà m'accorder ma prière?

—Oui, dit-elle. -—Eh bien! asseyez-vous là. — Elle le fit.— Permettez que j'ùte cette guirlande; laissei^moi relever vos cheveux tdnt

simplement : ils sont si beaux ! (et efFeclivement je touchais de la soie). Ce désordre va si bieni Heureusement vous n'avez pas de poudre dans vos cheveux comme sur votre visage. — Mais qu'est-ce que cela signifie? dit Bianca tout étonnée. — Ah 1 vous m'avez promis de foire ce que je vous demanderais, tenez parole. —

— Eh bien? — Eh bien ! il faut encore ôter ce tablier de couleur; il faut que votre robe soit toute blanche. — Et j'arrangeai sa robe afin qu'elle coulât doucement en longs replis jusqu'à terre ; puis je tirai le châle bleu , je le jetai négligemment sur ses épaules : — Voilà qui est fait, dis-je; actuellement, Bianca, permettez que je m'asseye là , vis-à-vis de vous. — Je posai les lumières de manière à projeter son ombre vers moi , et à ne l'éclairer que faiblement ; je travaillais ainsi à construire le plus artistement possible une illusion ^ mais une illusion pleine de ravissantes délices.

— Actuellement, Bianca, encore une prière !

— Elle sourit, et leva les épaules : — chantez la romance d'hier.— Elle commença. — Diminuez votre voix. — Elle chanta plus bas. O Ernest î j'eus quelques momens bien enivrans ! Je croyais la voir ; je fermais les yeux à moitié pour voir moins distinctement : alors ces cheveux , cette taille , ce châle , cette tête que je l'avais priée d'incliner un peu , tout me parais-

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